2ème jour (24/06/2014) Point du vue d'Allison Pierce Andrews. Je me tenais devant l'immense miroir dans les toilettes adjacents la salle d'exposition. Rarement je m'étais vue ainsi, à part peut-être le jour de mon mariage. Cette robe turquoise m'allait à ravir. Elégante, un poil sexy, ajustée parfaitement comme si elle avait été créée spécialement pour moi. Mon maquillage soulignait mon regard noir. Mes cheveux attachés en chignon mettaient en valeur les lignes de mon cou fin et long, contrastant avec mon visage aux joues légèrement arrondies. J'étais dure envers moi-même d'habitude, mais cette nuit là je me trouvais très jolie. Tant mieux. Je voulais faire bonne impression. Je n'étais pas très à l'aise avec tout ce gratin sophistiqué.
Je me regardais à présent de profil. Je mis la main sur mon ventre. Toujours aussi plat... Le médecin n'avait rien détecté d'anormal ni chez moi, ni chez Joe. Il fallait juste que nous nous montrions un peu plus patients, avait-il dit. Ca faisait depuis notre mariage que nous essayions d'avoir un enfant, soit depuis maintenant un an. Je n'avais pas imaginé que ça serait si difficile. Nous n'avions pas encore tout à fait trente ans, je ne comprenais pas ce qui clochait. Je voulais pouvoir me sentir comme une vraie femme normale.
Il était une heure du matin. J'étais fatiguée mais je devais continuer de faire bonne figure pour faire plaisir à Joe. Je sortis des toilettes. Mon mari m'attendait à l'extérieur. Il était très beau dans sa chemise rose pâle et son gilet gris sans manche. Ses cheveux blonds étaient plaqués en arrière. Lui non plus n'avait pas souvent l'occasion de se retrouver tiré à quatre épingles.
- Madame est prête ? demanda-t-il en me tendant une main ouverte.
- Prête pour quoi, Monsieur Andrews ? répondis-je en lui prenant la main.
- Affronter la haute société qui se masturbe l'esprit devant des œuvres abstraites à mille dollars pièce.
- Hooo... soupirai-je. Tu sais à quel point j'adore me retrouver parmi les VIP. Tu fréquentes vraiment un monde étrange, tu sais ? Je croyais que j'étais habituée avec mes parents et leur bourgeoiserie mais là on atteint des sommets.
Joe et moi nous tenions bras dessus, bras dessous. Nous étions au beau milieu d'une galerie d'art à l'occasion du vernissage de plusieurs jeunes artistes. Ca parlait peut-être à Joe mais pas à moi. Une vieille musique d'ascenseur désagréable était jouée en bruit de fond. Les murs blancs et lumineux me donnaient la migraine. Les gens restaient des minutes entières comme des zombies devant des toiles à moitié vides, la bave au coin des lèvres.
- Je connais plusieurs des exposants. dit Joe. Ils étaient dans ma promotion.
- A l'école d'art dans laquelle tu n'as jamais été diplômé ?
- Merci de me le rappeler ma chérie. dit Joe.
- J'adore faire ça. dis-je en riant. Tu sais, tu pouvais aussi leur dire que tu ne pouvais pas te libérer pour la soirée.
- Mais je tenais à leur montrer l'œuvre magnifique que j'ai apportée moi aussi.
- Quelle œuvre ? Tu ne peins plus.
- Je tiens cette merveille par le bras. me chuchota-t-il à l'oreille.
- Hoooo... C'est trop chou. Et tellement cliché ! dis-je en riant de plus belle. Tu l'as trouvée sur Internet cette phrase-là ?
- Je ne suis pas tombé dans le cliché. affirma Joe. J'étais trop original pour cette école. Combien de ses étudiants ont fini par devenir tatoueur ? Un seul ! Tous les autres sont devenus des artistes dépressifs bas de gamme dignes de héros de cinéma d'auteur. Mon art est tout autre. Il marque les gens dans tous les sens du terme.
Nous attrapions chacun une coupe de champagne qu'un homme en costume portait sur un plateau puis Joe m'emmena dans une allée.
- Tiens ! dit-il en se plaçant devant un tableau minable. Celui-là a été peint par mon ancien meilleur pote. Qu'est-ce qu'il t'inspire ?
- Joe... dis-je. Ce ne sont que des traits de couleur. Ca ne représente rien du tout. Je ne suis pas fan de l'abstrait.
- Vois au delà ! s'exclama-t-il en faisant de grands gestes. Plonge-toi dedans ! Qu'est-ce que tu ressens ?
- Hum... Couleurs claires et vives. De grandes courbes... La vie. La joie. Je suis proche de la vérité ?
- Pas vraiment. répondit Joe. Il a peint celui-ci à la mort de son père.
- Ho ! dis-je en riant derrière ma main. Alors leur relation ne devait pas être tiptop !
- Et le tableau à côté ?
- Et bien... C'est brut. Rouge. Très droit. Une sensation forte. Quelque chose de très primaire et bestial. Ca a un rapport avec le sexe ?
- Le titre du tableau est "Amour Maternel"... annonça Joe.
- Oups ! m'exclamai-je avec amusement. Encore raté. Enfin, j'espère.
- Bon... Pour le troisième ça sera plus difficile.
Le troisième tableau me frappa en pleine poitrine. Il n'avait rien à voir avec les autres. C'était une petite toile avec un dessin au fusain. Il représentait le visage d'une femme souriante, rayonnante. Très délicat. C'était moi. Je regardai le nom de l'artiste dans le coin : Joseph Andrews. Je me reconnaissais sans me reconnaitre. J'étais trop parfaite sur cette toile. C'était comme ça que Joe me voyait.
- Il te plait ? demanda Joe, tout sourire en voyant mon expression de surprise.
Emue, je ne pu lui répondre que par un hochement de tête. J'avais les yeux humides. Joe me prit dans ses bras. Il me serrait contre son corps fin.
- Mon pote m'a autorisé à utiliser ce petit bout de mur. Ca n'a pas vraiment sa place avec le reste de l'expo mais je voulais te faire la surprise.
- C'est magnifique. répondis-je en lui rendant son étreinte. Tu es le meilleur artiste au monde.
- Au monde, je ne sais pas ! s'exclama Joe. Mais de la galerie, je peux encore affirmer que oui sans prendre la grosse tête. Ca t'ennuie pas trop cette soirée ?
- Tant que tu es là je passe un bon moment. répondis-je. Et puis cette surprise...
- Sincèrement, tu ne préfères pas une soirée plus animée ?
- Comme quoi ? demandai-je
Joe souriait. Il m'emmena au milieu de la salle. Je trottinais derrière lui telle une gamine. Il posa nos coupes encore à moitié pleines de champagne sur le buffet. J'attrapai un petit four au passage.
- Vous dansez, Madame ? demanda-t-il.
- Quoi ? demandai-je en ouvrant grand les yeux. Joe, ce n'est pas une soirée dansante.
- Et alors ? Il y a de la musique. On s'en fiche.
- Tout le monde va nous regarder. dis-je.
Joe ne prit pas en compte mes objections. Il me fit mettre ma main sur son épaule. Il me prit par la taille. Il commença à danser. J'étais terriblement gênée. Je me contentais de suivre ses mouvements. Je regardais autour de nous. Tous les regards étaient braqués dans notre direction. Je vis un petit four à moitié mâchouillé tomber de la bouche d'une femme obèse offusquée. Je retins mon rire. Les pas de danse de Joe étaient basiques. Il voulait jouer à qui était le plus ridicule ? Parfait ! Je compliquai la danse avec des pas que mon mari ne maitrisait pas. Raté pour moi, il s'était rattrapé en ajoutant des mouvements de rock dans notre valse. Ca l'amusait. Je prenais moi aussi goût à ce jeu. Il faisait chaud. Nous dansions avec une assurance grandissante. Je ne regardais plus les autres. Joe me fit tourner. Encore et encore. C'était probablement causé par la fatigue, le champagne et la danse tous trois associés, mais je me sentais sur un nuage, étourdie, heureuse.
Point de vue de Joseph Andrews. C'était quand ? C'était il y a quelques heures ou c'était dans une autre vie ? L'homme et la femme qui dansaient au milieu de la galerie, ce n'était pas nous. Ca me paraissait tellement loin... Nous étions rentrés de la soirée... L'homme au cou à moitié tranché avait bondi sur Allison... J'étais entré en transe... On ne touche pas à Alli. Comment sa tête avait pu être arrachée comme ça et se retrouver à rouler sur le trottoir ? Je regardais mes mains, encore rouges de sang. Je devais me montrer fort. Pour elle.
Nous étions à présent dans un cabaret. Evacués de chez eux par des militaires, les deux cents civils étaient entassés dans la même pièce. Certains étaient inquiets et attentifs aux instructions, d'autres hagards, en pleine crise de panique ou même amusés par la situation. Des enfants pleuraient. Toutes les chaises disposées autour des tables rondes étaient occupées. Ceux qui ne pouvaient pas s'assoir restaient debout ou faisaient les cents pas. Allison et moi avions cédé nos places à des personnes âgées.
Nous étions assis face à face à même le sol, dans un coin de la pièce. Nous avions un sac à dos à nos pieds rempli des affaires qu'Allison avait récupérées à la va-vite à la maison. Il faisait sombre. Derrière ma femme, un homme était assis contre le mur, la tête dans les genoux, en se balançant d'avant en arrière et en marmonnant des paroles incompréhensibles. Il y avait de nombreux blessés. Beaucoup de personnes s'étaient fait mordre par les fous qui avaient attaqué la ville. Une vingtaine de militaires discutaient entre eux vivement sur la scène, tandis que les autres sécurisaient l'extérieur du bâtiment. Qu'est-ce que ça voulait dire "sécuriser l'extérieur" ? Tuer les malades pris de folie ? J'en frissonnais. Trop d'horreurs.
Je regardais Allison, pieds nus dans sa robe de soirée bleue, le chignon tombant sur ses épaules, avec quelques gouttes d'un sang qui n'était pas le sien dans le décolleté. Elle avait le visage inexpressif. Ma pauvre chérie, j'aurais fait n'importe quoi qu'elle n'ait pas eu à me voir arracher la tête de ce... zombie !
- A quoi est-ce que tu penses, Allison ? demandai-je.
- Pardon ? répondit-elle en sortant de ses rêveries.
- A quoi tu penses ? Ca va ?
- Je ne pensais à rien... répondit-elle d'une voix blanche.
Je me penchai vers elle. Elle se pencha vers moi. Nous étions front contre front, mains dans les mains, yeux clos.
- Quoi qu'il arrive, reste toujours près de moi. Si quelque chose se passe, on ne doit pas être séparé. dis-je.
- Toujours ensemble...
- Je t'aime. dis-je.
- Je t'aime aussi. répondit Allison.
Ensemble, rien ne pouvait nous toucher. Nous n'avions pas besoin d'en dire plus pour nous comprendre. Nos esprits ne faisaient qu'un. Nous savions.
