3ème jour (25/06/2014) Point de vue de Luciano De Conti. Je n'avais rien compris. On m'avait balancé tout un tas de théories au visage. Accident bactériologique. Attaque terroriste. L'Apocalypse de Jean. On m'avait foutu une arme entre les mains. Pourquoi ? J'avais beau être militaire, je n'étais pas un soldat à proprement parler. La 3e Guerre Mondiale avait-elle lieu ? On m'avait fait monter dans un hélicoptère sans m'informer de la destination. On m'avait dit de protéger les civils. Quels civils ?! Les gens se mangeaient entre eux à ce qu'on disait ! Que se passait-il ? Qu'attendait-on de moi ?!
Le soleil se levait sur Brooklyn. Je n'avais pas dormi ou mangé depuis vingt-quatre heures. On ne m'en avait pas donné l'autorisation. A qui demander ? C'était une pagaille monstre. Qui était mon supérieur à cet instant ? Est-ce que je devais continuer de surveiller l'entrée du cabaret ou est-ce qu'on m'avait oublié ? Au moins, il ne pleuvait plus. Nous étions une trentaine de militaires dehors, sur la terrasse qui faisait encore office de café trois jours avant. Aucun de nous ne savait quoi faire. Je me sentais comme un enfant, un enfant de trente-six ans avec une arme automatique entre les mains. Nous nous regardions les uns les autres en attendant un signal.
La cours du cabaret était protégée par les deux bâtiments latéraux. Si un danger apparaissait, il serait droit devant nous. Des barrières en béton qu'on voyait habituellement près des chantiers étaient dressées entre la grande avenue et la cours. Nous étions tendus. La seule chose qui bougeait encore était un vieux journal, emporté dans la rue par le vent. Je cherchais des yeux mon cousin Stephen et le Lieutenant Craig Atkins, les deux seules personnes que je connaissais dans ce foutoir. J'avais vu Stephen se diriger vers la porte du bâtiment un peu plus tôt. Il devait toujours être à l'intérieur. Des blessés devaient avoir besoin de son aide. Je n'avais en revanche aucune idée de l'endroit où était Atkins.
Une femme apparue à l'angle de la rue. Elle avait de longs cheveux rouges et portait un tailleur moulant, blanc à l'origine, à présent maculé de sang. Elle courrait vers nous. Aussitôt, une trentaine d'armes se levèrent pour la mettre en joue. Il y eu un brouhaha infernal. Alors que la femme se dirigeait vers nous, les autres demandaient quoi faire. Ca criait dans tous les sens. Personne ne savait qui donnait les ordres. Certains croyaient qu'il fallait tirer, comme on nous avait dit de faire si quelque chose approchait. Mais on nous avait aussi dit de ne pas tuer "ceux qui courent". Apparemment les malades ne couraient pas. Un idiot tira en l'air. Une voix plus forte que les autres nous hurla de baisser nos armes. A peine la femme eut-elle enjambé la barrière que deux soldats l'empoignèrent par les épaules et l'embarquèrent à l'intérieur du bâtiment, où elle serait en sécurité. Elle portait un badge du Time Out New York sur la poitrine. Probablement une journaliste.
- Où est Rickey ? demanda la femme d'un air perdu avant que les portes ne se referment derrière elle. Je ne sais pas où est Rickey. Mon Rickey est ici ? Vous l'avez vu ?
On me tapota l'épaule. Un jeune homme de dix ans mon cadet avec les oreilles décollées était venu à ma rencontre. Craig Atkins.
- Lieutenant Atkins ! m'exclamai-je en lui donnant l'accolade. Je commençais à me demander si votre hélico ne s'était pas rendu vers une autre zone sécurisée. Je suis heureux de vous retrouver ici.
- Moi de même, Major De Conti. dit Atkins. Distribution de fruits à l'intérieur. Vous avez faim ?
- On ne m'a pas dit de quitter mon poste. répondis-je.
- A moi non plus. Personne ne remarquera. Il faut bien un peu de sucre pour tenir debout, non ? Allez, venez.
Atkins et moi nous engouffrions dans un couloir obscur. La salle de spectacle n'était pas loin. Je connaissais Craig Atkins depuis deux ou trois ans. Nous avions travaillé dans la même base militaire en Virginie. Nous n'avions jamais eu de contacts directs en tant que collègues, mais nous avions sympathisé à la caféterie de la base à l'occasion de la fête d'enterrement de vie de garçon d'un ami commun. Ces dernières semaines, il me semblait que nous étions passés à un stade au delà de la simple amitié. Je mis ma main dans le dos d'Atkins pour l'inviter à passer en premier la porte d'un autre couloir.
- Qu'est-ce que vous faites ? demanda Atkins, surpris.
- Désolé. répondis-je en retirant ma main. Je ne savais pas que vous n'étiez pas tactile.
Atkins soupira.
- Major. Arrêtez ça. Juste... Stop. C'était une erreur. Je croyais que nous étions sur la même longueur d'onde.
- Qu'est-ce qu'il y a Craig ?
- Non ! s'exclama Atkins, énervé. Ce n'est pas Craig ! C'est Lieutenant Atkins !
- Je... Je ne comprends pas. Est-ce que c'est parce qu'on a fait l'amour ? J'ai fait quelque chose d'inapproprié ?
- Bravo ! Vous devriez le crier encore plus fort ! Ce n'est pas ce que vous croyez que c'était. On a pas "fait l'amour", on a juste "baisé". Je suis hétéro, moi. J'aime que les meufs.
- Mais... Hein ?! m'exclamai-je.
Ca n'avait aucun sens.
- J'avais pas serré depuis des semaines. J'ai fait ce que j'ai fait parce que vous étiez là à ce moment. Ca aurait pu être n'importe qui d'autre. C'était... cool. Mais on en restera là et ça ne se reproduira plus.
- Mais on partageait quelque chose...
- Non. dit-il. Vous vous êtes fait des idées. Désolé.
C'était comme une claque. Je m'étais ouvert à cet homme. Je m'étais donné à lui, et je lui avais également donné ma confiance. J'avais cru que nous avions toujours été sincères l'un envers l'autre. Nous étions devenus très complices au fil des ans, et maintenant très intimes, tous ça c'était faux ? J'étais profondément retourné. Je sentais les larmes monter. Il m'avait fait sortir de ma coquille pour mieux m'écraser. J'étais trahi.
- Craig... soupirai-je. Qu'est-ce que j'ai mal fait ? Je ne compte pas du tout pour vous ?
- Dernier avertissement. Si vous ne pouvez pas juste être mon ami, alors partez. Hiérarchiquement, vous êtes mon supérieur. Je suis certain que vous ne voudriez pas vous retrouver mêlé à une histoire d'abus d'autorité. Je ne veux pas que nous en arrivions là. Je veux juste vous faire comprendre qu'entre vous et moi il n'y a rien, et il n'y aura jamais rien de plus que de l'amitié. Acceptez-le.
Une boule se formait dans ma gorge. Je m'étais fait un film. Une fois de plus. J'étais à nouveau seul et vulnérable. Craig me laissait tomber. Il se tenait juste devant moi. C'était horrible de le voir si proche de moi physiquement en sachant que je ne pourrais plus ressentir son corps contre le mien. Je reniflai. J'avais peur tout seul. J'avais besoin de quelqu'un, n'importe qui.
- Et merde ! s'exclama Atkins en levant les yeux au ciel. Me faites pas ce coup là, Major ! Un peu de retenue ! Soyez un homme !
Atkins attendit un petit moment, mal à l'aise, pendant que je frottais mes yeux rouges.
- Je suis navré. dit-il finalement. Je ne voulais pas vous blesser. Je voulais mettre les choses à plat, c'est tout. Ne pensez pas que ça vienne de vous. Venez me voir quand vous serez calmé, on reparlera de tout ça.
Je hochai la tête. Atkins me donna une tape sur l'épaule puis parti seul vers la salle de spectacle. Je retournai dehors sur la terrasse. Je ne voulais plus revoir cet homme. C'était trop douloureux. Encore un qui ne pensait qu'avec sa bite.
Tout le monde retenait son souffle. Ce n'était pas le vrombissement d'une machine comme je l'avais d'abord cru, c'était les grognements simultanés de centaines et centaines de malades que j'entendais. Ils venaient vers nous. Ils n'étaient pas encore visibles, mais nous sentions cette odeur de gangrène putréfiée approcher. Une première ligne de quinze soldats se tenait juste derrière les barrières, un genou au sol, le bout de l'arme posé sur la barrière en béton pour plus de stabilité, prêts à faire feu. J'étais debout dans la seconde ligne, dix mètres derrière eux. Nous étions tous sur le qui-vive, coude à coude. L'homme à ma gauche tressaillis. J'en voyais un autre dans la première ligne de front trembler comme une feuille. Certains ne savaient pas tenir leur arme correctement, et la plupart d'entre nous n'avaient jamais fait feu sur une cible vivante. Devant la mort, j'avais peur comme un gamin. Mais qu'est-ce qui pouvait nous arriver ? Nous étions armés et à peu près organisés à présent. Nous n'allions pas mourir aujourd'hui.
Ils étaient là. Une foule grouillante de personnes blessées apparaissait dans l'avenue. C'était ça la menace ? Des blessés ? Quelle différence avec ceux que nous avions laissé entrer ? A les regarder de plus près, je m'aperçus tout de même qu'ils avaient bien quelque chose de... différent, en fin de compte. Ils semblaient insensibles à la douleur. Un enfant marchait avec le ventre ouvert, trainant ses intestins derrière lui. Une femme de la première ligne de combat vomit sur ses genoux en le voyant. Ils avançaient comme des personnes alcoolisées. Lentement mais sûrement. Un homme en slip et à la peau grisâtre avait une main en moins. Un autre avait un couteau de cuisine planté dans le thorax. Ils nous "regardaient". Ils allaient droit sur nous. Putain, ces monstres venaient pour nous attaquer.
Un homme dans ma ligne perdit son sang froid. Il se mit à tirer avant que l'ordre ne soit donné. Par effet de groupe, tout le monde se mit à tirer dans le tas, moi inclus. Les douilles volaient de partout. Des militaires lançaient des cris de rage mais je n'entendais que le bruit uniforme et continu de nos tirs. Pas possible. Ils étaient immortels. Des centaines, voir de milliers de balles avaient été tirées en quelques secondes et seulement six malades étaient tombés à terre. Non, cinq, il y en avait un qui se relevait.
Je pouvais compter les impacts de balles sur le t-shirt blanc d'un adolescent. Il y avait une dizaine de petits trous rouges et il continuait quand même d'avancer. Ils approchaient de plus en plus. Ils allaient nous submerger. Le premier petit groupe de malades arriva au niveau de la barrière. Le soldat accroupi juste en dessous prit peur. Il voulu se replier et se leva. Il fut immédiatement touché au dos de deux balles par des tirs alliés. Trois malades basculèrent par dessus la barrière. Un premier militaire se fit mordre. En panique, l'ensemble de la première ligne se mit debout et commença à reculer sans prévenir. Deux autres soldats reçurent des balles perdues dans le dos. J'arrêtai de tirer. Il n'y avait plus de ligne, plus de formation, juste des malades qui avançaient et des militaires qui s'agglutinaient contre le mur.
- On se replie ! hurla quelqu'un.
La foule se pressa contre la porte du cabaret. Je suivis le mouvement. Trop de monde. Nous ne pouvions pas tirer les poignées. J'étais au milieu. J'étouffais. Je luttais simplement pour rester debout et ne pas me faire piétiner.
Je sursautai en recevant une giclée de sang chaud en plein visage. L'homme juste derrière moi était en train de se faire bouffer vivant. Il hurlait, sa bouche à dix centimètres de mon oreille. Le cri s'étrangla et parti dans les aiguës alors qu'il perdait en puissance. L'homme s'affala ensuite à moitié contre moi en continuant d'agoniser. Il n'y avait pas assez d'espace pour que son corps tombe par terre. Je ne parvenais pas à lever mon arme dans la foule. La femme malade qui l'avait tué continuait de le manger sans me porter la moindre attention. Le cadavre inerte du militaire avait les yeux rivés sur mon visage. Sa tête tapait contre mon épaule à chaque fois que la femme arrachait un morceau de chair avec les dents. Le sang s'écoulant de sa bouche commençait à imbiber mon uniforme. Je sentais ma sueur couler le long de ma colonne vertébrale. Je fermai les yeux. J'entendais encore le bruit gluant de la mastication. Je vomis dans le dos d'un autre militaire. Je pressai au creux de ma main la croix qui pendait à mon cou sous mon uniforme. Je ne veux pas mourir ! Je devais penser à autre chose que ces horreurs. Autre chose, allez, vite ! Autre chose. Je crois en Dieu, le Père tout puissant, Créateur du ciel et de la terre, et en Jé...
Je sursautai dans ma prière. Une des deux portes sortit de ses gonds par miracle et glissa sur le côté. Je ne comprenais rien. Les gens à l'intérieur du cabaret étaient eux aussi derrière la porte. Ils essayaient désespérément d'en sortir et nous d'entrer. Ils étaient aussi affolés que nous. Craig Atkins et Stephen réussirent à se faufiler jusqu'à moi.
- N'entrez pas ! cria Stephen. Quelqu'un a ouvert la pièce qui servait de morgue ! Ils se sont tous relevés ! C'est un carnage à l'intérieur !
Des zombies ?! Les cent cinquante et quelques civils encore en vie exerçaient une pression monstre pour sortir. Ils réussirent leur percée et foncèrent dans la horde de zombies à l'extérieur. Je les regardais se jeter dans la gueule du loup.
- Ils sont occupés ! cria Atkins. Rentrez la tête dans les épaules et courez !
- Allons au barrage routier, c'est la rue à côté ! cria Stephen. Il y aura des véhicules là-bas !
Tête baissée, je me frayais un chemin entre les morts et les vivants en direction de l'avenue. J'étais devant mes deux camarades. Pour ne pas nous perdre dans la foule, je tenais Stephen par la main, tandis que Stephen tenait la main d'Atkins. Tous les civils et militaires survivants nous servaient de bouclier. A chaque pas que nous faisions une nouvelle personne perdait la vie à quelques centimètres de nous. J'enjambai la barrière en béton, suivi par Stephen et Atkins. J'enjambai ensuite une vieille femme écrabouillée sur le bitume. Je voyais une ruelle très étroite totalement déserte devant nous. C'était là que nous allions. Un mur de zombies nous séparait de cet endroit. Notre progression dura encore une longue minute. Les gens mouraient tout autour de nous. Nous passions entre les mailles du filet. Les zombies voulaient tous pénétrer dans le cabaret. Les gens qui criaient portaient leur attention sur eux, nous permettant d'avancer pas à pas. La densité de cadavres ambulants devenait plus faible au milieu de l'avenue. Nous allions arriver à passer.
Nous finissions au pas de course et arrivèrent sains et saufs dans la ruelle. Aucun zombie ne nous avait suivi. Je n'arrivais pas à croire que nous avions réussi. Nous avions été chanceux, rien d'autre. Je n'expliquais pas comment nous étions encore en vie. Je me retournai. Mon cousin était toujours derrière moi. Je remarquai que nous avions été suivis par un jeune couple qui s'était mis discrètement dans notre sillage. C'était un homme maigre avec une chemise rose clair couverte de sang, accompagné d'une femme asiatique en robe de soirée bleue, pieds nus. Elle avait déchiré sa robe dans la longueur pour pouvoir courir. En revanche, Atkins n'était plus là.
- Il y a des véhicules militaires dans la rue parallèle à celle que nous venons de quitter. dit Stephen au couple de civils. On va aller dans la zone sécurisée B du Colonel Summers. S'il y a d'autres survivants, c'est là qu'ils vont être dirigés. Allez aux véhicules, on vous rejoint dans quelques instants.
Le couple acquiesça et couru dans la direction indiquée par Stephen, main dans la main. Stephen se tourna ensuite vers moi, l'air profondément désolé.
- Craig... murmurai-je, la voix brisée.
- Le Lieutenant Atkins ne s'en ai pas sorti... annonça Stephen. Je suis désolé, Luciano.
- Tu lui tenais pourtant la main... Qu'est-ce qu'il s'est passé ? demandai-je. Pourquoi tu ne m'as rien dit ? On aurait pu l'aider.
- On ne pouvait pas. Je suis vraiment désolé, je l'ai lâché quand un zombie l'a mordu. Il n'a pas réussi à se défaire de son emprise.
J'amorçai un pas pour faire demi-tour. Je devais retrouver Craig. Stephen se mit en travers de mon chemin pour m'interdire le passage.
- C'est précisément pour ça que je ne t'ai rien dit Luciano. dit Stephen avec regret. Tu te serais fait tuer en essayant de le sauver. C'était trop tard. Tu n'aurais rien pu faire. Il est mort.
Je baissai la tête. Stephen me prit dans ses bras. Je sanglotais en silence sur son épaule. Je me sentais abandonné.
- Je suis là, mon frère. murmura Stephen.
Stephen était la seule personne qu'il me restait pour me rassurer. La dernière personne qui me retenait encore de vouloir mourir.
