8ème jour (30/06/2014) Point de vue d'Elizabeth Howard. Assise sur la banquette arrière du 4x4, j'attendais avec angoisse en compagnie des enfants. A ma gauche, ma nièce Janet âgée de quatorze ans était elle aussi très tendue. Elle ne disait rien. Elle collait son visage contre la vitre dans l'espoir d'avoir un indice sur ce qu'il se passait dans la pharmacie. Sa petite sœur était à ma droite. Victoria, cinq ans, n'avait aucune idée de ce qu'il se passait. Bien sûr, elle avait remarqué le comportement étrange du reste de la famille et elle se demandait pourquoi elle n'allait plus à l'école. Heureusement pour elle, elle n'avait rien vu des horreurs de ces derniers jours. Ces monstres... Ces morts qui se relevaient... C'était déjà terrible pour moi qui étais adulte, alors comment réagirait une petite fille de cet âge ? Je n'avais pas d'enfant, je n'étais pas certaine de ce que Victoria connaissait sur la vie et la mort, alors comment lui expliquer quelque chose que même les grandes personnes ne comprenaient pas ? Elle devait rester dans l'ignorance. Nous lui souriions. Ses parents lui avaient dit que nous partions en vacances. Un très long voyage, c'est pour ça que nous roulions sans arrêt. Un parent était tout-puissant aux yeux d'un si jeune enfant, ils ne tenaient pas à lui montrer leur inquiétude. Je ne savais pas combien de temps ce mensonge pouvait durer.
Quant à moi, je ne savais pas où était ma place. Je ne me sentais pas à la hauteur de quoi que ce soit dans ce monde ou dans celui d'avant. Ma vie avait été un échec total, que ce soit sur le plan sentimental, professionnel ou familial. A quarante-et-un ans, j'avais été mariée deux fois. Mon premier mari m'avait trompée pendant trois ans avec sa jeune maitresse, avant de partir avec cette femme... qui l'avait ensuite à son tour largué pour un homme lui aussi plus jeune. Mon second mari voyageait beaucoup pour son travail. Loin des yeux, loin du cœur. Ca avait duré cinq ans avant que les sentiments ne s'effritent, nous étions devenus de simples amis. Ma vie était déstructurée. Je ne maitrisais pas grand chose. J'avais été coiffeuse en étant jeune. Ensuite j'avais été serveuse, ouvrière à l'usine, agent d'entretien, en cuisine dans la restauration rapide ou encore caissière. J'allais de logements sociaux, en appartements miteux.
J'étais au chômage à présent, et la seule raison pour laquelle je ne me retrouvais pas sous un pont c'était grâce à l'aide de ma sœur Martha. Ca m'embarrassait tellement de réclamer de l'argent, alors elle avait prit les devants et me demandait directement de quoi j'avais besoin. Elle disait que c'était son rôle de sœur. Ravalant ma fierté, j'acceptais à contrecœur. On sait qu'on est au fond du trou quand on n'a même plus le courage de refuser. Martha menait la vie dont j'avais toujours rêvée. Pas la grande vie, mais une vie stable autour d'une famille aimante. Martha me disait de ne pas perdre espoir, que j'étais une femme belle et cultivée, que la chance allait me sourire un jour et que le prince charmant pouvait frapper à ma porte à n'importe quel moment. Les années passant, j'en doutais de plus en plus. La jolie blonde que j'étais allait bientôt commencer à faner. J'allais probablement finir vieille fille...
J'avais tout de même une mission à présent. Protéger mes deux nièces. Ca m'évitait de moudre du noir. Contrairement à Victoria, Janet avait été exposée à bien des atrocités. Elle avait tout vu : les corps en lambeaux, les gens hurlant dans leur agonie tandis que nous roulions sans nous arrêter, sa mère en pleurs... Elle tenait le choc en apparence. C'était une adolescente plutôt réservée. Je ne savais pas ce qu'elle pensait de la situation. Elle était peut-être plus forte que moi psychologiquement. Ou peut-être qu'intérieurement elle s'était déjà complètement effondrée, personne ne savait.
Nous attendions donc toutes les trois dans le 4x4 rouge le retour de ma sœur et de son mari. Le véhicule était stationné sur le parking d'une pharmacie de quartier, dans une petite ville à trente kilomètres de New-York. Nous avions besoin d'inhalateurs pour Victoria qui était sujette à un asthme chronique, voilà pourquoi nous effectuions cet arrêt. Martha et son mari Travis étaient dans le bâtiment depuis cinq minutes. Ils voulaient s'assurer que l'endroit était sûr avant de laisser les enfants entrer à l'intérieur. Une voiture encore fumante était encastrée dans la vitrine. Il me semblait apercevoir un mort sur le siège conducteur, la tête sur le volant.
Je vis alors un homme barbu sortir de la pharmacie. C'était Travis, mon beau-frère. Janet et moi nous redressions sur notre siège. Ca allait, il nous faisait signe d'approcher. L'endroit était sécurisé. Nous sortions toutes les trois de la voiture. Je tenais la petite par la main. Arrivées près de l'entrée, je vis le cadavre dans la voiture accidentée, la tête en sang. Le visage de travers, un de ses yeux sortait à moitié de son orbite.
J'avais pour seule arme un tournevis. Je me tenais prête à réagir si l'homme se changeait en zombie. Je n'avais jamais tué le moindre animal, alors serais-je capable de tuer un monstre qui ressemblait encore à un homme ? Je ne pourrais jamais tuer un homme...
- Regarde tout droit, ma chérie. dis-je avec douceur. Tu vois papa et maman ? Ils sont là-bas. Ils cherchent le médicament quand tu as du mal à respirer. On va le chercher et après on pourra repartir.
Janet marchait entre Victoria et la voiture, servant ainsi d'écran qui masquait le cadavre à la vue du bambin. L'adolescente poussa soudain un cri. L'homme mort dans le véhicule brisa la vitre d'un coup de poing et attrapa le bras de Janet. Travis bondit au secours de sa fille. Levant son marteau en l'air, il porta un coup dans le bras du zombie et lui réduisit les os en miettes. Instinctivement, je pris Victoria dans mes bras et lui cacha les yeux. Janet hurlait. Victoria se mit à pleurer. Travis donna un second coup de marteau, cette fois dans la tête du zombie. Ce dernier lâcha prise, libérant Janet. Je me précipitai à l'intérieur de la pharmacie en portant l'enfant qui se débattait pendant que Travis frappait encore le zombie. Martha avait couru à ma rencontre.
- Qu'est ce que c'est ?! demanda-t-elle, affolée.
Travis et Janet apparurent derrière moi. Mon beau-frère était essoufflé et ma nièce complètement livide.
- C'est bon, chérie. dit Travis, visage écarlate. Un zombie a voulu attaquer Janet. Je m'en suis occupé. Ca va.
Je jetai un coup d'œil dans les rayons. C'était le chaos. Tout était sans dessus dessous. Plusieurs étagères étaient complètement vides, l'endroit avait été dévalisé. Même le présentoir de préservatifs sur le comptoir avait été vidé. La fin du monde devait donner des envies libidineuses à certains. J'avais déjà été dans cette pharmacie plusieurs fois. Je m'y rendais en général le soir, quand celles du centre-ville étaient trop peuplées. J'aimais bien le jeune pharmacien qui travaillait ici. Il était toujours de bon conseil. Il devait être mort à présent.
J'aperçu les pieds d'un cadavre derrière ce comptoir. J'avais raison, le jeune homme était bien mort. Il y avait des traces de sang au sol comme si le corps avait été trainé, sans doute l'œuvre de Travis et Martha pour empêcher les enfants de le voir.
- Vous avez trouvé ce que vous cherchiez ? demandai-je en déposant Victoria au sol.
- Par chance, oui. répondit Tarvis. Nous avons pris leur stock entier d'inhalateurs.
- Maintenant il nous faut trouver un endroit où passer la nuit, je ne veux plus que les filles dorment dans la voiture. dit Martha. La devanture de ce bâtiment est à moitié défoncée, on ne pourra pas rester. Et puis nous n'avons rien à manger, ici. Il faut trouver quelque chose, au moins pour les enfants.
- Attendez un instant ! s'exclama alors Travis.
Un véhicule militaire se garait au milieu du parking. Trois hommes et une femme en sortirent.
- Elizabeth, emmène les filles dans la pièce d'à côté ! m'ordonna Travis.
Point de vue de Janet Garcia. J'étais allongée à plat ventre sur le carrelage. Je balançais mes pieds en l'air en regardant des factures et des photocopies d'ordonnances éparpillées au sol. La vache, j'avais de la chance de ne jamais tomber malade. Certains médicaments coutaient la peau des fesses. J'avais l'impression que la moitié de ces feuilles étaient écrites en latin. C'était barbant mais je n'avais rien de mieux à faire que d'éplucher les comptes du pharmacien.
Victoria et moi étions dans une pièce de la pharmacie réservée au personnel. Ca ressemblait à un bureau. Il y avait tout un mur rempli de centaines de petits casiers en plastique, chacun contenant des paquets de feuilles impressionnants. Il y avait aussi des meubles grillagés fermés à clef, avec différent flacons à l'intérieur. Ca devait être des produits dangereux ou des drogues. Assise devant moi, Victoria essayait de faire sortir des gélules de la plaquette en aluminium qu'elle avait entre les mains. Je la lui pris et la jeta à l'autre bout de la pièce.
- Joue pas avec ça. Tu sais pas ce que c'est. Ca se trouve ça va te faire tomber les dents.
- Je m'ennuie ! se lamenta Victoria en faisant à présent des boules de papier avec les factures. C'est quand qu'on peut partir ?
Je sortis mon iPhone de ma poche. Il avait encore un peu de batterie mais plus pour longtemps. Il s'éteindrait sans doute avant la fin de la journée.
- Ca fait quinze minutes que papa, maman et Zaza parlent avec l'armée. dis-je en regardant l'heure. Aucune idée du temps que ça va leur prendre.
- Pourquoi on peut pas rester avec eux ?
- Parce qu'ils nous prennent pour des connes qui comprennent rien et à qui il ne faut rien dire. répondis-je avec amertume.
- De quoi ils causent ? demanda Victoria.
- Tu vois une boule de cristal dans le coin ? Non ? Alors, je peux pas te répondre.
Victoria me tira la langue. Je répondis en lui faisant une grimace. Elle se mit à rire. Je riais aussi. J'avais honte de le dire, mais Victoria était ma meilleure amie, même si j'étais âgée de neuf ans de plus qu'elle. Ce n'était pas comme avec mes copines à l'école, je ne jouais aucun rôle quand j'étais avec ma sœur. J'étais sincère et naturelle. Je ne me sentais pas obligée de jouer à l'adulte.
J'entrai dans le menu de mon iPhone. Je n'avais plus d'accès à Internet, plus d'accès à Facebook. Par contre, j'avais encore du réseau, contrairement à mes parents ou Elizabeth qui étaient chez un autre opérateur. Mais à quoi ça me servirait ? Mon père avait essayé d'appeler la police quelques jours auparavant et ça n'avait rien donné. Et plus personne ne répondait à mes messages... Ma copine Ashley m'avait envoyé un message le premier jour de l'épidémie. Il disait "LOL, 1 keum ma mordu. g les dent ki pousse et g envi 2 viande sainiante è_é Raaaaa !". Elle avait joint un selfie sur lequel elle montrait une morsure à son avant-bras qu'elle faisait mine de lécher. Quelle grosse pute. Je n'avais plus eu de nouvelles d'elle ensuite.
Mon dernier contact téléphonique avec mes copines remontait au quatrième jour. C'était avec Lucy, une fille de ma classe. Elle disait qu'elle s'était enfermée dans les toilettes chez elle car sa mère s'était changée en zombie. Elle était toute seule dans le noir, et m'implorait de demander à mes parents de venir la sauver. Ils avaient refusé. J'avais reçu vingt-trois messages de sa part en une demi-journée puis plus rien non plus.
Ca me faisait tout drôle. Est-ce qu'elles étaient toutes mortes maintenant ? C'était pas possible, j'étais toujours là, moi, pourquoi pas elles ? J'avais l'impression que tout ça n'était qu'un canular. J'avais des difficultés à estimer l'ampleur de la catastrophe. Papa et maman avaient assuré pour me protéger, et si ce n'était pas le cas des autres ? Les adultes parlaient souvent entre eux et me laissaient à l'écart. Ils craignaient peut-être que la vérité me fasse peur, mais l'inconnu me terrifiait bien plus encore. Si j'étais en danger, je voulais le savoir. J'étais prête à l'entendre. Je n'étais plus une gamine.
A la maison, papa m'avait dit de me tenir éloignée des fenêtres et de ne pas écarter les rideaux. Je l'avais écouté... la journée seulement. Au couché du soleil, quand j'étais certaine que personne ne pouvait me voir dehors, ma curiosité avait pris le pas sur la prudence. La première nuit, il y avait encore quelques fêtards qui faisaient du bruit et dansaient dans les rues. Deux jours plus tard j'assistais à des vols de voitures, et j'avais même vu un homme avec des cartons de télévisions à écrans plats sous chaque bras. C'était la nuit suivante que je les avais vus pour la toute première fois... Ceux que mes parents ne voulaient pas que je vois... Après ça, j'avais passé une nuit blanche, terrorisée sous mes draps.
La porte s'ouvrit.
- Les filles, vous pouvez venir ? demanda Elizabeth.
Nous retournions dans la partie publique de l'officine. Les trois militaires hommes n'avaient pas l'air commode. La femme militaire avec une queue de cheval s'approcha de moi avec un sourire amical. Elle n'était pas plus grande que moi.
- Bonjour. me dit-elle. Je suis le Capitaine Black, mais tu peux m'appeler Sadie. Toi, c'est Janet ?
Je hochai la tête.
- On a discuté avec tes parents et nous nous sommes mis d'accord. dit Sadie. Nous avons un campement pas très loin dans lequel nous accueillons des réfugiés. Il est tout équipé. Chaque famille a un emplacement personnel pour se reposer. Nous avons tout ce qu'il faut. Nourriture, un cours d'eau pas très loin et même un médecin. Et avant tout, nous avons des barricades pour nous protéger. Tes parents aimeraient que tu nous rejoignes. Ca te plairait ?
Je hochai une nouvelle fois la tête. Quelle question stupide. Bien sûre que j'étais intéressée. De toute façon, là où mes parents allaient, j'allais aussi. Ce n'était pas à moi que revenait la décision. Mes parents me prirent alors dans leurs bras. Houlà ! C'est bon, j'étais contente qu'on trouve quelque part où s'installer, pas la peine d'en faire toute une histoire ! Ma mère se mit alors à pleurer. Quelque chose m'échappait.
- Qu'est-ce qu'il y a ? demandai-je avec inquiétude.
- Tu vas partir avec tante Elizabeth. me répondit ma mère en essuyant ses larmes d'un revers de manche. Papa, Victoria et moi ne venons pas avec vous pour le moment.
- Comment ça ?! m'exclamai-je en sentant mon rythme cardiaque accélérer.
- Victoria est trop jeune. expliqua mon père. Ils ne prennent pas d'enfant de cet âge dans leur camp. C'est la règle. Nous allons rester avec elle.
- Mais ne t'inquiète pas ! s'exclama ma mère en s'efforçant d'afficher un sourire alors que de nouvelles larmes coulaient le long de ses joues. Ce n'est que temporaire. Nous allons nous installer pas très loin du camp militaire. Nous serons juste à côté. Quand ils seront mieux organisés, peut-être que nous auront le droit de venir aussi. Tu verras, ça passera très vite et nous seront bientôt tous réunis.
- Mais je ne veux pas partir sans vous ! m'écriai-je. Je ne peux pas !
- Je t'aime, ma petite fille. dit alors mon père en m'embrassant sur le front.
- Tu es grande. dit ma mère en m'étouffant sous son étreinte. Tu es forte. Je sais que ça va aller avec Elizabeth. C'est le meilleur endroit pour toi. On le sait tous. Je t'aime, ma chérie.
- Je... Je ne veux pas partir... balbutiai-je en commençant à pleurer moi aussi.
Je me fichais de la sécurité promise par ces militaires, j'étais en sécurité où que je sois tant que j'avais mes parents pour me protéger. Je ne pouvais pas vivre séparée d'eux. Ils me lâchèrent soudainement. La petite main de Victoria glissa de la mienne. Deux des militaires me mirent la main dans le dos pour me pousser vers la sortie. Je n'eus pas le temps de dire au revoir à ma petite sœur. Mon cœur se déchirait tandis qu'on m'éloignait d'eux. C'était la dernière fois que je vis ma famille.
- Maman ! hurlai-je. Ne me laisse pas avec eux ! Maman !
