124ème jour (24/10/2014)

- T'es pas d'accord ?

J'ouvris les yeux. La flamme de la bougie fit contracter mes pupilles. J'étais allongé. L'ombre au plafond dansait sur un fond orangé. Plafonnier hors-service, murs clairs, surface moelleuse. Okay, je devais être au lit.

- T'es d'accord ou pas ? répéta Luciano.

- Hum... D'accord. approuvai-je.

- Tu ne sais même pas de quoi je parle, n'est-ce pas ?

- Si. répondis-je avec conviction.

Je tournai la tête en direction de sa voix. Luciano était assis à côté de moi avec son oreiller sur les genoux. Il leva les sourcils bien hauts, dessinant une ride sur son front. Ca me revenait, nous avions passé une heure entière à discuter côte à côte et puis... j'avais dû m'endormir au beau milieu de la conversation.

- Okay, c'est vrai. avouai-je. Je crois que j'ai fermé l'œil un peu trop longtemps.

- Pas surprenant. dit Luciano en baillant. Il est deux heures du matin.

Il jeta un coup d'œil à la montre que je lui avais ramenée du camp de réfugiés.

- Désolé pour mon manque d'enthousiasme. Je ne sais même plus si je t'ai remercié du cadeau. J'ai vu la montre à mon poignet tout à l'heure et je me suis dit "Tiens, depuis quand j'ai cette montre ?".

- Si. Tu m'as dit merci.

- On va dire que c'est dû au coup dur d'aujourd'hui et pas à un Alzheimer précoce. J'arrive pas à m'ôter de la tête ce qu'il s'est passé. Je ne sais pas comment tu arrives à dormir.

Le décès d'Elizabeth me revint. Whouuu... Elle avait été enterrée quelques heures auparavant et à peine cinq minutes de sommeil avaient été suffisantes pour me la sortir de l'esprit. Pauvre femme... Le visage déchiqueté comme ça, pas étonnant que mon cerveau veuille vite oublier cette vision cauchemardesque. Ce n'était pas un mécanisme entièrement volontaire, l'être humain cherchait probablement à se protéger de cette manière.

La mort d'Elizabeth n'avait pas été longue... mais suffisamment pour qu'elle puisse ressentir une intense douleur... Je plaçai ma main droite sur mon visage.

Mon doigt caressa ma paupière... Et si ses paupières avaient été arrachées aux premiers coups de dents ? Avait-elle tout vu de sa mort ?

Mon doigt caressa mes lèvres... Si le zombie avait commencé par la bouche, lacérant toute cette partie pulpeuse, alors ils s'étaient retrouvés dents contre dents. Ces monstres cherchaient toujours à bouffer au plus profond. Ils avaient dû se briser les dents les unes contre les autres. Je savais déjà ce que ça faisait de se faire défoncer la gueule jusqu'à en perdre une dent, mais les avoir broyées, arrachées avec une bonne partie de la gencive, non, et je ne voulais pas me l'imaginer.

Je léchai mon doigt... Elizabeth avait crié. Bouche béante... Langue découverte... C'était sûrement un morceau apprécié par les zombies. Avaient-ils au moins des préférences gustatives ? Le zombie la lui avait peut-être mordue. C'était pour ça qu'elle avait rapidement arrêté de crier. Mordue. Tirée. Déchirée. Arrachée. Et le pire c'était qu'Elizabeth était peut-être encore vivante à ce moment. La gorge remplie de sang, elle ne pouvait ni crier, ni respirer. Elle n'attendait plus d'être sauvée, elle crevait d'impatience de mourir. "Bouffe-moi, bouffe-moi vite !" était peut-être sa dernière pensée.

Je mordis mon doigt. Un spasme me parcouru. Pas un de ces bons, plutôt le genre de spasme qui s'apparentait à la panique. Mon Dieu, mon Dieu, mon Dieu, quel calvaire elle avait vécu. Je ne voulais pas que ça m'arrive. Ca avait été elle. Ca aurait pu être moi. Pendant la fraction de seconde où mon cœur me lâcha, je bondis en position assise. Frissonnant, j'enfouis mon visage dans mes mains. Reste là, visage. Reste intact.

- Ca va ? s'inquiéta Luciano en me passant la main dans le dos.

- Oui. dis-je en émargeant et en lui lançant un regard abêti. Ou non... Ou si, oui. Ca va.

- Je comprends si c'est non.

- Est-ce qu'elle est toute seule ? demandai-je en cherchant à changer de sujet. Conrad et Allison sont toujours dans la chambre de Janet ?

- Je ne sais pas. répondit Luciano.

Luciano prit le livre à ses pieds et l'ouvrit. Il y avait un coquelicot sec en guise de marque-page. Etonnant de voir que les pétales tenaient encore au bout de la tige, ces fleurs étaient d'ordinaire très fragiles.

- C'est ce que tu lis en ce moment ? demandai-je.

- Non... soupira Luciano. C'était à Elizabeth. Je l'ai trouvé sur la table à manger avant qu'on monte se coucher. Elle avait dû le poser là ce matin avant qu'on parte. J'allais le ranger mais j'étais curieux de voir de quoi ça parlait.

- Et ça parle de quoi ? demandai-je.

- Je sais pas. Regarde, elle a arrêté sa lecture en plein milieu. Ce n'était même pas la fin d'un chapitre.

- Elle connaissait déjà la fin de l'histoire. dis-je. Elle l'a lu un certain nombre de fois.

- Ha bon ? Pourquoi elle aimait tant ce bouquin ?

- Je l'ignore...

Je pris le coquelicot dans ma main. Je me souvenais que le soir où je l'avais rencontrée, Elizabeth avait un coquelicot glissé derrière l'oreille. Elle, Janet, Allison, Joe, Conrad et moi avions passé une fabuleuse soirée à discuter au clair de Lune autour d'une veille lampe à essence. Nous étions insouciants à l'époque. Nous croyions encore que le Monde pouvait être sauvé, mais il n'y avait personne pour le sauver, et nous devions nous sauver nous-mêmes. Elizabeth était la première de ce petit groupe à nous quitter. Qui allait être le suivant ?

Luciano posa le livre sur le meuble de chevet, à côté de sa Bible. Nous restâmes silencieux l'un contre l'autre sur le lit, encore à moitié habillés. Je regardais les petits rideaux onduler doucement devant la fenêtre. Mes pensées se réduisaient au néant. Je me sentais bien sur ce lit...

Dans la soirée, la cheminée du rez-de-chaussée avait été mise en route, changeant radicalement l'atmosphère. Notre tête de lit était sur le même mur que la cheminée, un étage au dessus, et son conduit en pierres traversait notre chambre. Il était tout juste à un mètre sur ma droite. Il était tiède au touché. Une chaleur sèche envahissait à présent le gîte et je me sentais beaucoup mieux que la veille. J'essayais de ne pas le montrer car ce n'était vraiment pas la journée appropriée pour ça. Je sentais presque ce nuage d'humidité qui m'avait fait me sentir aussi mal sortir par les pores de ma peau. Je m'étirai et fis craquer mes épaules en gémissant avec contentement.

- On essaie de dormir ? demanda Luciano.

J'aurais préféré un câlin mais il n'en avait sans doute pas envie, alors je ne fis pas d'autre proposition. Je me sentais fatigué, réchauffé et amoureux, tout ce qui était nécessaire pour me donner envie de passer la nuit en nous entrelaçant.

- Ouais. Je vais descendre à la cuisine me prendre un verre d'eau avant. Et peut-être que je vais faire un petit pipi dehors si je suis courageux.

Je sautai au pied du lit.

- Je te ramène quelque chose ?

- Des mains propres. répondit Luciano. Et fais attention.

- "Propre" ? C'est un mot que tu viens d'inventer ?

Je ramassai sa chaussette sale sur le sol, lui jetai sur la tête et m'empressai de quitter la chambre avant les représailles.


J'ouvris mes yeux en grand pour plonger mon regard dans l'âtre. Il était juste derrière le bar, entouré d'ustensiles en bronze suspendus au mur à titre décoratif. Je m'étais toujours demandé pourquoi ce bar était aussi mal placé. Le personnel du restaurant devait déjà avoir suffisamment chaud en cuisine, pourquoi vouloir transpirer encore à la caisse où en servant des boissons ? Les clients ne pouvaient même pas voir le feu depuis les tables.

Je jetai le coquelicot sec dans les flammes. Il noircit, se tordit de douleur et se consuma en quelque secondes. Disparu. Je continuai d'admirer le feu encore un moment.

L'ardoise au dessus du comptoir indiquait "Haricots verts au thym et à l'ail". Je reconnaissais l'écriture arrondie d'Elizabeth. C'était le repas du lendemain. Pas fan. Je montai alors sur une chaise pour effacer le menu et écris avec une craie "Haricots sauce tomate" à la place. J'étais le seul cuisinier du groupe à présent.

Je poussai ensuite les portes de saloon de la cuisine. Adrian était là, assis sur un plan de travail. Il faisait très sombre, la Lune était voilée et les vitres poussiéreuses. La seule source de lumière venait d'un miroir qui reflétait la cheminée de la pièce principale. Adrian devait m'avoir vu arriver.

- Salut. dis-je, surpris de rencontrer quelqu'un dans la cuisine au milieu de la nuit.

- Bonsoir. répondit-il. Somnambule ou tu n'arrives pas à dormir ?

- Ni l'un ni l'autre. J'avais soif.

- Moi aussi. répondit Adrian en me montrant un verre rempli d'un liquide sombre.

D'après l'odeur, c'était du café. Comme je ne voyais pas de fumée s'en dégager et qu'Adrian tenait son verre à pleine main, j'en déduisis qu'il était froid.

- Le café soluble se dissout mieux dans l'eau chaude. commentai-je. Ca ne sera pas très agréable si tu te retrouves avec des grains entre les dents.

- Ne t'inquiète pas, j'ai fais bouillir de l'eau tout à l'heure. répondit Adrian. Il a simplement refroidi. J'aime prendre mon temps.

Adrian bu une petite gorgée.

- Pas bon. dit-il.

- Alors jette-le.

- Je n'aime pas gaspiller. Et ce n'est pas grave de ne pas aimer. On n'aime pas toujours tout de nos jours mais on ne va pas se montrer difficile.

- Tu ne serais pas mieux dans la pièce à côté ? Il fait plus chaud et on y voit un peu mieux.

- Je préfère être ici. répondit Adrian. Tu ne le sais sans doute pas mais je viens là presque chaque nuit boire mon café. Et puis pour moi, il fait suffisamment chaud dans la cuisine. N'oublie pas que je dors dans une caravane sans chauffage.

- On a une chambre qui vient de se libérer.

- Je préfère attendre. Ca serait déplacé de prendre la chambre d'Elizabeth dès aujourd'hui. Ca me gênerait et je n'en ai pas envie pour le moment. Je sais être très patient.

- Je ne le suis pas toujours.

- Ho, je sais que tu n'es pas patient. dit Adrian en souriant. Toi tu réagis par impulsion. Ce n'est pas comme ça que je fonctionne. Je vais attendre que les choses se détendent avant d'envisager d'emménager dans une chambre à l'étage. Je vais attendre qu'on oublie un peu ce qu'il s'est passé.

- Je doute qu'on oublie. Janet n'oubliera jamais ce qu'il s'est passé aujourd'hui.

- Pas totalement. admit Adrian. Mais le temps fait son œuvre, et d'autres moments pas toujours joyeux vont venir s'ajouter à ceux qui sont déjà là. C'est la vie. On oublie, même quand ça concerne la famille. Heureusement.

- Probablement... Je me demande s'il y a des choses que j'ai déjà oubliées à propos de mes proches.

- Des tonnes de choses. dit Adrian d'un ton catégorique. J'ai déjà beaucoup oublié de mes enfants. Ca m'attriste. Bien sûr, les voix, les visages, on n'a pas l'impression que ça s'efface. Certaines choses sont gravées pour toujours. Mais pour d'autres ça part petit à petit, et au final on finit par se construire des souvenirs biaisés. Tout est lointain et déformé. On a honte d'oublier et l'esprit comble les vides pour nous déculpabiliser. J'ai toujours une photo de ma famille sur moi pour me rappeler. Ce qui est déjà parti par contre, ce sont les odeurs... Une odeur ne s'imagine pas.

- C'est vrai. dis-je en essayant de me souvenir du parfum que portait toujours ma mère, en vain.

- Pendant un petit moment, j'ai voulu tout oublier, tout de suite. Voir leurs souvenirs disparaitre peu à peu m'était insupportable. Tu sais, on voit bien comme ça peine les personnes âgées quand elles commencent à perdre la mémoire. En revanche, une fois qu'il n'y a plus rien, qu'est-ce qu'il reste à regretter ?

- Ce genre de personne a souvent l'air "vide". Des vieux complètements éteints.

- C'est ce que je me suis dit ensuite. Il faut savoir d'où on vient pour savoir où on va. Et puis s'il y a une chose qu'on n'oublie jamais, c'est la manière dont ils sont partis. Mes fils... Ma fille... Mon neveu...

- Je savais que tu avais survécu un certain temps avec un groupe de personnes et tes enfants. Tu m'as raconté ce qui est leur est arrivé mais je ne savais pas qu'il y avait aussi ton neveu avec vous.

- Je ne t'ai pas parlé de lui ? demanda Adrian en faisant la moue. Tu vois, on oublie qu'on le veuille ou non. Ca nous échappe.

Adrian termina son café froid. J'ignorais s'il était déprimé ou s'il était sinistrement objectif. La mort d'Elizabeth affectait chacun d'entre nous. Adrian était souvent plongé dans des pensées qu'il ne partageait avec personne. Je comprenais, ça m'arrivait très souvent aussi. Trop s'exprimer remuait parfois le couteau dans les plaies. Adrian était un homme réfléchi, il avait les capacités pour être un pilier du groupe, mais il s'en excluait volontairement. Depuis la mort de sa famille et de son précédent groupe, il n'avait plus envie de croire qu'un groupe le protègerait.

- Le plus dur reste à venir... dit Adrian. Janet n'a pas fini de laisser parler sa colère et sa tristesse.

- Ho, je crois qu'elle a déjà bien explosé. dis-je. Maintenant il faut recoller les morceaux. J'espère que les autres y arriveront parce que je suis une bouse quant il s'agit de remonter le moral à quelqu'un. Je vais faire profil bas et tenter de me montrer amical. C'est le maximum que je puisse faire.

- Je ne pense pas que ça soit terminé. Janet est une jeune fille passionnée qui a souvent besoin de s'extérioriser et je ne l'ai vue ni destructrice, ni autodestructrice. Le plus dur n'est pas passé.

- Si tu le dis. dis-je avec un haussement d'épaules.

Je me remplis un verre dans le sceau d'eau posé sur une table.

Nous entendîmes alors des pas dans les escaliers. Des pas de course, accompagnés des sanglots de Janet. La voix d'Allison l'appelait depuis l'étage. Et c'est reparti... Encore des pleurs... Adrian avait raison...

La porte d'entrée du bâtiment claqua. Je pénétrai dans la salle principale pour voir ce qu'il se tramait et j'aperçus à la fenêtre une Janet en robe de chambre en train de monter dans un de nos pick-up. Conrad et Allison dévalèrent les escaliers en trombe.

- Où c'est qu'elle est ?! me demanda Allison avec affolement.

- Juste là. répondis-je en lui montrant du doigt le véhicule qui démarrait.

- Merde ! s'exclama Conrad. Où-est ce qu'elle va comme ça ?!

Le véhicule de Janet fit un dérapage bruyant dans les graviers et fila dans le chemin en direction de la forêt. Allison s'empara des clefs de l'autre pick-up sur le comptoir puis se précipita dehors avec Conrad.

- Heu... Besoin d'aide ? demandai-je au pas de la porte.

- Monte et grouille-toi ! cria Allison.

Je couru en chaussettes dans les cailloux jusqu'à la voiture.


- Qu'est-ce qu'il s'est passé ? demandai-je. C'est quoi ce coup de folie ?

- J'en sais rien ! s'exclama Conrad en faisant de grand gestes. Je lui disais... Je sais plus ! Elle arrêtait pas de jeter la faute sur elle-même, de s'autoflageller ! Elle disait qu'elle était une personne horrible, alors je lui ai dit que c'était faux, que c'était tout l'inverse, et qu'Elizabeth avait toujours été fière d'elle ! Un truc comme ça que je lui ai dit !

- Et bien Janet n'a pas été tendre du tout avec Elizabeth juste avant sa mort. dis-je. Elle l'a accusée de la mort de son père, alors s'il y en a une qui ne doit plus être très fière d'elle-même, c'est bien Janet.

- Merde, comment je pouvais savoir ça ?! On ne m'a pas dit ce qu'il s'est raconté là-bas !

- C'est pas grave, Conrad. dis-je en lui tapotant l'épaule. Calme-toi. On va la retrouver.

Je m'avançai vers la conductrice.

- Tu vois quelque chose ?

- Plus rien. répondit Allison en se mordant nerveusement la lèvre. Elle a laissé ses phares éteints. Elle ne veut pas qu'on la suive. Je croyais avoir vu sa voiture tourner vers Columbia juste avant le virage mais il n'y a plus signe d'elle.

- Columbia ? demanda Conrad. Pourquoi là-bas ? Qu'est-ce qu'elle fait ?

- Je crois que même Janet n'en a pas la moindre idée. répondit Allison. Elle roule au hasard, là où la route veut bien la mener.

- Elle a dû se sentir étouffée et cherche à s'isoler loin de chez nous. dis-je. On n'a jamais trouvé une trop forte concentration de zombies à Columbia, espérons que ça reste ainsi.

- Etouffée à cause de moi ? s'inquiéta Conrad.

- Non. De l'endroit, peut-être. Elle a agi sans réfléchir. Tu n'y es pour rien.

Nous avions quitté la route bordée d'arbres pour pénétrer dans la ville. Comme beaucoup de vieux quartiers dans la région, il y avait beaucoup de bâtiments en briques rouges. La vision de ces façades me rappelait à chaque fois le lotissement résidentiel de mon enfance à Cardiff. Dans d'autres circonstances j'aurais été ravi d'explorer ces ruelles, mais ce n'était pas le moment pour faire un tour au musée de la montre et de l'horloge.

Allison ralentit et roula entre les deux voies. L'obscurité était lourde. Il n'y avait aucune étoile dans le ciel, et en même temps la réverbération crue de nos phares sur les panneaux de signalisation venait nous éblouir. Nous scrutions les rares silhouettes qui se dressaient dans la nuit, déçus à chaque fois que nous nous rendions compte que c'était un mort-vivant. Après quelques rondes dans les rues, nous nous rendîmes à l'évidence que nous avions perdu la trace de l'adolescente.

- Pourquoi je lui ai parlé... se lamenta Conrad. J'ai juste rendu les choses pires qu'elles étaient.

La nervosité de Conrad et Allison grandissait à chaque coin de rue, jusqu'à ce que nous découvrions le pick-up abandonné au milieu d'un carrefour.

Nous descendîmes du véhicule. J'étais frigorifié. Le bitume froid était douloureux pour la plante de mes pieds.

- Janet ! cria Conrad en mettant ses mains en porte-voix.

- Ca ne marchera pas. dit Allison. Ce n'est pas elle que ça va attirer.

- Il faut la retrouver. dit Conrad. Elle n'a pas pu aller bien loin à pieds.

- Le plus longtemps on parlera, le plus loin elle aura le temps de filer. dis-je. Il faut partir à sa recherche dès maintenant.

- Mais où ? s'exclama Allison en tournant sur elle-même. On ne sait pas où elle a tourné et elle ne voudra pas être retrouvée.

- On prend chacun une direction. proposai-je. Chacun une rue.

Conrad et Allison échangèrent un regard inquiet. La jeune femme était dans le doute, et c'était normal, la dernière fois qu'elle et moi nous étions séparés en ville, ça avait immédiatement mal tourné. Un courant d'air froid la fit frissonner mais elle avait prit sa décision.

- Okay... dit Allison. On va la retrouver.


J'avais probablement choisi le mauvais chemin. J'avais atteint le Pont du Mémorial des Vétérans, une structure en pierres massive et magnifique qui traversait le Susquehanna et reliait Columbia à Wrightsville. Le fleuve était agité. Il faisait trop sombre pour que je puisse voir l'eau mais je savais que la pluie des derniers jours avait fait monter son niveau. Il clapotait. J'entendais les vagues s'écraser sur les piliers du pont.

Je me penchai par dessus bord. Rien. Que du noir. Au bout du pont vers Wrightsville, noir. De là d'où je venais, noir. J'étais seul sur ce passage glacé, qui volait dans le vide. Peu importe la direction dans laquelle je regardais, je n'y voyais plus rien à dix mètres. Si je tournais sur moi-même je n'aurais plus été en mesure de dire de quel côté je venais. J'avais trouvé un coin isolé du reste du monde, où le temps semblait s'arrêter.

J'entendis un glapissement de surprise, puis des pieds nus courir sur la pierre. Janet, là, devant moi. Elle couru pour disparaitre, se faire engloutir par les ténèbres. Je couru à sa poursuite en l'appelant. Janet se rendit compte que j'étais beaucoup plus rapide qu'elle, alors elle décida de changer de plan. Elle arrêta sa course et grimpa sur le muret de pierre. Elle vacilla dangereusement avant de retrouver son équilibre. Janet fit dos aux eaux sombres et nous nous retrouvâmes figés, face à face. Une larme et une goutte de sueur tombèrent de son visage. Emportées par la brise, elles dégringolèrent du pont pour se fondre dans les remous des dizaines de mètres plus bas.

- Arrête de t'enfuir, Janet. dis-je calmement. C'est fini.

- Laisse-moi tranquille, Graham ! s'écria Janet. Ne t'approche pas de moi !

- Qu'est-ce que tu fais ? Tu vas sauter ?

- Ce n'est pas ce que je veux ! s'exclama-t-elle. Mais je serais prête à le faire si tu t'approches ! Je vais sauter !

- Je ne bouge pas. Je ne m'approche pas. Maintenant, descend s'il-te-plait.

- Pourquoi tu es venu ? Tu ne peux pas me foutre la paix ?

- Je suis venu pour t'aider. Tout le monde s'inquiète pour toi, tu ne sais plus ce que tu fais. On veut que tu rentres à la maison.

- La bonne blague ! s'écria-t-elle en accompagnant sa phrase d'un rire forcé. Tu ne m'aiderais pas sans raison. Tu es venu profiter du spectacle ? Janet agit comme une tarée alors ça t'intéresse ? Cool ! Janet va se jeter du pont ! Regardons ça !

- Non, je suis là car j'ai envie de t'aider. Je sais que c'est dur, je sais ce que tu ressens. Tu n'as pas envie de sauter, alors ne le fais pas s'il-te-plait. Ca serait une grosse bêtise.

- Ca m'étonnerait que tu saches ce que je ressens ! Tu te réjouis du malheur des autres et des trucs les plus sordides. T'as un esprit pervers, et je ne suis pas la seule à le penser. Comme tout à l'heure, quand tu voulais t'occuper d'Elizabeth avant qu'elle ne se transforme !

- C'est Luciano qui s'en est chargé. répondis-je. Il le fallait.

- Evidemment ! C'est parce que lui aussi il a trouvé que c'était glauque la manière dont tu t'es tout de suite proposé pour le faire ! Tu es tout le temps le premier volontaire pour ces trucs ! Luciano voulait aider. Toi, la seule chose qui t'intéressait c'était de lui planter ton couteau dans la tête !

- Je voulais le faire car je peux l'assumer ! m'exclamai-je sincèrement. Il n'y a aucune raison de laisser faire quelqu'un qui en serait traumatisé. J'aide tout le monde, tout le temps, pour qu'ils puissent garder l'esprit tranquille ! C'est ma mission ! Ca ne m'amuse pas de te voir en détresse, crois-moi quand je te dis que je suis vraiment là pour toi !

- Pathétique. dit Janet avec dégout. T'es tellement bon menteur que tu crois à ce que tu dis... T'es encore plus paumé que je le croyais...

- Janet...

- Tais-toi, Graham. dit-elle fermement. Tout a été dit.

Et bien qu'elle saute si elle ne voulait pas être secourue...

- Janet, ne me fais pas ça. implora une voix derrière moi.

Je sursautai en voyant Conrad arriver. Il s'arrêta à côté de moi.

- Conrad... soupira Janet. Je ne veux pas que tu sois là. Va-t'en.

La jeune fille essuya ses dernières larmes. Elle n'avait plus rien à pleurer.

- Je t'en supplie Janet, descend.

- Ne pense pas à moi. gémit Janet. Il n'y a plus de Janet. Va-t'en. Je suis désolée que tu me vois comme ça. J'en peux plus, c'est fini. J'ai toujours été forte pour ma famille. Mes parents et ma sœur sont morts, je le sais, et je le savais déjà avant. Et maintenant ma tante... Je suis quoi, si je n'ai plus personne qui m'aime autour de moi ? Qu'est-ce que j'attends ? Ma famille... Je n'ai plus personnes... Je ne suis plus personne... Rien. Une poussière qui va disparaitre dans la rivière.

- Comment tu veux que je ne pense pas à toi ? demanda Conrad. Tu veux que je pense à moi seul ? Que je sois égoïste ? Si c'est ce que tu veux, ça revient au même, parce qu'il n'y a qu'une chose que je veuille. Toi. Car il reste quelqu'un qui tient à toi.

- A quoi bon continuer ? demanda Janet.

- Si tu penses que ta vie est finie, ne finis pas la mienne par la même occasion. Continue à rester pour moi. Je t'aime, Janet.

Conrad tendit une main tremblotante devant lui. Janet la saisit.