123ème jour (23/10/2014) Je ne reconnaissais pas la route qui menait à notre ancien camp. Luciano avait l'air de savoir où il nous emmenait alors je lui faisais aveuglément confiance. Cette mission lui tenait à cœur. C'était son camp, le camp qu'il avait trompé. Il avait été érigé avec une intention louable, celle de venir en secours à la population. Ca, c'était au départ... Mais même quand il avait fallu "réduire les effectifs", l'objectif était resté le même : sauvegarder l'Humanité, quitte à ne secourir que les plus forts.

Luciano avait accepté les nouvelles règles sans broncher. Et ensuite il avait décidé d'écouter le type dont il s'était entiché et quelques personnes qu'il connaissait à peine. Tous les civils avaient été contraints à fuir le camp en proie aux flammes quand il s'était retourné contre ses frères d'armes. Luciano s'en voulait toujours. A ses yeux, il n'avait fait que des mauvais choix. Maintenant, il voulait faire les bons choix pour le bien du groupe, c'était ça sa mission. Il devait se racheter pour arrêter de se sentir traitre.

Qu'est-ce que nous allions trouver en arrivant là-bas ? Y avait-il encore quoi que ce soit de bon à récupérer après l'incendie ?

La dernière fois que nous étions passés sur cette route, c'était par une chaude nuit d'été. Je me rappelais comme si c'était hier de ce vent tiède, de la vision des flammes dans la nuit et de l'odeur de plastique brûlé dégagée par les tentes enflammées. Je me souvenais aussi de mon excitation à nous enfuir vers l'inconnu. Cette fois, il faisait jour, mais c'était un jour sans éclat, plongé dans un brouillard épais. J'étais bien las.

La route passait entre des rangées d'arbres immenses complètement nus, dégoulinants de rosée matinale. Ils avaient le tronc fin, prêt à briser, avec des branches fines comme des brindilles. J'avais envie de dire qu'ils étaient squelettiques. On aurait pu penser que la fin des activités humaines aurait été bénéfique pour la nature, mais non, elle aussi semblait malade.

L'intérieur de la jeep était tout aussi humide que l'extérieur. En regardant la paume de ma main que j'avais maintenue appuyée sur mon siège pendant quelques minutes, je la découvris mouillée. Ce n'était pas de la sueur ; l'eau s'infiltrait partout. C'était pareil dans le gîte. J'avais froid. Tout le temps. Les rideaux sentaient la moisissure. Les parquets ne grinçaient plus, j'avais l'impression qu'ils se gonflaient d'eau. Je sentais mes talons s'enfoncer dedans quand je marchais pieds nus. Un jour ils finiraient par se transformer en sables mouvants et nous engloutiraient tous.

A force de porter sans arrêt des vêtements pas vraiment secs, j'avais la constante sensation d'être sale. Ca démangeait. Je grattais. Je grattais. Je grattais encore. D'une manière générale, je ne me sentais pas dans mon assiette ces temps-ci. Je ressentais à nouveau des douleurs à la déglutition, accompagnées d'une salive au goût de sang et de maux d'estomac. J'évitais de trop parler afin de limiter les irritations. Je soufrais également de quelques douleurs articulaires. Je dormais peu et mal. J'étais épuisé.

- Ces arbres semblent morts... marmonnai-je en essuyant la buée de la vitre avec la manche de mon sweat-shirt troué.

- C'est l'automne... répondit mollement Luciano. C'est normal.

- C'est quoi ces arbres maigres, d'ailleurs ?

- J'en sais rien. Stephen aurait peut-être su nous dire...

Probablement. Le cousin de Luciano était incollable sur ce genre de choses. Je me souvenais de quelqu'un avec une grande culture générale.

Nous avions dû passer tout prêt du chalet où son corps reposait encore avec une balle dans la tête... Je n'avais pas fait attention au moment où nous étions passés devant. Est-ce que je devais demander à Luciano s'il voulait le retrouver au retour de notre voyage pour l'enterrer ? Luciano n'avait pas fait de commentaire durant le trajet. Il m'avait pourtant dit quelques semaines plus tôt qu'il aurait aimé lui fournir une sépulture chrétienne. Ou peut-être que j'avais mal compris. Peut-être m'avait-il parlé de ce qu'il désirait si c'était lui qui venait à mourir. Possible. Je n'avais pas tout écouté ce jour-là.

Luciano devait se demandait dans quel état de décomposition se trouverait Stephen si jamais on faisait un détour pour le récupérer... La peau violacée, les yeux bouffés par les rongeurs... Merde, j'avais vraiment des pensées morbides ce matin, il valait mieux que je garde bouche close pour éviter de rependre ma morosité.

Je jetai un coup d'œil à mon compagnon. Il avait le visage fermé, raison de plus pour ne pas aborder de sujet non-réjouissant. Il n'était pas plus en forme que moi. Luciano portait encore son bandage autour de la tête. Il prétendait ne plus ressentir de douleur thoracique mais ses grimaces affirmaient le contraire. Si Allison lui avait bien fêlé une ou plusieurs côtes en pratiquant sur lui un massage cardiaque, ça n'allait pas s'arranger avec les efforts physiques qu'il faisait.

Je fermai les yeux quelques instants avec l'espoir de me sentir un peu plus reposé.

Luciano et moi n'étions pas seuls à être partis pour cette mission, Elizabeth et Janet étaient sur la banquette arrière de la jeep. Je savais pourquoi elles s'étaient portées volontaires pour venir, même si elles n'avaient pas explicité leurs motivations. Les parents et la petite sœur de Janet, qui n'avaient pas été acceptés au camp de réfugiés à cause de l'âge de l'enfant avaient promis de trouver un autre refuge à proximité. Les filles gardaient en elles l'espoir de les retrouver. Pour moi, elles se fourvoyaient. Même s'ils avaient survécu tout ce temps, pourquoi seraient-ils restés dans la région en découvrant notre camp en flammes ? J'espérais secrètement trouver leurs cadavres, comme ça elles passeraient enfin à autre chose. Ce n'était pas plaisant mais elles n'auraient plus à attendre désespérément un retour miraculeux.

Nous faisions ce trajet pour les armes, seulement pour les armes. Chialer sur des disparus ne nous apporterait rien. Trouer des crânes, oui. Ca apportait la paix. Qu'on se laisse vivre ou mourir dépendait ensuite de la volonté de chacun, mais ainsi nous n'étions pas obligés de finir en charpie.

Ma tête cogna contre la vitre quand la voiture s'arrêta. Je sortis du véhicule. Nous étions arrivés...

La lourde porte bricolée avec des plaques de métal était toujours là, grande ouverte. Pour le reste... Je ne reconnaissais presque plus rien. Où étaient passées les barricades ? Etaient-ce ces drôles de morceaux de charbons et ces fils barbelés emmêlés ? Le camp avait clairement été perdu la nuit de notre fuite. Je m'étais quelques fois demandé si finalement, quelques civils n'auraient pas réussi à contenir le feu et à tout reconstruire. J'avais ma réponse.

Toute la partie gauche du camp n'était plus qu'un tas de cendres détrempées. Le squelette métallique de certains chapiteaux tenait encore debout. L'autre partie était relativement intacte, malgré quelques tentes effondrées, mais on ne distinguait par contre plus les allées entre les habitations. Tout était en fouillis, peut-être à cause d'une tempête. Quant aux tables de l'espace repas et de l'estrade, je n'avais aucune idée d'où elles étaient passées. Le plus gros chapiteau, celui du centre commandement, était toujours debout mais noirci. C'était là-bas que l'incendie avait débuté.

- Whoua... soupira Janet en claquant la portière arrière.

- Ouais... dit Elizabeth. Ca fait un choc de voir tout ça comme ça...

- Welcome home... soupira sombrement Luciano.

Un zombie un peu pourri caché derrière la porte métallique fit un pas vers nous. Malgré la décomposition, il ne me fallut pas plus de trois secondes pour le reconnaitre. Lieutenant Butterfield, tué par mes soins des mois auparavant d'une balle entre les omoplates quand il avait fait l'erreur de me tourner le dos. Janet eu une exclamation de dégout en le reconnaissant à son tour.

Je marchai jusqu'à lui et lui plantai mon couteau entre les yeux sans difficulté. Deuxième fois que je le tuais, celui-là.

- Heureux ? dit Luciano d'une voix qui transpirait d'une légère agressivité.

- Heureux de quoi ? demandai-je avec un air benêt, pas habitué à cet air de reproche.

- Non, rien. dit-il en massant son torse douloureux. Viens avec moi, on va aller au centre de commandement, c'était là que se trouvait le stock d'armes. Croisons les doigts pour qu'il y soit toujours.

Nous pénétrâmes dans l'enceinte du camp, Luciano en tête, le M16 négligemment attaché en travers de son dos mais prêt à dégainer son couteau de plongé.

- Janet et moi allons faire un tour. nous dit Elizabeth. Notre tente est peut-être intacte et il y a quelques effets personnels qu'on aimerait bien récupérer.

- La robe de chambre que maman m'a tricotée doit encore être à l'intérieur. ajouta Janet en essayant de repérer du regard son ancienne tente.

- Okay. répondit Luciano. Soyez prudentes. On doit encore avoir quelques-uns de nos anciens voisins qui rôdent dans le coin. Vous voyez ce que je veux dire ?

- On fera attention. dit Elizabeth.

Elizabeth semblait sûre d'elle. Pour cette mission, elle avait abandonné ses habituelles robes d'été contre une combinaison de motarde tout en cuir. Avant notre départ, j'avais entendu Conrad et Alan parler du look d'Elizabeth en l'appelant la "maitresse dominatrice". Peu importe, elle était parfaitement protégée des pieds jusqu'au cou grâce à ses vêtements. Elle avait conservé une touche de coquetterie avec ce parfum entêtant, à mi-chemin entre la senteur de fleur et de bonbon. Il fallait seulement qu'elle se montre un peu moins téméraire que l'autre jour quand le groupe de zombies s'était approché du gîte, mais sinon j'avais confiance en elle. Janet ne semblait pas manquer d'assurance non plus avec sa machette géante.

Nous prîmes congé des deux filles. Luciano et moi entrâmes dans le centre de commandement. Nous ne fîmes aucun commentaire sur les corps calcinés du Colonel Summers et du Major Anderson qui n'avaient pas bougés d'un millimètre depuis la dernière fois que nous les avions vus. Luciano ignora les morts et se dirigea directement vers une grosse caisse grise non cadenassée. Je ne savais pas en quelle matière elle était faite, mais elle n'avait pas fondu dans l'incendie. Son contenu devait être intact. Mon compagnon balaya de quelques coups de main l'épaisse couche de cendres sur le couvercle. Je fus pris d'une douloureuse toux. Luciano ouvrit la caisse.

- Bordel de Dieu ! m'exclamai-je.

C'était la caverne d'Ali Baba. Nous n'étions pas venus pour rien. Il y avait des armes de toutes sortes à l'intérieur. Quelques armes de poings, des fusils, des mitraillettes de différentes formes, de différents calibre. Dans un coin, il y avait des dizaines de boites, contenant au total des milliers de balles et de cartouches. La diversité des armes était trop grande pour que ce soit seulement du matériel militaire. Je me rappelais qu'on m'avait pris mes armes à feu le jour où j'avais intégré le camp, certaines armes avaient dû appartenir à d'autres survivants qui se les étaient vues confisquées eux aussi.

Luciano sortit de la caisse un long fusil monté d'une lunette qui brillait d'un éclat vert.

- Génial ! s'exclama-t-il. Précision et vision nocturne en bonus !

- Tu saurais t'en servir ? demandai-je. Tu en as déjà utilisé des comme ça ?

- Non. Mais je pourrai m'entrainer. On pourra tous s'entrainer. Ce ne sont pas les munitions qui manquent.

- Il faudra choisir un endroit loin de chez nous pour ça. Un endroit avec un écho qui rendrait notre localisation difficile à déterminer à l'oreille.

Je me penchai et ramassai un revolver ancien, fait de bois et de métal, avec la calotte de crosse dorée.

- Ce bijou devait couter une fortune. commentai-je. J'essaierais bien celui-ci.

Je le tendis devant moi, bras raide et ferme, et fis mine de tirer au travers du gros trou de la bâche noircie du chapiteau.

- Bam ! m'exclamai-je avant de souffler sur la fumée fictive au bout de mon arme.

- C'est ça ! ricana Luciano. Tu ne toucherais pas un éléphant dans un couloir. Etonnant quand je vois pourtant ta précision au lancé de couteau.

Je n'étais pas si mauvais que ça au tir, j'avais bien atteint Butterfield d'une balle dans le dos mais je m'abstins de le lui rappeler. Je sortis mon couteau de son étui et jouai avec, le faisant tourner dans ma paume.

- C'est parce que j'ai plus d'entrainement avec. Mon couteau et moi on se comprend. On a une relation très fusionnelle, tu vois ? dis-je avec amusement.

- Ha oui ? Heureusement que je ne sois pas du genre jaloux. Il a un petit nom ton couteau ? C'est un garçon ou fille ?

- Ni l'un, ni l'autre. Mon couteau c'est mon Ange-Gardien. Les Anges n'ont pas de sexe à ce qu'on dit.

J'embrassai la lame puis rangeai mon arme.


Nous avions chargé un maximum d'armes et de munitions dans la jeep. Comme il y en avait trop, nous avions le luxe de pouvoir choisir seulement ce qui nous serait le plus utile. Après quoi nous partîmes fouiller les tentes comme des charognards, chacun de notre côté.

L'ancienne tente de Luciano et moi ainsi que celle de Conrad avaient brûlé. Elizabeth et Janet étaient parties inspecter la leur, en quête de souvenirs. Luciano s'était rendu dans celle de Joe et Allison. Allison lui avait fait une liste de ce qu'elle n'avait pas pu emporter avant notre départ et qu'elle tenait à récupérer.

Luciano ressortit de l'habitation quelques minutes plus tard, avec le lapin en peluche sale qui figurait tout en haut de la liste de la jeune femme. Pendant ce temps, Janet avait récupéré trois paires de lunettes à faire essayer à sa tante qui souffrait de migraines à cause de ses problèmes de vue. Quant à Elizabeth, elle dévalisait l'infirmerie.

Nous mettions notre nez dans l'intimité des gens. Je remuais et j'éparpillais culottes et caleçons en tous genres dans les fonds de valises. Bizarrement, c'était dans ces endroits qu'on découvrait le plus de choses. Il y avait eu plusieurs cas de vols à l'époque, les réfugiés pensaient sans doute que les meilleures cachettes restaient leurs piles de vêtements sales. De toute façon leurs propriétaires étaient sûrement morts, ça ne gênerait personne.

Mes premières trouvailles furent des raquettes de badminton et quelques volants. Puis des petits ciseaux pour se couper les ongles, je ne serais ainsi plus obligé d'arborer ces magnifiques griffes tranchantes au bout de mes orteils. Enfin, je chargeai dans le véhicule un vieux radiocassette avec une dizaine de cassettes audio sans titre. Ce que contenaient les bandes allait être une surprise. Je trouvai également quelques bijoux. Ca, ça pouvait directement passer à la poubelle. Je conservai simplement une jolie montre pour homme qui semblait encore être à l'heure. Ayant oublié l'anniversaire de Luciano quelques semaines auparavant, je pouvais me rattraper avec ce cadeau.

Je visitai la tente de Laura en dernier. Je trouvai facilement l'appareil photo instantané de la journaliste. Si le polaroïd marchait encore, on pouvait faire des photos sympas. J'étais sûr que tout le monde en serait ravi au gîte. Noël arrivait dans deux mois. Je nous imaginais bien nous prendre en photo au bar du restaurant avec de faux bois de rennes plantés sur le crâne. Nous aurions le visage rougi par la chaleur du feu de cheminée qu'on aurait enfin inaugurée, un verre à la main, souriants et riants en essayant de se presser les uns contre les autres pour tous entrer dans le cadre de la photo... On aurait un repas convenable, on danserait sur les musiques du radiocassette que je venais de trouver. On ferait la fête...

Ouais, c'est beau de rêver. Il fallait encore que je garde ma petite santé jusqu'à là... C'était tout vu, je démarrerai un feu de cheminée dès ce soir, même si ça gênait quelqu'un que la fumée trahisse notre position. Je ne voulais plus dormir dans cette maison de glace. Je n'étais pas la Reine des Neiges.


J'entendais dehors une conversation animée entre Elizabeth et Janet. La tante et la nièce avaient des différents pour tout et n'importe quoi, c'était habituel. Qu'est-ce que c'était cette fois ? Un ton trop maternel de la part d'Elizabeth qui résonnait aux oreilles de Janet comme une insulte à sa maturité ? Clairement, cela valait la peine d'attirer tous les zombies du coin pour ce préjudice moral de la plus haute importance...

Mais comme les voix se transformèrent en cris de détresse, je sortis de la tente en courant. Les deux femmes étaient à la lisière de la forêt. Ce n'était pas entre elles qu'elles se disputaient... Elles se cramponnaient l'une à l'autre, devant un zombie qui émergeait des arbres, et elles en étaient terrifiées, profondément retournées. Pourquoi ? L'homme était imposant, mais il était seul. A moins qu'il y ait une horde de morts-vivants dans les bois que je ne voyais pas de là où j'étais ?

L'homme était costaud, avec une épaisse barbe brune. Il était mort suite à une unique morsure de zombie, les empruntes de dents étaient bien nettes sur son cou. Il s'approchait doucement des filles pétrifiées. Je fis de même en sortant mon couteau. Elizabeth tendit un bras devant elle pour s'en protéger et s'adressa directement au zombie.

- Travis ! s'exclama-t-elle d'une voix cassée. Ne... Ne t'approche pas de nous ! Reste où tu es !

Janet s'effondra dans les bras d'Elizabeth. Elle tomba à genoux dans la boue, lâchant sa machette.

- Papa ! hurla-t-elle dans un sanglot. Papa, pourquoi ?! Qu'est-ce qu'il s'est passé ?!

Merde... Elles avaient bien retrouvé leur famille finalement...

- Travis, ne m'oblige pas... implora Elizabeth.

- Papa !

Elizabeth ne cherchait pas à attaquer son beau-frère. Elle le laissait venir. Pourtant elle savait bien qu'on ne pouvait pas communiquer avec ces choses ! Elle le savait mais elle essayait quand-même. Peut-être qu'avec la famille c'était différent. Peut-être qu'il allait les reconnaitre et comprendre... Stupide illusion.

Si Janet voulait mourir, elle n'aurait pas agi autrement. Assise par terre en pleurant dans ses mains, elle attendait sa mort.

- Papa... continuait de geindre l'adolescente.

C'était peinant de voir à quel point elles perdaient leurs moyens devant cet homme. Elles avaient voulu le retrouver. Elles s'y étaient préparées alors que personne ne pensait qu'elle le reverrait un jour mais ça ne comptait pas. Le choc était tel qu'elles ne pouvaient plus réfléchir correctement et restaient passives devant l'horreur.

J'approchai du père de Janet. Un seul coup de couteau suffit. Voilà, c'était terminé. Et pourtant je sentais encore l'adrénaline faire trembler mes mains.

Je me retournai vers la femme et l'orpheline. Elizabeth afficha une légère surprise avant de baisser les yeux sur ses pieds en demeurant immobile telle une statue. Janet cessa de pleurer en entendant s'écrouler le corps de son père. Elle se releva en reniflant et hoquetant en même temps. Elle regarda l'homme, jusqu'à ce qu'elle réalise qu'il était vraiment mort.

- Hoooo... soupira-t-elle alors que son visage se décomposait.

Elle sauta au cou de Luciano qui venait d'arriver au pas de course et pleura silencieusement sur son torse. Luciano ne posa pas de question et serra l'adolescente contre lui. Il n'avait pas besoin d'un dessin pour comprendre qui était l'homme à nos pieds.

Elizabeth prit une longue inspiration. Elle s'accroupit près du corps de Travis pour lui fermer les yeux.

- Janet... dit-elle d'une petite voix. Je suis désolée...

Janet se défit de l'étreinte de Luciano et regarda Elizabeth avec animosité.

- Pourquoi tu m'as emmenée ici ?! demanda-t-elle sèchement.

- Je... Je pensais qu'on pourrait retrouver tes parents et ta sœur... mais pas comme ça. Pas comme ça...

- Non. répliqua froidement Janet. Pourquoi tu nous as emmenées ici la première fois ?!

- Quoi ? demanda Elizabeth. Je... Je ne comprends pas.

- Toi et les militaires m'avez obligée à quitter mes parents alors que je voulais rester avec eux. Vous m'avez... enlevée !

- Janet, tes parents ne voulaient pas qu'il t'arrive quoi que ce soit de mal. répondit Elizabeth, tremblante. Ils ont pris le risque de ne plus jamais revoir leur fille ainée pour te sauver. Ils pensaient que les militaires te protègeraient. Ils t'ont sauvée.

- Ca je le sais. répliqua Janet. Et pourquoi tu es là, alors ?

- Pour veiller sur toi. J'ai promis à Martha et à Travis de veiller sur toi. Et je le ferais toujours.

Elizabeth se triturait les mains. Elle paraissait incertaine dans sa manière de répondre à Janet, mais elle avait prononcé sa dernière phrase avec une franche assurance.

- Je croyais que c'étaient les militaires qui devaient veiller sur moi ?! s'exclama la jeune fille. Tu es là pour une seule raison : tu es une froussarde. Tu es une lâche ! Mes parents avaient besoin de ton aide, mais tu es juste un poids. Tu as suivis car tu as eu peur de rester avec eux. Peur d'avoir à les sauver. Peur de finir toute seule parce que tu savais que ta lâcheté t'aurait gardée en vie plus longtemps qu'eux. Tu as toujours été comme ça, à vivre au crochet de quelqu'un, à te cacher. Tu ne changeras jamais.

Janet pointa du doigt le cadavre de son père.

- Mon père est mort parce que tu es faible. Tu es vivante aujourd'hui parce que tu es faible. Bravo ! Tu es fière ?

- Janet... commença Elizabeth.

- Stop ! s'écria Janet. Je ne veux pas entendre tes justifications ! Je ne veux plus t'entendre te dérober !

- Janet, je suis déso... dis-je.

- Toi, ta gueule ! me coupa Janet en pointant son doigt vers mon visage, à cinq centimètres de mon nez. Pourquoi tu me parles, toi ?! Arrête de faire semblant !

Janet laissa tomber son bras le long de son corps. Elle lança un coup d'œil à son père.

- Je... Je... balbutia Janet. Je vais chercher mes affaires... On n'a plus rien à faire ici...

La jeune fille s'éloigna dans de grandes enjambées maladroites.

- Je vais la suivre. dit Luciano. Je vais la surveiller au cas où elle commettrait une imprudence. Ou si elle trouve sa mère et sa sœur et qu'il faille... vous voyez.

C'est seulement quand il partit que je vis que Luciano avait les yeux rouges. Il m'adressa quand même un petit hochement de tête pour indiquer qu'il maitrisait la situation.

Je restai seul avec Elizabeth.

- Comment tu te sens ? demandai-je bêtement.

Elizabeth fit une drôle de grimace.

- On récolte ce qu'on sème. répondit-elle d'une voix gutturale.

- Janet a été... très dure avec toi. C'est normal. Elle a besoin d'être en colère contre quelqu'un. Je suis désolé pour ton beau-frère. Je suis sûr que c'était... que c'était un homme bien.

Je ne connaissais pas cet homme, que pouvais-je dire d'autre ?

- Dure... répéta Elizabeth. Mais pas injuste. J'essaie d'être meilleure. Tous les jours. Je sais que je suis loin d'être parfaite. Je fais de mon mieux. Mais elle a raison.

- Non, ils n'est pas mort par ta faute. dis-je. Il est mort à cause de ce virus.

- J'ai été lâche ce jour-là. Janet l'a très bien compris et l'a très bien résumé. C'est une petite intelligente. J'avais peur. Même en essayant jour après jour d'être meilleure, il y a des erreurs qu'on ne peut pas effacer.

- Qui n'en a pas fait ? La moindre erreur est mortelle de nos jours. Demande à Luciano, il n'est pas fier de tout ce qu'il a pu faire.

- Et comment tu assumes tes erreurs, toi ? demanda Elizabeth.

- J'essaie de ne rien regretter.

- Tu y arrives à chaque fois ?

- Presque. répondis-je.

- Hum...

- Tu n'es pas faible, Elizabeth. dis-je. Je t'assure, on a tous vu que tu avais changé. Continue, soit forte pour Janet, et un jour tout ira mieux. Si tu as perdu sa confiance, prouve-lui qu'elle se trompe. Tu es forte.

- Okay. dit-elle avec conviction.

- Ca va aller ?

- J'ai besoin de reprendre un peu mes esprits. J'aimerais être seule quelques instants. Ca va aller.

J'acceptai de la laisser tranquille un petit moment. Je vis un peu plus loin Luciano parler doucement à Janet. La jeune fille essuyait ses larmes en acquiesçant à ce qu'il disait. Je me réfugiai dans une tente que je n'avais pas encore fouillée en attendant notre départ.


C'était juste derrière la barrière détruite, dans un fossé en pente douce qu'Elizabeth découvrit ce qu'elle cherchait. Une femme à la peau crouteuse et moisie la regardait d'en bas. L'appétit était là, mais ses jambes sectionnées aux genoux l'empêchaient de se lever. Elle n'avait probablement rien mangé depuis sa mort. Ses vêtements étaient difficilement différenciables de sa peau putréfiée ; le tissu de son top avait par endroit fusionné avec la chaire. En revanche, ses lunettes étaient intactes, et même propres ! C'était une monture élégante, comme Elizabeth les aimait. Noire, rectangulaire.

Elizabeth savait qu'elle pouvait le faire. Elle n'avait plus peur, et elle n'aurait pas peur de cette morte handicapée. Elle descendit prudemment dans le fossé. Le zombie tournait la tête pour la suivre des yeux. Elizabeth lui prit délicatement la mâchoire au creux de sa main pour maintenir sa tête immobile puis lui planta son tournevis dans la tempe.

La femme papillonna des yeux. Ses paupières se fermèrent doucement. Elizabeth l'avait peut-être imaginé, mais elle crut voir les lèvres gercées de la morte former un mot avant qu'elle ne rende son dernier soupir. "Merci" ?

Elizabeth essaya les lunettes. C'était exactement celles qu'il lui fallait. Elle redécouvrit le monde. Les détails du visage fatigué et paisible de la morte lui parvenaient avec une telle netteté qu'elle en restait scotchée. Toujours accroupie près du cadavre, Elizabeth se fascina ensuite du coquelicot qui poussait par là. Ses pétales étaient parfaits. Elizabeth cueillit la fleur pour la glisser entre son oreille et une mèche de cheveux blonds.

- Merci à toi. dit-elle à la femme.

Une main se posa doucement sur l'épaule d'Elizabeth. Elle sourit faiblement.

- Je t'ai dis que ça allait, Graham.

Elizabeth se retourna. Ce n'était pas moi.


Une volée d'oiseaux s'éparpilla dans le ciel quand le cri retentit. Je fus le premier à arriver sur les lieux. Je vis d'abord le cadavre d'une femme qui semblait dormir dans le fossé. Il y avait une autre silhouette allongée à côté d'elle, et un homme accroupi. L'homme se tourna vers moi. Un simple mort-vivant. C'était au dessus d'Elizabeth qu'il se trouvait. Sa combinaison en cuir lui avait apportée la protection désirée ; elle avait protégée Elizabeth des pieds jusqu'au cou. Son visage en revanche...

Mais quel visage ? Il n'y avait plus de visage !

Juste derrière moi, le hurlement de Janet me perça les tympans, le hurlement le plus épouvantable qu'il m'eut jamais été donné d'entendre de toute ma vie.


Jusqu'à ce jour, je n'avais assisté qu'à quatre enterrements dans toute ma vie. Ils ne m'avaient pas marqué pour les mêmes raisons mais je me souvenais de chacun avec beaucoup de détails. Quatre morts, quatre cérémonies, quatre époques et quatre ressentis très différents.

Emotionnellement, celui qui m'avait le moins affecté était celui de la vieille tante Margaret Shepard. Le principal sentiment qui m'avait submergé ce jour-là était la colère... mais pour des raisons qui n'avaient rien à voir avec le décès de Maggie la grosse diabétique, morte d'une hypoglycémie quant elle avait été incapable de bouger son postérieur obèse du canapé pour atteindre le réfrigérateur.

J'avais dix-huit ans à l'époque, c'était juste avant que je parte faire mes études en France. Je n'avais jamais rencontré Margaret, et aujourd'hui encore j'aurais bien eu du mal à la placer dans mon arbre généalogique. A vrai dire, j'étais en colère car la mort de Margaret "tombait mal" dans mon emploi du temps. En clair, la cérémonie avait eu lieu très loin de chez nous et notre magnétoscope était en panne, ce qui faisait que j'avais raté un épisode inédit de Friends. Et oui, un programme télévisé avait plus d'importance à mes yeux que la mort d'une femme. Mon attitude avait été abjecte en ce temps-là, mais l'anecdote me faisait encore sourire.


L'enterrement qui m'avait mis le plus mal à l'aise était celui d'Alejandro Gutierrez, trois ans auparavant. C'était un vieux voisin, mort d'un cancer généralisé. C'était la seule personne que j'avais connue pour laquelle il y avait eu une réception dans l'appartement de la veuve après la cérémonie. J'avais été l'unique habitant de l'immeuble à venir. Je n'avais pas été invité à proprement parler, mais comme Irene Gutierrez m'avait plusieurs fois rappelé la date et l'heure de sa petite sauterie, je m'étais senti obligé de me présenter. Tout allait bien, j'avais trouvé une place confortable entre le buffet froid et le radiateur, jusqu'à ce qu'Irene commence à remercier les personnes présentes. Mon nom avait été cité un fois. Puis deux. Puis trois. Puis quatre... C'était terriblement gênant, j'étais le seul à ne pas être un membre de la famille ou un ami de longue date, et le discours de la veuve était d'avantage tourné en mon honneur qu'à la mémoire de son mari. Elle ne tarissait pas d'éloges sur mon soutien dans les derniers mois de la vie de son époux, alors que j'avais simplement été poli et curieux, et même voyeur.

Je rendais des petits services à Alejandro et Irene, comme le jour où la vieille femme m'avait demandé de l'aide pour "télécharger Internet", et en échange je lui confiais la garde de mon chat quand j'étais en déplacement professionnel. C'était tout. La famille des Gutierrez vivait éparpillée aux Etats-Unis et au Mexique et de ce fait, ils se voyaient très peu. J'étais devenu l'ami proche du couple âgé malgré moi. Tout le monde s'interrogeait de ma présence et me dévisageait poliment pendant que j'avalais difficilement des petites saucisses cocktail. J'étais retourné dans mon appartement à la seconde où j'avais senti que je pouvais repartir sans paraitre impoli.


Il y avait un enterrement qui m'avait fasciné, c'était celui de ma grand-mère maternelle. Mon tout premier. C'était un jour spécial, j'étais content de porter une chemise blanche. J'avais huit ans. Ma grand-mère était très âgée. Je ne savais pas ce qui l'avait emportée, la plupart de ses fonctions vitales et motrices étaient défaillantes depuis longtemps. Elle avait passé de longs mois d'agonie à l'hôpital et un beau matin, elle n'avait pas ouvert les yeux quand l'infirmier était venu ouvrir les volets. Elle était aimée, choyée par toute la famille qui venait s'attendrir à son chevet en la voyant dépérir petit à petit dans la souffrance, et son dernier hommage s'était déroulé à cercueil ouvert. En file indienne, tout le monde venait un à un dévorer le cadavre des yeux. Juste devant moi, ma sœur Joan avait demandé à ma mère si elle pouvait lui faire un dernier câlin. Elle avait dit oui.

Quand ce fut mon tour, j'avais aussi voulu la toucher. J'étais émerveillé. Ma grand-mère avait une odeur étrange, chimique, inhabituelle. Elle faisait peur et elle était belle à la fois. Sa peau avait changé, elle était rosâtre et granuleuse. J'avais mis mon doigt sur sa joue. Et alors c'était mon doigt qui était devenu rose et la joue de la défunte avait pris une teinte plus terne. Elle était froide. Je voulais la toucher encore, mais ma mère m'avais brutalement pris par le poignet et emmené au fond de l'église avec mon petit frère qui pleurait comme une madeleine. J'avais passé l'heure suivante assis sur une chaise, puni mais réjoui.


Enfin, l'enterrement le plus marquant avait eu lieu quand j'avais onze ans. Il s'agissait de celui de mon père. Il était encore jeune et en bonne santé, jusqu'au soir où son chemin avait croisé celui d'un pickpocket. Un débutant qui s'attaquait à des vieux dans des ruelles sombres, mais il n'avait pas pu s'empêcher d'approcher mon père en voyant la montre dorée dépasser de sa chemise. Pour l'histoire, la montre était en toc.

Le voleur n'avait rien eu le temps de faire ; mon père avait fait un arrêt cardiaque à la simple vision du cutter de son agresseur. Il était mort quelques minutes plus tard sur le trottoir et le pickpocket n'avait jamais pu être identifié. Il s'était enfui sans rien prendre, affolé de passer de voleur à meurtrier.

J'étais terrifié, pas par la mort de mon père en elle-même, mais par tout ce qui l'entourait. Je ne devais pas encore réaliser qu'il était parti pour de bon. La vision de mes sœurs, déjà adultes à l'époque, m'avait choqué. Complètement folles, elles se jetaient littéralement sur le cercueil en hurlant, en griffant, en pleurant. C'était bien plus impressionnant que l'état de détresse dans lequel se trouvait Janet, ou alors c'était mon jeune âge de l'époque qui avait rendu la situation traumatisante. Ces filles ordinairement très douces s'étaient transformées. C'était violent, sans limite. A un moment j'avais même eu peur qu'elles s'en prennent physiquement à moi. Attisés par la transe de mes deux sœurs, des propos haineux envers le pickpocket circulaient dans l'assemblée. D'abord discrètement, à demi-mot ; c'était un enterrement, pas un procès, et il était irrespectueux de se montrer révolté. Puis des termes crus me cinglèrent aux oreilles comme des gifles. Ils m'attaquaient. Je les encaissais. Des sentiments que je ne contrôlais pas bouillonnaient en moi. L'étrange mélange entre la peur et la rage m'avait retourné l'estomac et j'en avais vomi sur mes chaussures. Ce jour là, j'avais eu envie de faire du mal. Tuer. Le pickpocket, ou n'importe qui d'autre, du comment que ça puisse apaiser peur et colère.


Ni énervement, ni malaise, ni fascination, ni révolte ne m'avait habité durant l'enterrement d'Elizabeth. Le soleil se couchait déjà quand la dernière pelleté de terre fut jetée sur la tombe. La journée se finissait aussi morose qu'elle avait commencé. Fraiche, humide, brumeuse. La seule différence avec le matin, c'était qu'Elizabeth était morte à présent. Ce que je ressentais c'était... la fatigue. Tout simplement.

Son corps et celui de Travis Garcia avaient été ramenés au gîte, sous les yeux de Janet qui avait gardé sont regard braqué sur le visage en bouilli de sa tante durant tout le trajet. Ensuite je ne savais pas ce qu'était allée faire l'adolescente. Elle était restée enfermée dans sa chambre. Il devait y avoir eu encore quelques pleurs, ça c'était certain. Conrad et Allison étaient auprès d'elle. Ce n'était pas ma place d'aller voir ce qu'il se passait.

Luciano, Joe, Adrian, Gloria, Eric, Alan, Davis et moi étions en cercle autour de la tombe... Cat se mit à flairer et à creuser la terre retournée et reçu un splendide coup de pied au derrière de la part d'Alan. Luciano demanda si quelqu'un voulait dire quelques mots d'Adieu. Adrian, Gloria et Eric s'en chargèrent, bien que ce ne soient pas eux qui connaissaient le mieux Elizabeth. Pourquoi tout ce cinéma ? C'était un rituel nécessaire au deuil pour la plupart des gens. Cette cérémonie c'était pour ceux qui restent, pas pour ceux qui partent. Mais si Janet ne pouvait pas être présente, alors pourquoi faire durer ce moment ? Masochisme ?

Elizabeth allait me manquer. C'est vrai, je l'aimais bien. Ca allait changer maintenant... Je n'aimais pas ça, c'était mieux avant. Mais c'était comme ça. Les gens vieillissaient et mouraient. Parfois, ils mourraient avant de vieillir. Elizabeth avait peur du temps. Pas à cause du peu qui lui restait, mais du peu qu'elle avait vécu en autant d'années. Elle en avait eu encore moins qu'elle l'espérait, la malchanceuse.

Adieu Elizabeth.