80ème jour (10/09/2014)

- Pense très fort à ta question. me demanda Allison d'une voix mystérieuse. Oublie tout ce qui t'entoure et choisis les cartes qui t'attirent. Elles t'appellent. Tu sens ces vibrations ?

- T'es pas sérieuse. dis-je, à moitié amusé. Tu ne crois quand même pas à ça ?

- Evidemment non. répondit Allison en roulant des yeux. Il n'y a pas plus terre à terre que moi. Les pratiques spirituelles ésotériques et moi, ça fait trois. C'est juste une distraction comme une autre. Joe a trouvé ce tarot de Marseille avec son guide d'utilisation dans notre table de chevet. On a passé la nuit dernière à tirer les cartes.

- Rien de mieux que de passer une soirée à tirer, en effet. dis-je en levant un sourcil. Nous, on a eu droit à une Bible, et Luciano l'a toujours à la main en ce moment. Il a dû se la greffer dans la paume.

- Alors, cette question ? Tu l'as en tête ?

- Deux secondes, madame Irma ! m'exclamai-je.

Une question... Quel genre de question ? Va-t-il pleuvoir demain ? Non. Je n'étais pas réceptif à la cartomancie. Allison non plus, mais comme elle je trouvais ça distrayant. L'avenir n'ayant jamais été aussi incertain, j'aurais dû avoir des milliers d'interrogations. J'avais un peu de mal à me projeter sur le long terme.

Pas facile de se concentrer. Conrad et Janet étaient installés eux aussi dans le restaurant, à la table juste à côté. Ils avaient l'air de faire un concours de château de cartes et parlaient bruyamment. Alors... Que va-t-il m'arriver ? Que ce soit demain ou dans un an, la question était suffisamment vague pour qu'on puisse interpréter les prédictions avec un peu d'imagination.

- Je suis prêt. dis-je. Qu'est-ce que je dois faire maintenant ?

- Heu... répondit Allison en plongeant sa tête dans le manuel. Il y a plusieurs façons de procéder...

- On s'en fiche de la manière de procéder. C'est pas comme si on se prenait au sérieux. C'est l'interprétation qui m'intéresse.

- Tire successivement cinq cartes dans le paquet qui est étalé devant toi. C'est ce qu'on a fait Joe et moi.

Je tirai la première carte. Tempérance. Seconde carte. Le Diable. Troisième carte. La Lune. Quatrième carte. L'Ermite. Cinquième carte. Le Mat.

- Voilà ! m'exclamai-je. Ca sent bon pour moi ou je suis bon pour me recoucher ?

- Je regarde la signification des associations... marmonna Allison en feuilletant son livre. Ho... Ca ne commence pas très bien. La Lune et l'Ermite, climat malveillant. Et puis Tempérance associée à la Lune évoquerait un dialogue mensonger...

- C'est une sacrée connasse, cette Lune. dis-je d'un air amusé. Ca sera ma prochaine cible d'entrainement au lancer de couteau. J'aime les défis à la hauteur de mes talents.

- La Lune d'une manière générale implique une période peu claire, emplie d'illusions... Pour continuer avec elle, le Diable et la Lune ensemble indiquent une perte ou un vol. Avec le Mat, elle est synonyme d'adultère. Et enfin Tempérance et le Mat indiquent une relation basée sur la sexualité.

- Cool. dis-je avec ironie. Je crois qu'on ne peut pas avoir un tirage plus pourri que celui-là, non ?

- C'est moins optimiste qu'hier soir. affirma Allison.

Elle ferma son livre avec un claquement. Conrad se tourna soudainement vers nous.

- Ho ! s'exclama-t-il. J'ai pas entendu l'avenir de Graham. Qu'est-ce que ça dit ?

- Que je vais mourir dans d'atroces souffrances avant la tombée de la nuit. répondis-je.

Conrad ricana bêtement. Janet profita de ces quelques secondes d'inattention pour souffler sur son château de cartes qui s'effondra. Conrad baissa les yeux sur l'œuvre dont il avait été fier, à présent consterné devant les décombres.

Mon oreille se dressa alors. Il me semblait percevoir du bruit dehors. J'avais cru entendre Luciano s'exclamer. J'entendis ensuite la voix de Joe. Il criait lui aussi. J'avais distinctement entendu "Baissez vos armes". Je me levai brusquement de ma chaise. Allison fit de même. Nous regardâmes à l'extérieur. Au loin, au niveau de la petite barrière de barbelés devant la forêt, une Laguna gris clair était à l'arrêt avec les deux portes avant grandes ouvertes. Jamais vu cette voiture. Luciano et Joe, armés, faisaient face à deux individus également équipés d'armes à feu. Tous les quatre se toisaient, immobiles et prêts à faire feu.

Mon sang ne fit qu'un tour. Une attaque. Défense nécessaire. Protéger et éliminer la menace.

- Allison ! criai-je. Dehors ! Tout de suite !

Elle jeta son livre sur la table et me suivit à l'extérieur pendant que Conrad et Janet nous regardaient partir, incapables de réagir. Allison et moi nous saisîmes chacun de notre propre couteau. Les intrus n'étaient que deux. Nous devions tout de suite montrer notre supériorité numérique pour les mater. Allison et moi nous postâmes de part et d'autre de Joe et Luciano. Nous formions une ligne bien serrées, armée et unie. Joe portait son Glock22, arme qu'il avait récupérée sur un cadavre de policier. Luciano mettait en joue les propriétaires de la Laguna avec son fusil d'assaut M16 de l'armée.

Une femme et un homme s'opposaient à nous. Chacun d'eux avait entre les mains un fusil de chasse tenu avec fermeté. La femme au crâne rasé approchait la quarantaine. Elle était potelée et avait la peau noire. Son visage était marqué par la détermination, ou peut-être la colère. Le jeune homme boutonneux avec de grosses lunettes en plastique était beaucoup plus grand qu'elle. C'était à coup sûr son fils. Je lui donnais seize ou dix-sept ans. Il regardait tantôt notre groupe, tantôt sa mère, en attente de toute instruction.

- Je vous ai demandé de baisser vos armes. répéta Joe un peu plus calmement.

- Haha ! Vous les premiers ! s'écria la femme dont le rire n'était autre que nerveux. Vous menacez ma famille ! Je ne baisserai pas mon arme ! On sait tous ce qui arrivera si je vous écoute ! Le premier qui abdique se fera tirer comme un lapin !

- Personne ne tuera qui que ce soit. dit Luciano. Nous avons toujours nos armes par pure précaution. Nous protégeons seulement notre groupe, comme vous. Baissez-les et nous ferons de même.

- Et comment je suis supposée vous croire ?! s'écria la femme. On baisse notre garde, vous pillez notre voiture, nos valises, et si on a de la "chance" on se retrouve au bord de la route sans plus rien en notre possession pour nous défendre ?! Je sais comment ça marche ! Je sais ce dont les gens sont capables ! Je ne crois pas que vous compreniez le concept de la famille ! J'ai mes fils avec moi ! Je ne peux pas faire ce que vous dîtes ! Je ne peux pas me permettre de prendre ce risque !

Ses fils ? Je jetai un regard dans la voiture. Il y avait du monde que je n'avais jusqu'alors pas remarqué sur la banquète arrière. Un homme noir avec une moustache était assis et regardait la scène avec attention. Il avait sur ses genoux un petit garçon. Il y avait même un caniche de couleur sale qui émettait des couinements. Le moustachu dans la voiture était probablement le mari de la femme chauve. J'étais étonné qu'il reste à l'intérieur et qu'il envoie son fils adolescent défendre sa famille. Quel courage...

- Qu'est-ce que vous voulez ? demanda sèchement Joe.

- Nous voulions juste trouver refuge ici. répondit la femme qui avait arrêté de crier comme une hystérique tout en restant passablement agressive. Un endroit pour mettre ma famille en sécurité. On a vu cette maison en haut de la falaise depuis l'autre rive du fleuve. Nous ne savions pas que c'était déjà occupé. Si j'avais su que nous serions accueillis de la sorte en arrivant ici, croyez bien que nous aurions continué notre chemin !

- Quel est le problème ? demanda Luciano. Il y a trop d'horreurs dans le monde pour se faire inutilement des ennemis. Pourquoi nous menacer de vos fusils ?

- Je... Je ne... articula la femme d'une voix tremblante. J'ai la vie de ma famille entre mes mains.

- Et moi j'ai la vie de ma femme et de mon groupe entre les miennes. répliqua Joe. Avouez que votre présentation n'incite guère à la confiance.

Ca n'avançait pas. Personne ne voulait renoncer. Je voyais bien le combat intérieur dans les yeux de cette femme. Elle pouvait partir, elle et sa famille, sans qu'aucun mal ne leur soit fait. Mais elle dévorait du regard le gîte. Depuis combien de temps n'avait-elle pas dormi sous un vrai toit ? Elle avait de multiples coupures aux mains et aux avant-bras, dont une recousue grossièrement par quelqu'un qui n'avait vraisemblablement aucun talent d'infirmier. Des éclaboussures de boue et de sang séché maculaient son pantalon. Son fils avait la lèvre encore fraichement fendue ; il n'arrêtait pas de lécher le sang en grimaçant. Je ne savais pas si c'était leur allure habituelle, mais ils avaient tous les deux de lourdes poches sous les yeux. Cette famille était au bout du rouleau.

La femme voulait cette maison. Cette maison qui nous avait déjà permis à tous de reprendre le cours d'une vie presque normale. Si j'avais cru au Paradis, j'aurais pu croire qu'il s'agissait de cet endroit. C'était comme ça que la femme devait elle aussi voir cette maison. Elle avait les larmes aux yeux rien qu'à la regarder.

Quelqu'un décida enfin d'agir. Allison.

- Je sais ce que c'est de vouloir protéger ceux qu'on aime. dit Allison. Alors je sais que vous n'allez pas tirer.

La jeune femme mit la main sur le pistolet de Joe et lui baissa le bras. Il la laissa faire mais garda le doigt sur la détente.

- Luciano. dit doucement Allison. S'il te plait.

Luciano baissa son arme après un court moment d'hésitation. C'était la bonne chose à faire. De toute façon nous étions plus nombreux, ils n'allaient rien oser. Conrad et Elizabeth nous avaient rejoins sans que je m'en aperçoive.

- Je m'appelle Allison. Et vous ?

- Gloria Williams. répondit la femme.

- Je crois que vous pouvez baisser votre arme, Gloria. dit calmement Allison en lui adressant un sourire bienveillant. Vous ne risquez plus rien.


Nous étions tous les sept dans le restaurant, autour d'une même table.

- Bon alors on leur dit quoi ? demanda Joe. Qu'ils peuvent rester dans la petite maison d'à côté ou qu'ils dégagent ?

- C'est une famille. dit Allison. Ils ont des enfants. On ne peut pas fermer la porte à des enfants. Je ne peux pas. C'est ce qu'on faisait au camp de réfugiés et c'est quelque chose que je ne veux plus jamais connaitre. Maintenant qu'on peut choisir, choisissons bien comment nous voulons voir notre groupe évoluer.

- Même un enfant peut se servir d'une arme. dis-je. Ils ont réussi à nous faire baisser notre garde. Ils ont l'air faible. C'est peut-être ce qu'ils cherchent à nous faire croire. Ca peut être un stratagème. Ils prétendent avoir peur de se faire piller, mais si c'étaient eux les pilleurs ? Qui nous dit qu'ils ne partiront pas au beau milieu de la nuit avec toutes nos réserves ? Il ne faut pas se fier aux apparences.

Après tout les cartes parlaient bien d'un dialogue mensonger...

- Ca aurait pu être nous. dit Luciano. Après notre fuite du camp nous n'étions pas au plus haut de notre forme. Nous n'aurions pas tenu longtemps dehors. Graham était limite au bord de la tombe avec sa balle dans le ventre. Si le gîte était déjà occupé quand nous sommes arrivés, n'aurions-nous pas aimé qu'on nous offre l'hospitalité ? Traitons les autres comme nous aimerions être traités, si ça veut encore dire quelque chose. Au moins leur laisser le temps de récupérer, vous avez vu dans quel état ils sont ?

- Belles paroles, mais on ne peut pas donner notre confiance comme ça. dit Elizabeth. Nous ne connaissons rien d'eux. C'est quitte ou double. Graham a raison, les gens dangereux savant très bien cacher leurs intentions.

- Allez ! s'exclama Allison, énervée. On parle d'une mère de famille, d'un homme apparemment handicapé, d'un adolescent et d'un petit enfant !

- C'est exactement ce que je dis. dit Elizabeth.

- J'approuve. ajoutai-je. Est-ce qu'on veut à nouveau agrandir le groupe au risque de retrouver à nouveau un climat d'insécurité ? Ils s'intégreront peut-être très bien dans le groupe ! J'en sais rien ! On ne va pas parier à l'aveugle sur la bonne foi de cette famille, ce sont aussi nos vies qui sont en jeu, pas seulement les leurs.

- Nos vies ?! s'emporta Allison. Je suis peut-être une fille trop naïve et angélique, mais de ma vie, jamais je ne condamnerai des innocents à crever dehors !

- On doit parfois faire des choix à contrecœur et vivre avec... dit Elizabeth. Tu ne peux pas toujours agir simplement pour continuer à te sentir droite dans tes bottes.

- Nous sommes des gens... Ce sont des gens... dit Luciano. L'être humain n'est pas sensé être un animal grégaire ? Pourquoi voir le mal partout chez les autres ? J'ai l'impression que vous inventez des problèmes qui n'existent pas. On pourrait commencer par leur demander exactement ce qu'ils attendent de nous, quel est leur mode de vie, et on fera en sorte que les choses marchent.

Si cette famille partait, elle trouverait un autre refuge, pas forcément aussi isolé que le notre, mais elle survivrait bien un jour de plus. Ils avaient l'air d'être des survivants fatigués mais aguerris. Et puis merde, nous n'avions pas des ressources illimitées pour subvenir aux besoins de tous ! Nous ne pouvions pas sauver tout le monde ! Je n'étais pas Mère Teresa. Je ne leur souhaitais que du bien, mais pas si c'était à notre détriment. Comme le disait Elizabeth, les menaces pouvaient venir de ceux qu'on soupçonnait le moins. J'en étais entièrement conscient, sachant jusqu'où moi-même je me sentais capable d'aller. Je ne voulais pas d'un autre moi potentiel ici.

- Bon. trancha Joe. On ne va pas en parler pendant trente ans. Je propose que nous votions à main levée. Qui est d'avis qu'on leur demande de partir ?

Elizabeth et moi levâmes immédiatement la main, suivis par Conrad.

- Et qui est pour qu'on leur laisse la petite maison des proprios ?

Luciano, Allison et Janet levèrent la main en même temps.

- Et toi, Joe ? demanda Allison en plongeant intensément son regard dans celui de son mari. Nous sommes à égalité pour l'instant. Où est-ce que tu penses que cette famille mérite de dormir la nuit prochaine ? A toi de décider.


La famille Williams attendait patiemment à côté du véhicule. Gloria rangeait les fusils de chasse dans le coffre plein à craqué. Elle semblait prête à faire un effort pour se montrer sous un meilleur jour après notre premier contact quelque peu sous tension. L'adolescent prénommé Alan aidait son père Eric à s'installer dans un fauteuil roulant. Le petit Davis, âgé de six ans, tenait en laisse le caniche sale qui était en train de poser son étron au milieu de tout le monde. Joe, Luciano, Allison et moi vinrent à leur rencontre. Ils stoppèrent leur conversation, prêts à accueillir la nouvelle que nous leur apportions.

- Vous pouvez rester. annonça Joe.

Gloria posa la main sur son cœur avec un soupir de soulagement.

- Merci. dit-elle avec une profonde sincérité. Vous venez de sauver ma famille. Je jure devant Dieu que vous ne le regretterez pas.

- Votre geste nous touche. dit Eric. Ne tenez pas rigueur à ma femme et à mon fils pour vous avoir menacés tout à l'heure. Nous n'avons pas rencontré beaucoup de personnes enclines à venir en aide à autrui ces dernières semaines. Nous avions craint pour nos vies en vous voyant ainsi armés.

- Nous comprenons. dit Luciano. C'est la même chose pour nous. Quand on rencontre d'autres personnes dans le besoin il faut se serrer les coudes. Nous n'avons que des murs à vous proposer et c'est déjà pas mal. Pas d'eau courante, pas d'électricité. Et il y a des lits et suffisamment de nourriture pour tous pour les mois à venir.

Luciano adressa son plus grand sourire à la famille. J'appelais ça une bourde. Nous n'avions rien décidé ensemble à propos de la nourriture.

Allison s'accroupi devant le petit garçon et son animal.

- C'est un beau petit chien, ça ! s'exclama-t-elle d'un ton maternel. Comment est-ce qu'il s'appelle ?

- C'est une fille. répondit Davis.

- Ce n'est pas notre chienne. ajouta Alan. Ses maitres sont morts avant-hier et on n'a pas voulu l'abandonner à son sort. On ne connait pas son nom.

- Adjugé vendu pour le prénom "Cat". dis-je.

- Cat ? Ce n'est pas un chat. me fit remarquer Allison.

- Peu importe. dis-je. Pour en venir au sujet qui va vous intéresser, toutes les chambres du gîte sont déjà occupées. Chez nous c'est plein. En revanche la petite maison à la lisière de la forêt est inoccupée. Nous l'avons fouillée, aucune mauvaise surprise ne vous attend là-dedans. Le rez-de-chaussée est totalement adapté pour une personne handicapée. Il y a deux petites chambres à l'étage. Si vous avez besoin d'aide pour changer la répartition des pièces, venez demander un coup de main. On vous aidera pour bouger les meubles.

- A partir de maintenant nous allons être voisins. dit Luciano. Nous serons amenés à nous croiser quotidiennement et comme le restaurant et la cuisine chez nous sont immenses, vous pouvez venir quand vous le voulez pour partager vos repas avec nous. Si nous vivons les uns à côté des autres, peut-être même si on part chercher des ressources ensembles, autant maintenir des relations amicales.

Bon... Luciano continuait sur sa lancée en prenant des décisions de son propre chef...

- Merci. répéta Gloria, touchée par tant de générosité. Merci. Merci.

- On va vous faire visiter, alors ? demanda Joe. Graham, tu aides Alan à décharger pendant ce temps, comme on avait dit.

- Compris. dis-je en approuvant d'un signe de tête.

Joe, Allison et Luciano partirent en direction de la nouvelle résidence des Williams avec Gloria, Eric et Davis. Une fois seul avec Alan, je m'approchai du coffre de la Laguna. Je n'allais pas seulement aider le jeune homme à décharger leurs affaires. Joe et moi étions d'avis pour ouvrir les yeux sur tout ce qui nous paraissait louche. Nous avions décidé d'accepter ces gens, mais deux précautions valant mieux qu'une, je jouais le rôle de douanier.

- A part les deux fusils, vous avez d'autres armes ? demandai-je.

- Non. répondit Alan. Enfin, pas d'autres armes à feu. On a bien quelques couteaux et quelques outils qui nous ont servis d'armes à l'occasion. On a pas mal de cartouches sinon.

Je pris le premier sac à dos qui me tomba sous la main et commençai à fouiller à l'intérieur.

- Heu... Vous faites quoi ? demanda Alan.

- Je regarde vite fait si vous avez déjà les produits de première nécessité. mentis-je. Nous avons le luxe d'avoir une réserve de papier toilette nous suffira jusqu'en 2020. Nous pouvons vous dépanner s'il vous manque quelque chose.

- Bah... Suffit de me demander et je vous dirai si on a ou pas. dit Alan.

Je mis les mains sur une boite à chaussures.

- Non ! s'exclama Alan. Ca c'est à moi ! N'ouvrez p...

J'ouvris la boite avant qu'il n'ait pu terminer sa phrase. Il y avait un flingue, le même que Joe. A côté, je découvris un sachet en plastique rempli d'une mousse kaki séchée. Je la lui mis devant le visage.

- C'est de la drogue ? demandai-je.

- Rangez-ça ! s'exclama Alan en remettant le sachet dans la boite. Mes parents pourraient voir !

- Relax. Tes parents ne sont plus là. Je m'en fiche si c'est de la marijuana. Par contre, c'est quoi cette arme ? Tu avais dis qu'il n'y avait pas d'autre arme à feu.

- C'est à moi. répondit Alan, méfiant.

- J'ai bien compris. Ca ne m'étonne pas que vous ayez des armes. C'est normal, vous en avez besoin pour vous défendre. En revanche je suis un peu sceptique sur le fait que tu me la caches. Tu la caches aussi à tes parents ? Dis-moi, tu n'es pas supposé l'avoir en ta possession, pas vrai ?

- S'il vous plait ! implora Alan. Ne leur montrez pas ça.

- Je ne suis ni un flic, ni ton père. Fais-toi des pétards pour planer jusqu'à Jupiter si ça t'amuse. Mais une arme cachée, ça ne me plait pas. Pas de ça chez nous.

Je pris le pistolet et le rangeai dans ma ceinture.

- C'est à moi maintenant. dis-je.

- Hey ! s'offusqua Alan. C'est du vol !

- Non. dis-je calmement. C'est un compromis.


Une nuit silencieuse enveloppait le parc. Je fermai la fenêtre de ma chambre. Ca sentait la fumée dehors. C'était souvent le cas quand le vent venait du sud. Nous ne savions pas ce qui brûlait, mais ça durait depuis des jours. Je vis au loin la lueur d'une bougie s'éteindre à la fenêtre de la maison des Williams. Ils n'étaient pas là grâce à moi mais finalement leur présence ne m'inquiétait plus vraiment. Je ne m'étais pas posé les bonnes questions. Etaient-ils dangereux ? Bien sûr, tout le monde était dangereux. Au fond, pouvaient-ils aussi nous être d'une certaine aide ? Si un danger nous menaçait, ce n'était qu'en coopérant que nous maximiserions nos chances de nous en sortir. Menace zombie, menace humaine, tout pouvait arriver. Avec Gloria et Alan, nous avions à présent deux nouveaux tireurs en plus de Luciano et Joe. Peut-être qu'ils allaient faire leurs preuves. Seul le temps le dirait.

Luciano arriva derrière moi. Il posa le menton sur mon épaule et m'enlaça. Je fermai les yeux en sentant son corps chaud contre moi.

- Tu viens te coucher ? demanda-t-il. Qu'est-ce qu'il y a de si intéressant à l'extérieur ?

- Rien du tout. répondis-je. Les Williams vont se coucher aussi, je crois.

- Ce sont de braves gens, je le sens. Ne te fais pas de soucis pour eux. Quand nous recrutions des gens au camp de réfugiés, j'ai croisé des familles bien pires, des familles prêtes à abandonner leurs enfants pour sauver leur peau. C'est ce que certains ont fait. Je ne me sens absolument pas menacé par la présence de nos nouveaux voisins. Tu ne devrais pas non plus.

- Je sais.

- Mais tu voulais quand-même qu'ils partent. dit Luciano. Et si ça avait été nous ?

- Nous sommes toujours retombés sur nos pattes.

- D'accord. Et si ça avait été ta famille ?

Je me retournai face à Luciano.

- N'essaie pas de jouer la carte de l'émotion. Je n'ai plus de famille. Même si ils sont vivants, je ne les reverrai jamais. C'est comme si ils étaient morts. Penser ainsi c'est plus... commode. Je crois que j'en ai inconsciemment fait mon deuil depuis longtemps. C'est étrange... C'est passé un peu inaperçu dans mon esprit depuis que tout ça a commencé.

Luciano se resserra contre moi. J'étais pris en sandwich entre lui et la fenêtre. Il m'embrassa sur la joue avant de murmurer à mon oreille.

- Je peux être ta famille si tu veux.

Luciano commença à se frotter contre moi en m'embrassant le cou. J'en gémis de plaisir. Mon sang était en train de bouillir. J'avais envie de lui. Maintenant et ici contre cette fenêtre ferait très bien l'affaire. Je pris sa tête entre mes mains pour l'embrasser avec fougue. Je lui dévorais littéralement le visage. Luciano s'écarta brusquement de moi et baissa la tête.

- Qu'est-ce que c'est que ce truc dans ton jean ?! s'exclama-t-il.

- Je crois que tu connais déjà la réponse. répondis-je en riant. C'est inévitable que ça arrive dans ce genre de situation.

- Non, je parle de ça. dit Luciano en sortant le pistolet d'Alan de mon pantalon. On dirait l'arme de Joe.

- Ho ! Ca ? C'était à Alan. Joe m'a demandé de fouiller leurs affaires et le gamin avait caché ça dans un coin du coffre de la bagnole. Tu ne te sens toujours pas menacé ?

- Du coup il t'a donné son flingue, comme ça ? Pourquoi ils nous ont cachés qu'ils avaient une arme en plus ?

- Gloria et Eric ne savaient rien. Apparemment, Alan ne leur a jamais dis qu'il possédait ce pistolet. Il le cachait avec un sachet de marijuana. Il y a sans doute une histoire fort intéressante derrière tout ça mais je me fiche des détails de sa vie de gangster en herbe ; l'arme a maintenant changé de propriétaire. Il ne va pas faire de vague, il aurait trop peur que j'en parle à ses parents.

- C'est du chantage. dit Luciano avec désapprobation. Parfois tu fais vraiment des choses sans réfléchir. Quel âge tu as pour agir à la légère comme ça ? C'était stupide et inutile. Et en plus tu ne sais même pas tirer. A quoi ça va te servir ?

Je me rendis alors compte que la dernière fois que j'avais été impliqué dans une affaire de chantage, c'était avec Laura Holmes et c'était moi celui qui cherchait à cacher quelque chose. C'était drôle la manière dont les évènements évoluaient. Je ressemblais davantage à Laura que ce que je pensais. Je ne pu retenir mon sourire.

- Ne dis pas ça sur ce ton dramatique. dis-je. Je tiens ce gamin en respect. Pas la peine d'en faire une histoire.

- Respect et crainte sont deux choses différentes.

- Le résultat sera le même. affirmai-je. Entre deux individus, tout est toujours question de rapport de force. Ou de séduction.

- Les relations humaines ne se résument pas seulement à ça. dit Luciano. Ta vision de la vie est simpliste. Tu sais que je n'aime pas t'entendre parler comme ça.

- Alors fais-moi taire. dis-je sur un ton de défis.

Ce fut au tour de Luciano de m'embrasser goulument. En effet, c'était une très bonne manière de m'empêcher de parler. Nous nous dirigeâmes vers le lit en continuant de nous embrasser. Mes vêtements s'envolèrent tout naturellement dans chaque coin de la pièce pendant le trajet. Trébuchant dans mon propre boxer, je tombai à plat dos sur le lit, entrainant Luciano dans ma chute. Il se trouvait au dessus de moi, maintenant mes deux poignets plaqués contre le matelas. Il me regardait avec une envie dévorante. Je voulais lui sauter dessus mais j'en étais incapable. La manière dont il maintenait mes bras empêchait tout mouvement. J'étais à sa merci. Il resta là à me contempler, à califourchon au dessus de moi. C'était la première fois qu'il me dominait ainsi et j'en étais tout excité.

- Tu vois, c'est exactement ce que je disais. dis-je avec un sourire salace. Tout s'établit naturellement selon un rapport de force.

- Ferme-la, s'il te plait. répondit-il, exaspéré.

Luciano m'embrassa à pleine bouche. Mon excitation était à son paroxysme. Chaque parcelle de mon corps éprouvait ce besoin bestial de s'envoyer en l'air comme jamais. Les murs de cette bâtisse étaient épais, rendant les pièces très bien insonorisées ; je pouvais laisser libre court à mes pulsions. Je plantai mes doigts crispés dans le matelas. Je serrai les dents, j'avais presque envie de mordre. Je voulais de la brutalité, que ça fasse mal. Je luttais contre l'étreinte de Luciano qui ne bougeait pas d'un poil. Mon visage était déformé par une sorte de frénésie sexuelle. J'avais besoin de ressentir quelque chose, n'importe quoi. Plaisir. Rage. Passion. Douleur. Je devais me sentir en vie.

- Baise-moi comme une bête. lâchai-je dans un grognement rauque.

- J'ai une bien meilleure idée.

- Laquelle ? demandai-je, prêt à tout entendre.

- Faisons l'amour. me susurra Luciano.