1 jour avant l'état de pandémie (22/06/2014) Point de vue de Graham Shepard. Je marchais d'un pas vif le long du trottoir. Le temps était à l'orage. Je levai les yeux pour voir ces gros nuages gris qui dansaient au dessus de ma tête. Magnifique. Un grondement sourd détonnait dans le ciel maussade. Une goutte me tomba sur la pommette, me faisant cligner de l'œil par réflexe.
Je dépassai un jeune homme titubant, sans doute encore imbibé suite à une soirée de beuverie. Vraiment pas frais, il avait remonté la capuche de son sweat-shirt jusqu'à en cacher entièrement son visage. Il ne supportait même plus la lumière du soleil. Le jeune homme tendit une main tremblante dans ma direction en marmonnant quelque chose. Je n'avais rien compris, ça ressemblait d'avantage à un grognement. Il devait probablement me réclamer du feu. Je continuai ma route en l'ignorant. Sale jeune décadent.
Réajustant ma veste de costume, je m'engouffrai dans le hall de mon immeuble en vitesse. Pas question de mouiller mon costume vu le prix auquel je l'avais acheté. Une vieille femme en chaussons et robe de chambre était en train de récupérer son courrier dans l'entrée. Elle me sourit en m'apercevant.
- Bonjour madame Gutierrez ! m'exclamai-je d'un ton joyeux.
- Bonjour Graham. me répondit-elle. Vous êtes bien matinal pour un dimanche. Je ne pensais pas qu'on me surprendrait dans cette tenue à cette heure-ci.
- Vous portez tout avec une telle élégance que je ne m'en étais pas rendu compte. dis-je avec un sourire charmeur. Je suis rentré de mon déplacement professionnel un peu plus tôt que prévu. Et je m'attendais à passer plus de temps dans la circulation mais ça a finalement été assez rapide. La semaine s'est bien passée ? Comment va Dog ?
- Ho, c'est un amour votre chat. répondit madame Gutierrez en souriant. Je voyais bien qu'il était suspicieux quand il m'a vue arriver mercredi. Mais il quand il a compris que je venais pour le nourrir, il m'a très vite adoptée ! Il est très câlin ce petit chat, beaucoup plus que ceux que j'ai eu par le passé. C'est rare un animal comme ça. Croyez-moi, j'en ai eu de toutes les races, de toutes les couleurs, de tous caractères ! Je ne veux plus en avoir maintenant, c'est trop d'entretien à mon âge. Mais pouvoir passez de temps en temps un moment avec ces petites bêtes et pouvoir les cajoler c'est toujours agréable. Surtout depuis que je suis toute seule. C'est un Bobtail américain que vous avez ? Je lui trouve la queue bien courte.
Non. C'était la dernière personne avec laquelle je voulais disserter sur des tailles de queues. Madame Gutierrez était gentille et excessivement serviable, mais elle parlait beaucoup trop à mon goût. Toutes les personnes âgées de l'immeuble semblaient me vouloir comme ami. Ils m'adoraient tous. Il fallait croire que moi aussi j'étais vraiment trop gentil. C'était pareil au travail, et ce pouvoir de séduction pouvait s'avérer fort utile avec certains clients ou collègues. Je devais paraitre avenant, mais en réalité je détestais ça et je les aurais tous enterrés pour une meilleure place de parking. J'avais l'impression d'être un faux-cul. J'en étais sans doute un. Je savais dire ce que les autres voulaient entendre et me faire apprécier. Etait-ce de la manipulation ? C'était parfois tout innocent, mais je m'en servais dans d'autres cas dans un but bien précis.
- Heu... A vrai dire je n'ai aucune idée de la race de Dog. dis-je. Il est très amical, c'est certain. Je l'ai adopté auprès d'un couple qui fait dans l'élevage de chiens à la campagne. Il avait deux ans quand je l'ai eu, du coup il a eu le temps de copier de nombreuses habitudes des chiens qui étaient là-bas.
Madame Gutierrez me tint la jambe encore quelques minutes. J'eu le malheur de lui parler de la ville dans laquelle j'avais effectué mon déplacement cette semaine. Or, c'était précisément là où sa belle-sœur habitait. J'eu alors droit à une biographie détaillée de sa belle-sœur en bon et due forme. J'acquiesçais en évitant de poser des questions. Quand je parvins enfin à me débarrasser d'elle, elle me rendit le double des clefs que je lui avais confiées pour la semaine.
J'entrai dans mon appartement. Dog se précipita vers moi. Je le soulevai sans qu'il ne proteste. Je frottais mon nez contre son museau.
- Qui c'est qui est content de voir papa ? demandai-je en empruntant une voix ridicule. Qui c'est ? Houuuu ! C'est Dog ! Elle t'a pas mangé la vilaine sorcière qui est venue t'embêter tous les jours ? Ca va mon bébé, je t'ai pas trop manqué ? Fais un bisou !
J'embrassai Dog au sommet du crâne et le laissai filer. Une petite lumière rouge clignotait sur le répondeur. J'appuyai sur le bouton. Une voix synthétique se mit à parler.
- Bonjour. Vous avez - un - nouveau message. Reçu - aujourd'hui - à - huit heures - quatorze.
- Hey ! s'exclama une voix beaucoup plus naturelle. Salut, boss ! C'est Haylee ! Haylee Grimes ! J'espère que je ne vous réveille pas. Je voulais vous prévenir qu'il faudra peut-être compter sur quelqu'un d'autre pour la présentation de demain. Ca va vous faire rire, mais j'étais avec mon association hier soir et un SDF m'a mordue à la main. Oui, vous avez bien entendu, il m'a bouffé un bout de ma main ! Un vrai cannibale drogué ! C'est pas très joli et il m'a refilé une drôle d'infection je crois bien. Je suis malade. Du coup j'ai une bonne gueule de zombie et ça fera vraiment tâche devant l'audit. Je vous dis ça juste au cas où, pour que vous puissiez penser à quelqu'un pour me remplacer. Demandez à Ryan, ça lui fera les pieds ! Bon dimanche ! Ciao, boss !
Sacrée Haylee. Je n'étais étonné de rien venant de sa part. On verrait bien demain comment ça allait se passer. Je ne voulais pas penser au travail pour le moment. J'avais une seule journée de week-end et je comptais bien en profiter. Je voulais m'amuser, me défouler. J'irais peut-être faire un jogging sous la pluie avant mon rendez-vous de ce soir. J'allumai mon écran géant et mis une chaine au hasard. L'image montrait un homme noir à moitié nu, animé d'étranges convulsions.
- Le terme zombie trouve ses origines dans la culture haïtienne et sert également à qualifier les victimes de sortilèges vaudous permettant de ramener les morts à la vie ou de détruire la conscience d'un individu... commença à réciter la voix off du documentaire.
Je balançai mes chaussures parfaitement cirées dans un coin près de la porte d'entrée. Ma veste et ma cravate finirent en boules sur le canapé et je sorti le bas de ma chemise en dehors de mon pantalon.
Je fis chauffer de l'eau dans la bouilloire. Je trouvai mon téléphone portable posé à côté de mon ordinateur. Ca faisait des jours que je n'avais pas pu le vérifier. J'étais parti cette semaine juste avec mon téléphone professionnel. L'eau était chaude ; je fis tomber mon sachet de thé au fond de la tasse. Je parcouru mes messages. Rien de vraiment neuf. Je supprimai directement celui envoyé par mon opérateur de téléphonie mobile.
Un MMS attira mon attention. Il m'avait été envoyé par le type rencontré sur Internet avec lequel j'avais rendez-vous le soir même, j'avais oublié son prénom. Je l'avais enregistré sous ce pseudonyme poétique qu'il arborait sur le site de rencontres, HornySausage69. Vaguement intéressé, je déchantai en voyant la photo. Il me fallut un petit moment pour reconnaitre un mollet à moitié déchiqueté. Heurk, quelle idée de prendre ça en photo ? Bien évidemment, la rencontre était annulée et il m'informait qu'il allait passer la journée et peut-être même la nuit aux urgences. Je soupirai. Ainsi donc les deux seules personnes ayant tenté de me contacter cette semaine étaient une collaboratrice malade et un plan cul avorté, quelle vie sociale de folie...
- Ca sera juste une soirée télé rien que toi et moi en tête-à-tête. dis-je à Dog.
J'éteignis la télévision. Je traversai mon appartement, qui avait un style épuré avec pour couleurs dominantes le gris et le blanc. Il était spacieux pour un logement de célibataire. Mon niveau de vie était plus que confortable. Tout chez moi était parfaitement rangé et trié. J'étais maniaque. Je trainai une chaise derrière moi pour la placer devant la fenêtre du salon. Je m'assis dessus en tailleur, mon thé à la main.
Un petit cadre était posé sur le bureau à côté de moi. C'était une photographie du précédent Noël, à Cardiff. Il y avait ma mère, mes deux grands frères, mes deux grandes sœurs, mon petit frère, mes beaux-frères, mes belles-sœurs, quelques uns de mes neveux et nièces et moi sur cette photo. Nous souriions en regardant l'objectif autour d'une dinde qui dégueulait de la farce aux marron par le trou de balle. Je n'avais pas vu ma famille depuis ce jour là. Il fallait que je les appelle... Peut-être la semaine prochaine...
Dog vint se mettre en boule sur mes cuisses. Il régnait un silence de mort dans mon appartement. Je buvais mon thé brûlant à petites gorgées en admirant la vue. Les gouttes de pluie donnaient à l'asphalte une teinte plus foncée. Les nuages s'épaississaient. Ils tourbillonnaient dans un grondement sinistre. Il faisait très sombre chez moi à présent. L'atmosphère était terne et uniforme. Ca me plaisait. Je grattais mon chat derrière les oreilles. Il ronronnait. Un sentiment de nostalgie m'envahit. J'étais seul. J'étais bien. La vie est belle.
FIN DU CHAPITRE IV
