185ème jour (24/12/2014) VERSION 3 - PARTIE 1

Gloria WILLIAMS / 06:59 / Mes yeux s'ouvrirent brusquement. Droite et immobile dans le lit conjugal, je comptai jusqu'à dix en fixant le plafond.

Le réveil sonna. Je le désactivai d'un geste automatique et me redressai en vitesse. C'était comme si j'étais levée depuis des heures et que j'avais englouti mon demi-litre de café quotidien. J'étais déjà debout quand Eric ouvrait tout juste les yeux.

Notre chambre était située à l'emplacement de ce qui était autrefois une cuisine. C'était une pièce du rez-de-chaussée qui pouvait accueillir un lit, et c'était idéal pour les déplacements d'Eric en fauteuil roulant. Comme la pièce était ouverte, nous l'avions séparé de la partie salon avec un grand rideau.

- Il est l'heure de s'activer, Eric. m'exclamai-je en lui adressant un grand sourire qui tenait lieu d'un bonjour.

- Hum... marmonna Eric. Doucement, attends que je sois levé avant de commencer à faire le lit.

- Ce n'est arrivé qu'une seule fois. commentai-je.

Je repoussai la couverture au pied du lit avec de grands gestes. Une demi-seconde plus tard j'ouvrai d'une main la fenêtre pour aérer la pièce tout en réglant le réveil avec mon autre main. Eric se frotta les bras pour se réchauffer. Je n'avais pas le temps d'avoir froid.

Aussi loin que je me souvenais, j'avais toujours couru dans tous les sens. Autrefois c'était juste ma façon d'être, j'avais toujours été la fille hyperactive qui avait l'impression de perdre son temps si elle ne faisait pas constamment du multitâche et qui râlait quand elle se confrontait à des personnes "molles".

Alors qu'on m'enviait souvent pour mes capacités à pouvoir tout gérer en même temps, je pouvais affirmer avec certitude que ça n'avait pas toujours été un trait de caractère avantageux dans mon ancienne vie. Car évidemment, trop pressée de connaitre une vie dynamique et aventureuse, j'avais envoyé en l'air mes livres et mes notes pour quitter les bancs de la fac au bout d'un mois. Mes parents m'avait fichu la raclée du siècle en voyant que j'avais fait partir en fumée les maigres économies qu'ils avaient mis de côté pendant des années pour financer mes études.

J'étais devenue mécanicienne automobile à dix-neuf ans. C'était le père d'un copain de l'époque qui m'avait embauchée au noir. Ca m'avait permis de me payer une vraie formation de mécanicienne et j'étais vite devenue l'attraction du garage. Une fille qui faisait ce genre de boulot dans un quartier populaire "c'était drôle" d'après certains hommes. A cette époque j'en entendais des choses siffler dans mes oreilles ! C'était un monde macho, sexiste, mais j'avais un bon répondant pour remettre en place les paires de couilles sur pattes qui me trainaient autour.

Ca avait été une belle époque, même si je n'avais rien d'autre qu'un scooter rafistolé pour me déplacer, qu'il pleuve ou qu'il neige, et que c'était jour de fête quand j'avais assez d'argent pour me payer mes clopes.

La suite avait été merveilleuse. J'avais rencontré l'homme de ma vie, eu deux beaux garçons... La routine que je craignais quand je m'étais transformée en mère au foyer et employée de station service, ce n'était pas ce que j'avais imaginé. Ce n'était pas désagréable, bien au contraire.

Après, il y avait eu l'accident d'Eric... Puis la fin du monde... Là, mon dynamisme n'avait plus rien de naturel. J'étais fatiguée par les épreuves. Je voulais que quelqu'un prenne le relais, et pour une fois être celle qui était aidée, mais il n'y avait personne. Alors j'ai continué à être celle que je devais être. Aujourd'hui encore j'allais être celle qui veille pour les autres. C'était Noël, tout le monde allait faire la fête, et moi je continuerai d'avoir un œil sur les fenêtres, de guetter le danger.

Des plans plein la tête pour la journée, j'approchai machinalement le fauteuil près d'Eric pour qu'il puisse s'y hisser.

- Beaucoup de choses à faire ce matin. dis-je en m'habillant. Plus d'eau en réserve. C'est au tour d'Alan et Conrad d'aller chercher l'eau. Ca devait être fait hier. Mais comme il fait froid et que ces messieurs sont allergiques au boulot, je vais devoir aller botter des culs. Après je dois couper du bois pour la cheminée. Luciano devait m'accompagner mais finalement il va aller plus loin pour couper un sapin. Il a dit que ça ferait sûrement plaisir à Davis de voir un sapin de Noël qu'il pourra décorer. C'est gentil, mais du coup je vais couper mon bois toute seule. Je pourrais demander à Graham mais il va me prendre la tête s'il n'a plus le temps de préparer le repas de Noël... Et puis déjà il faut que j'aille emmener Davis à l'école... Et puis...

- L'emmener où ? m'interrompit Eric. Tu viens de dire "à l'école"...

- J'ai dit ça ? demandai-je, surprise.

- Tu te surmènes inutilement. Tu veux que je t'aide ?

Je m'assis sur le lit à côté de lui. Eric méritait que je prenne le temps d'être avec lui. Se retrouver débordée et subvenir aux besoins d'une famille était difficile. Mais en être incapable devait être insoutenable. A sa place, je n'aurais pas eu la même force.

Je m'arrangeais toujours pour qu'Eric puisse rester actif, même quand ce n'était pas grand chose. Le pire cadeau que je pouvais lui faire aurait été de tout faire à sa place et de le traiter comme mon troisième enfant.

- J'imagine que Davis serait content si tu lui préparais le petit-déjeuner. dis-je. Tu peux t'occuper de lui ce matin ?

Eric caressa mon visage.

- Tu as raison, il faut qu'on s'active. dit-il. Cette journée s'annonce palpitante.


Luciano DE CONTI / 07:24 / La déchirure commençait dans la zone supra claviculaire. Un petit bout de peau seulement était retourné, à côté de la canine qui était restée plantée dans le muscle. A la nouvelle morsure, la peau qui dépassait fut tirée vers le haut, entrainant l'arrachement d'un bandeau de chair beaucoup plus large. Elle partait aussi facilement que sur une viande trop cuite. Enfin, les mâchoires déchiquetèrent le lobe de l'oreille... Mon oreille...

Mon coup de poing parti par réflexe. Graham étouffa un cri de douleur. Je tombai à la renverse, enchevêtré dans des draps.

- Putain ! s'exclama Graham en se tenant le nez. C'est pas comme ça que tu vas me le remettre droit !

Hébété, j'étais sur le sol de notre chambre, tombé du lit. Je mis instinctivement ma main sur mon cou et mon oreille. Pas de blessure, pas de sang. Tout ça n'était qu'un mauvais rêve.

- Qu'est-ce qu'il s'est passé ? demandai-je. J'ai cru que... Ca paraissait tellement réel...

- Tu as raison. répondit Graham. Le gnon que tu m'as foutu était bien réel.

- Ho je suis désolé ! m'exclamai-je. Je ne sais vraiment pas comment ça a pu arriver !

- Dernière fois que je te mordille l'oreille. Il fallait le dire que tu n'aimes plus !

- Tu as fais ça ?!

- Je croyais que ça te plaisais ?

- Pas quand je dors ! m'exclamai-je. J'ai cru qu'un zombie était en train de faire de moi son petit-déjeuner ! Tu n'as pas pensé que ça pouvait me surprendre ?!

- Ho... soupira Graham. Non, je n'y ai pas pensé un seul instant. Je n'ai pensé à rien du tout.

- C'est pas grave. dis-je en attrapant la main qu'il me tendait pour m'aider à regagner le lit. Plus de peur que de mal.

- Il y a quand-même du bobo. répliqua-t-il en se frottant le nez.

Graham s'allongea en replaçant l'édredon à carreaux sur lui.

- Je suis désolé. continua-t-il. Ca m'arrive souvent en ce moment de faire des choses irréfléchies. Probablement la fatigue.

Ca c'était certain, Graham était grandement affaibli depuis plusieurs semaines, au point où j'en étais réellement inquiet pour sa santé. Lui-même ne s'en rendait pas compte, ou alors il cherchait à me le cacher.

Son état passait pourtant difficilement inaperçu. Il avait perdu entre six et huit kilos en seulement deux mois. Au départ j'avais cru que la mort d'Elizabeth l'avait déprimé, causant une perte d'appétit passagère, mais la cause était tout autre. J'avais récemment remarqué son visage grimaçant quand il mangeait. C'était douloureux.

Des mois auparavant, quand Graham m'avait raconté la mort de Stephen en détails, il m'avait dit que le Lieutenant Harrington avait essayé de le gazer avec une sorte de lacrymogène qui l'avait pris à la gorge. En respirant le produit, il m'avait dit que du sang lui était monté en bouche. Personne ne savait ce qu'il avait inhalé, mais ça ne m'avait pas inquiété puisque je croyais que c'était sans conséquence. C'était faux. Complètement inconscient, Graham avait eu d'autres épisodes comme celui-ci et ne s'en souciait même pas !

Il avait fini par me l'avouer quelques jours auparavant. Graham avait craché du sang sur ses vêtements ce jour-là et il avait voulu me faire croire que c'était celui d'un zombie. Mais comme il avait encore un filet de salive sanglante au menton, il avait dû me fournir la véritable explication.

En plus d'être mythomane, Graham était stupide. Il me donnait vraiment envie de le gifler. C'était sa vie qu'il risquait. Des zombies voulaient nous tuer, beaucoup de monde à l'extérieur voulait probablement la même chose, et Graham jouait avec sa vie en ignorant bêtement une infection gastro-œsophagienne !

J'avais un fiancé difficile à déchiffrer. Je l'aimais, c'était indéniable, mais il avait y avait de gros problèmes avec lui. Il était persuadé d'aller bien, persuadé de choses qui n'étaient pas réelles. Il se construisait des raisonnements alambiqués pour se convaincre que tout était parfaitement normal, il avait toujours quelque chose à dire pour se justifier. Je me demandais s'il ne souffrait pas d'une forme d'autisme qui n'aurait jamais été diagnostiquée, ou s'il vivait simplement dans le déni.

Quoi qu'il en soit, j'avais peur pour lui, peur de le perdre, et je réalisais que tout pouvait finir en un éclair. Graham allait mourir. Un jour, il allait partir, peut-être avant moi, peut-être après. Je ne voulais pas qu'il m'abandonne, je voulais plus de temps avec lui, et il ne voyait pas que tout dépendait de lui. Jour après jour, je le secouais, mais il restait hermétique à tout ce que je lui disais, enfermé dans son dangereux optimisme et ses certitudes.

- Oui, ce n'est que de la fatigue... lui dis-je, abattu. Peut-être que tu devrais rester couché ce matin. Je peux même t'apporter ton petit-déjeuner au lit si tu en as envie.

- Ca serait gentil. répondit-il.

Je l'embrassai avant de me lever.

- Je t'aime. dis-je.

- Je sais.


Luciano DE CONTI / 13:17 / Qu'est-ce qu'un Noël sans un beau sapin ? Pas un vrai Noël. En dehors de la signification religieuse, il y avait un certain état d'esprit qui était important pour moi lors de cette célébration. Un joli sapin bien décoré était nécessaire pour obtenir cet état d'esprit. Je voulais recréer l'ambiance que j'affectionnais tant quand j'étais enfant. Pour un enfant, tout était toujours grandiose à cette période, alors il fallait y mettre les moyens pour arriver à ressentir la même magie une fois adulte.

Ca faisait une bonne quinzaine d'années que je réveillonnais seulement avec des collègues dans la salle de réunion de la base, généralement avec ceux qui habitaient très loin de leurs familles. L'ambiance était du tonnerre, très festive, mais ce n'était pas une ambiance "familiale". Cette année c'était différent. J'étais avec une personne que j'aimais et il y avait de vraies familles autour de nous. C'était potentiellement le plus beau Noël de ma vie. Je révisais la liste dans ma tête : sapin, nappe blanche, vêtements habillés, petits bonhommes à la cannelle, vin chaud, feu de cheminée, musique, repas de fête... Quoi d'autre ? Ha oui, les convives. Onze personnes qui allaient célébrer la Nativité dans la bonne humeur.

Il n'y avait pas de sapin dans le parc autour du gîte, c'est pourquoi j'avais dû m'éloigner. Je n'étais pas allé bien loin, car j'avais oublié que conduire sur des routes qui n'étaient ni déblayées ni salées quand il y avait de fortes chutes de neiges, c'était l'assurance de finir dans un fossé. Heureusement, il commençait à moins neiger en ce début d'après-midi mais je restais prudent.

Arrivé dans un quartier résidentiel, je vis un sapin verdoyant dans le jardin d'un particulier. Il n'était pas excessivement haut. Il faisait moins de deux mètres, il pouvait donc être installé dans le restaurant sans problème. Si on ne le gardait que deux ou trois jours, il pouvait même être installé à proximité de la cheminée.

Je descendis de la jeep avec mon M16 et une bonne grosse hache, grimpai par dessus le grillage qui menaça de s'effondrer et me retrouvai devant le sapin. C'était le seul arbre de ce petit jardin pauvre en décoration.

Je dus dans un premier temps enlever toute cette neige qui était à la base du sapin, me servant de la hache comme pelle. Je réalisai ensuite que donner des coups de hache si près du sol avec des branches de sapins qui m'empêchaient de voir ce que je faisais n'était pas une tâche aisée.

Ne voulant pas saccager l'arbre, je pris rapidement une pause pour réfléchir à la meilleure manière de m'y prendre. Je fis quelques pas en arrière pour admirer le sapin et trébuchai dans quelque chose de recouvert par la neige. Je parvins à garder mon équilibre.

Qu'est-ce que c'était ? C'était trop large pour être une racine ou un tuyau d'arrosage. Je décidai de creuser la neige et découvris une jambe... Je retournai d'avantage de neige et au bout de deux minutes j'avais déterré un homme et une femme allongés côte à côte.

La peau de leur visage avait dû brunir un peu, elle était lisse et brillante. Les cadavres ressemblaient à des statues de cire. Ils avaient la peau tirée, je ne pouvais plus leur donner d'âge mais leurs vêtements me faisaient penser qu'ils avaient autour de soixante ans et qu'ils n'avaient pas dû survivre très longtemps à la fin du monde.

Je me demandais pourquoi ils étaient là, l'un à côté de l'autre. C'était forcément un couple, ça se voyait. Je n'avais pas envie de vérifier s'ils avaient bien un trou à la tête, ils en avaient forcément un vu qu'ils ne bougeaient plus. Morts ensemble... Ou peut-être que l'un avait tué l'autre après s'être transformé... Mais il n'y avait pas de morsure et ils étaient forcément morts de quelque chose.

La femme portait des lunettes avec une monture en écaille. Sur son cardigan détrempé était accrochée une broche démodée ornée de pierres précieuse. Il y avait une image au centre de la broche qu'on ne pouvait plus voir. Ma mère avait le même look un peu ancien, mais ça faisait des années que je ne l'avais pas vue alors peut-être avait-elle adopté une apparence plus actuelle ces dernières années.

Un bijou scintillait au poignet de l'homme, une gourmette. Je ne pouvais pas repartir sans connaitre le nom de cet homme. Je soulevai sa main et lu. Il s'appelait Ernesto.

Comme si je venais de m'apercevoir que sa main était une tarentule repoussante, je la lui lâchai. J'en eus froid dans le dos. Ernesto était le prénom de mon père. Ca ne pouvait pas être eux, mais voir une femme qui ressemblait à ma mère puis un homme avec ce prénom m'avait fait venir d'horribles images en tête. Pendant un court instant j'avais cru me retrouver au dessus des dépouilles de mes parents.

Mes parents étaient ce qu'ils étaient, mais j'espérais sincèrement qu'ils n'aient pas connu le même sort que ce couple.

Ernesto se mit à remuer très légèrement. J'entendais des craquements. Mon Dieu... Personne ne l'avait libéré de sa misère, il avait gelé. Bloqué par ses tissus, ses chairs, ses articulations prises dans la glace, il était entré en dormance sous la neige.

Pas mon père...

- Désolé, papa. dis-je.

Je lui fendis le crâne à la hache.


Conrad PRANGLEY / 16:32 / Les nuages de coton commençaient à s'obscurcir dans le ciel. Allison trottinait d'un pas dansant d'un bout à l'autre du restaurant pour y déposer des bougies. Normalement nous économisions bougies et lampes torches alors c'était aussi vivant que dans un cimetière à la tombée de la nuit, mais ce soir tout le monde était plein de vie, plein de joie.

Allison fredonnait le même chant de Noël que Graham quelques minutes auparavant. Près de la cheminée, Eric avait posé sur ses genoux un livre de contes de Noël et lisait une histoire à Davis qui l'écoutait avec attention, couché à plat ventre, le menton sur les mains. Janet écoutait également l'histoire, adossée contre les pierres de la cheminée. Elle avait le front légèrement humide à cause de la chaleur.

Ca ressemblait à Noël, ça sentait Noël, et c'était curieux de se réunir tous ensemble à cette occasion pour la première fois. Six mois auparavant, certains d'entre eux vivaient à des centaines de kilomètres de chez moi. Dans d'autres circonstances, les Williams auraient fêté Noël ensemble du côté de Baltimore, Joe et Allison auraient traversé les Etats-Unis pour retrouver la famille d'Allison à Seattle, Graham se serait sans doute même envolé jusqu'en Europe, sans fiancé. Nous avions beaucoup de chance de nous être trouvés. Etre entre proches, c'était pour moi ce qui faisait un vrai Noël. Mes proches étaient ici à présent, j'avais mon meilleur ami, la fille que j'aimais...

- Qu'est-ce que tu fais ? demandai-je en allant rencontrer Janet. Tu aimes écouter les contes de Noël ?

- Oui. murmura Janet pour ne pas déranger Eric et Davis. Cette histoire me rappelle quelque chose, je crois que j'avais le même livre quand j'étais petite. Je n'en ai que de vagues souvenirs.

- Tu veux venir dans la cuisine quelques instants ? Alan et moi on a trouvé un truc intéressant qu'on voulait te montrer.

- Okay. J'écouterai l'histoire suivante.

Janet me suivit en cuisine. Il faisait sombre. Il n'y avait plus personne, le repas était déjà cuisiné et n'attendait plus que d'être réchauffé.

- Tu ne viens pas de me dire qu'Alan nous attendait ici ? demanda-t-elle. Où est-il ?

- J'en sais rien. répondis-je en jetant un coup d'œil aux quatre coins de la pièce. Tant pis pour lui, je vais te montrer ce qu'on a découvert.

Je me dirigeai près du cellier. Il y avait un vieux tapis en face de la porte. Je le soulevai pour découvrir la trappe qui était dissimulée dessous. C'était une vieille trappe dont les planches de bois gondolaient, avec une poignée en fer.

- Hoooo ! s'exclama Janet, intriguée. Qu'est-ce qu'il y a en dessous ?

- Je n'en ai aucune idée. Alan venait de renverser de l'eau sur le tapis et on a vu la trappe quand on a voulu le déplacer pour le faire sécher.

- Il n'y a qu'un moyen de le savoir ! s'exclama la jeune fille.

Elle ouvrit la trappe. Un escalier plongé dans l'obscurité descendait abruptement. Une odeur de renfermé venait du trou.

- On ne voit pas où ça mène... dis-je. C'est une autre partie du cellier à ton avis ? Ca ne doit pas être très grand.

Janet sortit une lampe torche d'un tiroir. Je la lui pris des mains.

- Laisse-moi jouer le gentleman.

Je m'engouffrai le premier. Janet me suivait de près. C'était l'environnement rêvé pour tourner un film d'horreur. Tous les éléments étaient présents, des toiles d'araignées jusqu'aux marches grinçantes.

- Fais attention. dit Janet pendant que nous poursuivions notre descente. N'oublie pas que nous n'avons jamais retrouvé les propriétaires des lieux. Et s'ils étaient morts ici ?

- S'il y avait des zombies dans cette cave, on les entendrait et on les sentirait.

- Tu as raison...

- Dis, tu as peur ? demandai-je.

- Peur de quoi ? Il n'y a plus grand chose qui m'effraie.

- Peur du fantôme de la servante que les proprios ont emmuré.

- On l'exorcisera. répondit Janet.

- Et si la cave menait à un ancien cimetière indien ? Leurs esprits pourraient me posséder et je finirais par te poursuivre dehors dans la neige avec une hache !

- J'ai déjà vu le film. C'est toi qui meurs à la fin.

Nous arrivâmes sur le sol en béton. J'éclairais les murs, la cave était plus grande que ce que j'avais imaginé. Elle avait exactement la même taille que la cuisine. Il y avait tout et n'importe quoi ici. Beaucoup d'étagères en métal disposées en pagaille, quelques cartons, un établi avec des outils, quelque chose qui ressemblait à une vieille chaudière, des tubes en acier et des outils de jardinage.

- Bah voilà... dis-je. C'est pas la mission d'exploration du siècle... Si tu veux remonter écouter les histoires de Noël, je viens avec toi.

- Hum... On peut fouiller dans les cartons, peut-être ? Ou si tu veux on peut continuer les histoires effrayantes, c'est le bon endroit pour ça.

- C'est pas marrant si tu n'as pas peur.

- Pourquoi ? demanda Janet. Tu penses que si j'ai suffisamment peur je vais me jeter dans tes bras et m'évanouir ?

- Pas t'évanouir, mais pour ce qui est de te jeter dans mes bras...

Je pris la main de Janet dans la mienne. Elle vint se placer face à moi. Contre moi. Comme j'étais beaucoup plus grand qu'elle je pouvais sentir son souffle me caresser le cou.

Je n'avais jamais connu de relation semblable à celle que j'avais avec Janet. C'était passé de l'amitié à l'amitié-amoureuse. Autrefois quand une fille me plaisait, nous commencions par coucher ensemble, car je ne sortais pas avec une fille s'il n'y avait pas d'affinité sexuelle. Si ça marchait, nous pouvions entamer une relation, et si l'un des deux partis ne trouvait pas son bonheur alors nous nous séparions en bons termes.

Avec Janet, il y avait beaucoup de paramètres inconnus. Je ne lui avais encore jamais posé de questions très poussées sur son passé amoureux mais vu son âge, elle devait être beaucoup moins expérimentée que moi. Et l'âge était justement un paramètre qui rendait cette relation singulière. Janet et moi ne nous étions pas rapprochés à cause de nos ressemblances, de nos hobbies, de nos habitudes ou de notre rythme de vie. Nous étions ensemble parce que sur mille jeunes, nous étions peut-être les deux seuls encore en vie, et que nous nous étions côtoyés assez longtemps pour développer des sentiments forts. Les sentiments que nous éprouvions l'un envers l'autre étaient la seule chose que nous avions en commun. J'avais donc peur de mal faire avec Janet et de briser ce que nous avions.

Sur quoi ça reposait ? D'où venait l'alchimie qui liait l'ancien étudiant en journalisme fan de jeux-vidéo et de comic book qui enchainait les conquêtes, avec la jeune adolescente adepte d'équitation qui avait à peine l'âge d'entrer au lycée? Cet amour pouvait-il durer ? Même si j'avais déjà été amoureux auparavant, ça semblait tout nouveau pour moi.

Janet se mit sur la pointe des pieds. Nous nous rapprochâmes encore. Je sentais sa poitrine contre mon torse. Nos yeux se fermèrent, nos bouches s'entre-ouvrirent. Son souffle était maintenant sur mes lèvres.

Janet sursauta. Elle cogna douloureusement ses dents contre les miennes.

- J'ai entendu un bruit ! s'exclama-t-elle.

Que quelqu'un m'abatte ou me réveille ! Ca ne pouvait pas arriver maintenant ! C'était quoi ce cliché de romance avec le presque-baiser interrompu ?!

- Il n'y a pas de bruit. Nous sommes seuls. répondis-je.

Je ne pus m'empêcher de sourire au ridicule de la situation.

- Si, là. dit-elle en désignant du doigt un carton. Ca a bougé.

J'éclairai le carton. Janet s'en approcha doucement. Elle posa sa main sur le couvercle et...

- Gaaaaaah ! s'écria la chose qui surgit du carton.

Janet fit un bond en arrière en poussant un cri de surprise. La chose se mit à rire. La chose était Alan avec un sac en plastique sur la tête.

- Putain, Alan ! s'écria Janet.

Janet me prit la lampe torche et lui mit un coup sur la tête.

- Aïe ! s'exclama-t-il. Arrête ! C'est moi !

- C'est bien parce que je sais que c'est toi que je te tape !

- Désolé les gars. dit Alan. Je savais que vous arriviez, c'était trop tentant. Je pouvais rester encore longtemps dans ce carton mais ça aurait été trop chelou si je vous avais maté en train de vous lécher la glotte à travers le trou du carton alors j'ai décidé de faire un peu de bruit pour que vous me trouviez.

- Comment t'as fait pour replacer le tapis sur la trappe après ton passage ? demandai-je. Tu fais de la télékinésie maintenant ?

- On s'en fiche. trancha Janet. Je vais remonter vers Eric et Davis. Tu viens, Conrad ?

- Ouais.

- Et moi je fais quoi ? demanda Alan.

- Tu peux rester dans la cave et mourir ! répondit Janet.

La jeune fille remonta l'escalier quatre à quatre.

- Bah merde, elle a pas l'air de rigoler ta nana. grogna Alan.

- Tu viens d'interrompre notre premier baiser. Le tout premier pour elle, je crois.

- Comment je pouvais savoir que vous alliez faire ça ?

- Nous étions tous seuls ! répondis-je, agacé. Ca arrive quand un couple se retrouve seul de faire ce genre de chose ! Tu aurais dû me prévenir que tu lui voulais faire une farce. On croyait que tu étais parti, on n'a pas du tout pensé à toi caché dans un carton !

- Ouais, je sais. râla Alan. Je suis toujours celui de trop.

Alan quitta son carton et sortit de la cave sans m'attendre.


Eric WILLIAMS / 18:05 / Je diminuai sensiblement le volume de la musique. Rester silencieux était la consigne de ce soir et je n'aimais pas les chants de Noël qui hurlent. La cassette de chants de Noël était usée, elle avait dû connaitre de nombreuses soirées festives. Certains passages ne passaient plus mais ça donnait de l'authenticité à la musique. C'étaient peut-être les morceaux préférés de son ancien possesseur.

La chanson qui débutait était "Carol of the Bells". Les chants de fin d'année n'étaient jamais tristes, mais cette musique avait un air mélancolique qui me plaisait. Elle était en accord avec la nostalgie que je ressentais. Mes enfants grandissaient. J'avais peur de voir mon petit Davis s'endurcir trop rapidement. La voilà, la cause de ma nostalgie.

La musique, la chanson, c'était quelque chose de très important pour moi au quotidien. J'avais encore une guitare. Parfois j'en jouais dans le restaurant, et les autres venaient m'écouter. Quand les cordes vibraient sous mes doigts, Gloria disait qu'elle pouvait même voir "vibrer mon âme". C'était un compliment excessif mais je voyais quand-même ce qu'elle voulait dire. Ce qu'elle pouvait voir, c'était sans doute la sincérité de mes émotions. C'était d'ailleurs comme ça que je l'avais courtisée, en jouant de la guitare sous sa fenêtre. Ca m'avait valu un seau d'eau froide de la part de ses voisins à deux reprises. Gloria aimait mon romantisme vieux-jeu.

Je me tournai vers le centre de la pièce pour voir ma splendide femme qui terminait de mettre les onze couverts. Il manquait une chaise à l'une des extrémités de la tables, ça devait être là-bas qu'elle avait prévu ma place. Gloria remuait ses hanches au rythme de la musique. Elle était gracieuse et séduisante. Elle était rayonnante.

- Tu as le Diable au corps, Gloria. dis-je en avançant vers la table.

- Je n'y peux rien. Mes jambes dansent toutes seules dès la première note de musique. C'est un automatisme.

- Ce n'est pas grave, j'aime beaucoup te regarder comme ça. C'est une jolie table que tu as dressé.

- Merci. On pourra peut-être rajouter quelques unes des pommes de pin que Davis a peintes avec Janet. Ca fera de belles touches de couleur.

- J'irais leur demander ce qu'ils en ont fait. dis-je en enroulant ma moustache entre mes doigts. Tu as fini maintenant ? Tout est près ?

- Hélas non ! s'exclama Gloria. J'ai vu Graham il y a cinq minutes, il était déjà saoul avant d'avoir pu préparer le dessert, ce qui veut dire que ça va encore être pour ma pomme.

- Je sais que tu vas t'en sortir. Tu travailles toujours mieux sous la pression.

- Oui mais n'en attend pas trop d'une tarte à la compote de poire sans beurre et sans œuf... se lamenta ma femme. Tu veux t'occuper du vin chaud ? J'ai demandé à Adrian de s'en charger mais il n'arrête pas de disparaitre. Ca ne sera pas prêt pour l'apéritif si je ne délègue pas cette tâche. Tu sais faire ça, je crois ?

- Ca devrait être dans mes cordes. A la réunion des professeurs de l'hiver dernier c'était moi qui l'avais fait. Je sais qu'on a des clous de girofle quelque part dans la cuisine.

- Et des écorces d'oranges.

- Nous avons des oranges ?! m'exclamai-je. A cette époque ?

- Juste des écorces confites. Meuble du fond, tout en bas.

- Okay. Je pourrais surveiller la cuisson de ta tarte en même temps que le vin. Ca te permettra de souffler avant ce soir.

- Tu sais, la chose dont j'aurais envie pour souffler à cet instant ça serait un bain. dit Gloria. Un bain brûlant dans la pénombre, avec de la musique et un verre de Whisky...

Gloria leva les yeux au plafond comme si elle parlait du Paradis.

- Dans ce cas il ne fallait pas laisser l'hôtel à Luciano et Graham. dis-je. Ils ont profité du dernier bain chaud.

- C'était pour une demande en mariage. répondit Gloria en haussant les épaules. Nous l'avons déjà eu, notre beau mariage.

Un beau mariage. Une belle vie de couple. Une belle vie de famille. Une belle vie tout court. Les gens avaient pour habitude d'arrêter de se plaindre quand j'arrivais. Ils devaient se dire "Mon Dieu, comme la vie doit être dure pour les handicapés, mes problèmes doivent lui paraitre bien futiles !". Jamais je n'aurais interdit à qui que ce soit de se plaindre ! Souvent, je maudissais mon sort mais je n'étais pas malheureux. Depuis mon accident de voiture, je vivais avec des contraintes quotidiennes lourdes. Il fallait tout de même relativiser.

Durant ma rééducation j'avais côtoyé un type moins chanceux qui avait subi de graves traumatismes cérébraux suite à un accident semblable au mien. Sa compagne se trainait dans les couloirs de l'hôpital, en pleurs, et elle n'avait pas mis longtemps avant de le quitter car c'était trop dur pour elle de continuer à vivre avec un homme qui ne la reconnaissait plus, qui ne se rendait même plus compte de sa présence. Je ne pouvais pas juger la détresse et la réaction de cette femme ; je n'étais pas à sa place. Mais à l'époque, je gardais une paire de béquilles car les médecins n'excluaient pas une amélioration de mon état de santé et l'envie de placer une béquille entre les pieds de cette jeune femme était forte.

L'amour entre Gloria et moi surmontait ces contraintes physiques, il s'en était même renforcé. Nous ne faisions plus attention à ça. Elle marchait, je ne marchais pas, et la vie continuait. Avec un peu d'imagination, j'arrivais même à fournir à ma femme une vie sexuelle épanouie. Nous étions un couple heureux comme tous les autres.

- D'accord, alors la prochaine fois que nous aurons la possibilité d'avoir de l'eau chaude sans que nous ayons à la chauffer nous-mêmes, je saurai qu'il ne me reste plus qu'à te demander en mariage une nouvelle fois !


Conrad PRANGLEY / 21:35

- Excuse-nous pour tout à l'heure. dis-je. On ne savait pas que tu nous cherchais.

- C'est pas grave. répondit Alan en continuant de monter sa structure instable avec des verres et des fourchettes au milieu des restes du repas. Janet me fait toujours la gueule ?

- Je crois que non...

En réalité Janet et moi n'avions pas parlé d'Alan de la soirée, mais je ne me voyais pas lui dire qu'en plus que nous l'ayons complètement abandonné toute la soirée, nous n'avions pas eu non plus la moindre pensée pour lui. Mais bon, quoi. Alan était juste un pote, il n'allait pas nous faire sa crise de jalousie dès qu'il n'était plus dans le coup. Il fallait toujours qu'il sache tout, qu'il fasse tout avec nous, c'était chiant à la longue. Janet et moi n'allions quand même pas nous galocher sous son nez.

- Pfff... soupira Alan. Ca manque de monde, ici. On se fait chier.

- Bah Joe est parti chercher un truc dans la caravane, je crois. Ton petit frère est couché et Adrian on l'a encore perdu.

- Nan, pas du monde à nous. Ca manque de monde supplémentaire. Ca manque de filles, surtout.

- De filles. répétai-je en riant. Pourquoi tu dis que ça manque de filles ?

- Allô ! s'exclama Alan. T'as fait le compte ? Il y a ma mère, ta copine et une femme mariée !

- En gros c'est pas le nombre de filles qui te dérange, c'est le nombre de filles dispo. C'est la fin du monde, il n'y a plus de filles à chasser et t'as peur de crever puceau ?

- T'estimes à combien mes chances de me construire une vie avec quelqu'un ?

- Ni plus hautes, ni plus basses que les miennes. répondis-je.

- Bah tu as Janet, toi.

- Ouais mais avec l'espérance de vie actuelle on sera peut-être zombifié avant qu'elle ait atteint dix-huit ans. Et ça se trouve dans peu de temps on trouvera plein de monde, peut-être même une super colonie fortifiée bourrée de gens. Et de filles. Alors ne déprime pas pour ça. T'as ta famille et des potes. T'es pas tout seul. Tu n'as peut-être pas de copine mais t'as encore tes mains, ça compense.

- Tu l'as déjà fait avec Janet ?

- Je vais garder le planning de mes relations sexuelles pour moi si ça ne te gêne pas. répondis-je.

J'avais raison, Alan commençait sérieusement à devenir intrusif.

- Hum... grommela Alan. Elizabeth était bien pour son âge. Je ne lui donnais pas la quarantaine. A ton avis, elle aurait dit quoi si je lui avais proposé un truc ?

- J'en sais rien mais là elle est morte, c'est un peu glauque de penser à ce genre de chose maintenant. Evite de répéter ça devant Janet.

- Tiens, et voilà maintenant l'autre andouille qui vient plomber la soirée. soupira Alan. Si au moins il pouvait se vautrer pour me faire rire un peu...

Bouteille de bière à la main, Graham se mettait à se trémousser au milieu de la pièce. Il faisait peine à regarder, il était ridicule, grotesque. Ca faisait déjà un paquet d'années que j'avais cessé de penser que c'était cool d'être bourré pendant une soirée. Graham versa la moitié de sa bière sur sa tête quand il leva les bras, puis passa plusieurs secondes à regarder autour de lui pour essayer de comprendre qui venait de l'arroser.

- Heu... dis-je. Il est mal, là. Il sentait le cannabis tout à l'heure, ça viendrait pas de celui que tu caches chez toi, par hasard ?

- Si.

- Et un seul joint fait tant de dégâts ? m'étonnai-je.

- Deux. Les organismes réagissent différemment. C'était sa première fois. Il était déjà défoncé après le premier.

- Et tu lui en as donné quand-même un deuxième ?! m'exclamai-je. T'es pas un peu con, toi, des fois ?!

- Bah voilà qu'il taille une pipe à sa bouteille de bière maintenant... soupira Alan.

Je devais peut-être aller lui retirer cette bière des mains...

Quelqu'un d'autre fut plus rapide que moi. Assis au bar entre Eric et Janet, Luciano bondit sur Graham. Sans rien dire, il l'empoigna par l'arrière du col de sa chemise et l'entraina avec lui jusqu'à l'escalier. C'était carrément violent et ça me surprenait de la part de Luciano, mais il fallait dire que le comportement de Graham était à la limite de l'indécence. Il essayait de le maitriser comme s'il avait affaire à un terroriste.

La bouteille de bière tomba sur le sol et déversa le reste de son contenu. Tout le monde regardait Luciano emmener Graham, déconcerté.

- Je suis sur le cul... dis-je. Il va faire quoi ?

- J'en sais rien, ils peuvent très bien aller s'enculer, je m'en fous. dit Alan en sirotant sa bière. Ton pote c'est un plouc en fait. Ca se voyait peut-être pas quand c'était ton voisin et qu'il paradait en costard dans sa BMW mais regarde-le maintenant. Sa plouc-attitude est exhibée aux yeux de tout le monde. Ploucman et Major Bisounours, quel joli couple...

Je me levai de ma chaise.

- Tu vas où ? demanda Alan.

- Je vais trainer avec ton père et Janet. Et si je peux te dire un truc, je crois que si tout le monde te fuis comme la peste c'est pas sans raison...


Luciano DE CONTI / 21:40 / Je poussai Graham dans la chambre sans ménagement. Il trébucha sur le meuble de chevet et tomba sur le lit.

- Okay ! vociférai-je. Maintenant tu ne lèves plus ton cul de ce lit et tu vas m'écouter !

- Qu'est-ce qu'il y a ? répondit Graham en se raclant la gorge. Tu n'es pas obligé de gueuler.

- On dirait que si ! continuai-je de beugler. Je parle et tu n'écoutes rien ! Combien de fois je dois te rappeler à l'ordre pour que les choses rentrent ?! Je t'ai déjà fait une leçon de moral i peine dix minutes et je croyais qui tu avais capté le message ! Tu étais déjà défoncé, et maintenant tu essaies de te saouler ?!

- Je ne me saoulais pas. répondit Graham avec mauvaise humeur. J'ai pris une bière et je m'amusais. Une seule. Je n'ai rien bu d'autre de toute la soirée. C'est Noël et boire une bière à Noël, c'est normal.

- Evidemment que c'était ta première bière de la soirée, tu étais incapable de coordonner tes gestes ! Et au moment où tu arrives enfin à refaire quelque chose par toi-même, tu fais quoi ?! Tu prends de l'alcool ! Avoue, c'est pas terrible, non ?!

- Je suis désolé. dit froidement Graham.

- Arrête de dire que tu es désolé quand tu ne l'es pas ! criai-je. Ca ne sert à rien !

Je donnai un coup de pied dans l'armoire. Je n'aimais pas m'énerver et encore moins l'exprimer par des actes violents mais si ce n'était pas l'armoire, ça aurait été Graham qui en aurait prit une. Et Dieu savait qu'il l'aurait mérité !

- Dis-moi, pourquoi tu fais tout ça ? demandai-je en maitrisant un peu plus le ton de ma voix.

- Tout quoi ?

- Ce que tu fais tout le temps. Ce que tu fais sans réfléchir. On te propose un joint, tu le fumes. Tu vois une bouteille, tu la bois. On te contrarie et tu attaques tout ce qui bouge !

- Qui est-ce que j'ai attaqué ? demanda Graham.

- La voleuse qui rôdait dans les parages il y a quelques temps. A peine tu l'as aperçue, tu n'as pas cherché à comprendre et tu lui as couru après avec un couteau. Tu as couru après une fille qui s'enfuyait !

- Elle aurait pu être n'importe qui. Quelqu'un de dangereux par exemple.

- Et Victor Miles ? demandai-je. Ouais, ça commence à remonter, mais le gars essaie de te mettre une droite et toi tu le tue en réponse.

- Je ne l'avais pas fait exprès. C'étais un coup de folie et tu le sais, nous en avons déjà parlé un million de fois. Et puis qu'est-ce que ça a à voir avec ce soir ?

- C'est toujours la même chose. J'essaie de comprendre comment un homme intelligent peut en arriver à toujours faire les choix les pires qui puissent exister.

- Je ne fais pas que des mauvais choix. répondit Graham avec conviction.

- Janet a fini sur un pont au bord du vide quand elle allait mal et que tu l'as retrouvée. Je ne sais pas ce que tu lui as dit mais ce n'était certainement pas "de bons choix". Et...

Je laissai ma phrase en suspens. Je me mordis l'intérieur de la joie.

- Et quoi ?

- Je sais ce que tu as fait. dis-je d'une voix neutre.

- J'ai fait quoi ?

- Les tensions avec Joseph quand Allison et toi avez été enlevés par deux types à Marietta. Je ne suis pas entièrement con, je sais que tu as fait quelque chose qui a profondément perturbé Joseph. Tu les as torturés, je le sais.

- Fine déduction. répondit-il sombrement.

Il m'avait donc menti, encore une fois, et ça me gênait d'avantage que la torture... Qu'est-ce que représentaient l'honnêteté et la confiance pour lui ? L'amour pouvait excuser beaucoup de choses mais pas le mensonge.

- Et dans tout ça, accepter ta demande en mariage c'est toujours le bon choix ? demanda Graham.

- N'essaie pas d'être drôle dans une situation pareille. Tu sais ce qui va se passer si tu continues sur ta lancée ?

- J'écoute.

Je m'accroupis pour me mettre au niveau de Graham qui était assis nonchalamment sur le lit. Je pris une grande inspiration. Ce que je disais, je le pensais réellement.

- Tu vas mourir, Graham. dis-je avec tristesse. Tu méprises ta vie et celle des autres. Tu te rends compte à quel point tu as de la chance d'être vivant aujourd'hui ?

- Je ne méprise rien du tout.

- Si. Tu m'échappes de plus en plus. J'ai du mal à voir la cohérence dans tes paroles et dans tes actes...

- Je ne vais pas mourir. affirma Graham.

- Tu vas mourir. On va tous mourir plus tôt qu'on ne l'aurait dû et il est hors de question que je te laisse partir avant moi à cause de tes conneries. Je vais...

Graham et moi sursautâmes en même temps quand nous entendîmes l'explosion. Une vive lumière provenant de la fenêtre nous aveugla un instant.

- Merde ! s'écria Graham.

Il se tordit de douleur en enfonçant ses ongles dans son front. Je couru jusqu'à la fenêtre. Des feux d'artifices décollaient depuis le parking.

- Ho, putain... soupirai-je. La horde... La horde !

Je me précipitai jusqu'à la porte.

- Il faut être prêt à se battre ! s'exclama Graham, toujours plié en deux sur le lit. La horde va envahir cet endroit d'un instant à l'autre. C'est quoi le plan ? Les tireurs habituels sur la caravane et les autres au corps à corps ?

- Moi je vais descendre. dis-je en jetant un talkie-walkie à Graham. Toi tu risques seulement de te faire tuer si tu m'accompagnes. Reste ici, on reste en contact radio.

Je lâchai la poignée, hésitai une demi-seconde et couru embrasser Graham. Ca avait le goût d'un Adieu, précipité et désagréable.

- Ne meurs pas en mon absence ! m'exclamai-je.