158ème jour (27/11/2014) Comme souvent, c'était Luciano qui était derrière le volant. Nous étions seuls ce soir-là, de retour d'une expédition peu fructueuse loin des villes. Nous avions quand même ramené du confit d'oignon et j'étais très impatient de le montrer aux autres car nous n'avions pas souvent d'aliments sucrés. Ils allaient être contents. Je voulais conserver les pots jusqu'à Noël mais ça allait être difficile avec certains des estomac-sur-pattes qui m'entouraient.

Luciano et Conrad mangeaient pour cinq, et Gloria avait tendance à farfouiller dans les placards et ces derniers temps elle se mettait à aller en cuisine avant mon arrivée pour imposer son menu. Elle était douée, mais c'étaient toujours les mêmes aliments qui étaient mis de côté et nous avions maintenant une réserve de boites de lentilles pour plusieurs semaines qu'il allait bien falloir consommer un jour. A côté de Gloria, je passais pour le méchant cuisinier quand je me forçais à utiliser ce que personne n'aimait. Ca me contrariait qu'on change mes menus, mais comme je m'étais fait la réflexion, je n'étais pas à plaindre si c'était ma seule contrariété.

La nuit tombait. Le reste du groupe devait avoir arrêté de labourer la terre gelée à cette heure-ci. Joe avait prévu de faire planter aujourd'hui des laitues résistantes aux températures hivernales. Jamais notre potager n'avait été aussi magnifique. Il s'étendait et devenait plus vert de semaine en semaine. Avec ce que nous avions, personne ne craignait la famine.


L'herbe au bord de la route que nous empruntions était couverte d'un givre étincelant. Les premiers flocons n'étaient pas loin. M'ennuyant quelque peu, je soufflai sur ma vitre pour dessiner. Un motif apparu de lui-même dans la buée avant que je ne pose mon doigt sur la vitre : un smiley. J'ignorais qui l'avait dessiné, mais ça m'amusait. Je lui rajoutai des cheveux hirsutes.

- Hum... Tu viens de rater la sortie, Lou. dis-je en regardant dans le rétroviseur le panneau indiquant le chemin pour le Chickies Rock County Park.

- Non. répondit-il avec un sourire large de trois kilomètres.

- Où est-ce que tu nous emmènes ? demandai-je, intrigué.

- Surprise... dit-il d'un air mystérieux et de plus en plus réjoui. Tu ne veux pas deviner ?

- Si... Armes, nourriture ou outils ?

- Rien de tout ça ! s'exclama Luciano.

- Mais dans quelle direction on va, là ? demandai-je. Il n'y a rien de ce côté. Juste de la forêt et des champs. On sera rentré avant l'heure du dîner ? Je n'avais pas l'intention de me coucher tard...

- A quel moment j'ai dis qu'on rentrera manger à la maison ? Qui te dit que c'est dans ton lit que tu dormiras ?

- Ho... soupirai-je, pas emballé par ce que j'entendais. Non, pas la voiture. J'ai dormi quelques nuits dans la mienne avant le camp de réfugiés et ça n'a rien de confortable. Ca m'a déglingué le dos. Et en plus il fait froid et on ne tiendra pas à deux à l'arrière !

- Tssst, tssst, tssst. Calme-toi. Je sais ce que je fais. Ne te fais pas de soucis pour la nuit. J'avais prévu mon coup. Ce n'est pas dans la voiture qu'on va dormir.

- Alors où ça ? demandai-je. Les autres vont s'inquiéter. Ils vont penser qu'il nous est arrivé quelque chose si on ne rentre pas ce soir. C'est vraiment pas raisonnable de continuer à vadrouiller.

- Pas de soucis. Allison, Joseph et Conrad sont prévenus.

- Je ne comprends pas, pourquoi ils le savaient et tu ne m'as rien dit jusqu'à maintenant ? C'est une surprise pour moi ? Pour moi personnellement ? On ne va pas chercher des trucs à ramener ?

- C'est exact ! s'exclama Luciano. C'est pour ça qu'Allison était excitée comme une puce quand elle nous a souhaités une bonne journée. Tu ne te doutais vraiment de rien ?

- Non... C'est loin l'endroit où on va ?

- Non, nous serons bientôt arrivés, tu vas voir ce que je nous réserve.


- Ta Daaaam ! s'exclama Luciano.

Luciano me présenta la bâtisse, ou plutôt le mini-château qu'il tenait tant à me montrer. Il avait un seul étage, mais il devait tout de même y avoir une quinzaine de chambres à l'intérieur. Il avait un style européen du XVIIIe siècle ; il avait probablement été construit pour un amateur d'architecture classique plein aux as. Il était rectangulaire, avec devant lui une cour en gravier blanc nettement moins impressionnante et travaillée que le bâtiment. Il était entouré d'un petit bois mais ne bénéficiait d'aucune protection. Pas de mur, pas de portail.

C'était joli sous ce ciel étoilé, mais bon... Ce n'était pas parce que c'était grand qu'il y avait des choses à piller à l'intérieur. Des choses plus chères peut-être, mais plus intéressantes c'était moins sûr. Et puis pas besoin de fouiller pendant des heures au point d'être obligés à dormir à l'intérieur.

- Je comprends toujours pas... dis-je.

- Mais si ! s'exclama Luciano. Toi et moi, seuls pour toute une soirée.

- Dans ce château hanté ?

- Depuis quand n'avons nous pas eu un dîner en tête-à-tête ? Ne cherche pas, ça n'est jamais arrivé. Et ce n'est pas une maison hanté, c'est un hôtel.

- Si, on a souvent des tête-à-tête. affirmai-je. Au petit-déjeuner.

- Tu n'as pas envie de quelque chose de plus romantique pour une fois ? Quelque chose de plus intime ? Sans personne autre que nous ? Ca va te plaire, tu vas voir !

- Si, bien sûr. reconnus-je. Ca me plait de pouvoir passer un moment seul avec toi. Au calme.

- C'est quelque chose qu'il faudrait faire régulièrement. dit Luciano. Ca éloigne la routine. Et puis c'est Thanksgiving et personne n'avait rien prévu. Ca aurait été triste de passer une soirée sans rien faire de spécial.

- Je n'ai jamais fêté Thanksgiving. Ca ne fait pas partie de ma culture. Si tu m'avais prévenu, j'aurais pris la peine de me changer... dis-je en reniflant mon t-shirt. Et de me laver, aussi...

Luciano passa son bras autour de mes épaules.

- Il y a de l'eau chaude dans les salles de bain. murmura-t-il à mon oreille.

- Bordel ! m'exclamai-je avec joie. C'était par ça qu'il fallait que tu commences !


La façade ouvragée m'avait laissé espérer des suites luxueuses, et à notre entrée dans le hall je compris que ça allait être au delà de mes espérances. Première chose, il y avait de l'électricité. Luciano alluma le groupe électrogène dans la cave à notre arrivée. Que Dieu bénisse les groupes électrogènes. Même si je n'étais pas croyant, les groupes électrogène méritaient qu'on leur dédie un Dieu. Moi qui croyais que ce n'étaient que dans les films qu'on pouvait dire "Plus de courant ? Pas de soucis ! Utilisons le groupe électrogène !", comme si ces choses poussaient dans les arbres. C'était la solution miracle adaptable à chaque situation. Il était malheureusement presque mort, alors c'était peut-être la dernière fois qu'il était mis en route.

Les chambres étaient parfaites. Il y avait des lecteurs Blu-ray, mais malheureusement aucun film à notre disposition. Pas bien logique, personne ne se rendait à l'hôtel avec ses propres films. Mais l'apothéose c'était quand même la salle de bain : un jacuzzi occupait l'angle de la pièce, assez grand pour qu'on s'y installe confortablement à deux. Qui disait groupe électrogène et chauffe-eau électrique fonctionnel disait également eau bouillante... et bulles... et jets de massage... Ho que oui, j'étais extrêmement reconnaissant envers mon compagnon d'avoir trouvé ce lieu pour notre soirée.

Le bain en amoureux, il serait pour plus tard. Pour le moment, j'étais debout sur un sol de marbre poussiéreux avec une queue de billard entre les mains, observé par deux statues de femmes nues et sans bras façon Vénus de Milo. Luciano, penché sur la table de billard, tapa dans la boule blanche qui cassa le paquet de billes colorées.

- Strike. dis-je.

- Ca fait très longtemps que je n'ai pas joué... La partie n'est pas prête de se finir...

- On la commence à peine. dis-je en me positionnant. Ne vend pas la peau de l'ours avant de l'avoir tué. C'est cruel et sans doute très douloureux pour la pauvre bête...

Je tapai la boule blanche à mon tour. Elle ne fit que des rebonds sur les bords avant de s'arrêter doucement au contact d'une autre boule.

- Super. dit Luciano avec un petit rire moqueur. Au moins nous avons le même niveau au billard. Tu connais les règles au moins ?

- Mettre les billes dans le trou. répondis-je. C'est tout ce que je sais.

- Hum... Okay, alors si tu n'y connais rien on va se contenter de faire comme ça.

- Avec qui tu jouais au billard ? Tu as beaucoup joué ?

- Avec mes collègues. Ils étaient aussi mes amis. Il y avait à peu près tout ce dont j'avais besoin sur la base dans laquelle je travaillais. C'était une véritable mini-ville, du coup je ne fréquentais presque que des militaires. Même mes voisins. Mon immeuble entier était constitué de studios pour militaires célibataires. Mon cousin, lui, avait une maison pavillonnaire dans le quartier voisin. Tu vois, ma vie ne dépassait pas quelques kilomètres carré.

- J'aurais bien aimé connaitre ça. J'ai eu des bouts de vie éparpillés un peu partout, j'ai jamais pu me dire "Ca y est, ma vie est ici", même si ça faisait déjà quelques années que je m'étais bien installé. Et j'avais raison, aujourd'hui nous sommes ici. Demain, où sera-t-on ?

Luciano mit sa première bille dans un trou d'angle.

- Sous un autre toit, peut-être. dit-il. Mais on changerait seulement de maison, pas de foyer. Tant que nous sommes ensemble, mon foyer reste avec moi. C'est toujours une certaine forme de stabilité.

- C'est mignon. Si je mets la boule blanche dans le trou, ça fait quoi ? Ca fait des points négatifs ?

- Comme tu veux. répondit Luciano avec un haussement d'épaules. Tu peux décider des règles si ça t'amuses.

- Dis-donc, une bande de militaires célibataires dans le même immeuble, ça devait bien délirer là-dedans, non ?

- Je te vois venir avec tes fantasmes. Non, ça ne "délirait" pas.

- Ouais, mais de temps en temps quand-même, non ? demandai-je en lui donnant un coup de coude, le faisant rater son tir. Dans le tas, il devait bien y avoir quelqu'un d'intéressant.

- Tu oublies que les relations trop "proches" n'étaient pas vraiment autorisées entre collègues...

- Don't ask, don't tell ? demandai-je.

- Oui, il y a aussi ça.

- Ca ne t'a pas empêché de faire des rencontres. remarquai-je. Tu m'avais bien parlé d'un gars qui s'est fait mettre en pièces par des zombies devant un cabaret le jour où tu as rencontré Joe et Allison. "Le jour du massacre", comme disait Stephen. C'était quoi le nom de ce gars, déjà ? Greg ?

- Craig. souffla Luciano en ratant un nouveau tir. Mais t'entendre parler de gens "mis en pièces" me donne le cafard, surtout si je les connaissais. Tu veux bien changer de sujet ?

- Pardon.

- C'est rien, c'est juste... Ce n'est pas la personne à laquelle je voulais penser ce soir.

- Okay.

- Ouais, en fait le milieu professionnel dans lequel je bossais n'était pas aussi fermé vis-à-vis de l'homosexualité qu'on pourrait le croire, tant que ça ne créait pas d'embrouille. Mais j'ai peut-être cette impression parce que mon environnement familial était plus hostile si on compare les deux. Mes parents n'auraient pas dormi sereinement s'ils étaient avec nous au gîte, sachant qu'il y aurait eu des "sodomites" et une famille de "nègres" à proximité.

- Tu décris de charmantes personnes qui donnent envie qu'on les rencontre. dis-je ironiquement. Je n'ai jamais connu ce genre de problème. Ma mère devait penser qu'un seul homo sur six enfants était un quota acceptable. Elle était presque contente d'avoir une "famille moderne". Je crois qu'elle a dit ça un jour. Il parait que ça serait à la mode...

Mon coup fit sauter la boule en dehors du billard.

- On se débrouille comme des pieds ou c'est juste une impression ? demandai-je.

- Ce n'est pas qu'une impression. Le tapis de billard était intact avant notre arrivée. On l'a ravagé.

- On peut faire autre chose, si tu veux.

- Tu as d'autres idées ? demanda Luciano.

- Non, mais tu dois connaitre cet endroit un peu mieux que moi, tu en as déjà fait le tour.

- C'est la seule activité à part la télé dont on ne peut pas se servir.

- Une visite nocturne du parc, alors ? proposai-je en ramassant la boule qui avait roulé jusqu'au pied d'une statue.

- Trop dangereux, il fait froid, et il n'y a qu'un marécage nauséabond derrière la maison. Donc on n'a rien à faire dehors.

- Un marécage ? Cool, tu penses qu'on entendra des grenouilles coasser depuis la chambre ?

- J'espère pas. dit Luciano. Je déteste ça.

- Pourquoi ? Tu as déjà décapité un serpent avec une pelle mais une grenouille ça te dégoute ? Je jouais avec des grenouilles quand j'étais gosse, c'était sympa. J'en chopais dans le ruisseau derrière mon quartier.

- Moi aussi. Etant môme, j'ai mis un pétard dans la gueule d'une grenouille... Elle m'a explosée au visage. J'étais stupide, je croyais que ça allait juste les effrayer. Je peux plus les voir en peinture maintenant.

Je ris gentiment.

- Moi je leur faisais faire le "plongeon de la mort" avec mon petit frère depuis un pont. dis-je.

- Au moins elles atterrissaient dans l'eau...

- Non. répliquai-je. Elles atterrissaient sur l'autoroute. Je faisais juste sauter celle que mon frère voulait sauver.

- Ho... On était des monstres. dit Luciano avec un sourire en coin. Je ne pourrais plus faire ça à un animal aujourd'hui.

- On était des enfants. C'est pareil.

- Pourquoi tu voudrais qu'il y ait des grenouilles vers le marécage ? T'aimerais en attraper ?

- On pourrait les manger. suggérai-je.

- Mon Dieu... dit Luciano avec dégout. Manger des grenouilles ? Tu ne serais quand-même pas devenu français ? Rappelle-moi combien de temps tu as étudié en là-bas. Deux ans ? Trois ans ? Qu'est-ce qu'ils t'ont fait d'autre, ces enfoirés ?

- C'est très bon.

- Lavage de cerveau manifeste, mais j'ai emmené la bouffe pour ce soir avec nous, alors c'est moi qui m'en charge cette fois. Ca m'évitera de subir tes goûts bizarres. Je n'arrive pas à croire que dans un groupe avec dix personnes capables de cuisiner, ça soit l'anglais qui s'y colle presque à tous les coups.

- Bonjour les préjugés. commentai-je. Qu'est-ce que tu as de prévu, toi ? Ragoût de caribou ou pizza ?

- Tu aimes bien te foutre des gens, hein ?

- Bien sûr que non, pourquoi ? Moi aussi j'utilise des clichés sur les habitudes dans certains pays ? Dis-moi vite ce qu'il y a pour ce soir, je suis pressé. Je dois me rendre à Poudlard pour prendre un thé avec le prince William et j'ai garé mon Tardis en double file.

- Ma foi, peut-être bien qu'il boit son thé en ce moment, ce prince William. dit Luciano. Il a dû y avoir des milliers de personnes qui ont été prêtes à se sacrifier pour lui.

- Sûrement. Moi, je ne l'aurais jamais fait.

- Mais si ce n'est pas le cas... Imagine, peut-être que la Grande-Bretagne est encore plus ravagée que les Etats-Unis. Peut-être que tu ne le sais pas et qu'à présent tu es roi ?

- Là, c'est toi qui fantasme. dis-je. Si je suis roi, je veux une petite cloche pour sonner mes disciples. Et pour que je sois roi, il faut déjà enterrer mes sœurs, deux de mes frères, leurs enfants et peut-être aussi ma mère. Dans ces conditions ça serait un peu malsain de souhaiter être roi d'Angleterre. Mais bon... Si c'est moi, alors God save the King.

- Ca va, la grosse tête ?

- Silence, suppôt du roi.

- Rosbif. répliqua Luciano.

- Cul-béni.

- Pif-en-biais.

- Monosourcil.

- Ouch. soupira Luciano avec une grimace. Je ne pensais pas qu'on en arriverait aux termes blessants.


Nous prenions le temps de manger. J'étais bien obligé, tout ce que j'avalais me brûlait systématiquement le système digestif de la gorge à l'estomac. Mes douleurs chroniques étaient devenues des douleurs permanentes. A cause de ça, je mangeais beaucoup moins qu'avant. Quel que soit le type d'irritation ou d'infection que ce soit, ça ne semblait pas vouloir s'améliorer avec le temps. Peut-être devais-je en parler à Allison pour qu'elle m'examine... Il fallait s'y faire, je n'allais plus jamais rencontrer de véritable docteur alors les petits désagréments allaient s'accumuler avec l'âge. Si je devais trouver du positif à mon état, au moins je n'avais plus aucune trace de petite poignée sur les flancs.

Servir des chips et des cacahuètes sous un lustre en cristal n'était pas aussi romantique que Luciano l'aurait voulu mais qu'importe. Nous avions beaucoup ri ce soir là. Mon compagnon avait raison, c'était totalement différent se retrouver seuls. Nous étions comme un jeune couple qui venait de s'installer ensemble. Pas de chamaillerie entre Conrad et Janet. Pas de Gloria qui interpellait tout le monde comme si elle parlait à des malentendants. Pas de jappement de chien. Pas de Davis courant dans toutes les pièces. Les moments de silence entre Luciano et moi s'appréciaient autant que nos discussions.

Dans ma vie d'autrefois, Luciano et moi, ça n'aurait pas marché. Il m'aurait plu mais nous étions trop différents. Ca aurait duré un petit peu, une brève et intense rencontre, puis je l'aurais lâché à la seconde où il était devenu une sangsue, c'est à dire dès les premiers jours. Il nous aurait rapidement imaginés en train de faire construire une maison, avec deux labradors et un emprunt sur vingt ans... Ca ne serait pas arrivé et aujourd'hui nous aurions probablement de nouveau été seuls.

Mais j'avais été forcé de vivre en sa compagnie, forcé de le connaitre et au final nous formions un couple complémentaire. Lui m'aimait. Moi, j'avais le sentiment qu'il m'appartenait, comme un bien matériel. C'était soit de l'amour, soit une possessivité extrême. Aujourd'hui, une vie sans lui était impensable. Son réconfort et son amour était comme une drogue qui se rependait dans mes veines. Il me faisait le plus grand bien. J'avais une personnalité qui pouvait facilement tomber dans l'addiction : travail, sexe, sport. Je n'avais jamais considéré mes anciennes addictions comme telles. C'était la première fois que je pouvais me dire addict à une personne et c'était un peu effrayant puisqu'il pouvait choisir d'impacter mon état d'esprit, en bien ou en mal selon ses envies.

Luciano me prit la main.

- Tu sais que je t'aime ? me demanda-t-il.

- Je sais. répondis-je la bouche pleine de chips, suite à quoi Luciano explosa de rire.

- Qu'est-ce que j'ai dit ? demandai-je.

- Ho, excuse-moi. répondit-il en essuyant ses larmes de rire. On ne me l'avait jamais faite, celle là. Je m'attendais à ce que tu me dises "Je t'aime" aussi ou même que tu me fiches un râteau, mais pas à ça. Ce n'est pas la chose que tu étais supposé répondre.

- Pourquoi le dire si je peux te le montrer ? dis-je en lui faisant un clin d'œil.

- Ca peut à la fois se dire et se montrer. Les mots ne sont pas inutiles. J'ai d'ailleurs quelque chose à te dire.

- Okay.

- Toi et moi, qui aurait pu imaginer qu'on puisse vivre une si belle histoire ? demanda Luciano. Je sais que le début n'est pas... si merveilleux que ça. Mais si c'était à refaire, je ne changerais rien du tout. Nous étions tous les deux un peu chamboulés par ce changement radical dans nos vies. La fin du monde... La mort tout autour de nous... C'était brusque, alors chercher quelque chose pour oublier ces horreurs était ce dont nous avions besoin tous les deux, quitte à sauter dans les bras du premier inconnu. C'est ce que nous avons fait. C'était fusionnel, et c'était la première fois depuis le début de tout ça que je vivais quelque chose qui me fasse apprécier le fait d'avoir survécu.

- Tu étais très bien aussi. dis-je en pensant qu'il s'attendait à une réponse de ma part. Tu l'es toujours.

- Ca aurait put être un moment fugace... Un échange, puis un au revoir... Je ne savais pas que tu avais cette force. Cette force qui t'a fait te battre un moment aux côtés des militaires. A mes côtés. Tu es toujours resté avec moi. J'étais assez fort pour me battre. Avec les enjeux, je n'étais pas prêt à baisser les bras. Il y avait tant de vies à sauver... dont la tienne et la mienne. Nos forces réunies m'ont fait connaitre des moments exaltants. Je t'ai toujours protégé et tu faisais la même chose. Tu es le co-équipier idéal, entre les mains duquel j'aurais toujours confiance pour y placer ma vie.

- C'est réciproque.

- Même dans les moments difficiles, quand nous étions blessés ou après la mort de Stephen, tu m'as toujours supporté. dit Luciano. Tu m'as écouté et tu t'es ouvert avec franchise. Je peux te parler comme je n'ai jamais pu le faire avec aucun autre ami. On partage quelque chose d'unique... Tu es unique... On se connait depuis même pas cinq mois et pourtant je n'ai jamais rien ressenti de tel.

- Tu cherches à me faire rougir ? demandai-je en enfilant une nouvelle poignée de chips dans ma bouche.

- Tu es mon amant, mon co-équipier et mon meilleur ami. J'aimerais que tu sois encore une dernière chose.

Luciano retira sa main de la mienne. Il sortit de sa poche une petite boite noire. Il l'ouvrit, et je découvris à l'intérieur un large anneau argent et noir.

Okay... C'était donc en train de se passer... Ferme la bouche, Graham.

- Veux-tu me donner l'immense bonheur de devenir ton mari ?


FIN DU CHAPITRE V