185ème jour (24/12/2014) VERSION 4 - PARTIE 1

Adrian HAMILTON / 05:12 / J'étais meurtri, blessé, détruit, décomposé. Je pouvais encore chercher des dizaines d'adjectifs, il n'y en avait aucun d'assez puissant pour définir ce que je ressentais. Il y avait peut-être un mot qui pouvait résumer mon état, un seul.

Mort.

Assis sur la chaise de jardin, je regardais mes pieds. Immobile depuis quelques temps déjà, la neige avait fini par recouvrir mes orteils. Une tache sombre attira mon regard sur l'accoudoir. Du sang... Le sang de Byron qui avait giclé quand Graham l'avait décapité au fusil à pompe. En bons vautours, nous avions rapporté la chaise au gîte.

Je levai alors mes yeux pleins de larmes vers le ciel. J'espérais que les larmes se mettent à geler dans mes yeux, qu'une couche de glace se forme à la surface pour que je n'aie plus à voir la mort jour après jour. Chemise ouverte, le froid me fouettait la peau. J'attendais qu'il devienne incisif, qu'il perfore mon cœur déjà refroidi. Des frissons me parcoururent le corps. La neige qui fondait au contact de mon torse tiède me procurait une sensation de brûlure, c'était comme si je sentais mon sang chaud me couler sur le ventre. Je n'arrivais pas à mourir. Pourquoi je n'arrivais pas à mourir ? Pourquoi je ne pouvais pas m'éteindre tranquillement dans le froid de la nuit ? Fallait-il que toutes les morts se passent systématiquement dans la barbarie ?

Machinalement, je sorti un papier de la poche de mon pantalon, comme je le faisais à chaque fois que je me retrouvais seul. Il était complètement chiffonné mais je distinguais encore parfaitement les quatre visages qui me souriaient. Je hoquetai un sanglot en les voyant.

Tout à gauche c'était Tony, le plus âgé de mes trois enfants. On le voyait sur l'image apporter un plat de brochettes. Tony était fort. Tony avait toujours été bagarreur. Il nous avait donné beaucoup de fil à retordre pendant l'adolescence mais cette force de la nature m'avait impressionné. Il avait lutté jusqu'au bout pour protéger sa famille. Quand leur voiture s'est retrouvée bloquée dans la horde, on m'avait raconté qu'il était sorti, prêt à se battre contre la centaine de morts-vivants qui les assaillaient. Moi je pensais qu'il s'était sacrifié, qu'il avait voulu faire diversion pour permettre à son frère et à sa sœur de s'enfuir. Si seulement j'avais été là, j'aurais pu prendre sa place. J'aurais dû prendre sa place.

Assise à la table de jardin, ma fille Sharon riait sur la photo. Sharon une jeune femme douce, sensible. Bienveillante avec tout le monde. Elle n'était pas faite pour ce monde... Ma petite s'était accrochée tant bien que mal. Un rien la révulsait. Elle avait passé les dernières semaines de sa vie à pleurer. Les membres de mon ancien groupe avaient dû être soulagés une fois qu'ils n'avaient plus à la trainer derrière eux...

En face de Sharon il y avait Seth. Il n'avait que dix-huit ans et je le voyais encore comme un enfant. Il portait des lunettes de soleil sur la photo, mais je continuais de croiser son regard tous les jours dans le miroir. Nous avions les mêmes yeux. C'était notre seul point commun. Il vivait encore sous mon toit avant l'épidémie mais pourtant je le voyais malheureusement très peu. Il partait toujours en vadrouille avec ses amis. C'était un garçon très aimé. J'aurais dû m'intéresser d'avantage à ce qu'il faisait pendant que j'en avais encore le temps...

Et puis la quatrième personne à côté de Sharon c'était... Non. Ce passage était affreux. Si c'était mon dernier jour sur Terre, alors je ne voulais pas y penser.

Ma main tremblait à une vitesse folle tandis que je pleurais sans retenue. La photo tomba dans la neige. Je m'empressai de la ramasser en m'excusant auprès des personnages sur le papier. Je pliai soigneusement la photographie et la plaqua un instant contre mon cœur avant de la ranger.

Un petit objet froid toucha mes doigts quand je mis ma main dans ma poche. Je le retirai. C'était une pièce de vingt-cinq cent. Qu'est-ce qu'un mort pouvait faire avec vingt-cinq cent ? Je n'en avais plus besoin.

C'était décidé. C'était ce soir que j'allais partir. Je ne pouvais pas festoyer avec ces gens pour le réveillon de Noël. Ces gens... Tous autant qu'ils étaient, je ne pouvais plus les voir, même si la plupart n'y étaient pour rien. La plupart...

Je serrai le poing si fort que l'emprunte de la pièce s'imprima dans ma peau.

Je n'étais pas innocent... Mais ils n'étaient pas innocents non plus... Il n'était pas innocent... Lui en particulier... Il avait détruit mon dernier espoir...

Je voulais mourir paisiblement... J'avais aussi soif de vengeance... Les deux étaient incompatibles. Que faire ?

Je regardai la pièce. La réponse était sous mes yeux. Ma mort allait dépendre d'un bête jeu de hasard. Pile, je partais seul. Face, il partait avec moi.

Je jetai la pièce en l'air, la rattrapai et la collai sur le dos de ma main.

Face.


Graham SHEPARD / 07:22 / Le ciel était entre le jour et la nuit. Le bleu marine et l'orangé se fondaient dans un violet qui diffusait un halo lumineux inquiétant dans la chambre.

Je n'étais plus endormi, mais pas vraiment réveillé non plus. J'étais le Graham qui se promenait dans mes rêves, mais dans le monde réel. Fatigué, diminué, j'étais entre deux mondes. Un voile fin les séparaient, je passais d'un côté à l'autre à une vitesse incroyable, au point que les images que je voyais étaient floues et saccadées.

Je me réveillai en sueur. C'était étrange, j'avais l'impression d'avoir couru un marathon. Mon torse humide se gonflait d'air et l'expulsait à grande vitesse. Il me fallu reprendre mon souffle. Un mur terne et écaillé se dressait devant moi, avec un crucifix bancale accroché dessus, comme dans toutes les chambres du gîte. Je baissai les yeux. J'étais à califourchon au dessus de mon fiancé.

Bordel de chiasse, comment j'étais arrivé ici, moi ?!

Luciano dormait. Lui aussi, je voyais son torse se soulever et se baisser, mais c'était un rythme beaucoup plus lent. Si lent qu'il était presque imperceptible. Luciano avait les yeux clos, avec une expression tellement paisible et figée qu'il paraissait mort. Sa peau d'ordinaire légèrement bronzée devenait grisâtre dans la pénombre. J'en vins à douter s'il était vraiment en vie.

Je posai ma main sur sa poitrine. Son cœur battait doucement... Il était vivant... Mais si fragile sous ma main. Complètement à ma merci. Si je le voulais, je pouvais le tuer. Ca se ferait sans aucun bruit. Un simple oreiller écrasé sur le visage et c'était terminé en un instant.

Puis je regardai ma main toujours posée sur lui. Je vis la bague. Marrant, moi aussi j'étais à sa merci. Tout se déroulait selon son plan. Son plan me plaisait. Il laissait entrevoir de fabuleux moments, des promesses qui donnaient envie de voir où cela allait nous mener, mais ça restait son plan. Il me l'avait fait accepter. Il m'avait même fait me sentir heureux de l'avoir accepter. Il m'avait manipulé.

Ma vie n'était pas censée ressembler à ça. Tout le monde avait été au courant avant moi. Conrad, Allison, Joe... Ils avaient su avant moi pour la demande en mariage. J'avais donné la réponse qu'on attendait. C'était presque humiliant d'avoir un rôle aussi passif dans sa propre vie. Bien sûr, je voulais que Luciano reste avec moi, mais ça devait venir de moi. Il était à moi. C'était mon Luciano au même titre que mon bras était mon bras, il n'avait pas à prendre de décision comme celle-ci.

C'était con de lui reprocher son libre arbitre. C'était comme lui reprocher d'être humain. Quelque part, je savais que je n'aurais jamais formulé une telle demande, alors s'il voulait se marier il fallait forcément que ça vienne de lui. Et puis son bonheur faisait parti de mon plan à moi, donc en fait il nous avait peut-être fait une faveur à tous les deux. Luciano était souvent très impliqué émotionnellement quand il prenait une décision que j'avais peur qu'il ne sache pas choisir correctement. Est-ce que nous allions bien dans la bonne direction ?

Peut-être... La vie était courte, nous n'allions pas tarder à le découvrir.


Joseph ANDREWS / 10:01 / J'approchai d'Allison, assise au bar avec la tasse de chocolat chaud qu'elle venait de terminer.

- Je ne sais pas ce que tu étais en train de raconter à Janet tout à l'heure, mais je l'ai rarement vue aussi joyeuse. dis-je. Qu'est-ce que tu lui as dit ?

- Ho, rien de particulier. répondit Allison avec entrain. C'est la magie de Noël, tout le monde est joyeux à cette époque.

- Pas tout le monde, mais moi je le suis.

- Ca va déjà faire notre troisième Noël ensemble. Trois... C'est mon nouveau chiffre porte-bonheur.

- Depuis quand ? demandai-je.

- Depuis ce matin.

- Pour quelle raison ? Tu n'es pas superstitieuse.

- J'ai changé d'avis. répondit Allison en me souriant amoureusement. Je l'ai juste décidé.

Ca ne ressemblait pas à Allison. Elle n'avait jamais accordé aucun crédit à tout bon ou mauvais augure. Il n'y avait pas de signe pour elle, seulement des faits que certains étaient capables d'interpréter ou pas. Ce genre d'approche du monde la faisait rire, comme quand elle s'amusait avec les cartes de tarot trouvées dans notre meuble de chevet. Mais si ma femme avait décidé d'avoir un chiffre porte-bonheur, alors tant mieux.

Allison aimait mettre en doute ce qu'elle entendait, tout comme moi. Elle aimait comprendre, découvrir, même si elle avait toujours un a priori sur n'importe quel sujet. C'était une cérébrale, et si il y avait une chose que je trouvais séduisante c'était bien une femme qui en avait dans la tête.

C'était la fille d'un baron de l'immobilier américain qui avait fait fortune en s'implantant au Viêt Nam. Ca, je l'avais appris après avoir passé le seuil de sa porte pour la première fois. Elle m'avait invité à passer chez elle juste après notre première rencontre dans une station de métro, le soir où j'avais mis en fuite un homme un peu trop alcoolisé et tactile qui rôdait autour d'elle. Allison allait bientôt arrêter ses études de médecine à l'époque, alors je m'attendais à découvrir un petit studio d'étudiant... pas l'appartement de quatre-vingt mètres carré qu'elle occupait à elle toute seule en plein cœur de New-York.

A ce moment, c'était moi qui avais eu un a priori sur elle. C'était réducteur, j'avais tendance à placer les "enfants de riches" dans la case des gens peu intéressants. Je l'avais prise pour la fille mignonne très girly, née avec une cuillère en argent dans la bouche. J'avais cru qu'elle me trouvait attirant simplement à cause de mon allure. Qu'est-ce qu'elle me voulait ? Ce n'était pas moi qui allais l'inviter dans les restaurants les plus chics de New-York. Nous méritions tous les deux quelqu'un avec qui nous serions en meilleure adéquation. Si elle m'avait invité chez elle pour s'envoyer en l'air c'était raté, je n'étais pas du genre à coucher le premier soir. Ce n'était même pas la peine d'espérer si je ne sentais pas la "connection".

Pendant que je la raccompagnais, elle m'avait posé des questions très bateaux. J'avais pensé qu'elle voulait meubler les silences, pas qu'elle s'intéressait réellement à moi. Quand elle a su que j'avais fait une école d'art, elle m'avait demandé qui était mon professeur préféré. En quoi c'était intéressant ? Elle n'était pas réceptive à l'art de toute façon, alors je lui avais sorti le premier nom qui m'était venu en tête, Paul Jenkins, un peintre que je n'avais jamais rencontré de ma vie et qui venait de mourir. J'avais ce nom en tête pour l'avoir lu dans un journal le jour-même.

Nous nous étions installés au salon, et j'avais cru recevoir une claque monumentale quand elle s'était mise à me parler. Elle avait retenu tout ce que je lui avais dit alors que je croyais que ça lui entrait par une oreille pour en ressortir par l'autre. Elle savait que le peintre que j'avais cité était mort et sur le coup elle n'avait rien dit. En jetant un œil aux livres sur ses étagères, j'avais pu voir des volumes épais et effrayants qui traitaient de médecine, de sciences, de technologie, de sport et même... d'art. J'avais affaire à une fille cultivée, aux antipodes de l'écervelée superficielle qu'elle semblait être. J'étais déjà à moitié amoureux. Amoureux de sa psyché, ou même carrément de son cerveau.

Nous avions continué à nous raconter nos vies ce soir-là. Elle savait tout de moi, le tatoueur un peu rêveur qui s'intéressait lui aussi à pas mal de sujets. Je lui avais parlé de mon métier avec passion, ce qui la subjuguait. Je lui avais également parlé du quartier de Brooklyn dans lequel j'avais passé ma jeunesse. Nous enchainions anecdotes sur anecdotes, avides d'en connaitre un maximum sur l'autre.

Aujourd'hui tout était dit, le meilleur restait à vivre.

- Tu es songeur. dit Allison en me faisant sursauter.

- J'étais juste en plein flash-back. répondis-je.

- Bouah, laisse les flash-back au passé. Regarde un peu ce que j'ai là.

Allison ramassa le vêtement plié sur le tabouret à côté d'elle et me le montra.

- C'était à moi, ça. dis-je en reconnaissant ce gilet sans manche. Où est-ce que tu l'as récupéré ?

- Janet a ramené ça quand elle est allée au camp de réfugiés avec Graham et Luciano. Tu sais, le jour ou Elizabeth nous a quittés. Tu te souviens de la dernière fois que tu l'as porté ?

- Parfaitement. C'était pour notre dernière soirée dans un monde sans mort-vivant.

- Exactement. Et tu te souviens ce qu'on a fait ce soir-là ? On a dansé. Ce soir c'est la fête, et j'aurais tellement la pêche que j'aurai probablement envie de danser à nouveau. Tu pourras porter ça, comme au bon vieux temps. Prépare-toi à danser jusqu'au bout de la nuit !

- Tu danses toujours aussi mal ? demandai-je pour la taquiner. Je n'ai pas de chaussures de sécurité.

- Qui sait ? J'ai peut-être pris des cours, depuis. répondit-elle avec un clin d'œil.


Graham SHEPARD / 16:02 / Je ne commençai à poser le glaçage de mes biscuits qu'une fois que Davis ait quitté la pièce. Leur dessiner un visage souriant nécessitait un minimum de précision et je n'avais pas besoin qu'on me distraie et qu'ils finissent avec la même gueule en travers que moi.

- Salut, mec. dit Joe en passant les portes de la cuisine. Ca mijote ?

- Ca sera prêt à temps.

Joe prit et but le verre d'eau qui trainait sur le plan de travail. Il s'approcha ensuite de la marmite avec curiosité.

Entre Joe et moi, il y avait eu de très grosses tensions par le passé. Allison et moi enlevés... Un de nos ravisseurs violé et égorgé... Je le comprenais, peu de gens pouvaient cautionner ces actes, qu'elles qu'en soient les circonstances. Si c'était à refaire, je me serais contenté de tuer Daryl. Ca aurait tout simplifié.

Joe avait considérablement amélioré notre relation en laissant le temps apaiser tout ça. Peut-être que les images qu'il avait vues avaient fini par se lisser, peut-être qu'il avait toujours des doutes sur ma santé mentale, mais il paraissait m'avoir donné une remise de peine pour mon bon comportement des mois derniers. Il ne pouvait pas constamment me faire la gueule donc tout était redevenu très cordial. Je n'aurais pas dit qu'il faisait entièrement confiance à mon jugement mais le climat de suspicion avait disparu. Nous pouvions de nouveau avoir une discussion sans penser au passé.

Avec Conrad et Allison, Joe faisait partie de ceux qui avaient été mis au courant avant moi de l'intention de Luciano de me demander en mariage. Et pas si étonnamment que ça, il avait été le seul à émettre des réserves, conseillant à Luciano d'attendre encore de me connaitre d'avantage. Comme quoi il avait toujours quelques doutes... Ou bien aurait-il dit la même chose à n'importe quel couple qui aurait voulu se marier au bout de cinq mois ?

- Tu n'as pas bonne mine. me dit-il.

- C'est ce que Luciano me disait ce matin. C'est une faiblesse passagère, ne te fais pas de soucis.

- Faiblesse physique ? Et le moral, comment il va ?

- Il va bien. répondis-je d'un ton catégorique. Je suis un jeune fiancé qui prépare du lapin dans une sauce au vin blanc et j'en suis très heureux.

- Tu as laissé les têtes ?

- C'est le meilleur ! Je demandais toujours à mon boucher de me les laisser. Tu ne m'en voudras pas si je m'en réserve une ?

- Fais-toi plaisir. répondit Joe.

Joe fit les cent pas dans la cuisine, les mains dans les poches. Il regarda par la fenêtre le ciel qui grisonnait déjà avant de revenir vers moi.

- Et toi, est-ce que tu m'en veux ? demanda-t-il.

- Si je t'en veux pour quoi ?

- A propos de mon attitude générale à ton égard.

Je regardai Joe avec incrédulité. Ca sentait le piège à plein nez, pourtant il n'avait pas l'air belliqueux. Il avait toujours attendu que j'exprime des remords et aujourd'hui c'était lui qui parlait sur un ton d'excuse. Etions-nous enfin arrivés point final de cette querelle ?

- Jamais je n'approuverai tes actes passés. continua Joe. Quand j'ai découvert que tes limites allaient beaucoup plus loin que ce que je croyais, ça m'a un effrayé. Mais... Tu n'étais pas qu'un bourreau dans l'histoire, tu étais aussi une victime.

- Nous sommes comme une famille, le groupe n'aura jamais besoin d'avoir peur de moi. dis-je. Je te l'ai déjà dit.

- Je sais... Je ne sais pas si on peut te juger responsable de tes actes. Je raisonnais encore comme on le faisait avant. Mais maintenant il n'y a plus que les victimes qui peuvent se faire justice. Personne ne va le faire à leur place. Et forcément la sentence va être... sensiblement plus dure que celle qu'aurait donné un juré.

Joe pouvait bien raconter ce qu'il voulait, je n'aimais pas être défini comme étant une victime. Ce n'était pas ce que j'étais.

- En clair ? demandai-je.

- En clair je regrette que tu aies fais ce que tu as fait, et je regrette aussi mon comportement à ton égard. Il ne pouvait pas y avoir de bonne fin à cette histoire. Je ne m'en bats pas les couilles de ce que tu peux faire à nos ennemis, mais si ça peut nous sauver...

- Ca a toujours été mon objectif.

- Je suis agressif quand je ne suis pas à l'aise. dit Joe. C'est pour ça aussi que je m'en suis pris si vite à Conrad quand Luciano a été attaqué par on-ne-sait-qui.

- Je ne t'en veux pas. répondis-je à la fin de ce dialogue surréaliste.

- Sans rancune ? demanda Joe en me tendant la main.

- Sans rancune. répondis-je avec le même geste.


Graham SHEPARD / 17:53 / C'était quand même fantastique ce truc qu'Alan m'avait donné. Voyager dans un univers parallèle c'était bien trippant. Le seul problème c'était que mes jambes avaient disparu mais ce n'était pas grave puisque j'avançais par lévitation.

- Vas-y, c'est tout droit maintenant. me dit la voix d'Alan. Ne crève pas en route, hein ? Va pas t'amuser au bord de la falaise ou près des bois.

- Ca va. marmonnai-je. J'en ai fumé qu'un... Tout roule !

- T'as enchainé sur un deuxième joint que t'as oublié que tu avais fumé le premier.

- Tout roule ! m'exclamai-je en levant les bras.

Les deux mains qui maintenaient mes épaules s'évaporèrent. Pouf ! Plus d'Alan. La neige l'avait mangé.

Je me retournai pour le retrouver. Le sol blanc se mit à vibrer comme s'il y avait un tremblement de terre. Il se leva pour former un mur, une vague immense ! Ca me poursuivait ! La vague me heurta de plein fouet. Je tombai en ressentant une vive douleur en bas du dos.

Le ciel devint sol. Le sol devint ciel. Ho, chiotte ! Arrête de changer tout le temps ou je te plante ! Je me retrouvai à quatre pattes, essayant de résister à cette force centrifuge qui cherchait à m'envoyer dans le décor.

Un zombie me prit par le bras et me força à me lever.

- Qu'est-ce que tu fous par terre ? demanda le zombie avec la voix de Conrad. T'as fumé ?

Il était appétissant. Sa peau ruisselait, gluante, sucrée. Je lui léchai la joue. Bof. Fade.

- Mais t'es dégueu ! s'exclama le zombie en m'éloignant de lui.

Il me renifla.

- Ha ouais, en fait t'as fumé pour de vrai ! s'exclama-t-il. Putain, va te coucher quelque part et attend que ça passe. Luciano va te tuer s'il te trouve dans cet état.

Le mort-vivant m'emmena dans sa tanière.


Joseph ANDREWS / 21:27 / La soirée venait de passer son point culminant. Le repas terminé, des petits groupes se formaient ici et là dans la pièce pour discuter. Finis les chants de Noël, nous étions passés sur des titres des années 80 un peu plus dynamiques.

Après vingt minutes de rocks, de slows et d'autres styles musicaux sur lesquels nous avions improvisé nos pas de danses, j'avais pris congé d'Allison qui continuait de danser toute seule au milieu du restaurant. J'étais repu, des exercices physiques supplémentaires n'auraient pas eu un très bon effet sur ma digestion. J'avais déjà un léger tournis.

- Hey Joe ! m'interpella Eric depuis la table.

- Oui ? dis-je en m'approchant.

- Tu ne saurais pas où est passé le décapsuleur ? Il était sur la table tout à l'heure et il n'y est plus. J'en ai besoin pour ouvrir ma bière.

- Je ne l'ai pas vu. répondis-je. Qui est le dernier à avoir décapsulé une bouteille ? Tu as regardé au bar ?

- Pas là non plus. Il n'arrêtait pas de passer de main en main, maintenant il a disparu.

- Utilise le coin de la table, mec. On le cherchera demain.

- C'est une jolie table en chêne, ça serait criminel de l'abîmer. Adrian m'a dit une fois qu'il y a un bon bric-à-brac dans la caravane. Un gros foutoir. Les types qui la possédaient en avaient forcément un. J'aimerais demander à Adrian mais je ne sais pas où il est. Tu ne l'as pas vu ?

Adrian était introuvable depuis la fin du repas. Il devait être allé prendre l'air.

- Non, mais ce que je peux faire, c'est aller voir par moi-même dans la caravane.

- Tu ferais ça ? demanda Eric. C'est gentil, merci beaucoup.

Ca me faisait toujours plaisir de rendre service. Je pris mon blouson pour affronter le froid et sortis. Je trottinai dans la neige pour ne pas perdre ma chaleur. Pauvre Eric, je n'allais quand-même pas le faire rouler dans la neige ! D'autant plus qu'il n'aurait pas pu monter dans la caravane.

A mi-chemin, je rencontrai Gloria qui revenait de chez elle, bras nus.

- Tiens, je n'avais pas remarqué que tu étais rentrée chez toi. dis-je. Tout va bien ?

- Oui, je viens de coucher Davis. expliqua Gloria en montrant du doigt la fenêtre du premier étage.

- Tu n'as pas croisé Adrian, dehors ?

- Non. répondit Gloria en fronçant les sourcils. Qui voudrait trainer dehors par ce froid ? A part bien sûr Conrad et Janet. Ils sont sortis prendre l'air tout à l'heure pendant le dessert, mais ils avaient ce regard amoureux depuis le début de la soirée alors le froid a dû les aider à calmer leurs hormones.

- Amour, quand tu nous tiens ! Je ne vais pas t'embêter plus longtemps. Rentre vite te réchauffer. Moi je suis juste sorti chercher un décapsuleur dans la caravane.

- Je ne sais pas si je vais rentrer... Tu entends ce bruit ? Je me demandais s'il ne serait pas nécessaire de faire des tours de garde...

- Oui, j'entends ce grognement constant... Ils passent plus près que ce à quoi je m'attendais. Ils ont peut-être légèrement dévié depuis que Luciano les a vus.

- C'est pour ça que je vais rester attentive. dit Gloria. Je me sens mal de savoir que mon fils dort tout seul à la maison. Je n'ai pas envie qu'il sorte dehors pour me trouver s'il a peur donc je vais rester devant les baies vitrées. Je vais pouvoir surveiller Davis et voir s'il y a du mouvement dans la forêt.

- Tu peux faire les deux en même temps ?

- Tu ne savais pas que les mères ont plusieurs paires d'yeux ? plaisanta Gloria.

- Si, elles disent toutes ça. répondis-je avec un sourire. Et bien bonne surveillance, alors.

- Merci.

Gloria se dirigea vers l'entrée du gîte et j'arrivai à la caravane. Il y avait des traces de pas tout autour. J'avais vu juste, Adrian devait être allé faire un tour. Ou alors il était à l'intérieur de la caravane et dans ce cas j'espérais ne pas le déranger.

Je pénétrai dans la cabine. Il faisait noir. Je scrutai brièvement un peu partout, Adrian dormait peut-être quelque part, même si je ne voyais pas pourquoi il aurait préféré cet endroit plutôt qu'une chambre chauffée par notre cheminée. La couchette était vide.

Je retirai le Glock de ma ceinture et le posai par terre pour empêcher que la porte ne se referme. Graham avait connu plusieurs heures d'enfermement un jour en entrant sans la clef ; je ne voulais que ça m'arrive le soir de Noël. J'avais emmené mon arme par réflexe. Dès que j'allais dehors c'était le même rituel, même quand c'était pour traverser la cour et faire mes besoins en forêt.

Le bric-à-brac dont parlait Eric était sur une tablette en bois. Je mis les mains dedans. Je n'y voyais strictement rien mais la forme d'un décapsuleur devait être reconnaissable. Alors, qu'est-ce que je pouvais trouver là ? Une paire de tenailles... Je croyais l'avoir perdue... Des rouleaux de chatterton... Des crayons, des stylos... Une boite de médicaments dont je ne pouvais pas lire le nom... Une règle en fer... Une casquette... Un calepin...

Ce calepin rose... On me l'avait déjà décrit... Il était gondolé, les pages étaient fripées et toute la première moitié du calepin avait été rendue illisible par la pluie. C'était celui que Graham et Gloria avaient trouvé dans le repère de "la fille de la forêt" des mois auparavant. J'en étais sûr, combien de calepins roses pouvaient trainer comme ça dans le coin ? Je croyais cette fille disparue pour de bon, que venait faire son journal intime ici ?

Je tournai les pages. La seconde partie du journal avait l'air lisible si je pouvais le mettre à la lumière. Elle avait donc recommencé à écrire dedans après sa première rencontre avec notre groupe... Elle était restée dans les environs un moment. Peut-être était-elle toujours là ? Je devais sortir de cette caravane pour lire ce qu'elle racontait dans son journal et enfin comprendre qui elle était et pourquoi son journal était ici.

Je me baissai au pied de la porte pour ramasser mon Glock... Il n'était plus là... La porte était toujours entre-ouverte mais plus rien ne l'empêcherait de se verrouiller si elle se refermait. Je sautai hors de la caravane, cherchai partout où mon arme avait pu tomber. C'était étrange, un pistolet foncé devait être visible dans cette neige.

Après une deux minutes de recherches infructueuses, je levai la tête pour découvrir de nouveaux pas dans la neige... Il y avait des traces de pas qui allaient jusqu'à la maison des Williams, probablement ceux de Gloria, mais aussi des autres qui se dirigeaient derrière la maison, dans la forêt. Qui était passé par là ?

La horde n'était pas de ce côté. Des réponses devaient m'attendre au bout de ce chemin... Intrigué, je suivis les traces.


Graham SHEPARD / 21:29 / Le malaise s'envolait petit à petit. Les mots de tête persistaient mais j'étais sorti du bad trip. Je pouvais enfin faire autre chose que d'essayer de conserver difficilement l'attitude de quelqu'un qui n'était pas défoncé. Houuuuuuuuuu... C'était à expérimenter... Maintenant c'était fait... Pas sûr d'avoir envie de recommencer...

Il y avait des gens qui me tournaient autour... Ou bien c'était moi qui tournais. Un bruit grésillait dans ma tête. Une musique... Un slow. C'était pour ça que Luciano me maintenait debout, il essayait de danser.

Non, pas de danser, il devait plutôt évaluer si j'étais ou non en état de bouger. J'y arrivais, mais j'étais fatigué comme jamais. D'un œil extérieur nous devions avoir l'air de nous enlacer alors que ce n'était pas du tout ça.

- Tu m'entends, maintenant ? demanda Luciano.

- Pourquoi ? Tu m'as dis quelque chose ? demandai-je la bouche pâteuse.

- C'était quand la dernière conversation qu'on a eu ?

- Heu... dis-je en me frottant le front. Cet après-midi quand tu as rapporté le sapin ?

- Bon... soupira-t-il. On dirait que j'ai parlé pour rien. Pour une fois que je te passe un savon il fallait que tu l'oublies... J'aurais dû m'en douter.

- Je crois me souvenir de Conrad... C'était pas vraiment un zombie, si ? J'ai vu des trucs... Pas réels.

- Alors de lui tu t'en souviens ? dit Luciano d'un ton offensé. Conrad m'a raconté quelque chose d'intéressant pendant le dîner de ce soir, justement.

Le dîner... Je ne me rappelais pas avoir mangé. Je n'avais pas jeté un seul regard à mon assiette, j'avais dû manger tout ce qu'il y avait dedans sans me soucier de ce que c'était, y compris les os du lapin. Quelqu'un l'avait forcément désossé pour moi.

- Il a dit quoi ? lâchai-je en dégonflant mes poumons contre l'épaule de mon fiancé.

- Il m'a dit ce que c'était, l'haleine que tu avais. C'est du cannabis et tu vas m'expliquer ça. D'où ça sort ?

Luciano chuchotais dans mon oreille pendant que nous "dansions", mais cette voix n'avait aucune douceur, aucune tendresse. C'était dur. Il était furieux.

- Alan m'a donné un truc à fumer.

- Okay... Bon, celui-là va devoir s'expliquer demain.

Le pauvre... Il n'avait pas à se faire tant de soucis pour moi. J'avais agi sans mesurer l'ampleur des effets que ça aurait sur moi mais ça serait fini le lendemain matin, il n'y avait vraiment pas de quoi dramatiser la situation.

- Désolé. soupirai-je. Je ne voulais pas te mettre en colère.

- C'est pas pour ça que tu dois être désolé.

- Okay...

- A partir de demain les choses vont changer. affirma Luciano. J'ai trop longtemps laissé faire.

- Qu'est-ce qui va changer ?

- Je vais m'occuper de ton cas et m'assurer que tu ailles mieux. Tu es une loque...

- Si tu le dis... dis-je.

- Tu bousilles ta santé. Tu as perdu combien de kilos ces derniers temps ? Tes maux de gorge empirent de semaines en semaines, tu dois arrêter d'ignorer ça. J'ai vu le sang sur ton oreiller, alors tu vas laisser Allison t'examiner, elle trouvera quelque chose à te donner. Je suis prêt à réduire ta nourriture en bouilli s'il le faut pour que tu puisses continuer à t'alimenter normalement.

- Okay...

- Laisse-moi faire et tu iras mieux. affirma Luciano. Je te le promets.

- Okay...

- Je vais te laisser te reposer un peu alors. On montra sans doute dans pas longtemps. Je vais aller dire que tu es fatigué. Tiens, assieds-toi là pendant que je dis bonne nuit aux autres.

Luciano m'assit sur une chaise dans un coin de la pièce, loin du bruit. C'était gentil de prendre soin de moi... Pas vraiment nécessaire.

Il y avait un petit meuble installé près de ma chaise, avec un téléphone à cadran posé dessus. Je ris doucement en trouvant juste à côté le décapsuleur que tout le monde cherchait depuis une heure.


Joseph ANDREWS / 21:36 / C'était sacrément stupide d'être parti sans arme en pleine forêt, au milieu de la nuit, avec une horde pas loin, tout ça sans prévenir personne. Il n'y avait pas de danger apparent mais c'était ce que n'importe qui pouvait se dire cinq minutes avant de mourir. Peut-être que les traces de pas appartenaient à Adrian qui serait allé pisser dans les bois... Ou alors un intrus rôdait, probablement cette fille...

Je n'étais jamais allé jusqu'au campement de la fille moi-même. On m'avait dit qu'il avait été déserté et qu'il n'y avait rien à récupérer là-bas qui en vaille la peine. Je savais qu'il n'était pas très loin de chez nous, je connaissais la direction à prendre, alors j'allais forcément tomber dessus si j'observais bien.

Ce fut l'abri que je vis tout d'abord. Rouillé, minuscule, avec seulement la place pour une personne de s'allonger à l'intérieur. Il était dans une petite clairière, un cercle de neige de quelques mètres de large s'étendait devant lui. Des flocons flottaient dans l'air, comme de grosses particules de poussières éclairées par la Lune. Ca recommençait à tomber doucement. Sortant d'une sinistre forêt obscure, cet endroit blanc était presque rassurant.

Tout était calme. Je n'entendais rien d'autre que le bruit métallique des gouttes tombant des arbres sur le toit de la cabane. Soit il n'y avait personne, soit quelqu'un se cachait et m'attendait... J'avançai prudemment de quelques pas, grognant intérieurement quand une branche dissimulée dans la neige craqua sous mon pied. Je découvris la fille.

Elle était couchée dans la neige en position fœtale, emmitouflée dans un manteau de fourrure blanche. J'avais deviné qu'elle était morte avant même de m'agenouiller à côté d'elle. Je soulevai la mèche de cheveux châtains qui tombait devant ses yeux. Je découvris un visage un visage jeune et fatigué, dont les yeux et la bouche étaient entre-ouverts avec une expression de surprise. La fille avait une fente rouge au niveau de la tempe, faite au couteau et qui avait sans doute abimé le cerveau.

Je mis ma main sur la joue de la fille. Elle était tiède. Quelqu'un venait tout juste de la tuer.

Je me relevai brusquement. Le tueur était là, tout près. Il m'observait. Qui avait pu la tuer ? Quelqu'un de chez nous ? La même personne qui avait attaqué Luciano par derrière quelques mois auparavant ? Qui ?!

Avec le journal intime de la fille comme seule arme, je me sentais pris au piège. Mon flingue n'était pas tombé sous la caravane, on me l'avait volé. Les traces de pas dans la neige m'avaient explicitement montré le chemin. Le cadavre de la fille était le morceau de fromage au milieu du piège à souris.

Je fis un tour sur moi-même. La forêt était dans le noir. Il était là... Je reculai tout doucement, l'échine courbée, jetant un regard féroce dans différentes direction comme si j'avais affaire à un fauve qui attendait que je baisse la tête ou que je lui tourne le dos pour me bondir dessus. Mon dos heurta la tôle de l'abri. Je pliai les genoux, torse toujours maintenu droit le long du mur, et ramassai un gros caillou pointu.

Montre-toi...

Personne ne se manifesta.

J'attendis accroupi contre la cabane encore quelques secondes, l'oreille aux aguets. Toujours personne...

Je lâchai le journal intime qui s'ouvrit en tombant dans la neige. Intrigué, je ne pus m'empêcher de regarder ce qui était écrit. Nous n'avions jamais pu communiquer avec la fille, que pouvait-elle écrire là-dedans ? Savait-elle qui l'avait tuée ? Je ramassai le journal et lus.

18/09/14

Cher Journal, c'est encore moi, Rachel. Est-ce-que je vais encore devoir te dire qui je suis ? Il a plu toute la nuit et je n'avais pas remarqué que je t'avais placé sous la brèche, alors tout ce que j'avais écrit a disparu. Je me rends compte que je suis comme toi, Il suffirait d'une bonne pluie pour que je disparaisse... Mais je ne vais pas recommencer à te parler des mes chagrins, après tout j'ai déjà tout perdu. J'ai perdu tout ceux que j'aimais, alors si même les traces que je laisse derrière moi disparaissent, ce n'est qu'une suite logique, non ? Le monde cherche à m'effacer, faut que tu t'y fasses ma grande.

Enfin, ce n'est pas ça la grande nouvelle du jour. Ce soir quelqu'un a voulu me tuer. Les gens qui habitent dans la grande maison m'ont vue tout à l'heure. Cette fois je n'ai pas eu de chance, ils m'ont surprise au moment où je leur ai volé cette assiette de poissons. Je n'ai pas pu résister à l'odeur, j'avais trop faim et j'ai manqué de prudence. Depuis combien de temps je n'ai rien mangé de chaud ? Un homme m'a poursuivi. Il avait un couteau, je crois.

Je me suis cachée dans la forêt et j'ai été stupéfaite de trouver un message quand je suis retournée à la cabane. Il me demandait de venir me rendre à la grande maison, désarmée. Je ne vais pas le faire. Je vais devoir arrêter de voler chez eux, c'est trop dangereux. Ils connaissent ma planque à présent, il va falloir que je bouge car ils risquent de me chercher. Ou peut-être pas ? On va finir par m'oublier. On m'oublie toujours.

Rachel... Cette fille avait enfin un prénom. Je tournai quelques pages du journal.

27/09/14

Cher Journal, ça y est, on m'a oubliée. Plus personne ne cherche Rachel. Plus personne ne pense à Rachel. Toi non tu ne penserais plus à moi si j'arrêtais d'écrire dans tes pages, pas vrai ? Je ne sais pas pourquoi je continue à écrire, ou même à vivre. Je me sens moins que rien, je me sens sale. Mes cheveux tombent, mes joues se creusent. Ce matin j'ai remarqué la moisissure entre mes orteils... En quoi je suis différente d'eux ? Je me traine toute la journée dans le froid, dans la terre, dans les tripes. Tout à l'heure j'ai mangé des oisillons dans un nid. Crus. Vivants. La mère me regardait sur la branche à côté. Je suis un monstre hybride entre l'humain et le mort-vivant. Il me tarde de passer enfin entièrement de l'autre côté.

Je suis seule. J'ai envie d'entendre la voix d'un humain, peu importe ce qu'elle dit. Je n'en peux plus du silence.

Tout le monde essaie de me tuer, les morts comme les vivants. C'est peut-être un signe. Il faut que j'accepte leur aide. Il faut en finir. Je veux mourir. Je veux mourir. Je veux mourir. Je veux mourir. Je veux mourir. Je veux mourir. Je veux mourir. Je veux mourir. Je veux mourir.

Elle n'avait pas compris que le message de Gloria qui lui demandait de venir n'était pas un piège. Nous ne voulions pas la tuer, c'était à cause de Graham qu'elle pensait ça. Je feuilletai encore le journal et m'arrêtai quelques pages plus loin.

01/10/14

Je ne sais vraiment plus ce que je dois faire... Il m'a aidée. Il m'a épaulée. Grâce à lui j'ai pu manger à ma faim et dormir sans être réveillée par le froid grâce aux couvertures qu'il m'a données. Je n'ai plus à voler...

Je comprends que j'ai eu raison de me méfier des gens de la grande maison. Ils ont massacré sa famille et se servent de lui comme d'un esclave. Il devrait venir avec moi, nous pourrions partir tous les deux. Pourquoi reste-t-il ? Il a en tête de se retourner contre eux, mais ça ne sert à rien, nous trouverons ailleurs un refuge meilleur que celui qu'ils ont...

Mais il m'a aidé... Alors je l'ai aidé... Il m'a bien dit quelle arme prendre. Il voulait que je prenne une certaine clef à molette, puis que je frappe un homme bien précis et que je laisse l'arme sur la scène de crime. Ainsi ils se monteraient les uns contres les autres et ça serait plus facile pour lui d'en finir avec ceux qui restent.

J'ai paniqué. J'ai frappé l'homme qu'il voulait mais je ne l'ai pas tué. Il va être furieux. Je n'ai pas pu. Quand j'ai vu cet homme blessé à la tête par ma faute, quelle horreur ! Je ne peux pas tuer un inconnu parce qu'un autre inconnu m'a demandé de le faire, même s'il m'a aidé ! J'ai honte de ce que j'ai fait...

Je tournai les feuilles jusqu'à la dernière page. Rachel avait donc attaqué Luciano... Mais avec qui était-elle en contact ?! C'était quoi cette histoire d'esclave et de famille massacrée ?! Qu'est-ce qu'on avait voulu faire croire à cette fille ?!

24/12/2014

Demain ça sera Noël... J'aurais préféré ne pas compter les jours pour ne pas le savoir. C'est déprimant. Il est venu me dire cet après-midi que c'était la fin. La fin de quoi ? Ca y est, il va réussir à se débarrasser des gens dangereux ? Je vais pouvoir vivre avec lui dans la maison comme un vrai être humain ? Il est resté énigmatique. Je ne lui ai pas été d'une grande aide la dernière fois. Cette fois il ne m'a rien dit de son plan, mais il a pensé à moi. Il a dit qu'il viendrait pour moi cette nuit.

Je vais l'attendre. Il ne va plus tarder à présent.

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Je vois Adrian revenir.

Je restai bloqué sur le prénom. Adrian ?! Ca ne pouvait pas être le même Adrian, cette histoire était sans queue ni tête...

Il y avait une photo à la fin du calepin en guise de marque-page. Quatre jeunes gens souriaient, trois garçons et une fille. L'un des garçons attira mon attention. Son visage m'était familier. Je retournai la photo. Des noms étaient inscrits : "Tony Hamilton, Seth Hamilton, Sharon Hamilton et Daryl Hamilton".

Ma main se mit à trembler. Daryl Hamilton...

Des bruits de pétards me firent sursauter. Je levai les yeux. Au dessus de la cime des arbres, je vis des éclairs de lumières colorées, comme des feux d'artifice. Ca venait de la maison.

Je fermai le poing sur la photo. Le ciel était rempli de couleurs éclatantes ; mon visage perdit les siennes.