90ème jour (20/09/2014) Enfermé encore une fois, entravé, séquestré, je n'en pouvais plus. Ces murs étouffants qui m'entouraient se rapprochaient, j'en étais certain. La claustrophobie, cool ! Nouvelle phobie pour moi !

Je ne me sentais plus en phase avec rien. J'étais libre et captif en même temps. Captif dans cette foutue caravane, assis sur la couchette, je n'avais rien d'autre à faire que de regarder mes mains tremblantes d'excitation. Mon esprit, lui, était ici et ailleurs. Je l'avais laissé partir. Plus de frontière. Il pouvait aller où bon lui semblait. Je n'avais plus à craindre de choisir le mauvais chemin. Je l'avais emprunté, le mauvais chemin. Un chemin comme un autre, et je m'étais perdu jusqu'à découvrir tous ces autres chemins interdits qui m'ouvraient leur porte. Tout était à portée de mains.

Il n'y avait plus vraiment de distinction entre mon esprit et le monde qui m'entourait. J'étais comme flottant autour d'un corps qui n'était devenu qu'un simple outil me permettant de me réaliser.

Mes mains aux ongles encore incrustés du sang de Daryl... Elles étaient capables de prodiges. Avec mon couteau qui leur servait de prolongement naturel, personne ne leur résistait. Et puis même sans couteau, si je voulais partir, je partirais. J'avais en moi un potentiel incroyable. Potentiel de quoi, je n'en avais encore pas la moindre idée. Ca viendrait en temps et en heure. La boite de Pandore était ouverte. Plus moyen de revenir en arrière. Je devais foncer là où je devais aller, là où j'avais toujours été destiné à aller. Pris d'une envie subite, je raclai le sang séché sur mes ongles avec mes dents. Il avait le même goût que le mien. Déshydraté, il me collait aux molaires comme du caramel.

A l'inverse de Mimi, prisonnière d'un monde cauchemardesque et qui avait préféré se donner la mort dès qu'une échappatoire lui était apparue, j'adorais ce qui m'arrivait. Luciano n'aurait sans doute pas approuvé le terme d'adoration qu'il réservait au domaine du Divin, mais nom de Dieu, étais-je au Paradis ou étais-je simplement fou ? J'étais affreusement bien. Il fallait juste que j'arrête de sourire jusqu'aux oreilles où on me prendrait pour un psychopathe.

J'étais au milieu de la cours, dans la caravane de Byron et Daryl que nous avions ramenée et placée entre le gîte et la maison de Williams. Avec cette caravane, notre nouvelle jeep et notre nouveau pick-up en plus de l'ancien et de la Laguna, on aurait pu se croire dans une concession automobile. Gloria devait être aux anges.

Incapable de rester immobile plus de quelques secondes, j'essayai à nouveau d'enclencher la poignée, comme si un miracle aurait pu arriver depuis les deux dernières minutes qui me séparaient de ma dernière tentative. Porte toujours verrouillée. Par contre, je pouvais sortir par la fenêtre si je donnais un bon coup de pied dedans. Je doutais qu'on soit très satisfait de moi si je sortais de cette manière. Jetant un œil à travers la vitre, je vis Alan adossé au mur de sa maison, bras croisés, qui regardait dans ma direction. En voilà un qui avait l'air content de me voir enfermé. Sale gosse.

Je fis quelques bonds sur place comme si je faisais de la corde à sauter avant de m'assoir à nouveau sur la couchette. Mon soupir se fit chevrotant. Joe et Adrian n'oublieront jamais ce qu'ils avaient vu, ce que j'avais fait. Il allait y avoir des conséquences... Merde, au Diable les conséquences, je préférais savourer le moment présent et cette sensation de plénitude.

Bruit métallique. La porte s'ouvrit enfin devant Adrian, Luciano et Conrad.

- Enfin. dis-je en me relevant. Je pensais que vous ne retrouveriez jamais cette foutue clef. Qu'est-ce qui a pris tant de temps ? Vous l'aviez jetée dans les gouttières du toit ou quoi ?

- J'aurais dû te prévenir avant que tu fouilles les affaires de Byron. dit Adrian. La porte se verrouille toute seule à chaque fois. Il ne faut jamais entrer si tu n'as pas la clef sur toi.

- Je le saurai la prochaine fois ! m'exclamai-je en sortant de ma prison. J'ai essayé de trouver un double à l'intérieur et tout ce que j'ai pu dénicher ce sont des magazines porno très hauts en couleurs. Des images que je n'aurais jamais voulu voir m'ont brûlé la rétine. Pauvre moi. S'il y avait une autre clef cachée sous mon nez, je ne l'ai pas vue.

Conrad éclata de rire.

- Quoi ? demandai-je.

- T'aurais rien pu trouver sous ton nez-norme ! s'exclama-t-il. T'as compris ? Nez-norme !

Conrad continuait de ricaner bêtement.

- Oui, je sais, mon nez a doublé de volume. dis-je sans amusement. Les coups de pieds dans le visage font rarement du bien au nez. Etonnant, non ? Ca va dégonfler mais Allison m'a dit qu'il va rester de travers comme actuellement.

- Désolé si ton pif attire mon regard comme ça. continua Conrad. Je ne fais pas le poids face à la loi de la gravitation.

Avec mon nez en biais et mon sourire édenté, j'étais probablement magnifique. Conrad voyait peut-être là une sorte de justice, il n'oubliait pas que je lui avais cassé le nez quelques semaines auparavant.

- Je vais garder la clef dans ma poche étant donné que c'est moi qui dors dans la caravane. dit Adrian. Si besoin, demandez-la moi.

- Je pense toujours que tu devrais dormir dans le gîte. dit Luciano. C'est plus sûr. Et tu vas te transformer en yeti cet hiver. Tu pourrais par exemple prendre la chambre de Janet et elle irait dormir chez Elizabeth.

- Non merci. dit Adrian. Je ne veux surtout pas déranger. Cette jeune fille a sans doute besoin de son intimité et je ne vais pas lui voler son espace personnel. Vous m'offrez déjà beaucoup, pas la peine que je m'attire les foudres de cette gamine.

- Comme tu voudras. dit Luciano.

Adrian nous était reconnaissant de ce que nous faisions pour lui mais il se tenait à l'écart du groupe. Il était en phase d'observation. Nous comprenions et lui donnions le temps dont il avait besoin. Il avait passé le dîner de la veille tremblant comme une feuille. Comme nous avions brièvement partagé notre séquestration, je m'étais dit qu'en m'asseyant à table en face de lui il se sentirait plus à l'aise. C'était l'effet inverse qui s'était produit. Mort de trouille, il avait perdu un litre de sueur, fait tomber trois fois sa fourchette, et bien que frêle, il avait réussi à briser son verre d'eau rien qu'en le serrant dans le creux de sa main. Je lui faisais peur... Et pendant ce même repas, je sentais le regard de Joe constamment posé sur moi, lourd de jugement. Un malaise avait plané tout au long de cette soirée.

Adrian et Conrad prirent ensuite congé, appelés par Eric qui avait aperçu un zombie enchevêtré dans un buisson derrière chez lui et qui avait besoin d'aide pour s'en débarrasser.

- Qu'est-ce que tu penses d'Adrian ? demandai-je à Luciano.

- Du positif. répondit-il. Rien d'alarmant. Si j'ai bien compris, c'est le dernier survivant d'un groupe peu solidaire et il a perdu ses enfants. Avec ce qu'il a vécu il a juste besoin d'un temps d'adaptation. C'est notre nouveau doyen, maintenant. Il aura peut-être des choses à nous apprendre.

- Donc il s'intégrera selon toi ?

- Intégré ou non, il n'a nulle part où aller. répondit Luciano en haussant épaules et sourcils. Ca va le faire. Ce n'est pas un combattant mais nous sommes assez nombreux pour nous défendre sans son aide.

- Je crois qu'il a peur de moi... dis-je.

- Parce qu'il t'a vu tuer ces deux hommes hier ? demanda Luciano. Ni toi, ni Joe ne m'avez donné profusion de détails mais je sais que tu as fait ce qui était nécessaire. Adrian le comprend sans doute aussi. Et comment peut-on avoir peur de quelqu'un d'aussi adorable que toi ? Il va vite revenir à la raison.

- Tu approuves ? demandai-je avec étonnement. Tu aurais fait la même chose que moi ?

- Oui, j'approuve. affirma franchement Luciano. Je suis militaire. Servir, protéger et défendre la population restent mes devoirs. Des hommes comme eux se devaient d'être stoppés. Si tu les avais laissés partir, ils auraient recommencé ailleurs. Pilleurs, meurtriers et un violeur en plus de ça ? Je n'ai jamais été pour la peine de mort mais... Je n'aurais pas pu gracier une personne capable d'une telle abomination. Jamais.

- La pire qui puisse exister... commentai-je, imperturbable.

- Et j'ai failli à mon devoir en vous laissant partir. ajouta Luciano. Ca devrait être moi le premier à aller me battre.

- Tu n'as pas failli. Joe, Allison et moi savons qu'à chaque fois que nous partons nous ne pouvons pas être certains de revenir. Tu es resté pour protéger les faibles et les enfants. Tu es notre héro.

- Tu n'en rajoutes pas un peu trop, là ? demanda Luciano, amusé. J'ai pas encore la cape pour mon costume de super-héro.

- Mon héro à moi, alors. dis-je en lui embrassant l'épaule. Super-Luciano.

- Ho ta gueule. dit-il d'un ton rieur en me poussant gentiment.

Je m'accoudai à son épaule. Nous regardions Conrad trainer une moitié de zombie vers la forêt. Gloria et Janet détournaient l'attention de Davis qui jouait dehors en lui montrant des feuilles mortes de différentes couleurs qui tourbillonnaient sur le parking. Le gamin portait la casquette Pikachu que je lui avais rapportée.

Si sa famille voulait préserver son innocence, il fallait qu'ils fassent plus attention. J'avais déjà surpris Davis jouer dehors avec un pied coupé alors qu'il était supposé dessiner à l'intérieur. J'avais alors jeté le pied dans la forêt et j'avais réussi à faire suffisamment peur au mioche pour qu'il n'ait plus envie de quitter la maison de la journée.

- Je vais revenir sur Joseph. dit Luciano en plissant le front. C'est quoi ce froid qu'il y a entre vous deux depuis hier ?

- Tu as ressenti un froid ? demandai-je innocemment. Il t'a dit quelque chose à propos d'hier ?

- Il me dirait quoi ? Il s'est passé quelque chose que je ne sais pas avec ces deux gars ?

- Il a été choqué par la violence de mes actes, c'est tout. Comme toi, Joe s'en veut de ne pas avoir été là pour Allison. Peut-être qu'il cherche à faire retomber la faute de ce qu'il s'est passé sur moi. Je n'ai jamais eu une mauvaise intention. Il n'a pas vu ce qu'il s'est passé avant. Moi aussi j'ai été choqué. Il ne faut pas m'en vouloir, je ne suis pas parfait.

- Je n'ai aucun reproche à te faire et tu sais que je te soutiendrais inconditionnellement. dit Luciano.

- Tu me suivrais jusqu'en Enfer ? demandai-je.

- Si tu me le demandais, oui.

Luciano me sourit. Je lui souris.

- Merci.


Il était bientôt midi. Tranquille avec la cuisine rien qu'à moi, je sifflais gaiement sans suivre de mélodie particulière en essayant de rattraper cette casserole de riz qui puait comme pas possible. Ca venait de l'eau. Tout ce qu'on faisait bouillir depuis cinq jours finissait par avoir la même petite odeur marécageuse. Elle n'avait pas la même saveur froide mais c'était quand même la même eau que nous buvions...

Je goutai ce riz et recrachai immédiatement dans la casserole. Fi ! Il me fallait une nouvelle gorgée de ce vin bas de gamme pour faire passer le goût immonde. Je finis ma coupe d'un trait. Tout était toujours plus classe quand c'était bu dans une coupe.

Je rotai bruyamment, sans aucune retenue. Aïe... Je n'aurais pas dû. Ma gorge connaissait des irritations chroniques depuis que j'avais failli mourir gazé dans le chalet le jour de notre fuite du camp de réfugiés. Et comme j'avais récemment attrapé une angine, j'en étais venu à cracher du sang quand je toussais. Il n'y avait rien que je puisse faire pour calmer ces douleurs, juste attendre la fin de cette satanée angine...

Je regardai la mixture blanchâtre. Riz puant ? J'avais la solution, j'arrosai le contenu de la casserole avec de généreuses doses de miel et de curry et le tour était joué. Riz oriental à la Graham. Il suffisait souvent d'enrober la pourriture avec des accompagnements plus appétissants et les gens étaient capable d'avaler n'importe quoi.

Allison entra dans la cuisine.

- Salut ! m'exclamai-je joyeusement. Que viens-tu faire dans mon domaine ? Je viens d'inventer un nouveau poison, tu veux goûter ?

La jeune femme s'approcha de la bouillie jaune, passablement dégoutée. Ce n'était pas son visage tendu qui m'interpella mais plutôt ses cheveux... Elle les avait déjà fait raccourcir par Elizabeth une première fois pour ne plus se les faire agripper facilement, mais là... Ils étaient presque aussi courts que les miens. Heureusement qu'elle avait un visage féminin pour contraster avec cette coupe garçonne. Ca ne lui allait pas si mal que ça mais le changement était radical.

- Jolie coupe ! lui dis-je. Tu es très jolie comme ça. Raconte-moi ce que je peux faire pour toi.

Allison passa la main dans ses cheveux courts, sans un sourire, pas vraiment enchantée du compliment.

- Je cherche Luciano. dit-elle. Tu l'as vu ?

- Pas depuis que je me bats avec mon riz. Pourquoi ?

- Pour rien. répondit Allison en faisant un signe de la main qui signifiait "C'est pas grave". Je voulais juste lui parler. C'est rien d'important.

Allison renifla en s'essuyant un œil. Ce n'était pas seulement parler dont elle avait besoin, c'était surtout une épaule sur laquelle pleurer.

- Toi, tu vas mal. dis-je. Tu veux m'en parler ?

- Non, c'est gentil mais ça ira. J'attraperai Luciano après le déjeuner. Ne t'occupe pas de moi, ça va aller

Pourquoi lui et pas moi ? Ce qu'elle avait sur le cœur devait avoir un rapport avec les événements de la veille. J'étais là, avec elle. J'étais le seul à avoir vu ce qu'elle avait vu. Alors pourquoi ne voulait-elle pas se confier à moi ? Paraissais-je trop insensible pour ça ? Joe ne lui avait quand-même rien raconté, si ?

Allison et moi avions combattu côte à côte, nous riions ensemble. Nous parlions de tout et de rien, du passé et de l'avenir, de notre famille, notre survie, notre ancien travail, la mort, la météo, les autres. Nous avions vécu des semaines d'amitié dans les meilleurs et dans les pires moments. Parler de sentiments profonds et intimes avec elle ? Jamais fait. Elle devait penser que je n'étais pas ouvert à ces choses là. C'était la vérité, mais je n'étais pas opposé à ce que les autres soient ouverts.

- Parle-moi. dis-je en relevant le menton d'Allison d'un doigt et en affichant un sourire compréhensif.

- C'est... C'est Elizabeth qui me tape sur les nerfs. Hier, j'ai cru que "ça" allait m'arriver. Mimi, elle... et... Je n'ai jamais eu aussi peur d'un homme de toute ma vie. Elizabeth a connu des choses difficiles elle aussi, avec Carpenter. J'ai cru qu'on pourrait se soutenir mutuellement. C'est mon amie et je pensais vraiment qu'elle comprendrait. Même sans forcément échanger beaucoup de mots, je croyais qu'elle pourrait me montrer qu'elle est avec moi.

- Mais ? demandai-je en ne voyant pas là où elle voulait en venir.

- Elle m'a blessée ! s'écria presque Allison. Je sais que ce n'est en rien comparable avec ce qu'elle a vécu, mais elle m'a dit que c'était offensant pour elle que je mette en parallèle nos deux situations ! Je ne venais pas me plaindre, je voulais juste... Parler à une amie ! Et moi aussi j'étais prête à l'écouter ! Qu'elle parle enfin ! Au lieu de ça, elle m'envoie balader pour se refermer encore plus sur elle-même !

- Elle a fait ça ?

- Elle ne se rend pas compte à quel point elle peut être dure. dit Allison. Je ne lui en veux pas, je sais qu'elle ne gère pas ses problèmes de la même manière que moi mais ça me fout en rogne ! J'ai préféré partir avant de devenir désagréable. Est-ce que ça veut dire que si on coupe un bras à Elizabeth, alors moi je dois m'estimer heureuse de n'avoir perdu seulement qu'un doigt ?

- Non, évidemment. dis-je.

- Ca m'a troublée et je me suis vraiment sentie abandonnée. C'est cruel de laisser penser ça à une amie. Je ne voulais pas en parler à Joe, je l'ai déjà fait et je ne veux pas qu'il se remette à s'en vouloir à chaque fois que j'ai besoin de l'évoquer. Parler à Janet est hors de question, c'est une enfant et elle n'a pas à entendre ça. C'est pour ça que je voulais voir Luciano. Toi, tu...

Allison ne termina pas sa phrase. C'était donc bien ce que je pensais. J'étais présent physiquement, mais pas assez "proche" pour qu'elle se laisse aller auprès de moi. J'étais l'éternel électron libre, toujours là sans vraiment l'être.

Je ne savais pas comment réconforter Allison. Tout ce qui me venait en tête me paraissait soit maladroit, soit naïf, soit faux. Elle avait du mal à se remettre de quelque chose qui avait "failli" lui arriver. Je comprenais le choc sur le moment, mais pourquoi ça ne passait pas ? Pourquoi se faire du mal inutilement ? Elle allait bien. Tout le monde allait bien.

- Tu veux un câlin ? demandai-je candidement en ouvrant les bras.

Allison ne se fit pas prier pour me serrer contre elle. Je plaçai mes mains dans son dos et lui rendis son étreinte. Je préférais ça. Ses problèmes étaient trop compliqués pour moi. L'échange physique, je le comprenais et je l'appréciais. Une de mes mains remonta jusqu'à sa nuque et je sentis le sang tiède dans ses artères me taper la pulpe des doigts. Je fermai les yeux, posai le menton sur son épaule en me laissant bercer par ses pulsations cardiaques. J'aimais cet instant.

Joe pénétra dans la cuisine au moment où Allison et moi nous quittions, toujours avec ce même air indescriptible qu'il arborait en ma présence depuis la veille. Ce n'était pas vraiment un aspect antipathique, Joe restait étrangement droit, étrangement rigide. Le visage impassible, il plissait légèrement les yeux et j'avais l'impression que son regard me traversait de part en part. C'était désagréable, comme s'il me "voyait".

- Tout va bien, Alli ? demanda-t-il.

- Oui ! s'exclama précipitamment Allison en se fichant d'un sourire à la vitesse de la lumière. Je venais voir où en était le repas ! Je suis morte de faim ! Dans combien de temps tu me disais, Graham ?

- Cinq minutes à tout casser. répondis-je.

- Super ! J'ai hâte.

Allison fit crisser ses talons et s'en alla à la hâte. Ne restaient que Joe et moi. Tous les deux. Seuls.

Joe posa ses fesses sur le plan de travail devant la gazinière. Nous étions face à face, à un mètre de distance l'un de l'autre. J'avais pourtant l'impression qu'il avait sa gueule collée contre la mienne. Ses yeux bleu-vert étaient maintenant écarquillés. Putain, qu'est-ce que cette couleur me sortait par les trous de nez ! Il ne pouvait pas avoir une couleur d'iris bien définie comme tout le monde ? Le visage émacié de Joe lui donnait des rides très prononcées pour son jeune âge. Il avait l'air de vouloir jouer le vieux sage. Posté là devant moi avec ses airs accusateurs, il se voulait peut-être impressionnant. Il en était ridicule.

- C'est quoi ? demanda-t-il après plusieurs secondes de silence en désignant la casserole de la tête. Ca sent drôle ton machin.

- Riz. dis-je.

Joe émit un bruit. Je ne savais pas ce qu'il signifiait. Le jeune homme resta ensuite à nouveau silencieux. Bon, qu'il veuille me tuer ou me rouler une pelle, il fallait qu'il se décide vite. Je décidai de briser le silence. Je parlai d'une voix très lente, presque d'outre-tombe.

- Tu viens prendre des cours de cuisine ou c'est pour autre chose ?

Joe croisa les bras.

- Tu ne penses pas que tu as quelque chose à dire ? demanda-t-il.

- Tu as parlé à quelqu'un ? A propos de ce qu'il s'est passé hier.

- Non. dit-il. Et toi ?

- Non.

- Pas même à Luciano ? continua Joe.

- Surtout pas à Luciano. Comment je pourrais lui expliquer ?

- C'est vrai ça, comment l'expliquer ? répéta-il avec un rire nerveux.

- Ne cherche pas à l'expliquer, Joe. répondis-je avec le plus grand calme. C'est comme ça, et je suis désolé que tu en aies été témoin.

- "C'est comme ça" ?! s'exclama Joe. Ho, ouais, tu fous un mec à poil et tu l'étripes, mais on s'en fiche parce que "c'est comme ça" ?!

- Joe...

- Répond à la question suivante par oui ou par non. Ce Daryl, tu l'as violé ?

Je croisai les bras à la manière de mon interlocuteur. "A ton avis ?" disait mon regard.

- Woooh... souffla Joe en se frottant les yeux, comme pour s'assurer qu'il n'hallucinait pas. Ca veut tout dire. Ca veut tout dire. Okay, donc je suis en train de parler à un violeur et à un tueur ! Super... C'est dans cet ordre que ça s'est passé au moins ?! Ne répond plus, je ne veux même plus savoir ! J'en sais trop. Putain de chiasse...

Non, il était clair que je ne pouvais pas répondre. Daryl n'était mort ni avant, ni après, il était mort au beau milieu de mes fantaisies. Ca avait été le bouquet final, son sang s'était répandu dans mes mains à l'instant même ou je m'étais répandu en lui.

Dans quel but Joe cherchait-il à me faire culpabiliser ? Daryl devait mourir, d'une manière ou d'une autre. L'avais-je laissé avec sa jambe pétée, à ramper dans la forêt jusqu'à ce qu'il se fasse bouffer par un zombie ? Non, Daryl n'avait pas connu une mort aussi conne, aussi pitoyable, perdu et oublié par tous. Et je n'avais pas fait preuve de violence gratuite. Il avait eu toute mon attention, c'était la star de mon show. Il n'était pas parti insignifiant. Ce jour-là il n'y avait eu que lui, moi, une lame de quinze centimètres de plaisir, et c'était génial. Rien d'autre. Génial. Putain de belle mort.

J'avais l'impression que tout se répétait. Je me revoyais encore expliquer au cousin de Luciano mon premier meurtre commis vers cette rivière. Se justifier encore et encore. Je ne savais même pas pourquoi je faisais certains trucs, pourquoi venait-on toujours me tourmenter ? Qu'on laisse le passé au passé et qu'on passe à autre chose ! Qu'on le laisse vivre !

- Qu'est-ce que tu me reproches exactement ? demandai-je.

Joe se mit à rire jaune. Bon sang, qu'il se maitrise un peu cet hystérique ! Il était traumatisé le petit choux, c'est bon, j'avais compris !

- Mais dites-moi que je rêve ! s'exclama-t-il en levant la tête au plafond. Comment tu veux que je réponde à ça ?!

- Je suis sérieux. dis-je en haussant sensiblement le ton. Tu me reproches quoi, au juste ? Tu voulais que je le tue. Tu t'es barré avec Allison en me disant de m'occuper de lui. Qu'est-ce que ça voulait dire si tu ne voulais pas que je l'élimine ?!

- Ca ne voulait pas dire "ça". répondit Joe.

- Okay. Ca ne voulait pas dire "ça". Mais ça voulait bien dire que tu voulais que j'en finisse avec lui. Traite-moi de ce que tu veux mais pas de tueur. C'est toi qui m'as implicitement demandé de le tuer. Tu n'as pas employé le mot mais tu le voulais, pas vrai ?

- Tu changes de sujet. répondit Joe. On parle de l'acte de barbarie que tu as commis en plus du meurtre. Le meurtre en lui-même, je n'en ai rien à battre.

- Tu sais qu'il y a des tarés dehors. Tu sais que ces personnes sont prêtes à faire des choses horribles à Allison, à toi et à nous tous. Et tu sais qu'il faut les stopper. Pour un toit, pour un bout de viande, pour une gonzesse ou pour le fun, rien ne les arrêtera. On vit ici en croyant être en sécurité, comme si le monde allait bien, et on fait semblant de mener une vie normale. Mais dehors, l'être humain redevient un animal. Et la nature de l'Homme est vicieuse. Je le sais, je suis un homme.

- Seulement dehors, les tarés ? demanda Joe.

- Tu le voulais mort et je me suis sali les mains pour toi. Ca se serait passé différemment si tu avais été avec moi. Je comptais sur ton soutien, tu sais ? Tu m'as abandonné sans me donner de consigne précise alors j'ai... improvisé.

Quelle ingratitude...

- C'est la meilleure. ironisa Joe. C'est toi qui es en train de me faire la leçon ?

- Joe, je sais que je dépasse les bornes. Ce n'est pas la première fois. Ca ne sera pas la dernière. Je suis imprévisible.

- Et c'est censé me rassurer ?

- Je ne suis pas un danger pour le groupe. affirmai-je. Tu me connais. Tu sais que je suis dévoué corps et âme pour ce semblant de Paradis qui nous entoure.

- Non ! s'exclama Joe en me pointant du doigt. Je ne te connais pas. Je croyais le contraire mais je ne te connais pas du tout ! Tu nous caches quoi encore comme mauvaises surprises ?

- Apprend à porter ta paire de couilles, arrête de te plaindre et fais quelque chose, alors. dis-je en soupirant. Je pars en sucette quand je fais les trucs par moi-même. Ca te fait peur ? Alors dis-moi quoi faire et je t'écouterai. Tu n'es peut-être pas prêt à tout comme moi et c'est pour ça qu'on peut s'aider mutuellement. Tu places les limites et je me charge du reste. Je peux faire... le sale travail. Pour notre groupe, je suis prêt à tout. Laisse-moi un exutoire si tu ne veux pas que je devienne fou. S'il te plait, tout peut s'arranger. Ne brise pas la belle harmonie du groupe en créant des drames, ça serait vraiment bête.

Joe me jaugea du regard. Quoi faire avec moi ? Rien, simplement m'encadrer.

- Je ne sais pas encore ce qu'on va pouvoir faire de toi, mais ne sors plus jamais seul. dit-il. Et jamais seul avec Allison non plus. Quelqu'un doit t'avoir à l'œil tout le temps quand tu es à l'extérieur.

Enfin ! On avance ! Je devais donner quelque chose à Joe, pas simplement lui promettre de me calmer. Il fallait lui donner l'impression d'avoir de l'ascendant sur moi. J'aimais contrôler... Mais il fallait qu'on me contrôle moi-aussi, autrement j'allais finir par me brûler les ailes avec mes drôles de lubies. C'est ça, de drôles de lubies.

Mon rôle était important, je le savais, mais Joe ne pouvait pas l'entendre. Il y avait ceux qu'il fallait préserver, ceux qui repeupleraient un jour la Terre pour réinventer un monde parfait plein d'enfants aux joues roses qui joueraient dans des parcs, de vieux nourrissant des pigeons mutants, de chasses d'eau automatiques... Et puis il y avait les autres, les nettoyeurs, les gens comme moi qui au préalable devaient faire du vide. Ca me plaisait de pouvoir définir ma position. De toute manière, ce n'était pas moi qui allais repeupler la Terre... Et Joe et Allison non plus d'après ce que je savais, alors il fallait bien qu'ils acceptent et s'adaptent.

- Okay. dis-je docilement. Je suivrai tes consignes. Je suis ton homme.

J'avais presque eu envie de dire "homme de main".