101ème jour (01/10/2014) Quand j'entrai dans le salon de la famille Williams, Eric, Elizabeth et Adrian étaient déjà installés autour de la table basse. Ils m'attendaient en discutant de manière décontractée, avec chacun une tasse de thé à la main. Ca y est, Adrian avait enfin commencé à se détendre. Oubliant peu à peu la frousse que je lui avais donnée, partager une conversation avec moi ne semblait plus être une torture pour lui. Il était même souvent sur mon dos d'ailleurs, et j'ignorais si c'était spontané ou si c'était une consigne donnée par Joe pour garder un œil sur moi.

Adrian était originaire de la région. Il s'était beaucoup déplacé dans sa jeunesse avant de s'installer à nouveau avec femme et enfants à Lancaster, sa ville natale. Conrad lui trouvait des airs un peu pédants ; je le trouvais au contraire très humble. C'était peut-être parce que le jeune homme ne connaissait qu'un mot sur deux du vocabulaire employé par son ainé. Conrad n'était pas non plus un grand fan de son maniérisme bourgeois. Adrian était loin d'être stupide et inintéressant, au contraire. Fin psychologue, il avait fini de persuader Joe de garder mon "secret" pour lui, chose que je n'étais pas certain d'avoir entièrement réussie à faire avant son intervention. C'était un soulagement de le voir de mon côté. C'était mieux pour tout le monde d'oublier cette mésaventure. On oublie et on passe à autre chose.

La femme d'Adrian était portée disparue depuis les premiers jours de l'épidémie. Elle travaillait en tant qu'infirmière à l'hôpital de York. Mis en quarantaine durant quelques jours, seule une horde de zombies avait quitté le bâtiment quand les portes avaient cédé. Aucun survivant. Je me demandais si elle avait connu ce Byron Eckhart qui s'était présenté à nous comme un médecin urgentiste du même hôpital...

Adrian avait eu trois enfants d'une petite vingtaine d'années, deux garçons et une fille. Décédés tous les trois le même jour, coincés au milieu d'une foule de morts-vivants dans leur voiture embourbée qu'ils n'avaient plus réussi à faire avancer. Le reste du convoi avait continué sa route sans les secourir.

Ce fut ainsi que je m'assis en compagnie du petit groupe qui cessa de converser à mon arrivée pour me sourire et me lancer des "Comment ça va ?" alors que nous avions déjeuné ensemble seulement une heure plus tôt. Elizabeth versa de l'eau chaude dans ma tasse et Eric me tendit une assiette de biscuits à la cannelle fort appétissants que je dû refuser, aigreurs d'estomac obligent. Cette sérénité était curieuse, j'avais l'impression d'être dans une de ces réunions où on tenterait de me vendre un robot ménager.

Je posai le livre qu'Elizabeth m'avait prêté sur la table basse.

- Fantastique ! s'exclama-t-elle en claquant ses mains l'une dans l'autre. On va enfin pouvoir en parler tous ensemble ! Tu l'as terminé ?

- Oui. mentis-je.

Et oui, moi, Graham Shepard, trente-quatre ans et toutes mes dents, enfin presque, faisais partie d'un groupe de lecture. J'en étais le premier surpris et je n'avais pas l'impression d'être à ma place. Pas du tout ! Je n'avais pas ouvert de livre depuis des années. Cherchant seulement à faire plaisir à Elizabeth, j'avais accepté son invitation un peu trop rapidement. Ca changeait quand même de mes activités qui se résumaient en ce moment à jardiner ou écraser Conrad aux échecs. Je n'étais jamais sorti en dehors du parc depuis mon "explication" avec Joe. J'essayais de calmer le jeu en gardant profil bas, ce genre d'activité était donc parfait pour mon image.

Il nous fallait trouver un nom. Un groupe de lecture se devait d'avoir un nom, c'était comme une équipe. Le Cercle des Tueurs de Zombies Intellectuels ? Non, trop long. Les Lecteurs de l'Apocalypse ? Non plus. Pourquoi pas The Reading Dead ? Oui, pas mal, ça sonnait bien The Reading Dead.

Pendant que j'étais perdu dans mes idées de noms farfelus, Elizabeth, Eric et Adrian parlaient avec entrain du livre que j'étais supposé avoir dévoré. Il me restait une trentaine de pages à lire, en fait. Il s'agissait d'une nouvelle de bas-étage, l'histoire d'un type lambda qui se transformait en fou furieux. On ne savait pas vraiment pourquoi. Je trouvais ça complètement tiré par les cheveux. Le "héros" était mal en point et abandonné par tous ses proches au moment où je m'étais arrêté et j'ignorais s'il était même encore en vie à la fin du bouquin. Je me fichais de ce personnage.

- Je dois dire que je ne m'attendais pas à voir cet homme prendre une telle tournure ! s'exclama Elizabeth.

- Je me doutais un peu qu'il allait être affecté par les terribles évènements qui se sont déroulés autour de lui. dit Eric. Mais pas de cette manière.

- Moi ça ne m'a pas vraiment surpris. dit Adrian. Avec le recul, on pouvait pressentir ça dès le départ. Il y avait... quelque chose de louche à la base. Il y a des troubles innés ou qui se développent au cours de la vie sans cause apparente, mais ils peuvent rester camouflés dans certaines circonstances. C'est un trouble latent. Certains malades mentaux peuvent se révéler être des personnes très talentueuses dans leur domaine et ils pourront se décharger de toutes leurs déviances si ils ont un métier adapté. Ils peuvent même passer pour des génies. En sortant des individus hors de leur cadre habituel, on peut découvrir des personnes très différentes de celles qu'on imaginait. Ces personnes elles-mêmes peuvent en être surprises.

- Tu veux dire que c'était simplement son destin de finir ainsi ? demanda Elizabeth. C'est un peu facile de s'en tirer comme ça.

Je n'écoutais pas. Je reniflai mon thé. Pas d'odeur bizarre cette fois-ci. Pourquoi m'avait-on mis un sucre ? Je n'avais pas demandé de sucre.

La décoration de la pièce m'intriguait. Pas vraiment contemporaine, il devait y avoir des bibelots très rebutants à dépoussiérer. Pas mon goût. La maison était propre, mais encombrée de jouets pour enfants qui trainaient par terre. C'était comme si la famille Williams avait toujours vécu dans cette maison.

Les photos originales aux murs avaient été retirées des cadres, remplacées par des photos des Williams. Je voyais Alan et Davis grandir sur les images. Eric tenait encore sur ses deux jambes sur la photo de son mariage avec Gloria, et il portait déjà cette moustache très XIXe siècle. Avec leurs visages juvéniles et insouciants, je ne les reconnaissais pas du tout.

Alors que mes trois compagnons débattaient encore, j'entendis un bruit de moteur qui était synonyme du retour de Luciano, Conrad et Janet, partis remplir des bidons d'eau au fleuve.

- Ils vont avoir besoin de bras dehors ! m'exclamai-je en bondissant sur mes jambes.

- Mais... dit Elizabeth, déçue. On commençait à peine.

Je bus la fin de mon thé en une seule gorgée, m'étouffant et crachouillant dans mes mains pour m'empresser de faire faux bond aux membres du groupe des Reading Dead. Je couru à l'extérieur, quittant cette petite pièce suffocante.

A mon arrivée, Janet quittait le siège conducteur pour replanter le piquet de la clôture derrière le pick-up. L'adolescente était en sueur. Elle se massa ensuite ses mains couvertes d'ampoules. Entre le port de lourdes charges et le jardinage, elle ne rechignait pas devant les tâches éreintantes. Malgré quelques caprices occasionnels et des plaintes que j'associais à son âge, elle savait ce qu'elle avait à faire et ne disait jamais "non" quand on lui demandait de l'aide pour telle ou telle activité, et pour ça j'appréciais son esprit volontaire. Janet resserra sa queue de cheval cuivrée, prit un bidon et grimaça en le sentant appuyer sur les cloques de sa main.

Conrad portait trois bidons d'un coup, ce qui représentait environ quarante-cinq litres de flotte. Un dans chaque main et un autre plaqué contre son torse à l'aide de ses avant-bras. Qui allait encore réclamer à tout le monde un massage pour ses douleurs de dos ce soir ? J'avais toujours l'impression de le voir faire le paon devant Janet. Et objectivement, il pouvait faire de l'effet en grommelant d'efforts dans son t-shirt trop près du corps, ce petit jeune. Joli petit cul. Merde, arrête de le bouffer du regard comme si c'était un morceau de viande bien saignant, Graham. J'avais déjà un autre olibrius à me mettre sous la dent. Où était-il, d'ailleurs ?

- Qu'est-ce que vous avez fait de Luciano ? demandai-je. Vous ne me l'avez quand même pas noyé ?

- Pas vu. répondit Conrad. Il ne répondait pas à l'appel quand on est parti. Il doit faire une sieste quelque part.

- Vous y êtes allés seuls ? demandai-je.

- Hey, tu sais pas à qui tu parles ! s'exclama Janet, tout sourire. On gère. Ne dis pas à ma tante qu'il n'y avait que nous, elle va encore gueuler et nous traiter d'irresponsables. Je ne vois pas en quoi ça serait le cas, emmener une personne supplémentaire nous aurait juste coûter de la place à l'arrière. On s'est fait un zombie chacun et le coffre a été rempli en trente minutes !

- Non, ça fait deux zombies pour moi. répliqua Conrad.

- Ouais, bien sûr ! s'exclama la jeune fille. Le deuxième avait la jambe bloquée sous un arbre et c'est moi qui te l'ai montré. Il ne compte pas.

- Ho, si, ça compte. En plus toi tu avais ta machette alors que je n'avais qu'un couteau. C'est de la triche. J'ai perdu ma clef à molette et je suis nul au couteau.

- Désolé pour ta clef à molette... dis-je en pensant à la déception que je ressentirais si je perdais mon couteau.

Voyant Conrad devenir écarlate sous le poids qui l'écrasait, je lui pris un de ses bidons. C'était pour ça que j'étais là de toute façon, il me fallait une bonne excuse pour échapper au groupe de lecture.

L'eau devait être bouillie avant utilisation, c'est pourquoi je contournai le gîte pour passer par la porte arrière de la cuisine. Arrivé près de la benne à ordures, je vis des pieds... Une paire de chaussures, des rangers, dépassant de derrière la benne. Il n'y avait que Luciano qui portait des rangers de ce genre. C'était derrière la poubelle que Luciano avait décidé de faire sa sieste ?!

Intrigué, je posai mon bidon d'eau pour m'approcher. Je le vis...

Allongé à plat ventre, à demi-inconscient, Luciano mangeait la poussière en bafouillant. Une de ses mains agitée de spasmes tapait contre la poubelle. Ou alors c'était le seul moyen qu'il avait trouvé pour appeler à l'aide. Le dessus de sa nuque était entaillé sur un peu plus de cinq centimètres. Du sang déjà à moitié séché collait ses cheveux bruns, et ce sang avait coulé pour former une belle flaque tout autour de sa tête. Ce sang... Tout ce sang... Beaucoup trop de sang !

- Ho, chiotte ! m'exclamai-je.

Je sentis mon cœur me tomber dans l'estomac. Je me précipitai sur lui et m'accroupis.

- Luciano ! m'exclamai-je. Lou, tu m'entends ?!

Je posai ma main sur son épaule mais il ne se rendit pas compte de ma présence. Il se contentait de faire des bulles de sang et de morve avec son nez. Je sentais des picotements partout dans mon visage. Mon Luciano... Ce n'était pas une morsure, c'était un coup de pute. Qui l'avait frappé par derrière pour le laisser crever là comme une merde ?!

- Allison ! hurlai-je à m'en refaire saigner la gorge, sans trop savoir où était la jeune femme. Luciano est blessé ! Besoin d'aide tout de suite !

Je ne savais pas vraiment pourquoi, mais j'arrivais à conserver un certain sang froid. La dernière chose dont Luciano avait besoin c'était que je me mette à paniquer. Je le basculai pour le mettre en position latérale de sécurité. Il se laissa faire, continuant de buller tranquillement comme un chewing-gum. Mon petit Lou...

Conrad et Janet venaient d'arriver, jouant les badauds affolés.

- N'essaie pas de bouger. dis-je à Luciano.

Je lui caressais le dos de la main, cherchant à le rassurer, bien qu'il ne m'entende pas. C'était plutôt moi que je rassurais en lui tenant la main. Luciano était un homme formidable et peut-être la seule personne qui comptait pour moi aujourd'hui. Il était à moi ; la seule idée qu'on ait lâchement tenté de me l'enlever me faisait enrager.

- Allison ! hurlai-je à nouveau. Bouge ton cul ! J'ai besoin de toi !

Allison arriva trois secondes plus tard. Ne prenant pas plus de temps pour comprendre ce qu'il se passait, elle passa immédiatement à l'action. Elle m'écarta d'un bras pour s'agenouiller près du blessé. Je me levai et reculai de deux pas. C'était elle l'experte. Allison plaça sa main devant la bouche et le nez de Luciano tout en regardant son torse.

- Il ne respire pas. dit Allison, peut-être pour elle-même.

- Hein ?! m'exclamai-je. Si, il respire, il faisait des b...

Luciano avait arrêté de faire des bulles. Dans ma précipitation, j'avais mal positionné sa tête. Elle avait basculé par dessus son épaule. Le visage levé vers le ciel, je vis qu'il s'était tranché la lèvre inférieure avec ses dents sur toute la longueur. Il s'étouffait avec son sang. Je l'avais fait s'étouffer.

Allison mit Luciano sur le dos. A la vitesse de l'éclair, Conrad posa un tissu entre le crâne de l'homme et le sol pour éviter que la plaie soit en contact direct avec la terre. Je n'avais pas remarqué que Conrad s'était éclipsé quelques secondes pour chercher un torchon propre dans la cuisine. Il n'était finalement pas si affolé que ça.

Allison redressa le menton de Luciano et commença le bouche à bouche. Quand elle releva la tête, elle avait le sang de Luciano sur ses propres lèvres. Elle lui tâta ensuite le cou avec deux doigts et s'empressa de faire un massage cardiaque externe. Quoi, un arrêt cardiaque en plus de ça ?! Les petites mains d'Allison écrasaient son thorax avec brutalité. J'entendis un craquement des plus horribles.

- Hey ! m'écriai-je en faisant un pas en avant. C'est quoi, ça ?!

- Ecartez-le de moi. dit Allison d'une voix calme mais ferme sans même me regarder.

Ecarter qui ?

Je sentis alors une main sur chacune de mes épaules. Je tournai la tête. Joe et Gloria me maintenaient. Mais pourquoi ? Je n'avais absolument rien fait pour perturber Allison. Avais-je l'air d'un hystérique incontrôlable ?! Mon compagnon était à moitié crevé ! Je devais sagement attendre qu'Allison finisse de lui briser toutes les côtes en me tournant les pouces, c'était ça qu'on attendait de moi ?!

Presque tout le monde était là en fait, Elizabeth, Adrian et Alan s'étaient eux aussi comme téléportés sur le "lieu du crime". Joe me retenait par le biceps. Ses doigts étaient plantés dans mon muscle contracté.

Ma tête se mit à tourner. Ca y est, je commençais à nouveau à quitter mon corps. Rien n'était réel. Le bras que Joe me tenait était devenu engourdi. En regardant ma main, j'avais l'impression de voir celle d'un autre. Mon rythme cardiaque se mit à accélérer quand je compris que je n'avais plus le contrôle de mon corps. Je ne pouvais plus le réintégrer.

Si Luciano mourrait, je ne serais plus rien. Ou alors je ne serais plus qu'une "chose". Je ne me sentais pas comme une personne humaine ; c'était le regard qu'il portait sur moi qui me ramenait à la raison en me faisant réaliser que j'étais comme tous le monde. Luciano était ma bouffée d'air frais, ma soupape, mon ami. Je pouvais limite l'appeler "mon rayon de soleil" si je voulais tomber dans le cucul. Pourquoi avait-on voulu tuer un homme d'une telle bonté de cœur, un homme que j'appréciais plus que de raison ?

Allison arrêta le massage cardiaque pour réitérer le bouche à bouche. Ouvre les yeux, Luciano. Ouvre les yeux.

Comme s'il avait entendu mes supplications, les yeux de Luciano s'ouvrirent soudainement. Il sursauta en inspirant bruyamment et jeta des regards paniqués autour de lui. Allison appuyait sur son épaule, l'obligeant à rester allongé.

- Tout va bien. dit-elle d'une voix douce. Reste immobile, je m'occupe de toi. Tu as juste fais un malaise. Tu peux te souvenir de ton nom ?

- Je... marmonna-t-il. Major Luciano De Conti... Groupe sanguin O positif... Allergique à la cortisone... Donneur d'organes...

C'était bizarre de l'entendre à la fois parfaitement lucide et complètement déconnecté. Luciano faisait une tête d'ahuri. Il avait dû se les répéter mentalement un bon nombre de fois par le passé pour pouvoir ressortir ces informations spontanément.

Mon soulagement me fit sourire. Graham se sentit de nouveau maître de son corps. Le picotement de ses extrémités s'était envolé. Il contrôlait. Non, je contrôlais.


Une fois l'état de Luciano stabilisé, Joe et moi le transportâmes jusque chez les Williams pour l'allonger sur le canapé. Luciano voulait marcher, c'était plutôt bon signe. Tout le monde s'affairait autour de lui. C'était désagréable et non productif. Je gueulai sur Eric la troisième fois où j'entrai en collision avec son fauteuil, bras chargés de rouleaux de bandage. La pièce était petite et il y avait trop de monde. Ils grouillaient comme des nuisibles.

Davis renversa la tasse posée sur la table basse sur le livre que j'avais rendu à Elizabeth quelques minutes plus tôt. Putain, qu'est-ce que ce gosse foutait dans nos pattes ?! Qu'il aille s'amuser dans la forêt si c'était du sang qu'il voulait voir !

Exaspéré, je sortis prendre l'air devant la maison. Luciano n'avait besoin de personne d'autre qu'Allison. J'emplis mes poumons de cette odeur de terre portée par les bourrasques automnales. Joe me rejoignit presque immédiatement. Cet homme était comme mon ombre... Ne se lassait-il pas de me surveiller ?

- Apparemment, il va s'en sortir. annonça Joe. D'après Allison, le coup reçu à l'arrière du crâne n'a pas dû faire de dégâts importants mais il s'est assommé en tombant et les tremblements que tu as vus à ses mains étaient la fin d'une crise d'épilepsie. Il va avoir besoin de repos. Normalement tout ira bien.

- J'ai entendu tout ça, j'ai des oreilles. répondis-je. Le plus dur pour lui sera sûrement de se remettre de ses côtes fêlées.

- Et toi, comment tu te sens, mec ? demanda Joe.

Il ne s'intéressait pas à mes sentiments, Joe redoutait que je fasse quelque chose d'irréfléchi.

- Il va "bien", donc je vais bien.

- Il va falloir qu'on parle. dit Joe d'une voix sombre. Tout le monde. Quelqu'un a tenté de tuer l'un des nôtres. On devra faire une réunion dès qu'Allison aura terminé de s'occuper de lui.

Encore heureux que Joe ne m'accuse pas. J'avais presque pensé qu'il le ferait. Il n'était pas complètement stupide, il savait ce que Luciano représentait pour moi.

- Et ce quelqu'un le payera. dis-je en tapant mon poing dans ma paume.

Joe leva les sourcils et me regarda avec méfiance. Merde, si maintenant je ne pouvais même plus exprimer ce qui me passait par la tête... S'il ne pensait pas que quelqu'un devait payer j'étais prêt à sauter du haut de la falaise.

- Je suis d'accord sur le fait qu'il faille faire quelque chose. dit-il simplement.

- Quelque chose ? demandai-je. Dis franchement ce que tu penses cette fois, je ne veux pas de malentendu.

- Tu sais ce que je veux dire. dit Joe en soupirant. Il faut... Il faut...

- Eliminer la menace d'une manière définitive ? demandai-je.

- On ne sait pas qui a fait ça. dit Joe, évitant encore une fois de répondre à ma question. Quelqu'un de plutôt malin pour duper Luciano et assommer un grand gaillard comme lui. La personne en question l'a fait là où il ne pouvait pas y avoir de témoin. L'éliminer ? Si on n'a pas d'autre option...

- Ho, moi j'ai bien mon idée sur le coupable ! m'exclamai-je. La fille de la forêt ! Luciano a été agressé près de la porte arrière de la cuisine. Elle a voulu nous voler à nouveau et elle passe maintenant à l'offensive.

- Encore cette histoire de voleuse de poissons ? demanda Joe, perplexe. Ca ne colle pas. On n'a plus revu cette fille depuis le jour où tu l'as chassée. On est même retourné plusieurs fois à sa cabane sans jamais la retrouver. Elle a dû partir ailleurs.

- Non. dis-je catégoriquement. La dernière fois que j'y suis allé, je suis certain que son sac à main avait changé de place. On devrait y foutre le feu et elle comprendra qu'on ne rigole pas.

Joe se mit à faire les cents pas. Une ride se dessina entre ses yeux. L'inquiétude. C'était quelque chose de récurant chez lui depuis quelques jours. Je le comprenais. Il voyait tout partir en vrille autour de lui sans pouvoir faire quoi que ce soit. D'abord moi qui m'avérais être quelqu'un à des années lumières de la personne qu'il pensait, et maintenant on venait nous agresser jusque devant chez nous. Notre sécurité au gîte était illusoire. Notre maison l'avait trahi. La situation lui échappait, et je ne comprenais que trop bien ce sentiment désagréable de ne rien pouvoir contrôler.

- J'ai peut-être un autre suspect... dit Joe, grimaçant rien qu'en pensant à son autre coupable potentiel.

- C'est ?

- Ca voudrait dire que la victime n'a pas été choisie au hasard. Qui pourrait en vouloir à Luciano selon toi ? demanda Joe.

Je devinais à qui il pensait. Le parfait coupable.

- Conrad ? demandai-je.

- Exactement. dit Joe, lui-même désolé d'accuser un membre de notre groupe. Luciano a accidentellement tué son frère. Je pensais que Conrad lui avais pardonné, mais ça reste un motif valable. Mec, la première chose qui m'est venue en tête quand j'ai vu Luciano par terre, c'est "Conrad a fait ça". Pas toi ?

- Ca ne lui ressemble pas. dis-je en faisant non de la tête.

Je ne pensais pas Conrad capable de me cacher ses intentions. Mauvais bluffeur. Et je l'imaginais mal préméditer froidement un coup pareil.

- Toi plus que n'importe qui, je croyais que tu savais qu'il ne fallait pas se fier aux apparences. dit Joe en fronçant les sourcils au point d'en faire disparaitre ses yeux. Qui d'autre, sinon lui ?

- Je pense que...

Je fus justement interrompu par Conrad et Janet qui sortaient de la maison, encore tout excités.

- La vache ! s'exclama Conrad. Ca fait flipper de voir un mec comme Luciano se faire mettre à terre ! On a un rôdeur ninja qui attaque les gens maintenant !

- Je suis carrément sous le choc ! renchérit Janet. Je ne vais plus oser mettre un pied dehors ! Sérieux, je crois qu'il va falloir se déplacer en binôme tant qu'on n'aura pas trouvé le malade qui court dans le coin !

- En parlant de binôme, en voilà un qui vient aux nouvelles. dit Joe.

Je me retournai. Un sceau en fer entre les mains, Elizabeth arrivait vers nous en compagnie d'Adrian. Elle était restée là où nous avions retrouvé Luciano pour "nettoyer tout ça".

- Les gars... dit-elle. Je crois qu'on a retrouvé l'arme du crime. Et c'était à deux mètres à peine de Luciano.

Elizabeth retira délicatement une grosse clef à molette du sceau en prenant soin de ne pas toucher à la partie ensanglantée. Je reconnaissais cette clef... Joe également. L'homme bondit immédiatement sur Conrad, l'empoigna par le col de son vêtement et le plaqua brutalement contre le mur de la maison.

- Explique ! hurla-t-il, rouge d'une rage qui ne lui était pas coutumière.

- Hey ! s'écria Conrad. C'est pas moi qui ai fait ça ! Je l'avais perdue, ma clef à molette !

Janet griffait le bras de Joe pour libérer Conrad.

- Lâche-le ! cria-t-elle. C'est pas lui ! J'étais avec lui !

- C'est vrai. confirmai-je. Conrad et Janet étaient partis chercher de l'eau.

- Luciano a eu le temps de perdre beaucoup de sang ! Il a pu être agressé avant qu'ils partent. objecta Joe.

Joe était complètement fou. Il avait son coupable servi sur un plateau d'argent et ne voulait pas voir plus loin. C'était quand même un comble que ce soit Joe qui perde les pédales alors que c'était mon compagnon qui avait été attaqué. Je doutais que la réponse soit aussi simple.

Janet gifla Joe. Ce dernier se dérida et lâcha Conrad. Personne ne se formalisa de l'acte de l'adolescente. Pour tout le monde ici présent, Joe avait dépassé les bornes.

- Conrad et moi étions ensemble depuis le déjeuner et Luciano allait bien la dernière fois que je l'ai vu ! s'exclama-t-elle. C'est facile d'accuser Conrad sans preuve ! C'est son arme, et alors ?! N'importe qui aurait pu la prendre !

- Tu as raison. dis-je. C'est facile. Bien trop facile. Conrad, depuis combien de temps tu as remarqué que ta clef à molette a disparue ?

- Depuis ce matin. répondit-il. Elle est toujours soit sur moi, soit dans ma chambre.

- Okay... dis-je. L'arme était "cachée" à deux pas de Luciano. C'est pas bizarre, ça ? Tout le monde ici sait que cette arme appartient à Conrad.

- En effet. dit Elizabeth. Et c'était impossible qu'on ne la voit pas. "On" voulait qu'on la retrouve.

- Qu'est-ce que vous sous-entendez ? demanda Joe.

- Que quelqu'un a grossièrement essayé de faire porter le chapeau à Conrad. dis-je. Pourquoi aurait-il laissé son arme sur le lieu de l'attaque ? Ca n'aurait étonné personne de le voir se balader avec une clef à molette tâchée de sang. Il tue des zombies presque tous les jours avec cette arme.

- Mais quelqu'un qui connait genre d'arme que Conrad utilise, et qui sait également qu'il est la seule personne à avoir un motif qui tiendrait la route signifie que... dit Elizabeth.

- Que c'est quelqu'un de chez nous. dis-je.

- Mais pourquoi ?! s'exclama Janet, qui visiblement n'y comprenait plus rien. Tout monde adore Luciano !

- Ou alors c'est juste une coïncidence. dit Adrian. Conrad a pu faire tomber son arme dehors, la fille de la forêt a trouvé l'arme et a attaqué la première personne qu'elle a vue.

- Ca n'a pas de sens. dit Joe. J'ai réparé la serrure de la porte de la cuisine, on la ferme à clef et il n'y a pas eu effraction. Et comme on n'a jamais trouvé d'arme là où elle habitait, elle serait probablement repartie avec.

Joe avait raison. Ca n'avait aucun sens. Le coupable était bien quelqu'un de chez nous. Nous étions dans une belle merde.