CHAPITRE V - SE RECONSTRUIRE
48ème jour (09/08/2014) J'étais allongé sur un matelas, sous une lourde couverture. Toutes mes douleurs me semblaient bien lointaines. Celle à l'épaule, celle causée par la balle qui avait traversé mon flanc, les contusions suite à l'accident de voiture, ma gorge irritée par ce gaz étouffant ; toutes ces sensations désagréables étaient presque aussi endormies que moi. Ma tête était enfoncée dans un oreiller épais. Cet oreiller avait une odeur vaguement familière que je n'arrivais pas à identifier. J'avais l'impression que le lit entier m'engloutissait, j'étais comme dans un cocon duquel je ne voulais plus sortir. Une brise fraiche souffla sur mes pieds nus dépassant de la couverture. Il y avait comme un parfum d'été. Je frissonnai. Mes yeux s'ouvrirent. Ou suis-je ?
Je me trouvais dans une chambre. Tout était très lumineux. Moquette écrue, lambris peint en beige sur les quatre murs. La pièce était plutôt vide et grande. Il n'y avait qu'une grosse armoire en sapin clair ainsi qu'un bureau simple et une chaise. Quelques cadres avec des photos en noir et blanc montrant des oisillons picorant du pain dans des environnements urbains.
Je soupirai. Immobile jusqu'à maintenant, Luciano se tourna vers moi quand il m'entendit. Je n'avais pas remarqué sa présence jusqu'à ce moment. Il était debout près la fenêtre ouverte, en contre-jour devant le soleil qui se levait. Il portait des vêtements propres. Je ne l'avais jamais vu avec autre chose que son uniforme kaki. Son visage était rasé de près, chose que je n'avais jamais vue non plus. Le ciel derrière lui était d'un bleu parfait. Le vent faisait s'agiter les petits rideaux en mousseline blanche. Je ne savais ni où j'étais, ni comment j'avais fini dans cette chambre. Des oiseaux gazouillaient dehors.
Je ne sentais pas l'urgence de connaitre les réponses à mes interrogations. Après plus de vingt-quatre heures passées à courir et à survivre dans la forêt, après la mort de Stephen, de Laura et de tous ces militaires, dont plusieurs tués de mes propres mains, après avoir tenté de dépasser mes limites jusqu'à finalement échouer dans la prairie au milieu de la horde, j'étais simplement heureux de voir Luciano s'assoir à mon chevet dans un cadre calme et reposant.
- Salut. dis-je d'une petite voix. Comment ça va ?
Luciano se mit à rire.
- Comment toi, tu vas ? demanda-t-il. La dernière fois que je t'ai vu comme ça à moitié conscient tu te vidais de ton sang au milieu d'une horde.
- Et toi la dernière fois que je t'ai vu, tu étais sans connaissance en train de te noyer dans un étang. Etant données les circonstances, je crois qu'on se porte tous les deux plutôt pas mal.
Luciano sourit et me prit la main.
- Ou sont les autres ? demandai-je. Janet était avec moi. Elle va bien ? Elle est ici ?
- Tout le monde est sain et sauf. Janet, Conrad, Allison, Joseph et Elizabeth sont là et ils se portent bien. Tout le monde s'en est sorti. A part...
Luciano laissa sa phrase en suspens. Il marqua un silence perturbé seulement pas le chant des oiseaux. Je respectais sa douleur.
- Je suis désolé pour ton cousin, Luciano. Janet t'a tout raconté ?
- Oui... souffla-t-il. Elle n'a pas vu quand c'est arrivé. Toi, tu l'as vu mourir ? C'était... rapide ?
- Oui, il n'a pas souffert. confirmai-je. Nous n'avions rien vu venir. Il n'est pas mort en ayant peur ou quoi que ce soit. Il a été... touché à la tête. Tu n'as pas à craindre qu'il revienne. C'est finit.
- D'accord... Alors on va dire que c'est déjà ça.
Un ange passa.
- Tu sais, Stephen et moi on a grandit ensemble. Il a toujours été là pour moi quand ça n'allait pas. J'ai même vécu un moment chez ses parents avant de rejoindre l'armée. Lui voulait être médecin. Je n'ai jamais compris pourquoi il s'était engagé. Peut-être pour suivre mes traces... On a vraiment tout fait ensemble. Ca fait drôle d'imaginer que le monde peut continuer d'exister sans lui...
Luciano baissa la tête. Une larme tomba sur ma main.
- C'est comme un frère que je viens de perdre. dit-il en reniflant. Merci d'avoir été là pour lui jusqu'au bout.
- Viens là. dis-je en lui tendant mon bras.
Il se pencha vers moi et je le serrai contre moi. Je le sentais trembler. Nous restâmes un moment silencieux.
- Tu n'as pas idée à quel point c'était terrible. dit Luciano. Joseph, Allison et moi patrouillions en voiture à votre recherche. On a entendu l'explosion du moulin. Quand on a trouvé Janet paniquée et pleine de cendres, elle nous a dit que Stephen et toi étiez morts tous les deux. J'ai foncé là où elle m'a dit que se trouvait ton "cadavre". Je ne voulais pas l'accepter, je voulais te retrouver pour en être sûr. Joseph et Allison ont voulu me retenir mais j'étais déjà parti. Alors ils ont fait des tours de voiture dans la prairie tout autour de la horde en klaxonnant pour distraire les zombies. J'ai pu arriver jusqu'à toi et c'est là que j'ai vu que tu respirais encore.
- Tu m'as sauvé la vie ? demandai-je.
- Je nous aie sauvés tous les deux. J'aurais pas tenu le choc de perdre quelqu'un d'autre. Pas encore une fois.
- Je suis désolé. dis-je sincèrement.
- Promets-moi de ne plus jamais me faire peur comme ça. implora Luciano.
Il se cramponnait à moi sans se rendre compte qu'il me faisait mal.
- Je te le promets.
Luciano me lâcha. Il s'allongea à côté de moi sur le lit, par dessus la couverture à gros carreaux rouges et blancs. Il plaça son visage dans le creux de mon cou. Ca y est, je reconnaissais l'odeur de cet oreiller. Il sentait comme Luciano. Pauvre homme. Il était à fleur de peau. Perdre quelqu'un était toujours une épreuve difficile. Peu importe qui, peu importe les circonstances. Luciano n'était pas différent des autres. Il me faisait tellement pitié... J'en avais presque les larmes aux yeux. Ma gorge était nouée. J'avais envie de prendre soin de cette pauvre chose qui s'était attachée à moi sans que je demande quoi que ce soit. Il me faisait penser à un animal abandonné en mal d'affection. Profondément en moi, je savais que je voulais le garder à mes côtés jusqu'à la fin. Car oui, il y aurait bien une fin. Il ne supportait pas de vivre seul et il me donnait l'impression d'être plus humain. Je me sentais un meilleur homme à ses côtés.
- Je t'aime. murmura-t-il.
- Ne dis pas des choses comme ça à la légère. Tu es encore sous le choc et ce n'est pas de l'amour. C'est trop rapide pour en être.
- Peu importe. C'est si important d'utiliser le terme adéquat ?
- Oui. affirmai-je. Les choses doivent rester claires.
- Alors c'est quoi l'amour si ce n'est pas ce que je ressens ?
- Je n'en sais rien, je ne sais même pas si j'ai jamais été amoureux une fois dans ma vie.
- Tu n'avais pas eu quelqu'un auparavant ? demanda-t-il. Tu m'en avais parlé.
- Si.
- Et ?
- Ecoute Luciano, je ne sais pas quoi te dire. Je veux bien parler de sentiments avec toi si c'est ce que tu veux. Ce n'est pas de la mauvaise volonté mais je suis incapable de voir les choses en profondeur. Ca a toujours été comme ça. Je ne connais ni l'amour ni ces grands sentiments qui font fondre les gens en larmes. Je suis rarement touché par les personnes ou les événements. Tu es l'exception mais ne te fais pas de fausses idées. N'attends rien de moi, tu ne pourras être que déçu. Je ne sais pas si je suis juste quelqu'un de dur et de froid, ou alors un psychopathe fini. C'est comme ça.
- Je sais comment tu es. dit Luciano. Tu crois que je ne t'ai pas observé ? Je ne te demande pas de me faire une déclaration d'amour, sois juste sincère. Explique-moi ce que je suis pour toi.
- Tu es quelqu'un qui compte. La vérité c'est qu'il n'y a pas grand chose d'autre à dire. Je n'aime pas prendre trop au sérieux les rapports humains. Je déteste avoir la sensation que les gens me connaissent.
- Pourquoi ? Tes amis ne te connaissaient pas, peut-être ?
- Amis, c'est vite dit. dis-je. Les gens connaissaient une image de moi que j'acceptais de montrer. Je n'ai pas envie qu'on puisse voir à travers moi, qu'on devine à quoi je pense ou qu'on comprenne qui je suis.
- Tu n'es pas un cas particulier. On a tous un jardin secret dont on ne montre qu'une façade. Ca serait si terrible que ça si on te comprenait ? demanda Luciano.
- Si tu montres entier à quelqu'un, tu lui montres tes faiblesses. dis-je. Je tiens à rester intouchable. Ca m'a toujours réussi.
- Alors pourquoi tu me dis ça ? Tu n'es pas en train de t'exposer ?
- Parce que ça ne me dérange pas que tu me vois faible. Je ne peux pas être fort tout le temps, plus maintenant. Il faut parfois lâcher la pression et tu es la personne que j'ai choisie pour libérer cette pression. Sache que je t'aime beaucoup. Je sais que ce n'est pas ce que tu voulais entendre mais tu m'as demandé d'être honnête.
- Okay. dit Luciano avec un sourire. Alors je te remercie de partager ça avec moi.
- Donc tout va bien entre nous ? demandai-je.
- Tout est Okay.
J'avais rarement parlé à un homme aussi sincèrement. Ca ne représentait peut-être pas grand chose pour Luciano, mais pour moi me dévoiler comme je venais de le faire c'était autant de stress que si je l'avais demandé en mariage.
- Maintenant tu peux me dire où nous sommes ? demandai-je.
- On est chez nous. Un superbe parc entre York et Lancaster, au bord du Susquehanna. Tu verrais le paysage, c'est magnifique. Nous sommes à l'abri. On a trouvé le bâtiment avant-hier, restaurant au rez-de-chaussée et gîte à l'étage. Ceci est notre chambre. C'est sympathique, non ?
- Notre chambre ? répétai-je. Et tu dis que vous avez trouvé cet endroit avant-hier ? J'ai dormis combien de temps ?
- Tu es resté endormi deux jours. Aussitôt qu'on a trouvé la voiture devant le gîte on a fait des rondes dans la zone pour vous retrouver. Depuis, je suis resté vers toi quasiment tout le temps.
- Ainsi donc, tu as dormis deux nuits à côté d'un comateux ? dis-je sur un ton amusé. Je ne sais pas si je dois te remercier ou en avoir peur, c'est franchement bizarre.
- Après tout ce que Janet m'a raconté de ce que vous avez vécu, je comprends que tu aies besoin de repos. Et à propos... dit Luciano avec hésitation. Janet nous a parlé de la femme qui est partie du camp de réfugiés avec nous. Cette journaliste qui est morte, il y avait quelque chose entre vous ? Je savais qu'elle te tournait déjà autour au camp mais...
- Laura ? Non. dis-je immédiatement. Absolument rien. Déjà, je t'assure que je n'aime pas les femmes. C'est clair et net. Ensuite s'il y avait quelque chose, c'était uniquement dans sa tête. Elle était... morte psychologiquement. Elle mélangeait la vie qu'elle avait perdue avec la réalité. Elle me prenait pour son ex-compagnon. Elle était au courant du fait que j'ai tué l'ami de Carpenter et elle voulait me faire chanter. C'était une épine dans le pied quand nous étions au camp, mais au final elle est morte en nous sauvant.
- Les gens font parfois des choses incompréhensibles quand ils n'ont plus rien auquel se raccrocher. commenta Luciano.
- Toi par contre tu ne m'as pas tout dis. Pourquoi tu ne m'as jamais dis que c'était le frère de Conrad que tu as tué ? Ca m'aurait aidé à comprendre beaucoup de choses.
Je n'avais pas parlé sur un ton accusateur. Je ne voulais pas le mettre mal à l'aise, je voulais simplement comprendre.
- J'avais peur que tu t'éloignes de moi comme tu connaissais Conrad et son frère. avoua Luciano. Excuse-moi.
- C'est bon. Ca explique pourquoi Conrad a toujours été à couteaux tirés avec les militaires, plus particulièrement avec toi. Ca ne va pas être simple de vivre ensemble sous le même toit. Tu as essayé de lui parler ?
- Oui. répondit-il. Quand nous étions encore au camp de réfugiés. La réaction obtenue a été un cracha en plein visage... Je me sens vraiment mal de le côtoyer... C'est pesant.
- Ca va être difficile, mais on peut au moins espérer qu'il arrête de montrer une animosité ouverte. dis-je.
- C'était un accident, je lui ai dit. Mais même en sachant ça j'arrive à le comprendre. Si j'avais le responsable de la mort de Stephen sous les yeux, je ne pourrais pas rester stoïque. Conrad ne veut pas de moi ici, il me le fait bien sentir. Il ne me pardonnera jamais. J'ai tué un innocent, je ne mérite peut-être pas ma place ici.
- Tu la mérites autant que moi.
- Merci. dit Luciano avec un soupir de soulagement. Merci mille fois. Je te l'ai déjà dis, mais je suis tellement content que tu sois là avec moi.
Luciano resta à côté de moi sur le lit encore quelques minutes, passant les doigts entre les poils de mon torse. Il commençait à s'assoupir. Le soleil était un peu plus haut dans le ciel à présent. Ses rayons illuminaient la chambre et frappaient ma peau nue. Belle matinée.
On frappa discrètement à la porte. Luciano se redressa en position assise et je ramenai la couverture sur mon torse. Quelques secondes plus tard, la porte s'ouvrit et Allison fit son apparition.
- Je dérange ? demanda-t-elle timidement. J'ai entendu que tu étais réveillé. Tout va bien ?
- J'allais partir. dit Luciano. Graham est tout à toi.
Luciano quitta la pièce en m'adressant un clin d'œil que je rendis. Allison resta debout, les mains posées sur le pied de lit. Elle aussi était plus en forme que jamais. Elle portait des vêtements de sport et ses cheveux noirs étaient attachés en une longue tresse. Elle semblait prête à partir à l'aventure. C'était peut-être le cas. Je ne savais pas si nous avions besoin d'aller chercher des vivres ou si nous bénéficions de tout ce qu'il nous fallait sur le gîte.
- Tu reviens de loin, Graham. dit Allison. Ca va avec les points de suture ? Ca ne tire pas trop ?
- J'ai des points de suture ? demandai-je. Je ne savais pas, je n'ai pas regardé sous le pansement. Je n'ai pas trop mal alors je pense que ça va aller. J'imagine que c'est toi qui m'as recousu ? Merci beaucoup.
- De rien.
- Tu t'es entrainée sur le bras de Joe ?
- Non. répondit-elle. Il n'en a pas eu besoin. La balle qu'il a reçue quand la camionnette se faisait canarder l'a juste égratigné. Un petit pansement, un petit bisou et il est reparti comme neuf mon gaillard, c'est du solide.
- Merci pour tout. J'espère ne pas trop t'avoir donné de fil à retordre, sans mauvais de jeu de mots. C'était pas trop effrayant de voir dans quel état j'étais ? Je ne me rends pas bien compte.
- Tu n'étais pas le plus flippant. dit Allison en levant haut les sourcils.
- Ha ? Qui, alors ?
- Ton copain Luciano qui saute du pick-up en marche en pleine nuit et qui cours en direction d'une horde de zombies, ça aussi ça fait son petit effet au point de vue de la flippe.
- Je sais. Il m'a raconté qu'il a couru au travers pour me sauver et que vous avez distrait la horde en klaxonnant.
- Pour te sauver ? s'exclama Allison. Ce n'était pas ça. D'après les dires de Janet, pour nous tu étais mort. Luciano l'a pensé aussi. Ce qu'il a fait, c'est plonger dans la meute enragée là où son copain était mort, sans espoir de revenir. Ce n'était pas téméraire, c'était désespéré. Il ne pensait certainement pas en revenir.
- Tu es en train de me dire qu'il a voulu se suicider en me croyant mort ? demandai-je.
- Non, je ne peux pas l'affirmer mais c'est ce qu'il m'a semblé sur le moment. Il a sûrement agi sans réfléchir. Garde un œil sur lui et fais ce que tu peux pour l'aider. On est tous solidaires mais c'est très certainement toi le plus à même de le comprendre et de le soutenir.
- Merci de m'en avoir parlé. Les gens font parfois des choses incompréhensibles quand ils n'ont plus rien auquel se raccrocher. C'est ce que Luciano m'a dit tout à l'heure. Autre chose ? Comment Elizabeth gère la situation avec ce qu'il s'est passé avec Carpenter ?
- Ho... On reste sur le thème des personnes inquiétantes alors ? demanda Allison avec un faux sourire amusé. Elizabeth est passée par toutes les phases. D'abord la catatonie. Ensuite... ça. Elle a tué ces deux militaires pour te libérer de Carpenter. Elle l'a fait de sang froid. Il faut la comprendre, mais c'est quand même horrible, non ? On ne peut pas accepter que le meurtre devienne une solution à nos problèmes. Si il y a bien une époque dans laquelle garder son humanité est important, c'est bien celle-là. Il devait y avoir un autre moyen.
- Probablement. Ce n'est pas ce que j'appelle agir de sang froid. Elle était déterminée à se venger et c'est sa révolte qui a parlé. J'ai une autre vision de ce qu'est tuer de sang froid...
- Ensuite quand on a été séparés, elle n'avait plus que Janet en tête. Elle m'a envoyée sur les roses quand je me suis souciée de comment elle allait. Je pouvais comprendre. Mais depuis qu'elle a retrouvé sa nièce, elle est redevenue la même qu'au camp, comme si rien n'était arrivé. Est-ce que c'est normal de ne pas pleurer ? Je ne sais pas ! Je sais qu'elle ne veut pas que Janet se fasse de soucis, mais ça ne rassure pas du tout la gamine cette attitude. Janet elle-même se sent perdue et ne sait pas quoi faire. Elles restent ensemble et échangent à peine trois mots dans une journée. Ces non-dits vont les ronger.
- Je ne peux pas juger ce comportement. dis-je. Moi aussi j'évite d'aborder ce qui me met mal à l'aise. Il reste encore quelqu'un qui n'a pas le cafard, ici ? Joe et toi, ça va ?
- Oui. Nous avons la chance d'avoir été épargnés de tous ces malheurs qui nous entourent... Bon, j'ai fini de t'embêter, je voulais surtout m'assurer que tu allais bien. Tu as encore besoin de repos. Dans un ou deux jours on pourra te faire visiter notre domaine.
- J'en meurs d'impatience.
Allison m'enlaça avec précaution. C'était la première fois qu'elle montrait un vrai signe d'affection à mon égard. Mes sœurs avaient l'habitude de m'enlacer de la même manière autrefois.
En sortant, elle croisa Conrad qui venait me rendre visite à son tour.
- Salut Conrad ! m'exclamai-je avec joie. J'ai le droit à pas mal de passages dans ma chambre, je suis drôlement populaire ! Il y a encore la queue dans le couloir ? Il faut prendre un ticket avec un numéro pour venir me voir ? Ca va ?
- Salut. répondit-il. Ouais, ça va.
Conrad était embarrassé par quelque chose. Il me regardait en fronçant les sourcils et il ne savait pas quoi faire de ses mains. Il s'approcha ensuite de la fenêtre et préféra fixer un point dans le lointain.
- Prends une chaise. lui proposai-je.
- Merci, ça va aller. dit-il. Si je suis venu te voir c'est pour... Je voulais juste te présenter mes excuses. J'ai pas été très sympa avec toi ces derniers jours et j'ai dis des choses que je ne pensais pas vraiment. J'avais de l'agressivité à revendre. Je suis désolé.
- C'est oublié, Conrad. Je sais ce que tu as vécu et je comprends que tu avais besoin d'un exutoire. Les mots glissent sur moi en général, je ne t'en veux pas. Ca me ferait plaisir qu'on reparte sur de bonnes bases sans toutes ces tensions. Nouvelle maison, nouveau départ. Je suis coupable également. Tu avais besoin d'un ami et je n'étais pas toujours là pour toi, alors moi aussi je te demande pardon.
Il eut un sourire gêné.
- Cool. dit Conrad. Okay, ça me plait qu'on puisse passer à autre chose. Après la mort de Jake je n'étais plus vraiment moi-même. Je voulais évacuer toute cette violence que j'avais. Je veux qu'on passe à autre chose. Je vais essayer de ne plus te faire chier. Tu dis que les mots glissent sur toi mais j'ai quand même fini une fois avec le nez cassé.
- Ho ! m'exclamai-je en retenant mon rire. Le coup de poing ? Ca je ne m'en excuse pas, ça m'a fait un bien fou !
- Ouais... dit Conrad en mettant les mains dans ses poches.
- Et sinon, Luciano et toi vous n'allez pas vous foutre sur la gueule, si ? Désolé si tu as cru que je cautionnais ce qu'il a fait à ton frère. Je n'étais pas au courant. Il s'en veut vraiment, crois-moi. Il me l'a dit. Tu penses pouvoir enterrer la hache de guerre ?
- Disons que j'ai passé une étape depuis que je n'ai plus envie de le voir mort. répondit Conrad en se refermant. Mais ne nous demande pas de développer une grande amitié, ça n'arrivera pas.
- Je n'en demanderais pas tant. A toi seul de voir si tu acceptes de lui pardonner.
- D'accord... soupira Conrad. Alors voilà, c'est tout. Joe et Allison voulaient que je vienne m'excuser et finalement ça m'a fait du bien. J'en suis content. Je vais te laisser dormir, maintenant.
Je ne relevai pas sa dernière remarque. Je n'allais pas lui dire que présenter des excuses n'était pas supposé être une corvée que l'on faisait pour faire plaisir à quelqu'un. Nous venions de nous réconcilier, pas la peine d'en remettre directement une couche. Il était maladroit mais je restais persuadé que c'était un bon garçon. Il allait vite devoir apprendre à grandir à présent. Tous ses défauts d'ancien adolescent qui avaient tendance à irriter le reste du groupe allaient s'effacer rapidement. Quoi qu'il se passe entre nous, Conrad était mon ami et il nous restait du chemin à parcourir ensemble. Il avança jusqu'à mon lit et me serra la main d'une bonne poigne.
- Hey, ce t-shirt appartient à Joe, non ? lui fis-je remarquer alors qu'il était sur le point de quitter la pièce.
Conrad se figea un instant et baissa les yeux sur son t-shirt. Il était à l'effigie d'un groupe de métal qui m'était inconnu. C'était typique de Joe qui avait des goûts musicaux très éclectiques.
- Bah oui... répondit-il. Je n'ai aucun vêtement, ici. Tout le monde est parti du camp de réfugiés bien préparé avec tout un nécessaire dans un sac à dos. Tout le monde était prêt pour la grande évasion. Tout le monde sauf moi à qui on n'avait rien dit. Je ne sais pas quelle raison serait la pire : qu'on m'ait oublié ou qu'on ne m'ait pas jugé digne de confiance...
J'aurais dû me taire.
