185ème jour (24/12/2014) VERSION 3 - PARTIE 2
Gloria WILLIAMS / 21:46 / Alan me tendit la main pour me hisser sur le toit de la caravane. Aussitôt, Luciano me confia mon fusil sniper.
- Comment va Davis ? s'inquiéta Alan.
- Il s'est caché dans votre chambre. répondis-je. J'ai croisé ton père, il va mener la garde.
J'étais essoufflée d'avoir couru partout mais j'étais bien la seule. Je voyais derrière nous le gîte plongé dans le noir. Toutes les bougies avaient été éteintes, tout comme le feu dans la cheminée. Tout était calme, en hibernation sous l'épaisse couche de neige mais je sentais encore l'odeur du feu de bois. Les autres devaient nous observer avec appréhension derrière les fenêtres du rez-de-chaussée.
- Il n'y a que nous trois comme tireurs ? demandai-je.
- On ne sait pas où est Joseph. répondit Luciano à voix basse. On va devoir se passer de lui. Nous nous sommes entrainés au maniement de cette arme, c'est maintenant l'heure de mettre à profit ces heures d'entrainement.
- On ne va pas en attirer d'avantage si on tire ? demanda Alan.
- Non, le feu d'artifice a été vu à des kilomètres à la ronde. Tous ceux du coin sont déjà en route vers notre position, soyez-en certains.
A une centaine de mètres de la caravane, des corps sans vie émergeaient de la forêt. Il y en avait déjà une dizaine. Luciano se mit en position.
- Gardez votre calme. dit Luciano presque dans un murmure. Aucune précipitation. Ils sont lents, le terrain est dégagé, alors prenez tout votre temps pour viser. On se concentre, on vise, on tire et on passe au suivant. Se précipiter c'est le meilleur moyen de s'énerver, de se mettre à trembler, et vous perdrez toute efficacité. Nous n'avons rien à craindre depuis notre position alors on fait les choses sans panique.
- Ca marche. répondis-je, un peu rassurée par la maitrise de la situation dont semblait faire preuve Luciano.
Le plan n'était pas mauvais. Luciano avait raison sur tous les points. Il prit quelques secondes pour viser sa cible et tira la première balle. Une silhouette sombre s'effondra au loin. Bien.
Je levai à mon tour mon fusil et scrutai dans mon viseur. Ca n'allait pas du tout. J'avais bêtement pensé qu'il devait y avoir un cache sur mon arme qui m'empêchait de voir avant de réaliser que je n'y voyais rien à cause de la nuit. Je n'avais aucun point de repère, je ne pouvais même pas faire la différence entre l'herbe ou la forêt. Alan tira. Je sus que c'était lui au juron qu'il poussa.
- C'est pas grave. dit Luciano. Relève ton arme et essaie à nouveau.
Je devinai qu'Alan avait raté son tir. Je ne voyais rien... Je ne voyais rien et je sentais la pression monter. Le canon de mon fusil commençait à s'agiter. Je baissai alors mon arme, cherchai à me calmer quelques secondes par un exercice de respiration et j'essayai à nouveau de viser en choisissant un zombie dont la silhouette se détachait bien de la roche claire devant laquelle il se trouvait. Sans me poser de question, je plaçai le centre de mon viseur au niveau de sa tête et tirai. Luciano tira sur le zombie d'à côté en même temps. Ils tombèrent tous les deux. Je cherchai immédiatement une nouvelle cible.
- Ho putain... soupira Luciano.
Je savais que c'était la fin. Un Luciano dont la peur était perceptible dans la voix c'était pire que d'assister à une scène de panique. Je levai les yeux de mon viseur.
Pendant que nous en avions mis trois à terre, une cinquantaine de zombies supplémentaires étaient sortis du bois. Ils avançaient irrémédiablement, horriblement calmes pour des bestioles qui venaient pour nous bouffer. Plus nous en tuions, plus leur nombre grandissaient. Certains s'éventrèrent dans les barbelés, puis les ridicules fils de fer tendus entre deux bouts de bois finirent par terre. Vint ensuite le potager, piétiné, saccagé, arrosé de sang et de boyaux. Je vis le bonhomme de neige de Davis toujours debout au milieu de la foule, aspergé d'un liquide écarlate. Ils détruisaient tout ce que nous avions construit, toute notre vie balayée en quelques minutes par des créatures sans la moindre conscience. J'étais folle de rage.
Et enfin, ils étaient arrivés au parking, juste sous nos pieds. Ils se fichaient du gîte derrière nous, ils n'avaient d'yeux que pour nous et tapèrent sur la caravane. Ca produisait un boucan infernal. Le véhicule était rougi par des centaines de traces de mains et de trainées sanglantes.
- Okay ! cria Luciano pour couvrir les grognements de la foule. Plan B ! Sautez de l'autre côté de la caravane et courez jusqu'au gîte ! Je vais activer l'alarme de secours !
Alors que je me retournai, je poussai un hurlement d'effroi incontrôlable. Les zombies n'avaient pas dépassé la caravane, le gîte était pour le moment toujours une zone sécurisée. En revanche ma maison, un peu en retrait sur le côté, était attaquée. Une quinzaine de zombies frappaient à la porte qui tenait encore bon.
- Mon fils ! Mon mari ! hurlai-je. Il faut les aider !
Alan se mit à tirer en direction de la maison. Je fis la même chose.
- Alan ! Gloria ! Il faut descendre tout de suite ! hurla Luciano. Ils vont renverser la caravane ! Il y en a trop, on ne peut pas les tuer, il faut aller faire diversion !
Rien à foutre. Qu'il aille faire ce qu'il avait à faire, moi je ne bougeais pas. Davis et Eric passaient avant tout. Si je ne pouvais pas tuer les assaillants, je pouvais au moins faire assez de bruit pour les attirer vers moi le temps que Luciano déclenche l'alarme de la voiture de police.
Je criais pour les appeler jusqu'à en avoir mal à la gorge. Je tirais encore et encore, oubliant la visée, et criblais les morts de partout. Muscles, bouts de crânes, de mâchoires ou de doigts giclaient dans tous les sens. De la charpie, voilà ce que j'allais en faire.
Il y eut la balle perdue... Tirée par Alan ou par moi, aucune idée. La fenêtre du salon éclata. Attiré par le bruit de verre, un zombie s'engouffra à l'intérieur de la maison.
Eric WILLIAMS / 21:48
- Papa ! cria Davis depuis sa chambre. C'est quoi ce bruit ?!
- C'est rien mon grand ! répondis-je. Reste bien caché, d'accord ?
J'avais entendu la vitre exploser dans la pièce à côté... Il y avait toujours des bruits de verre brisé, un peu différents cette fois. Je devinais que c'était la peau qu'ils se déchiraient en entrant. Ce bruit était sans équivoque... Il fallait bien raconter quelque chose à Davis pour l'empêcher de paniquer.
Tout irait bien... J'étais en bas de l'escalier, fauteuil de travers. S'ils venaient jusqu'à moi, ils renverseraient le fauteuil roulant et bloqueraient l'escalier. Comme ça personne ne monterait. Je fermai les yeux. Une larme coula sur ma joue. Je ne m'étais pas rendu compte que j'avais les yeux humides...
Je ne faisais pas de bruit. Je ne voulais pas qu'ils trouvent les escaliers. Je restais immobile, faisant de mon corps un obstacle. J'écoutais les bruits de pas trainants. Plusieurs étaient rentrés à l'intérieur. Il faisait sombre... La maison était silencieuse... Si rien ne les attirait, j'allais peut-être m'en sortir. Peut-être que les coups de feu qui continuaient dehors allaient les faire rebrousser chemin. J'avais un flingue mais je n'avais pas l'intention de l'utiliser. Porter l'attention sur moi, c'était porter l'attention sur Davis. Plutôt mourir.
- Papa ! cria à nouveau Davis. Il se passe quoi ?! Maman et Alan vont bien ?!
J'ouvris les yeux. Davis devait à tout prix se taire !
- Ils vont bien ! répondis-je. Tu veux bien rester silencieux s'il te plait ? Laisse papa se concentrer, tu pourras poser des questions quand je te le dirais !
Trop tard... Il y en avait un au bout du couloir... Je n'eus aucune réaction, pas un mouvement, pas même un clignement de paupière. Je devais gagner du temps, quelque chose pouvait encore arriver... Je faisais le mort, habitude courante des animaux en bas de la chaine alimentaire.
L'homme me vit... Je crus le voir cligner des yeux dans la pénombre, probablement un effet d'optique, les zombies ne s'embêtaient plus avec les clignements d'yeux. Malgré ça je continuais d'adopter la même attitude. J'aurais pu quitter mon fauteuil et ramper dans les escaliers mais je ne le fis pas. C'était trop tard, il allait me suivre si je faisais ça. C'était l'heure de mourir...
Je fermai à nouveau les yeux. J'avais peur de le voir ouvrir la bouche juste avant ce qui allait arriver. Et ce qui devait arriver arriva. Une main osseuse heurta ma poitrine de plein fouet. Les ongles s'inséraient dans ma peau à travers les vêtements. Je sentis aussi cette odeur fétide et ce râle tout prêt de mon visage. Aucune chaleur ne se dégageait de cette chose.
La narine de mon nez fut pincée avant d'être arrachée dans une douleur intolérable. Le fauteuil se renversa avec moi. Le zombie s'intéressa à mon ventre découvert. J'agrippai un barreau de la rampe d'escalier quand je sentis les dents me lacérer mais je ne criai pas. Les seuls bruits étaient ceux de mes entrailles qui se répandaient sur le sol.
Je devais mourir en silence. Pour Davis...
Conrad PRANGLEY / 21:53 / Toutes les anciennes tables du restaurant qui ne nous servaient pas étaient déjà alignées le long de la façade vitrée. Ca ne protégeait rien du tout en fait, mais nous ne nous étions jamais attendus à avoir autant de zombies approcher si près de chez nous. Je tirais donc les rideaux sur toute la longueur, masquant ainsi notre présence.
La porte d'entrée s'ouvrit brutalement et Luciano et Alan entrèrent en trombe. Alan se ramassa sur le sol en gémissant.
- Qu'est-ce qu'il s'est passé ? m'empressai-je de demander à Luciano. Alan n'est pas mordu ?
- Non, cheville cassée. répondit Luciano. Conrad, écoute-moi. Ils sont beaucoup trop nombreux. Il va falloir les faire passer devant la maison sans qu'ils y pénètrent et les faire se précipiter au bord de la falaise. Je vais avoir besoin d'aide pour actionner l'alarme, il me faut quelqu'un avec moi pour finir le boulot si je n'arrive pas jusque là-bas. Tu me suis ?
- Okay. répondis-je.
- Alan, monte rejoindre Graham et les filles et faites vous discrets.
Alan se remit debout avec difficulté et acquiesça en grimaçant.
Luciano me fit signe de le suivre. Il couru nous chercher un fusil mitrailleur chacun dans le stock d'arme. Ce qu'il y avait de bien avec Luciano c'était qu'il savait ce qu'il faisait. Pas la peine de tourner en rond ou d'hésiter, je savais que faire ce qu'il disait aveuglément était la meilleure chose à faire. Je n'avais pas besoin d'improviser.
Nous nous dirigeâmes au pas de course jusque dans la cuisine et la traversâmes dans l'obscurité en renversant au passage la poubelle qui trainait dans nos pattes. Luciano égara son talkie-walkie pendant le trajet mais continua son chemin sans s'en préoccuper. Je le suivais comme son ombre.
Il ouvrit la porte de derrière qui menait sur les bennes à ordures, et couru jusqu'au précipice. J'étais un peu essoufflé, mais Luciano pas du tout. Il se focalisait sur sa tâche avec une excitation exprimée simplement par un froncement de sourcils.
Je me penchai au dessus de la barrière. Le véhicule de police était toujours au même emplacement depuis des mois, stationné sur la voie ferrée.
- Je vais passer le premier. dit Luciano en saisissant d'une main ferme la corde attachée à la balustrade. Je sais descendre ça. Tu passeras après et fais très attention, sinon c'est une chute de vingt mètres sur de la roche.
Luciano commença à enjamber la barrière. Je remarquai alors quelque chose qui m'horrifia.
- Attends ! m'écriai-je. Ne fais pas ça !
Je lui pris la corde des mains, la tendis bien droite juste sous ses yeux et il comprit.
- Tranchée ?! s'exclama-t-il.
- Sur plus des trois quarts de la largeur. ajoutai-je. La coupure est nette, ça a été fait volontairement. Si tu étais descendu le long de cette corde tu serais mort.
- Il y a vraiment quelqu'un qui veut notre mort...
- Comment on va descendre ?
- On ne va pas descendre tous les deux. répondit Luciano. C'est toi seul qui va descendre.
Luciano reprit la corde. Il tira dessus un grand coup, la déchira au niveau de la partie tranchée, et enroula l'extrémité autour de son avant-bras.
- Je vais te faire descendre en maintenant la corde.
- Moi ?! m'exclamai-je.
- Tu ne supporterais pas mon poids, je suis trop lourd. Je peux maintenir la corde, tu ne risques absolument rien. Je ne vais pas te lâcher. Fais-moi confiance.
J'avais confiance en Luciano, mais il allait rester au bord de cette falaise pendant que j'attirerai la horde sur lui. Pourquoi voulait-il faire ça ? Voulait-il mourir en héros ? Non... Luciano ne voulait pas être un héros, ce n'était pas à lui qu'il pensait mais au groupe entier qui avait besoin de notre aide. C'était peut-être aussi la culpabilité qui le poussait à m'envoyer en lieu "sûr", ou tout du moins un lieu plus sûr que le gîte. Il n'en avait jamais parlé mais je savais qu'il était capable de grands sacrifices pour moi pour se "racheter" de la mort de mon frère. Il n'avait pas à se mettre en danger pour prouver quoi que ce soit.
Je passai par dessus la barrière, pris la corde et me mis en équilibre au bord du vide. Je ne regardai pas en bas ; ce n'était pas le moment de vérifier si j'avais le vertige ou non.
- Vas-y. dit Luciano. On se retrouvera plus tard.
J'entendais les râles se rapprocher. Je commençai à descendre, prêt à peut-être ne plus jamais le revoir, ni Janet, restée à la maison, ni Graham, ni tous les autres.
Je commençai ma descente, longue et laborieuse. Un vent glacial me sifflait dans les oreilles. Je veillai à ne pas donner d'à-coups à la corde. Certains morceaux de roche s'effritaient sous mes pieds. Ils glissèrent à plusieurs reprises mais mes mains restaient fermement cramponnées à la corde.
J'avais l'impression d'avoir mit beaucoup trop de temps à atteindre le sol mais j'y étais parvenu. Mes mains étaient en feu. Immédiatement, je criai à Luciano de lâcher la corde et de filer d'ici.
Il ne m'avait pas entendu ; la corde pendait toujours le long de la paroi. Je trottinai jusqu'au véhicule de police, m'assis sur le siège conducteur et cherchai le boitier. Je n'avais jamais vu à quoi ressemblait le mécanisme d'enclenchement de la sirène mais on m'avait parlé d'un boitier avec un interrupteur que je ne pouvais pas manquer. Ce fut vite trouvé. Il n'y avait qu'un seul interrupteur, rouge, vers l'autoradio. Je l'enclenchai. Rien ne se produisit.
Peut-être fallait-il d'abord allumer le moteur ? Je baissai le pare-soleil, attrapai les clefs qui en tombèrent et essayai de démarrer le moteur. Pas de réaction, la voiture ne voulait pas démarrer. Je tournai la clef plusieurs fois sans plus de succès.
Putain ! Mais quelle étape j'avais oubliée ?! Je n'étais pas con au point de ne pas savoir comment démarrer une bagnole !
Je regardai partout autour du volant. C'était un véhicule de police, peut-être qu'il y avait autre chose à faire, un système de sécurité ou une connerie de ce genre. Je découvris une sorte de petit clapet ouvert sur le côté du volant. Des fils colorés dépassaient. Coupés... Un autre sabotage...
Ho merde... Qu'est-ce que je devais faire ?! Je ne pouvais pas m'amuser à torsader les fils électriques entre eux. Tout le monde attendait à la maison que je fasse quelque chose, je ne pouvais pas abandonner, mais quelle solution avais-je ? Je n'allais pas me mettre à hurler pour attirer les zombies. Ca ne marcherait pas ; ma voix n'était pas assez puissante pour qu'ils m'entendent tous. A moins que...
Je quittai la voiture. Luciano devait avoir lâché la corde, elle était emmêlée au pied de la falaise. Je trouvai le coffre entre-ouvert. C'était normal, il l'avait toujours été. Il y avait un revolver caché dans le trou d'une paroi, recouvert par la moquette rugueuse qui tapissait l'intérieur du coffre. Ce n'était pas le revolver qu'il me fallait, je portais déjà mon M-16 en bandoulière. Ce qu'il me fallait, c'était ce mégaphone...
Il avait dû servir autrefois lors de manifestations, peut-être pour ordonner à des foules déchainées de rester à l'écart. Je pouvais m'en servir pour avoir l'effet inverse, pour attirer tout le monde vers moi...
Je ramassai l'appareil, appuyai sur l'interrupteur et me mis à hurler à l'intérieur en levant la tête vers le haut de la falaise.
- Hey bande de cons ! Je suis ici ! Foutez le camp de chez nous et venez me trouver ! Je vous attends !
Immédiatement après mon appel, deux corps tombèrent dans le vide pour se fracasser à mes pieds. Ils tombaient tout droit comme des suicidés, sans chercher à se protéger de leurs bras à l'atterrissage. La tête du premier explosa comme une pastèque, le second se brisa les jambes.
Je comprenais pourquoi Luciano avait lâché la corde... S'il commençait déjà à pleuvoir des morts, il devait y en avoir au niveau de la balustrade. J'espérais que Luciano n'avait pas attendu mon signal pour aller se mettre à l'abri.
- Ouais ! criai-je. C'est ça ! Sautez-moi dessus ! Venez me bouffer !
D'autres zombies firent le grand saut. Ce n'était pas assez, ça ne représentait qu'une infime partie de la masse qu'il y avait en haut. Je m'apprêtais à crier encore une fois mais je me ravisai au dernier moment.
J'entendais les grognements loin au dessus de ma tête... Et des grognements à ma droite... Et à ma gauche... Il y en avait sur les rails, de chaque côté. La taille de cette horde devait être telle qu'ils n'arrivaient pas seulement par la forêt devant le gîte, ils arrivaient même par derrière...
Je jetai le mégaphone et m'équipai de mon M-16. Je visais les morts-vivants sur ma droite et tirai une rafale. A une vingtaine de mètres de moi, plusieurs zombies reçurent des balles, mais aucun ne tomba. Ils étaient beaucoup trop loin pour moi. J'étais un tireur moyen, par conséquent je n'avais jamais assisté aux cours de tirs au fusil de précision. De toute façon je n'avais pas l'arme qu'il fallait, et certainement pas assez de munitions.
Je me retrouvais donc avec un mur de pierre devant moi, une horde à ma droite, une horde à ma gauche. Naturellement, je me retournai vers ma seule échappatoire : le Susquehanna.
Mouvementé et surtout glacial, c'était le dernier chemin qui me laissait une chance de survie... Je jetai mon arme automatique dans la neige. Elle n'aurait fait que m'encombrer. Je marchai jusqu'au bord de l'eau. Les premiers centimètres du fleuve, plus calmes que les zones profondes, étaient figés, avec des cailloux emprisonnés dans la glace. Le sol gelé craquait sous mes pieds.
Je mis mon pied droit dans l'eau jusqu'à la cheville et me retins de hurler. Le froid m'attaquait jusqu'à l'os. La chair anesthésiée par le froid mordant, je ne sentais pas si mon pied touchait le sol où s'il flottait, en revanche je ressentais comme des coups de dents en profondeur.
Encore un pas. Mes deux mollets étaient maintenant immergés. Paradoxalement, ce froid me donnait l'impression de brûler vif. La douleur me tira une larme. Encore un pas. L'eau m'arrivait aux genoux.
Je regardai derrière moi. Les zombies arrivaient. J'étais toujours en danger tant que je ne pouvais pas les semer à la nage. Par pitié, arrêtez de me suivre...
Encore un pas. L'eau me déchirait les cuisses. Les semer à la nage... Impossible que je puisse faire ça. J'allais mourir, mon cœur ne tiendrait jamais le choc de la traversée. Je levai les yeux. Je vis la ville loin devant moi, plongée dans le noir. De grands bâtiments, à l'abri du froid et des morts. Des bâtiments inaccessibles.
Mes mains entrèrent en contact avec la surface. C'était pire qu'avec les pieds. Je levai les bras pour éviter de la toucher. Les larmes de douleurs coulaient à présent sans retenue le long de mes joues. Encore un pas. L'eau touchant mon ventre avait presque fini de m'achever. Ma bête idée d'uriner dans l'eau ne changea absolument rien. L'eau froide revint immédiatement m'agresser. Plus j'avançais, plus le courant gagnait en intensité. Le fleuve cherchait à me faire plier, à m'emporter.
Je ne pouvais pas détacher mes yeux de la rive. Une rive qui ne semblait pas se rapprocher.
Allez... Conrad... Ne... meurs... pas... maintenant !
Encore un pas.
Je... peux... le... faire... Je... vais... le... faire...
Encore un pas.
Evidement, je n'avais pas prévu le fossé dans lequel mon pied venait de glisser... Et le fleuve m'engloutit entièrement.
Gloria WILLIAMS / 21:54 / Je n'avais pas pu me résoudre à fuir. Alan était parti au gîte avec Luciano et c'était tant mieux. Davis et Eric étaient enfermés dans une maison dans laquelle plusieurs zombies s'étaient infiltrés, et j'allais les sauver au péril de ma vie.
Après avoir sauté du toit de la caravane, j'avais traversé un groupe d'une quinzaine de zombies. Je ne pensais pas atteindre la maison indemne. Sur le moment, je me fichais d'être mordue ou non, je voulais juste arriver à la maison vivante, et avoir assez de temps pour retrouver mon fils et mon mari. Mais par chance, je n'avais même pas été blessée, à part une griffure à l'épaule. Grave, pas grave, ça n'avait aucune importance. Avançant presque à quatre pattes dans la foule de cadavres, j'étais déjà loin le temps qu'ils remarquent qu'une humaine encore chaude venait de passer à côté d'eux.
J'avais réussi à me faufiler jusqu'à la maison. Cette petite maison à moitié enfoncée dans la forêt, un piège mortel que je voyais comme une prison sans issue qu'on remplirait d'eau jusqu'à noyer ses occupants. Je devais briser ses murs, faire éclater n'importe quoi, créer une sortie. Les morts allaient continuer de s'engouffrer à l'intérieur par la fenêtre prêt de l'entrée et tuer ma famille si je n'agissais pas. Il fallait faire sortir Eric et Davis.
Contournant la maison, je me retrouvai sur le côté, au niveau de la fenêtre de l'ancienne cuisine, qui servait de chambre à Eric et moi. Je regardai à travers, mais le carreau était sale et il faisait noir à l'intérieur. Je n'y voyais rien.
- Eric ? dis-je en tapotant contre la vitre. Davis ? Vous m'entendez ?
Un coup de feu détonna dans la cuisine. Une balle traversa la fenêtre et passa à quelques centimètres de ma tête. Surprise, je fis instinctivement un pas un arrière, trébuchai et me cognai la tête contre un tronc d'arbre.
Il y eu ensuite un hurlement strident à l'intérieur. Davis... Davis était attaqué ! Je ne l'avais jamais entendu hurler à l'aide de la sorte, c'était tout bonnement insupportable. Je me relevai. Le choc à la tête me donnait encore le tournis. Je m'agrippai aux lambris du mur en refusant de tomber encore une fois.
Je ne donnai plus de petites tapes sur la vitre. Je mis un énorme coup de poing, oubliant que j'avais mon fusil sniper posé contre le mur pour détruire la fenêtre. Fragilisée par l'impact de balle, la fenêtre éclata. Ma main était ravagée par les morceaux de verre.
Je hurlai comme un fauve en me hissant par l'ouverture. Je beuglais comme une hystérique des paroles sans queue ni tête, destinées à attirer l'attention des zombies sur moi plutôt que sur Davis. Je tombai dans le verre brisé, me retrouvant nez à nez avec un flingue. Je n'avais aucune idée de ce que ça faisait là. Qui avait tiré dans la fenêtre ? Eric ? Davis ?
Je ramassai le Glock et me relevai. Un type à la mâchoire arrachée chercha à se jeter sur moi et me cracha du sang sur la poitrine. Bam ! Deux autres zombies suivirent. Bam ! Bam ! Eliminés.
- Eric ! hurlai-je en me précipitant au salon. Eric, Davis, je suis là !
La température dans le salon était glaciale. La double porte vitrée qui menait vers la forêt était grande ouverte. S'étaient-ils enfuis ? Non, Eric n'aurait pas pu partir si vite avec son fauteuil... Et les meubles du salon étaient renversés... On s'était battu dans cette pièce...
Il y avait du sang sur le canapé... Une manche du pyjama de Davis en boule sur le sol... Mon Dieu... Des traces de sang qui s'étendaient jusque dans le couloir... Je les suivis, morte d'inquiétude.
Je mis ma main sur ma bouche pour étouffer mon exclamation d'horreur en découvrant le fauteuil roulant en bas des escaliers, au milieu de la marre de sang. Je tombai à genoux. Tant de sang... et pas de corps...
Luciano DE CONTI / 22:22 / Conrad avait eu un problème. Le plan d'urgence n'avait pas été respecté. Quelques zombies étaient tombés dans le précipice juste après son appel, mais ça n'avait pas duré. S'il y en avait qui se dirigeaient encore vers la falaise, c'était à cause de moi, car j'étais toujours là-bas.
Chaque balle avait compté. Une trentaine de corps allongés jonchaient l'arrière de la maison. Mon arme était vide à présent. Je faisais rougir la neige avec mon couteau de plongée militaire tel un assassin. L'arc de cercle formé par l'armée des morts se resserrait autour de moi mais ils avaient la gentillesse d'attaquer un par un, à plus ou moins cinq secondes d'intervalle.
Je plantai mon couteau au milieu du front d'un zombie. Il sembla tout surpris de voir sa nourriture se rebeller. Six secondes de répit. Un autre avançait vers moi. Même technique. Il avait le crâne un peu plus dur et mon couteau dérapa. Je ne fis que le scalper. Excité de voir mon poignet d'aussi près, il grogna en montrant les dents. Mon autre main, poing fermé, le frappa en pleine tête. Il tomba en arrière. Cinq secondes de répit. Une femme menue arrivait déjà sur moi alors que le zombie précédent se relevait déjà. Je la pris par l'épaule, la tirai vers moi et la fis basculer de l'autre côté de la barrière. Quatre secondes de répit.
Ca devenait difficile. Contrairement à moi, ils ne connaissaient pas la fatigue. Je n'avais pas d'autre solution que de les affronter tous. Traverser la horde était trop dangereux, et je ne pouvais pas retourner dans le gîte. Graham était à l'intérieur, moitié drogué, moitié bourré. Si je rentrais, j'allais attirer la meute, mettant en péril la sécurité de tous ceux qui étaient là-bas. C'était une idée égoïste et lâche d'aller m'y réfugier.
Allison et Janet étaient supposées se préparer à combattre pour défendre la maison... C'étaient mes ordres. Elles veillaient sur Graham, mais je devais avouer que je regrettais de me retrouver seul dehors. J'avais vraiment besoin d'aide.
Trop de zombies. Mon couteau ne suffisait plus pour garder la cadence. Je frappai d'une main avec mon couteau pour enchainer par un coup de poing sur un autre de mes attaquants. Puis je dus également me servir de mes jambes, utiliser quelques enchainements de kick-boxing et les frapper d'un coup de pied au torse pour les déstabiliser et les faire tomber comme des dominos.
La crampe me guettait. Je n'allais pas y arriver. Trop c'est trop.
Gloria WILLIAMS / 22:35
- Davis ! m'époumonai-je.
J'attendis que le zombie soit à bout portant pour lui tirer une balle entre les deux yeux.
- Davis ! répétai-je.
Je vagabondais à gauche, à droite, m'égarant près de la forêt... dans la cour... vers le kiosque... cherchant mon enfant disparu, tuant tout ce qui croisait mon chemin.
- Davis !
J'étais à présent dans l'œil du cyclone, un petit coin à côté du gîte sans mort ni vivant. Quelques secondes sans attaque avaient suffi pour laisser le temps aux larmes de venir.
Adossé contre la barrière au bord de la falaise, je vis Luciano combattre deux zombies à la fois à une trentaine de mètres devant moi. Chacune de ses mains essayait d'en repousser un. Quelques autres zombies se rapprochaient de lui. Il était en grande difficulté.
Je couru vers lui et tirai dans le crâne d'un des zombies, ce qui permit à Luciano de reprendre le dessus et d'éliminer le deuxième. Sans un mot, nous nous mîmes naturellement dos à dos pour nous battre et nous couvrir mutuellement. Le duo marchait à merveille. Les morts tombaient un à un.
Puis vint "le" mort. Il marchait dans le noir, épaules voutées. Un pressentiment me donna le frisson. J'arrêtai de me battre, laissant Luciano s'occuper de tous ceux qui nous entouraient. Je ne voyais pas son visage... Mais je connaissais cette démarche... C'était la même... Ca faisait des années que je n'avais pas vu cette démarche. Le zombie leva la tête et un éclat de Lune illumina son visage. Ses joues avaient été dévorées, je pouvais voir ses vingt-huit dents à la fois.
- Mon Dieu... gémis-je. Eric...
Eric marchait. Oui, il marchait. Après toutes ces années d'immobilisation, Eric était enfin sur pieds. Il était guéri... et mort.
- Je vais... Je vais...
J'avançai jusqu'à lui. L'homme de ma vie était horrible à regarder. Ca me faisait mal de le voir, mais je n'avais pas le droit de détourner le regard. Je devais l'affronter, tout comme il m'aurait affrontée si nos places avaient été inversées. Ca me tuait d'avoir à le faire.
- C'est terminé, Eric. dis-je en sanglotant. Tu peux... te reposer. Je vais prendre soin de notre famille, tu n'as pas à t'en faire.
Eric écarta les bras pour m'enlacer. Je tirai. Il me tomba dans les bras. Je lui embrassai le front puis le laissai partir. J'accompagnai sa chute, posant sa tête dans la neige avec délicatesse.
Luciano DE CONTI / 22:37
- Gloria ! criai-je. Attention !
Agenouillée et en pleurs à côté d'Eric qu'elle venait d'achever, elle était à la merci du zombie qui l'assaillit. Je couru à son aide, poignardai le zombie, mais c'était trop tard. Gloria était passée de l'autre côté de la barrière ! Je la vis disparaitre.
Je me penchai au dessus du vide, cherchant son corps en bas de la falaise. Pas de cadavre, je ne voyais qu'un manteau blanc. Je découvris alors la femme. Gloria n'était pas morte, elle s'était accrochée à la paroi rocheuse à seulement un mètre sous mes pieds.
- Attrape ma main ! criai-je.
Je me penchai un peu plus et lui tendis la main. Gloria fit des yeux ronds.
- Luciano ! hurla-t-elle. Derrière toi !
Quelque chose me mordit. La déchirure commençait dans la zone supra claviculaire. Un petit bout de peau seulement était retourné, à côté de la canine qui était restée plantée dans le muscle. A la nouvelle morsure, la peau qui dépassait fut tirée vers le haut, entrainant l'arrachement d'un bandeau de chair beaucoup plus large. Elle partait aussi facilement que sur une viande trop cuite. Enfin, les mâchoires me déchiquetèrent le lobe de l'oreille...
Et cette fois, ce n'était pas un cauchemar...
