185ème jour (24/12/2014) VERSION 2 - PARTIE 1
Janet GARCIA / 04:44 / Je ne pouvais pas dormir. Je me retournai dans mon lit, sur le flanc droit. Puis sur le dos. Puis à nouveau sur la droite. Il faisait trop chaud. Il suffisait d'un seul râleur qui avait trop froid la nuit pour qu'on allume la cheminée avant de se coucher et on finissait tous par suffoquer. Je retournai alors mon oreiller pour sentir le tissu plus frais caresser ma joue et tirai sur le drap pour faire dépasser mes pieds. Génial, j'avais froid à présent.
Je soupirai. Ce côté de l'oreiller me démangeait. Je voulu le retourner à nouveau et il tomba par terre. Et merde ! Si je me levais pour aller le ramasser alors c'était sûr que ma nuit était finie pour de bon !
Il fallut que je m'y résigne. J'allai le chercher au milieu de la chambre, le balançai sur le lit et soupirai une nouvelle fois, les mains sur les hanches. J'étais pourtant exténuée, je ne savais pas pourquoi je n'arrivais pas à dormir. J'étais énervée. Plus je m'énervais, moins j'éprouvais de facilité à m'endormir et inversement. C'était un cercle vicieux.
Une nuit de quatre heures... Super... Je ne savais même plus pourquoi j'étais énervée à la base.
Je fis un tour d'horizon de ma petite chambre toute propre. Mes vêtements de la veille étaient en boule sur le sol. Ma robe pour le réveillon de Noël était en revanche soigneusement pliée sur la chaise. Noël... C'était peut-être pour ça, mon excitation s'était transformée en énervement avec la fatigue. Je souris. Quelle importance si je ne pouvais pas dormir ? Je pouvais m'assoir près de la fenêtre et lire si la lumière de la Lune me le permettait.
Ni une, ni deux, j'ouvris les rideaux. Parfait, la Lune était éclatante. Me rendant soudainement compte de quelque chose, je me retournai vers mon lit. Il était dans le coin de la pièce, toujours dans le noir. Je m'étais levée dans le noir ? Bien sûr, mes yeux s'étaient habitués à l'obscurité depuis le temps que j'étais éveillée, mais j'avais peur du noir d'habitude. Je ne me levais jamais sans lampe torche. C'était stupide, c'était comme quand j'avais peur qu'un monstre sous le lit m'agrippe la cheville. Oui, j'avais peur du noir et des monstres imaginaires, jusqu'à aujourd'hui en tout cas.
Le monstre sous mon lit n'avait jamais eu d'apparence définie. J'imaginais tantôt des mains crochues pleines de croutes et de pustules, tantôt des mains blafardes et fantomatiques. Mais ce n'était jamais un zombie. Ce n'était jamais un homme.
Je mis la paume de mes mains à plat sur la fenêtre. C'était froid et agréable. J'avais vue sur la cour et tous nos véhicules. En retrait, il y avait la maison des Williams, et la forêt s'étendait au delà. Ensuite je ne voyais plus rien. Ce que je voyais bien en revanche, c'était la silhouette assise sur une chaise de jardin à côté de la caravane. Un homme, grand et mince... C'était Adrian, le noctambule. Pauvre homme. Je savais qu'il aimait être seul, mais le surprendre pieds nus dehors avec une température proche du zéro, la tête baissée vers le sol... C'était triste.
Quelques flocons se mirent à briller dans le ciel.
Moi, je n'étais plus seule. Le sentiment d'abandon était parti, et ce n'était pas simplement dû à mon rapprochement avec Conrad. Il y avait autre chose qui venait de moi. La peur du noir n'était pas la seule chose à avoir disparue, la peur d'être un petit oisillon tombant du nid aussi. Non, je n'allais pas m'envoler, mais je me rendis compte que je n'avais plus besoin de quelqu'un pour me rattraper dans ma chute. J'avais cru être vivante grâce au groupe... Mais le groupe était aussi vivant grâce à moi. Ce n'était pas présomptueux. Ma famille partie, j'arrivais encore à vivre. Je n'étais pas devenue une petite chose recroquevillée sur elle-même car elle ne recevait plus de consigne, d'encouragement ou de mot rassurant de la part de ses parents.
Je savais survivre par moi-même. On me faisait confiance, ici. On me trouvait utile. Je pouvais être indépendante, on pouvait m'aider, je pouvais aider... Tout ça venait naturellement et je me sentais très bien dans ma peau.
Je compris que j'étais devenue adulte.
J'enserrai mon sein gauche dans le creux de ma main pour sentir mon cœur battre avec ardeur. Cette excitation qui m'empêchait de dormir... Je la comprenais un peu mieux à présent. J'étais impatiente, pas seulement parce que c'était Noël. J'étais impatiente pour tout ce que je ferais par la suite. Il y avait un avenir pour moi. Je n'avais plus peur.
A la fois sereine et avec le cerveau en ébullition, je retournai m'assoir tranquillement sur mon lit, mais pas avant l'ultime vérification. Je me mis à quatre pattes et passai la tête sous le lit.
Plus de monstre.
Allison PIERCE ANDREWS / 09:50 / Il faisait plein jour à présent. Le ciel était entièrement blanc, chargé de nuages et de neige. Une journée typique de la période de Noël.
Assise en tailleur devant les grandes portes d'entrée du restaurant, je buvais tranquillement une grande tasse de chocolat chaud. J'avais oublié à quel point j'aimais le chocolat, c'était ma boisson favorite quand j'étais enfant. J'avais arrêté quand j'étais étudiante et m'étais mise à boire du café à la place pour me maintenir éveillée lors de mes longues soirées de révisions. De ce fait, regarder la neige tomber avec un chocolat bien chaud entre les mains me donnait la sensation de retomber en enfance.
Ca s'activait de partout. J'observais Conrad et Alan décharger des bidons d'eau dehors. Gloria était partie couper du bois pour le feu de cheminée, et Luciano s'était éloigné du camp pour aller abattre un sapin de Noël. Un sapin de Noël ! Je réalisais à peine que nous allions passer un Noël presque "normal", comme ceux que nous faisions autrefois.
Janet s'approcha d'un pas bondissant et vint s'assoir à côté de moi. Ses yeux pétillaient. Toute agitée, elle se frottait les mains en signe d'impatience.
- Alors ? demanda-t-elle avec bonne humeur. Ne me fais pas languir ! Ca dit quoi ?
- Qu'est-ce qui dit quoi ? demandai-je à mon tour, jubilant de la mettre au supplice.
- Allez, joue pas à ce jeu ! Dis-moi vite !
- Tiens, vois par toi-même. répondis-je en lui tendant la petite boite cartonnée. Mais sois discrète.
Janet prit la boite, regarda à droite et à gauche pour surveiller d'éventuels yeux indiscrets et eut enfin la réponse.
Test de grossesse positif.
- Hooooooooo ! s'exclama Janet qui était tout sauf discrète. J'y crois pas ! C'est géant !
- J'ai eu le résultat il y a tout juste cinq minutes. dis-je en reprenant la boite et en la cachant dans la poche de ma polaire. Tu es la seule personne à être au courant à part moi.
- Tu me le dis avant Joe ? s'étonna l'adolescente.
Janet avait l'air touché par cet honneur.
- Je suis incapable de garder ça pour moi. dis-je. Je vais lui annoncer ce soir ou demain matin. Ca sera son plus beau cadeau de Noël. Par contre tu ne devras pas lui dire que tu l'as su avant lui, il serait déçu. Joue la surprise si jamais il t'en parle demain avant l'annonce "publique".
Comment tenir ma langue jusqu'à ce moment ? J'avais envie de monter sur le toit pour le crier au monde entier, mais je devais me montrer un tout petit peu plus patiente que ça.
Quand j'avais cru que Joe et moi n'aurions jamais d'enfant, j'avais pensé que c'était pour le mieux. Comment allait se dérouler une grossesse non suivie par un médecin ? Et s'il y avait des complications durant l'accouchement ? Et si j'avais besoin d'une césarienne ? Comment faire grandir un enfant et lui faire comprendre un monde dans lequel les principes de vie et de mort devenaient flous ?
Je me fichais de tout ça ce matin. Je n'avais pas une once d'appréhension. J'aurais dû en ressentir. Certes, j'étais complètement folle. Je ne voyais qu'une seule chose : un bébé, une nouvelle personne qui allait former une famille avec Joe et moi allait arriver l'année prochaine, un être à protéger et à aimer sans condition.
Ce n'étaient pas les questions effrayantes qui me venaient. J'étais sur mon nuage de bonheur et c'étaient déjà les futilités qui fusaient dans ma tête, comme le sexe de mon enfant ou le prénom que nous choisirions. J'imaginais même déjà ses yeux. Je les voyais bleus. C'était possible même si les traits asiatiques de ma mère dominaient sur mon visage, car après tout mon père avait bien les yeux bleus. Je voyais par contre un enfant avec des cheveux noirs comme les miens. Il était beaucoup trop tôt pour penser à ces détails mais je ne pouvais pas m'empêcher de le faire. Il fallait dire que je l'avais attendu tellement longtemps cet enfant...
- C'est promis. dit Janet. Je vais faire très attention à ce que je dis, tu peux me faire confiance.
- Je sais que je peux te faire confiance. répondis-je en lui souriant. C'est pour ça que j'avais quelque chose à te demander.
- Qu'est-ce que c'est ?
- Je sais que je mets la charrue devant les bœufs, mais j'ai pensé à toi et à Luciano comme marraine et parrain. C'est juste officieux, car je sais que s'il arrivait malheur à Joe et à moi, vous seriez tous là pour vous occuper de notre enfant, mais je voulais quand-même te...
- J'accepte ! m'interrompit Janet en me prenant dans ses bras.
Alan WILLIAMS / 11:36 / Je me balançais sur le rocking-chair du salon. Il craquait, et je m'ennuyais tellement que j'arrivais à m'occuper en essayant de faire une petite mélodie avec les grincements de la chaise.
- Peux-tu arrêter de te balancer, Alan ? demanda ma mère. Ce bruit m'agace.
J'arrêtai sur le champ. Ma mère aurait dû faire carrière dans l'armée, ça aurait filé droit. Elle n'avait pas eu besoin de lever les yeux de son magazine pour se faire obéir. Assise sur le canapé, elle feuilletait, s'arrêtait sur des articles sur des célébrités qu'elle avait lu quinze fois, célébrités sans doute déjà toute mortes. Davis faisait la sieste sur le même canapé, la tête posée sur les genoux de notre mère. Il dormait à poings fermés, bouche baveuse ouverte. Notre père était également présent. Lui, c'était un magazine de jardinage qui occupait son attention. Il faisait des boucles avec sa moustache. Toute la famille était réunie.
J'avais trouvé un nouveau jeu. Je comptais combien de pages ma mère tournait le temps que mon père en tourne une seule. Au bout de deux minutes, j'établis un ratio de trois contre une. Quel ennuie...
Je levai les yeux vers l'horloge... Pas encore midi... Vivement qu'il se passe quelque chose, même une invasion par une horde, je m'en foutais, du moment que je puisse bouger un peu. J'étais presque déçu d'avoir fini si vite ma corvée de ramener de l'eau.
J'entendis un rire à l'extérieur. Je me levai et regardai à la fenêtre. Conrad et Janet faisaient une bataille de boules de neige. Ca avait l'air cool, je voulais aller les rejoindre... Jusqu'à ce que je visse Janet frotter ses mains frigorifiées l'une contre l'autre. Conrad lui prit les mains, les frotta à son tour et les embrassa...
Mauvaise idée de sortir... J'allais être de trop...
Je soupirai. Les voir ainsi me dégoutait. J'étais seul. J'étais jaloux. Je n'étais pas jaloux de Conrad parce qu'il était avec Janet, c'était plutôt parce que moi aussi j'aurais aimé avoir quelqu'un de qui me sentir proche. Tout le monde était en couple, papa et maman, Joe et Allison, Conrad et Janet, et même les deux pédés avaient réussi à ne pas rester célibataires et à se prévoir un mariage. Je ne comptais pas Adrian, lui c'était aussi sa décision de jouer au mal-aimé.
Si Janet et Conrad n'avaient pas été ensemble, est-ce que ça aurait changé quelque chose pour moi ? Je n'aurais pas été la troisième roue du carrosse, pour commencer. Et puis moi et Janet, ça aurait pu le faire ? Elle était jolie, gentille et on s'entendait bien. On était super à l'aise l'un avec l'autre. Qu'est-ce qu'il fallait de plus ? Conrad était un véritable gamin dans sa tête mais elle restait trop jeune pour lui. Il fallait quelqu'un de paradoxalement plus mûr et plus jeune pour Janet.
Cette fille... Elle était quand-même bien avec son beau petit sourire à la fois angélique et espiègle, ses grands yeux au regard gris, ses petites tâches de rousseur... Merde, en fait j'étais bel et bien jaloux de Conrad...
J'espérais qu'ils rompent... Les meufs, je savais les impressionner. J'avais bien réussi à avoir la copine d'un ancien pote en insistant un peu alors tout restait possible. J'avais toujours mes chances...
Mais peut-être que Janet ne voulait pas être impressionnée ? Comment drague-t-on ce genre de fille ? Elle m'avait un peu regardé de haut quand je lui avais raconté que je dealais au lycée. D'habitude les filles me regardaient avec les yeux tout mouillés quand je leur disais ça, et il n'y avait sans doute pas que les yeux qui finissaient humides. Elles aimaient les mecs durs et dangereux. Janet n'était pas comme ça... Apparemment elle préférait se frotter à des mecs cuculs-la-praline.
Conrad et Janet finirent bientôt leur bataille et rentrèrent au gîte main dans la main. Je les regardai partir. Bah voilà... Ca partait se réchauffer et se tripoter devant la cheminée maintenant...
J'avais donné une mauvaise image de ma personne... Ca me mettait hors de moi, elle ne savait pas comment j'étais réellement. Avant j'avais ma réputation, je ne montrais pas de sensibilité face à mes potes, je n'étais ni un gosse ni une tapette. Alan Williams on le respectait dans le quartier. Personne ne venait me chercher des ennuis.
Où était ma réputation maintenant ? La belle affaire ! Tout ça pour rien. Le principe même de la réputation ne voulait plus rien dire. J'avais dégringolé, je n'étais plus rien. Ma popularité c'était du pipeau. Moi aussi j'étais du pipeau. Quand je voyais mes parents qui s'enchantaient devant chaque publicité à la télé je me disais qu'ils ne connaissaient rien à la vie, et que c'était moi qui vivais les vrais trucs, des trucs bien intenses. En fait c'étaient eux les durs, pas moi.
Quand mon meilleur pote avait cherché à me bouffer au début de l'épidémie, c'était ma mère qui l'avait abattu sans sourciller. Quand un mec avec une hache nous avait surpris pendant notre sommeil dans la voiture, c'était mon père qui lui avait troué le torse avec le fusil ! Mon père ! Le gentil prof de musique handicapé qui jouait dans le garage avec ses trains miniaturisés ! Dans ces deux situations je m'étais retrouvé en boule avec Davis dans un coin, mort de peur.
Je leur étais éternellement reconnaissant. On avait passé seize ans à se pourrir la vie mutuellement, à s'engueuler, à proférer les pires menaces. Je ne comptais plus les fois où j'avais dit à ma mère que j'allais la tuer. Ensuite, nous avions passé six mois à nous serrer les coudes... Toutes les insultes ne comptaient plus. Nous étions tous là les uns pour les autres, comme une famille aimante qui avait juste eu du mal à se montrer son amour et qui avait enfin compris la vraie valeur des choses.
Davis commençait à ronfler sur le canapé. Je m'assis à côté de lui et de ma mère. Elle me jeta un bref coup d'œil. Je ne savais pas comment la remercier pour tout ce qu'elle avait fait pour nous alors je me contentai de lui sourire.
Janet GARCIA / 15:08 / Quelle joie de s'adonner à nouveau à une "activité de grande sœur". Davis me rappelait Victoria. Jouer avec lui m'aidait à me remémorer certains bons moments. L'image de ma petite sœur disparue était déjà une pensée récurrente, penser à elle à cet instant ne venait donc pas me hanter plus qu'un autre jour.
Après avoir vu Joe et Luciano installer le sapin de Noël, nous avions convenu qu'il était hors de question de le laisser branches nues. Gloria m'avait confiée la tâche d'occuper Davis pendant qu'elle patrouillait pour surveiller le parcours de la horde dans la forêt.
J'adorais qu'on me donne un travail à accomplir, et si ça consistait à surveiller un enfant c'était d'autant plus fantastique. J'aurais bien aimé travailler avec des enfants. Peut-être qu'un jour les enfants iraient de nouveau en classe ? Gloria donnait des cours de lecture et de mathématique à Davis presque tous les jours. Elle disait que ça lui serait utile un jour ou l'autre. Et puis dans le pire des cas, il ne se trouverait pas désemparé le jour où on lui demanderait de compter des ennemis ou des munitions. Je n'étais qu'une ancienne collégienne mais j'avais un bon feeling avec les enfants. Pourquoi ne pas devenir institutrice un jour ? C'était sûrement toujours possible.
Ce fut ainsi que je me retrouvai devant la grande table du restaurant en compagnie de Davis, avec devant nous une multitude de fournitures. Nous avions tout d'abord des dizaines de rouleaux de papier toilette pour fabriquer des guirlandes. Il y avait du blanc, du rose pâle et un vert pastel. En faisant attention à ne pas le déchirer, nous enroulions le papier sur lui-même pour en faire une sorte de corde. Il fallait procéder ainsi sur toute la longueur de chaque rouleau. Ensuite nous prenions trois cordes, une de chaque couleur, pour les tresser ensemble. Je montrai la technique à Davis qui n'en avait jamais faite. Ca l'amusait, et il finit même par me tresser quelques mèches de cheveux.
Ce fut plus folklorique pour la fabrication des boules, si on pouvait encore appeler ça des boules. Il n'y en avait pas deux pareils. Pour celles faites avec de vieilles ampoules, c'était moi qui me chargeais de les peindre. Je les trempais dans des pots de peinture pour façades de bâtiments, essentiellement du beige, du crème ou du pêche. Heureusement que j'avais couvert la table avec une bâche dont on se servait pour le potager sinon elle aurait été ruinée. Nous avions tenté les boules en papier mâché mais elles étaient bien trop lourdes pour les branches du sapin. Ce que préférait Davis, c'était peindre les pommes de pin que Luciano avait rapporté.
En moins d'une heure, nous avions notre sapin avec ses décorations faites maison. Tous ceux qui passaient dans le restaurant s'arrêtaient quelques instants pour admirer notre travail et féliciter Davis.
- Tu es content de notre travail ? demandai-je à Davis. Avoues que c'est beau pour des décorations qu'on a entièrement fait nous-mêmes.
- Oui, mais ça serait mieux avec des guirlandes qui brillent. On ne le verra plus très bien ce soir. On peut mettre des bougies autour pour l'éclairer ?
- Je pense pas, ça risquerait de l'enflammer.
- T'as raison, ça serait bête que les cadeaux de Noël prennent feu. répondit Davis.
- Qu'est-ce que tu as demandé pour Noël ?
- Rien. Je sais pas ce qu'on va m'offrir.
- Rien ? répétai-je, étonnée. Je n'ai jamais rencontré de petit garçon qui ne veuille rien pour Noël ! Il y a bien une chose qui te ferait plaisir, non ?
- Bah je ne peux plus rien avoir comme jeux vidéo, ni rien qui marche à l'électricité. L'année dernière je voulais un vélo et je ne l'ai pas eu. Maintenant je peux même plus demander de vélo comme j'ai pas le droit de sortir loin.
- Ho... Je comprends. Oui, c'est dommage qu'il y ait beaucoup moins de choses à faire qu'avant pour s'amuser. Mais je suis sûre que ce que tes parents vont t'offrir te plaira ! Ta mère a passé beaucoup de temps dehors pour trouver tes cadeaux.
- Ca m'étonnerait... soupira Davis. J'aimerais bien qu'on trouve d'autres gens avec des enfants, comme ça je pourrais avoir des copains.
- Oui mais il n'y a plus beaucoup de place pour loger du monde, ici. fis-je remarquer.
- Tu sais quoi ? Ca serait cool si on retrouvait ta sœur, tu crois pas ? Comme ça, moi j'aurais une amie et toi tu auras à nouveau une sœur !
- Hum... répondis-je avec un soupir.
- Tu ne crois pas qu'on puisse la retrouver un jour ?
Entre ce que je voulais et ce que je croyais réellement être possible... Seul mon père avait été retrouvé mort. Si un seul membre de ma famille devait avoir été tué, il était "logique" que ce soit lui car il n'aurait rien laissé arriver à ma mère ou à ma sœur de son vivant... Mais ma mère ne l'aurait pas laissé se transformer, alors où étaient-elles à la mort de mon père ? Ca me crevait le cœur d'imaginer qu'ils aient pu se perdre de vue les uns les autres. Et puis même si elles étaient vivantes à cette époque, des semaines, des mois s'étaient écoulées... Peut-être que ma sœur était encore en vie au moment où nous parlions, amaigrie, frigorifiée, seule, en pleurs...
Un voile sombre passa sur mon visage.
- Je ne crois pas. répondis-je.
Alan WILLIAMS / 17:00 / Assis sur mon lit, j'entourai au feutre mes réponses au test que je passais dans un magazine. Le soleil déclinait très vite, j'étais obligé de me mettre tout contre la fenêtre. Et encore, je devais plisser les yeux derrière mes lunettes pour lire certaines propositions de réponses. L'article sur lequel j'étais devait calculer mon "quotient émotionnel" et ce connard de magazine n'arrêtait pas de parler de moi au féminin. Et si je t'envoyais voler par la fenêtre, histoire qu'on voit ton quotient de résistance à la neige, enculé de bouquin ?!
Je faisais la gueule, et je savais que ça se voyait, alors je m'étais isolé dans ma chambre. Tout seul. J'avais mis un casque sur mes oreilles, car même si je n'avais pas de musique à écouter, ça atténuait les bruits environnants. De toute façon, j'étais seul à la maison et c'était pour le mieux. Tous les autres étaient dans le gîte.
Après tous les vents que Conrad et Janet m'avaient foutus aujourd'hui, je n'avais pas envie de tomber sur eux encore en train de se ploter. Le casque bien fixé, capuche rabattue, je ne voulais voir personne. Personne ne remarquerait si je n'étais pas présent au repas de ce soir, à part peut-être ma mère qui raconterait que je boude "pour me rendre intéressant".
Deux coups résonnèrent contre la porte de ma chambre.
- Ouais, c'est pour quoi ? grommelai-je en enlevant mon casque.
Graham apparu au pas de ma chambre. C'était la première fois qu'il y entrait. Qu'est-ce qu'il me voulait l'autre glandu ?
- Tu veux quoi ? demandai-je sèchement.
- Salut. répondit-il avec un sourire imbécile. Je suis venu t'apporter un cadeau de Noël en avance.
Il s'avança jusqu'à mon lit et posa un flingue sur mon chevet.
- Ton arme. Celle que je t'avais confisquée le jour de ton arrivée. C'était juste une précaution à l'époque car vous étiez des inconnus et j'avais totalement oublié que je l'avais conservée. Tu peux la récupérer. Après tout, c'est à toi.
- Merci... répondis-je d'un ton qui était loin d'être chaleureux.
Ha Okay, je voyais... Quel beau connard... Il n'avait pas de flingue quand il me l'avait pris. Et maintenant que nous avions des armes à foison, il me la rendait "par gentillesse". Il n'en avait plus besoin, c'était tout, et il pensait sans doute pouvoir acheter ma sympathie comme ça. Suce-boules. On me prenait pour le roi des cons.
- Tu devrais la ranger quelque-part. dit Graham. Ton petit frère dort dans la même chambre, et s'il décidait de...
- C'est bon ! le coupai-je. Je sais ce que j'ai à faire.
Je jetai le magazine au bout de mon lit, ramassai le Glock que Graham m'avait rendu et le fit tourner entre mes mains. Je n'avais jamais utilisé ce pistolet de toute ma vie. Je l'avais juste volé dans la voiture du frère à un pote, longtemps auparavant. J'avais fait ça sans raison, c'était juste un pari lancé à moi-même. Je levai les yeux. Graham était toujours là.
- Qu'est-ce que tu mattes ? demandai-je.
Il regardait le sachet qui dépassait de sous mon oreiller. Ma marijuana. Une chance qu'il m'ait permis de garder ce truc-là la fois où il m'avait piqué mon flingue. Je l'économisais mais ça restait bien utile les jours de merde. Une idée me vint...
- Tu veux ça en échange ? proposai-je en sortant le sachet.
Une dose bien chargée rendrait enfin ce gars intéressant. Il arrêterait de faire son beau. Même défoncé, je ne savais pas s'il pouvait être drôle mais il ne serait pas pire que d'habitude. Et puis j'avais les nerfs et j'avais jamais pu sentir sa gueule, le voir faire sa folle et se vautrer dans la neige au milieu de son vomi devait être poilant. Moi aussi je pouvais faire le faux-cul et me foutre de sa tronche.
- Qu'est-ce que c'est exactement ? demanda Graham.
Il ne disait pas non ! Alors là, ça allait être drôle !
- Marijuana. répondis-je. C'est pas ce qu'il y a de plus fort. Tu vas te sentir super relax si tu en prends, c'est tout.
Il était aussi facile à convaincre qu'un gamin de dix ans à qui on donnait sa première clope. Et sans doute aussi facile à débaucher qu'une pute au rabais.
- Je n'ai jamais tenté ce genre de chose. Mon coloc fumait ça quand j'étais étudiant mais je n'ai jamais franchi le pas. J'aurais trop vite été dépendant.
De mieux en mieux... Il n'avait pas beaucoup de jugeote pour un type de son âge. A la va-vite, je lui roulai un joint, plus long, plus large et bien plus tassé qu'à l'accoutumée. Il ne pouvait pas s'en rendre compte mais la dose était lourde. Quelqu'un qui n'en avait jamais consommé pouvait facilement finir les quatre fers en l'air avec ça.
J'allumai le joint. Graham le prit et le porta à sa bouche. Pauvre naze...
Allison PIERCE ANDREWS / 17:59
- Hum... fis-je en observant les deux vêtements posés sur le lit. Lit de vin ou bleu nuit ?
Je pris les deux pulls en cachemire et les mis contre ma poitrine.
- J'aime bien les deux. répondit Janet en enfilant sa robe. J'ai une petite préférence pour le lit de vin. Tu as un rouge à lèvres qui a exactement la même couleur.
- Tu as raison. Je n'aurais jamais pensé que ça deviendrait encore plus difficile de faire un choix vestimentaire maintenant que tout est gratuit.
Je me trouvais en soutien-gorge. Le regard de Janet descendit jusqu'à mon ventre.
- Ca ne se voit pas encore. dit-elle. Tu saurais estimer à combien tu en es ?
- D'après mes dernières règles c'est deux mois maximum. Donc c'est tout à fait normal.
La normalité était la dominante depuis plusieurs semaines. Je m'admirais dans le miroir. J'étais parfaite pour ce soir. Avec le pull fin que je venais d'enfiler je portais un pantalon noir et des chaussures à talons de la même couleur. L'allure élancée que cette tenue me donnait me convenait. J'ébouriffai mes cheveux courts et appliquai le rouge à lèvres qui rappelait la couleur du cachemire. C'était tout bon, pas besoin de plus de maquillage. Parfait look entre la citadine dynamique et la femme fatale. C'étaient probablement des vêtements que j'aurais pu porter à un Noël "normal".
Le nuage noir qui s'était installé au dessus de ma tête depuis que je m'étais faite enlevée se dissipait peu à peu. J'avais fait une mauvaise rencontre, ça aurait pu tout aussi bien se passer avant l'épidémie. Forcément ça avait eu un impact sur mes capacités à faire confiance. J'aurais toujours peur de l'étranger, c'était irréversible, mais il n'y avait pas d'étranger sous notre toit. Je ne devais pas sombrer dans la paranoïa. Ce soir, je n'avais pas peur de ressembler à une "proie" car je me savais en sécurité.
- Tiens, qu'est-ce que j'entends ? demanda Janet.
Une voix forte semblait crier sur quelqu'un dans la chambre à côté.
- On dirait la voix de Luciano. répondis-je. Mais ça fait bizarre de l'entendre grogner comme ça. Je ne l'avais jamais entendu crier.
- J'ai vu Conrad ramener Graham à la maison juste avant que je monte dans ta chambre. Il avait l'air bourré, mais genre vraiment vraiment bourré. Il doit se faire passer un savon.
- Etre bourré dès dix-huit heures le soir de Noël ce n'est pas un comportement très valorisant. dis-je, amusée.
- Pour toi, ça va être abstinence totale sur l'alcool à partir de maintenant ?
- Oui. J'espère que Joe ne soupçonnera rien en me voyant toute la soirée avec un verre d'eau. Le secret doit tenir jusqu'à demain matin. Ou au moins jusqu'à minuit.
- Tu n'as qu'à verser le contenu de ton verre dans un pot de fleur si quelqu'un te le remplit. suggéra Janet en m'adressant un clin d'œil.
Je lui souris en retour. C'était vraiment agréable de partager un secret avec cette petite.
Janet avait elle aussi fini de s'habiller. Elle se regarda dans la glace sous toutes les coutures avec une expression déçue.
- La robe ne te plait pas ? demandai-je.
- On dirait que j'ai mis une robe de princesse pour aller réclamer des bonbons à Halloween. J'avais presque la même quand j'avais huit ans.
- Je la trouve très jolie, quelle partie tu n'aimes pas ?
- Et bien... soupira Janet.
Janet mit la main sur son décolleté et le tira vers le bas.
- Ho ! m'exclamai-je en riant. J'ai compris. Je vais chercher des épingles à nourrice, on va essayer d'arranger ça.
Janet GARCIA / 20:08 / Les nuages partis, la Lune pouvait de nouveau briller dans le ciel. La neige ne tombait plus, remplacée au dessus de nos têtes par des milliers de points scintillants. Le tapis blanc était encore bien là, lui. Epais et léger à la fois, mes pieds s'enfonçaient dedans, trempant complètement mes souliers et gelant la peau nue de mes chevilles. Le bas de ma robe blanche se fondait la neige qui était devenue comme une l'immense traine d'une robe de mariée.
Frissonnante, je serrai mon châle de soie rose pâle qui couvrait mes épaules. Conrad s'aperçut de mon inconfort. Il passa un bras autour de mes épaules et me serra contre lui. Nous continuâmes tous les deux notre balade jusqu'au vieux kiosque, près de la falaise.
Nous montâmes les deux petites marches. Le kiosque surplombait le fleuve en contrebas. Je distinguais le Pont du Mémorial des Vétérans dont l'extrémité du côté de Wrightsville était en ruines, le pont au bord duquel j'avais été prête à sauter deux mois auparavant...
- C'est bon, tu n'as plus trop chaud ? demanda Conrad. Ton visage est encore écarlate. La tarte de Gloria passera ou tu vas vomir ?
- Oui. Ca fait du bien d'être à l'air libre. Je suis un petit peu éméchée et je n'en ai pas vraiment l'habitude. En fait, c'est la première fois que ça m'arrive.
- Aussi à deux reprises tu as bu le verre servi à Allison. Tu l'as un peu cherché.
- J'étais bien obligée. dis-je en me servant de ma main comme éventail.
- Pourquoi ?
- Non, pour rien. dis-je en gloussant. Je ne dois plus trop savoir ce que je dis.
Et je passais à deux doigts de la gaffe, surtout !
Une légère ivresse n'était pas une sensation très agréable pour moi. Je me sentais un petit peu flottante, insouciante, mais l'impression de fonctionner au ralenti me dérangeait. Par chance ces symptômes s'étaient atténués au contact de l'air froid.
Je regardai le Susquehanna s'écouler avec agitation. Je croyais écouter le clapotis des vagues qui se répercutait sur la falaise, puis je réalisai que c'était un autre son que j'entendais. Il venait de derrière nous, dans la forêt.
- Mais... Ce sont "eux" qu'on entend ?! m'exclamai-je.
- Les zombies ? Oui. Ils traversent la forêt en ce moment-même. Ne t'occupe pas d'eux, ils ne sont pas invités à la fête.
- Il y a dix secondes je croyais que j'étais en train d'apprécier le bruit de l'eau... Et c'était le bruit de cadavres que j'appréciais, c'est un peu malsain.
- Ils seront partis avant le levé du jour. affirma Conrad.
- Comment tu le sais ? Tu sais combien il y en a ? Tu connais à quelle vitesse ils marchent ?
- Je sais pas.
- Alors pourquoi tu dis qu'ils seront partis ? demandai-je.
- Bah, je pensais que ça te rassurerais si je le disais.
Je levai les yeux au ciel. Sacré Conrad. Il était tellement mignon quand il sortait "des trucs de Conrad".
- Je me demande comment ils peuvent être aussi nombreux... dis-je.
- Ils aiment se déplacer en groupe. Quand deux groupes se rencontrent, ils fusionnent.
- Je sais, c'est pas ce que je voulais dire. Je me demandais juste pourquoi il y avait tant de zombies en général.
Conrad ouvrit la bouche. Je mis la main devant avant qu'il ne commence à parler.
- Je sais, Conrad ! le coupai-je. Une grande partie de la population est morte et ils sont "revenus". Mais ils ne se relèvent que si il y a suffisamment de "restes", pardonne-moi le terme un peu violent. Les zombies ne s'arrêtent jamais de manger tant qu'ils ont de la nourriture, alors pourquoi il y en a plein qui ont encore deux jambes pour marcher ?
Conrad haussa les épaules.
- Je sais pas. Peut-être parce que les gens portent un pantalon et des chaussures ? Ca les aurait protégés des morsures aux membres inférieurs.
Je me mis à rire.
- Tu penses que ça ne joue pas ? demanda Conrad.
- J'en sais rien ! répondis-je en gloussant. Je crois surtout que c'est une drôle de conversation. Je ne m'attendais pas à ce qu'on parte là-dessus.
- C'est toi qui as commencé.
J'en faisais un peu trop avec les gloussements. Quelques verres en moins et j'aurais sans doute adopté un ton beaucoup moins léger.
- On devait parler d'autre chose ? demanda-t-il naïvement.
- Hoooooo Conrad ! m'exclamai-je en lui tapant l'épaule, toujours hilare. Un beau garçon... Une fille dans une jolie robe... Un kiosque enneigé, la Lune, la rivière...
- C'est romantique. dit Conrad qui semblait enfin remarquer le kiosque sous lequel nous étions.
- Ho, je sais pas ! dis-je avec ironie. Ouais, peut-être un peu ! Ne me fais pas croire que tu n'y avais pas pensé.
- C'est drôle. Je n'ai pas l'impression d'être en compagnie de la fille timide que j'avais rencontrée au camp de réfugiés. Tu es... différente.
- Je n'étais pas effacée, j'étais juste une fille de quatorze ans et demi qui venait d'être séparée de ses parents et qui se retrouvait subitement au milieu d'un tas d'adultes. J'ai mis plus de temps à m'adapter que toi et les autres.
- Moi aussi j'ai changé ? demanda Conrad.
- Oui.
- En mieux ?
- Oui. répétai-je en hochant la tête.
Conrad et moi échangeâmes un regard interminablement long. Il s'humecta les lèvres. La vue de sa langue me hérissa les poils. Je frissonnai.
- Quand est-ce que tu comptes m'embrasser ? demandai-je.
Je l'avais dit... A voix haute. Je l'avais pensé, je n'avais pas voulu prononcer ces mots. Mes lèvres m'avaient trahie. Et puis ça sonnait comme une question dans ma tête, pas comme une invitation. C'était un peu sorti de nulle part, rien n'était prémédité.
Conrad ne répondit pas à ma question. Un courant d'air glacé passa dans son dos. Je pris une longue inspiration parfumée de son odeur.
Il mit ses deux mains sur mes épaules. Je frissonnai encore une fois et la température n'avait rien à voir avec ça. Je fermai les yeux et attendis. Enfin je sentis ses lèvres. Puis je sentis sa langue. C'était ainsi que je connaissais mon premier baiser. Il n'y avait pas de mot pour le décrire et je ne voulais pas le décrire, je voulais juste le savourer.
Je ne savais plus où étaient mes mains. Probablement dans son dos. Très vite Conrad se montra plus fougueux. La main qu'il posa au bas de mon dos me plaqua contre lui. Il était chaud. Il était bon. Il n'avait pas seulement envie de m'embrasser. Je sentais son corps, homme, contre mon corps de femme et percevais ce désir, un désir que nous avions en commun. Je voulais plus.
Mais ça s'arrêta là. Ses lèvres se détachèrent des miennes et Conrad me regarda avec un sourire joueur.
- La réponse te convient ? demanda-t-il.
Janet GARCIA / 21:32 / "Oui, la réponse me convient" pensais-je encore une heure après notre premier baiser.
Assise au bar, je faisais tourner mon vieux Coca-Cola dégazéifié dans son verre, me rappelant comme je tournais bêtement dans cette robe quelques minutes plus tôt. J'avais dansé avec Conrad pendant un temps fou, et je continuais de penser à lui maintenant que j'étais toute seule. Il était retourné prendre des photos avec l'appareil instantané ; il avait mitraillé toute la soirée.
Conrad. Je n'avais plus que ce nom en tête. Même les nouvelles bien plus "excitantes", comme la grossesse d'Allison, étaient reclassées dans un coin lointain de mon esprit.
Est-ce que c'était superficiel de s'extasier comme ça sur un garçon ? Je n'aurais pas dû plutôt m'inquiéter de la horde qui passait près de chez nous ou de certains légumes du potager qui avaient gelé ?
- Je peux m'assoir ? demanda Luciano en s'asseyant sur le tabouret à côté du mien, sans même attendre une réponse.
- Bah, je crois que tu viens de le faire. répondis-je, amusée.
- De loin tu faisais un peu vieil ivrogne dépressif, toute seule au bar avec ton verre.
- Ho ! Ca ? C'est du Coca.
- Ha Okay. répondit Luciano. Je sais qu'il est tôt mais je venais te souhaiter bonne nuit et un joyeux Noël. On va monter, Graham est un peu...
- Défoncé ? dis-je en riant. Même un aveugle l'aurait vu.
- Oui... Tu passes une bonne soirée ?
- Tu peux pas t'imaginer à quel point ! m'exclamai-je.
- Tu es sarcastique ou sérieuse ? demanda Luciano après une petite hésitation.
Je le dévisageai avec stupeur. J'étais persuadée qu'on pouvait voir le bonheur émaner de chaque cellule de mon corps, comment pouvait-il avoir l'impression que je ne passais pas une bonne soirée ?
Ho... Ca me revenait. Je reconnaissais le regard que me lançait Luciano... Tout le monde à un moment ou à un autre m'avait regardé de la même manière ces deux derniers mois. J'étais toujours "la fille qui a failli se jeter du pont". Cette étiquette allait me suivre jusqu'à la fin de ma vie.
Je me sentais insultée qu'on me prenne pour une suicidaire. Je n'en étais pas une et je ne l'avais jamais été. J'avais été fugueuse, révoltée, désespérée, mais pas suicidaire. J'étais passée à deux doigts de me tuer mais je ne l'avais pas fait avec le but de mourir. C'était dur à faire comprendre et forcément ça passait pour une intention suicidaire. J'avais voulu "m'échapper", même si moi-même je ne savais pas exactement ce que je fuyais. Je m'étais retrouvée acculée sur ce pont, et la seule solution que j'avais trouvée pour continuer de fuir impliquait ma mort... Quelle conne...
Ce n'était pas entièrement ma faute. Graham m'aurait ramenée ici par la force. Il n'avait pas compris ce besoin que j'avais de me retrouvée seule. Je serais revenue de toute façon. Par son entêtement à vouloir me rattraper, j'avais l'impression que c'était lui qui m'avait incitée à me tenir debout au bord du vide. J'avais presque senti une main invisible dans mon dos me pousser du rebord, la main de Graham. Il avait failli me tuer.
- Et l'autre, là-bas, c'est parce qu'il passe un bon moment qu'il est défoncé depuis déjà trois heures ? demandai-je d'un ton légèrement insolant.
- Lui, c'est une autre histoire. soupira Luciano.
Luciano en paraissait presque désespéré. Crotte, c'était inutile d'être désagréable avec lui. C'était pesant de voir les autres s'inquiéter pour moi, mais ça partait d'un bon sentiment de Luciano, du réel souci qu'il avait pour les gens qui l'entouraient. C'était un type super sympa. Pour moi, il représentait l'inaccessible parfait. Il y avait bien longtemps quand nous étions encore au camp de réfugiés, j'avais flashé sur lui, même s'il avait l'âge d'être mon père. Il me faisait penser à lui d'ailleurs. Re-crotte, c'était presque œdipien comme problème.
- Excuse-moi, je ne voulais pas être agressive. dis-je.
- Je sais. Tu aimerais bien que les gens passent à autre chose.
- Ouais...
- Mais c'est pas facile d'oublier et c'est plus facile de prévenir. dit Luciano.
- Je sais... Tu parles de... ça. Mais je n'ai jamais eu l'intention de le faire.
- Ca pourrait. Ca peut arriver à n'importe qui.
- Ca t'est déjà venu à l'idée ? demandai-je.
- Quand j'étais jeune, mais aucune raison n'en vaut la peine. N'oublie pas que tu es encore une adolescente, tu as le droit de t'amuser, de profiter et d'être heureuse.
- Je sais, mais merci quand-même de me le rappeler. répondis-je. Je m'amuse vraiment bien ce soir et je te jure que ça va continuer.
Allison PIERCE ANDREWS / 21:40 / Je rejoignis Gloria dehors. Elle était devant l'entrée du gîte, les fesses posées sur une des tables rondes de la terrasse, une cigarette allumée entre deux doigts. Quelques flocons tombaient à nouveau.
La cigarette... Gloria et Alan fumaient toujours. Conrad avait arrêté depuis le mois de novembre. Janet n'aimait pas l'odeur, ce qui avait dû l'aider à prendre cette décision. Je me demandais ce que Gloria allait faire si je lui annonçais l'heureux événement que j'attendais. Fumer en présence de Davis était le seul petit reproche qu'on pouvait lui faire en tant que mère, mais j'imaginais qu'elle aurait été prête à enfermer à double-tour tous ses paquets de cigarettes si elle apprenait qu'elle passait une bonne partie de ses journées avec une femme enceinte.
Gloria était une mère admirable et j'étais très heureuse qu'elle soit là pour me conseiller.
- Tu prends l'air ? demandai-je.
- Je surveille Davis. répondit Gloria. Je l'ai ramené à la maison et il est censé dormir. Ce petit bonhomme croit que je ne le vois pas mais j'ai vu sa frimousse regarder par la fenêtre il y a quinze secondes.
- Coucher un enfant de sept ans qui ne veut pas dormir le soir de Noël, voilà une mission qui m'a l'air difficile à réaliser !
- A qui le dis-tu ! s'exclama Gloria. J'adore cette mission. Avoir un enfant pour lequel Noël fait encore rêver c'est mon cadeau de cette année. Les enfants sont fantastiques ; Davis a vu la mort mille fois avant qu'on arrive chez vous et il ressemble encore au même petit garçon qu'avant.
- Oui, c'est un petit garçon courageux.
- Je reste quand même vigilante, tout ce qui traine au fond de notre tête fait forcément surface un jour ou l'autre. Un jour, il aura des questions sur ce qu'il m'a vue faire, alors je fais gaffe à tout. Je veux rester une bonne mère.
- Moi aussi... laissai-je échapper.
Gloria ouvrit des yeux ronds.
- Qu'est-ce que tu viens de dire ? demanda-t-elle.
Zut... Mon subconscient nageait tellement dans le bonheur qu'il était allé jusqu'à me trahir pour l'annoncer. A ce rythme, Joe allait être le dernier à le savoir.
Je ne répondis pas. Je me contentai de sourire jusqu'aux oreilles.
- Ho ! s'exclama Gloria en jetant sa cigarette en l'air. Mais c'est géniale ma chérie !
Elle me prit dans ses bras, me broya les côtes et me donna de grandes tapes dans le dos.
- Je suis tellement contente pour toi ! continua Gloria. Tu es contente ? Ho mon Dieu ! Tu le mérites amplement ! Voir un si joli couple comme Joe et toi finir sans enfant m'aurait attristée !
- Merci. répondis-je, émue jusqu'aux larmes. Je ne le sais avec certitude que depuis ce matin.
- Ca peut faire peur d'être mère dans ce monde mais ne te fais pas de soucis, je suis là pour t'épauler ! dit Gloria.
Gloria relâcha son étreinte. Elle tapota la table de la main pour me demander de m'assoir à côté d'elle, ce que je fis.
- On a perdu des gens qui voyageaient avec nous peu de temps avant de tomber sur le gîte. dit Gloria. Il y avait un couple, comme Joe et toi, deux jeunes qui approchaient la trentaine. Ils n'avaient pas d'enfant et ne désiraient plus en avoir.
- Il y a eu un temps où c'était aussi ce que je voulais. Je n'imaginais plus un avenir où il soit possible d'élever un enfant.
- Tu te trompais et eux aussi. Il n'y a jamais eu d'époque où faire des enfants ait été aussi important. L'Humanité est au bord de l'extinction. Il ne faut pas attendre que le monde aille mieux pour avoir des enfants puisque ce sont eux qui nous aideront à le rendre meilleur. Si jamais tu doutes, regarde Davis. Il t'a l'air épanoui, non ?
- C'est vrai. admis-je.
- Alors ça fera un mariage au printemps et une baby-shower l'été prochain si je calcule bien les dates ? 2015 s'annonce beaucoup plus excitant que 2014 ! Que d'évènements !
- Oui. dis-je en souriant.
- J'aurais bien trinqué avec toi pour fêter ça, mais...
Gloria se mit à rire. Comme moi et comme Janet, elle ne voyait que les bons côtés de ma grossesse. Tout le monde serait ravi d'accueillir un nouveau-né.
- Attention à ne pas rire trop fort. dis-je en reprenant un ton plus posé. Quand-même, il y a la horde.
- La horde n'est plus un souci. affirma catégoriquement Gloria. Depuis que j'ai couché Davis il me semble qu'on les entend moins fort. On doit en être à la fin du peloton. Cette nuit nous pourrons tous dormir sans crainte.
A peine eut-elle terminé sa phrase que nous nous retrouvâmes à fixer avec incrédulité une petite chose blanche étincelante monter dans le ciel. C'était apparu derrière la caravane avec un petit "pop". La chose explosa en plein ciel dans un vacarme assourdissant, dessinant une gigantesque araignée rouge. D'autres explosions colorées retentirent à sa suite, toutes plus bruyantes et aveuglantes les unes que les autres.
- Ho mon Dieu ! hurla Gloria.
Immédiatement après l'évaporation du dernier feu d'artifice, les bruits de gorges des zombies dans la forêt se firent plus agressifs. L'heure du dîner avait sonné. Gloria sauta de la table et couru en direction de chez elle.
- Où est-ce que tu vas !? m'écriai-je.
Elle m'ignora. Je tournai les talons et couru me réfugier dans le gîte.
A l'intérieur, Conrad, Janet, Alan et Eric étaient devant les baies vitrées, abasourdis. Luciano revenait du premier étage, il dévala les escaliers et couru jusqu'à la malle d'armes.
- Purée... gémit Janet. Vous pensez qu'ils ont entendu ?
- Ils ont entendu. affirmai-je, le cœur battant à m'en fêler les côtés.
- Tenez-vous prêts ! s'exclama Luciano qui revenait avec les quatre fusils sniper que nous avions en stock. Les snipers, Gloria, Joseph et Alan, avec moi !
Luciano mit un fusil sniper entre les mains fébriles d'Alan. Il tourna la tête vers le reste du groupe, cherchant son équipe.
- Où sont Joseph et Gloria ?! s'exclama-t-il.
- Gloria est allée voir Davis. répondis-je.
- Elle va revenir ? demanda Luciano avec insistance.
- Je n'en sais rien ! m'exclamai-je, désemparée. Peut-être ! Qui a vu Joe ?! Pourquoi il n'est pas ici ?!
- Okay ! dit Luciano. Tu as vu qui a allumé ces feux d'artifice ? Tu as vu quelqu'un rôder ?
- Non... répondis-je d'un air absent, préoccupée uniquement par l'absence de Joe.
- Et quelqu'un a vu Adrian ? demanda Janet que tout le monde ignora.
- Ho merde... dit Conrad, la tête presque collée contre la vitre. Je crois que je les vois arriver.
- Alan. dit Eric en lui attrapant le bras. Ne va pas là-bas, c'est trop dangereux.
- Je vais prendre soin de lui ! s'exclama Luciano en donnant un pistolet à Eric. Je vais avoir besoin de son aide, c'est un bon tireur. Plan A : si ils ne sont pas trop nombreux, on les tue tous. Ton fils sera en sécurité avec moi sur le toit de la caravane. On a déjà fait ça une fois, ça s'est très bien passé, aucune raison pour que ça se passe mal ce soir. Plan B : S'il y a trop de zombies, on se replie et j'irais déclencher l'alarme en bas de la falaise sur les voix ferrées pour que les zombies aillent tout droit sans chercher à entrer dans la maison. Ils se jetteront dans le vide en entendant l'alarme.
En bon meneur d'hommes, Luciano énonçait les consignes avec assurance. Dit comme ça, son plan donnait envie d'y croire... Moi je voulais le croire en tout cas.
- Okay... dit Eric à contrecœur. Alan, fais tout ce que Luciano te demandera de faire, d'accord ?
- Oui papa. répondit l'adolescent.
Luciano jeta un rapide coup d'œil à Janet et moi. Avec mes chaussures à talons et sa grande robe, je ne nous voyais pas nous battre.
- Vous deux, allez vous changer. ordonna Luciano. Que tout le monde soit armé mais faites profil bas ! Qu'on exécute le plan A ou B, ceux qui restent dans la maison n'ont théoriquement aucun soucis à se faire. Allison, Eric, Conrad et Janet, restez simplement en alerte et prêts à toute éventualité. Compris ? Et surveillez Graham s'il vous plait, il est à moitié K.O. à l'étage !
Tout le monde acquiesça. Alan serra brièvement son père dans ses bras et couru dehors derrière Luciano.
Joe... Non... Pas compris. Joe manquait à l'appel. Nous étions supposés rester ensemble... C'était la promesse... Où es-tu ?!
J'étais incapable de réagir. Je ne pouvais pas ignorer la disparition inquiétante de Joe. Et s'il lui était arrivé quelque chose ? Il avait forcément un problème, sinon il se serait précipité à ma rencontre en voyant les feux d'artifice.
Une petite main me tira par la manche.
- Allison, viens. dit Janet. On doit monter se préparer.
