185ème jour (24/12/2014) VERSION 4 - PARTIE 2

Adrian HAMILTON / 21:45 / J'avais fais ça, je venais de tuer tout le monde... Il y avait un seul responsable à cette situation : Graham. Il avait signé son arrêt de mort à la seconde où il s'en était pris à ma famille.

A notre première rencontre quand j'étais enfermé dans le hangar avec Graham, je lui avais menti. Je n'étais pas le dernier survivant de mon groupe comme je l'avais prétendu. La partie sur la mort de mes enfants était vraie, mais nous étions encore trois au moment où j'avais rencontré cet homme.

Byron Eckhart, l'homme que Graham avait tué en premier, était un médecin qui travaillait dans le même hôpital que ma femme. C'était un ami de longue date. Quant à Daryl... Et bien Daryl était mon neveu, tout simplement... C'était un gosse un peu simple qui avait toujours eu des difficultés d'adaptation. Je n'en savais pas plus, mon frère me disait que c'était un "enfant spécial" quand il était plus jeune, me faisant vite comprendre que "spécial" voulait simplement dire "attardé". Graham était un juge cruel qui l'avait condamné à une peine qu'il n'avait pas mérité suite à des actes dont il n'était pas responsable. Daryl ne faisait que répéter les horreurs que nous avions vues...

Byron et moi croyions avoir trouvé le plan parfait pour faire parler les gens. Il fallait les faire parler, ils avaient toujours quelque chose d'utile à nous apprendre. Ils pouvaient nous dire où étaient leurs stocks de vivres, d'armes, où si ils connaissaient une zone sécurisée... Des choses que l'on pouvait leur dérober. C'était comme ça, il fallait prendre. Prier pour une aide aurait été inutile, personne ne se souciait plus de qui que ce soit, comme personne ne s'était soucié de mes enfants en les laissant crever. Alors nous prenions aux gens. Nous prenions même leurs vies. Les premières personnes qui en avaient fait les frais étaient les membres de mon groupe qui avaient abandonné mes enfants sur la route.

Byron avait le "mauvais rôle", celui du preneur d'otages. Il posait les questions juste pour la forme. Il savait que ça n'aboutirait pas forcément sur des aveux mais il devait avoir l'air prêt à tout pour obtenir des informations. Celui qui récoltait véritablement les informations, c'était moi, en bon faux-prisonnier. Je devais agir subtilement et échanger moi aussi des informations avec les otages pour les mettre en confiance, parfois en faisant allusion à mon propre vécu, parfois en montant des histoires de toutes pièces. Les prisonniers finissaient toujours par vouloir s'évader, ils élaboraient des plans d'évasion et ils m'expliquaient où aller pour rejoindre leur campement. S'il disposait d'un groupe trop nombreux, nous exécutions l'otage avant de le dépouiller. Dans le cas contraire, nous nous mettions en route pour tuer et piller.

Ce soir, l'objectif restait le même : tuer. Pas de pillage cette fois-ci. C'était une affaire personnelle, motivée par la haine, une tristesse, un choc profond, une blessure qui me faisait saigner dans mon âme et un besoin de vengeance. J'allais perdre la vie cette nuit, je le savais déjà, mais je devais le faire. Alors oui, il y avait des familles, il y avait un enfant. Ca ne me plaisait pas de le faire. Pas d'autre choix, un monde comme celui-là ne devait pas exister, il fallait en finir.

J'avais pu tenir tout ce temps au milieu d'"eux" en me disant que c'était mon devoir. Je devais tout préparer pour être celui qui allait mettre un terme à nos existences pitoyables. J'avais déjà fait une tentative quelques temps auparavant, en me servant de Rachel, la fille qui vivait dans la forêt. Elle devait commencer par tuer Luciano. Si je voulais détruire Graham, autant commencer par tuer la personne qu'il aimait. Ca n'avait abouti sur rien de concluant...

Ma chance s'était présentée ce matin. Une horde était à proximité, assez nombreuse pour tous nous massacrer. Je savais ce que j'avais à faire. Alan avait découvert une trappe cachée sous un tapis dans la cuisine. Elle menait à la cave où j'avais pu trouver cette boite remplie de pétards et mini-feux d'artifice. Il me restait à saboter l'alarme de la voiture de police, en coupant des fils au hasard, et à trafiquer la corde qui pendait le long de la falaise. J'étais aussi retourné voir Rachel. Tout devait disparaitre, même elle. Elle avait été contente de me voir...

Ce soir, j'avais vu Joe pénétrer dans la caravane. Sale fouille-merde. C'était dans mes affaires qu'il mettait le nez. J'avais pris l'arme qu'il avait utilisée comme calle-porte. J'allais en avoir besoin s'il y avait des survivants, notamment Graham. Ensuite, Joe était ressorti et avait suivi les traces que j'avais laissées dans la neige en début de soirée. Il avait le journal intime de la fille avec lui. Il savait tout...

Après avoir allumé les feux d'artifice, j'avais couru vers la forêt, à la poursuite de Joe. Je connaissais le chemin par cœur. Je l'avais vite rattrapé. Je l'avais découvert adossé contre l'abri de Rachel, en pleine lecture de son journal.

Debout dans l'ombre et dans le froid, je ne tremblais pas. Je pointai le Glock en direction de Joe. Je pouvais remercier Luciano de m'avoir appris à tirer. Je décidai de viser le genou. S'il était assez rapide, il allait peut-être avoir le temps de voir ses amis mourir avant de se faire étriper lui-aussi. Il allait pouvoir admirer le triste spectacle que l'Homme pouvait faire.

Je tirai. Joe hurla de douleur en tombant dans la neige. Je repartis tranquillement.


Joseph ANDREWS / 21:59 / Je m'arrêtai contre un arbre une petite seconde, le temps de cracher et de reprendre mon souffle, reposant par la même occasion ma jambe raide au genou en miettes.

Je devais prévenir les autres ! Adrian avait disjoncté... A cause de Graham. Encore à cause de Graham... Adrian nous avait tous dupés et je n'avais pas le temps pour me remettre de ma surprise. L'explosion dans le ciel, c'était lui. C'était lui aussi qui m'avait tiré dans la jambe ? Pourquoi ne pas avoir terminé le travail en me tuant ?

Je m'écartai de l'arbre sur lequel j'avais pris appui et continuai ma route en laissant un sillon rouge derrière moi. Ma jambe ne pliait pas et je pouvais à peine poser le pied par terre. J'étais d'avantage en train d'avancer à cloche-pied que de courir.

Je sursautai en entendant la voix qui faisait écho dans le bois. Une voix puissante et déformée.

- Hey bande de cons ! Je suis ici ! Foutez le camp de chez nous et venez me trouver ! Je vous attends ! Ouais ! C'est ça ! Sautez-moi dessus ! Venez me bouffer !

Conrad ? Merde... Ca voulait dire ce que ça voulait dire. Le feu d'artifice avait attiré la horde et Conrad essayait de lui faire prendre un autre chemin.

Malgré la douleur, je me décidai à poser mon pied au sol. Mon groupe ne pouvait pas être attaqué si je n'étais pas là pour le défendre ! Je m'en sentais responsable bien que je n'en eusse jamais été le leader. J'aurais voulu l'être, mais nous avions toujours eu tendance à nous disperser. Personne en particulier ne prenait les décisions. C'était l'anarchie comme disait souvent Gloria, qui ne se rendait pas compte qu'elle-même faisait partie des anarchistes.

Avoir des règles plus précises et un chef n'aurait rien changé. Adrian aurait quand-même caché ses manigances et il en aurait résulté le même désastre. Cependant je nous blâmais, tous, d'avoir été aussi faibles. Célébrer Noël... Célébrer Noël et picoler ! Nous crevions ce soir pour avoir eu la faiblesse de baisser notre garde en prenant notre position confortable comme acquise ! Nous étions en train de gâcher tous nos efforts. Mes efforts ! J'avais donné de ma personne pour construire cette vie pour ma femme et pour moi !

Allison... Pourvu qu'ils n'aient pas eu l'idée d'envoyer des combattants au corps à corps... Pas en pleine nuit... Pas contre une horde... J'avais entendu des tireurs. Je savais qui ils étaient et qu'Allison n'en faisait pas partie. Pas bonne tireuse. Elle devait être morte d'inquiétude. Peut-être morte tout court.

J'arrivai à la lisière du bois côté ouest. Une centaine de zombies sortaient de la zone boisée côté nord, devant le gîte. Le parking était envahi. Le gîte était plongé dans le noir et plusieurs zombies frappaient la façade. Plus l'ombre d'un seul tireur... La bataille était déjà terminée...


Adrian HAMILTON / 22:06 / Etait-ce vraiment ce que je voulais ? Tirer sur des gosses sans défense ? Joe, Alan, Janet. Trois cibles qui n'avaient rien vu venir... Qui allait m'arrêter ? Personne ? Ces gens n'étaient bons qu'à mourir ? Je leur avais donné leur chance de m'arrêter. Si j'avais été impitoyable, c'était en pleine tête que j'aurais tiré, pas dans le genou, le ventre ou la main.

Arrêtez-moi... Après la mort de Graham. Lui d'abord.

La mort était notre destin à tous. Nous nous tuions entre condamnés à mort, nous épargnant la longue attente avant qu'on vienne nous mener à la chaise électrique. On effaçait tout ce soir. Plus de trahison, plus de perversion, plus de violence après cette nuit. Le monde se porterait mieux.

Tic-tac, encore une minute de moins avant ma mort. Je pouvais presque tenir le compte des minutes qu'il restait. Je regardai chacune de mes épaules, toutes les deux labourées de traces de dents. C'était profond... Peut-être qu'en deux heures à peine ça serait terminé. Avant minuit. Tant mieux. Je m'étais fait mordre dans la chambre de Janet. Trop occupé à me battre contre Allison, je n'avais pas vu les zombies défoncer la porte...

Je les avais tués... Allison et Janet en avaient profité pour s'enfuir par le toit. Quant à Alan, il avait réussi à s'échapper vers le rez-de-chaussée. Je l'avais entendu courir pendant que j'avais le dos tourné et chuter dans les escaliers. Bonne abstraction de la douleur, il avait quand-même une balle dans le ventre ce gamin. J'estimais son espérance de vie à vingt minutes.

Vingt minutes pour lui... Deux heures pour moi... Joe avait le genou cassé, quatre heures pour lui s'il ne cherchait pas à retrouver Allison. Janet était tombée dans la horde et Eric était handicapé par son fauteuil, alors c'était sans doute déjà un Time Out pour ces deux là. Et Graham, combien de temps il lui restait ?

Je m'assis sur le lit de Janet. Le matelas recracha le sang tiède dont il était gorgé. Viens me trouver, Graham. Je t'attends.


Graham SHEPARD / 22:30 / Les coups qui faisaient trembler les murs me réveillèrent. J'avais réussi à perdre connaissance sur mon lit en plein chaos. Je me retournai sur le matelas et vomis devant mon meuble de chevet. Je restai quelques instants complètement hagard à regarder la flaque rouge sombre redessiner le quadrillage du plancher.

Les souvenirs de la soirée me revinrent subitement. La horde... Les feux d'artifice qui allait l'attirer... J'attrapai le talkie-walkie que Luciano m'avait donné avant de partir.

- Allo ? Luciano, tu m'entends ? Luciano ! Tu es là ?!

Il ne répondait pas. Je me levai et couru vers la fenêtre. J'avais encore l'impression de planer. Je me sentais mentalement tout à fait conscient et concerné par la situation mais mon corps était à la ramasse, et je faillis m'étaler dans mon vomi sanglant.

Je vis la horde dans la cour... et aucun de mes compagnons n'était présent ! Personne dans la chambre, aucun vivant dehors, pas de réponse au talkie-walkie... Combien de temps avais-je dormi ?!

Beaucoup trop de questions se bousculaient dans ma tête. Je ne pouvais pas être l'unique survivant de ce carnage de Noël. Non, Luciano savait ce qu'il faisait. S'il n'y avait personne, c'était qu'il était allé mettre les autres en sécurité.

Je pris Couteau. C'était lui ma sécurité.

- Toi, tu vas venir avec moi. lui dis-je.

J'avais été balancé dans un autre monde. Tout allait bien durant ce super repas de fête, puis me voilà sans transition dans une maison assiégée. Problèmes de raccords. Il me manquait des éléments. Je n'étais plus sûr de ce que j'avais fait ce soir, sans doute à cause de la drogue. Plus sûr de la chronologie des évènements... Avec des impressions de déjà-vu... Je savais pourquoi j'étais encore là ; m'adapter quelles que soient les circonstances ça faisait partie de moi. C'était ce que je faisais encore et toujours, d'où la sensation de déjà-vu.

Je sortis dans le couloir. Il faisait noir. J'entendais les grognements des zombies à l'étage inférieur. Une porte était défoncée deux chambres plus loin. J'entendais la voix d'un homme.

Tout doucement, j'entrai dans la pièce. Adrian et Joe me virent entrer sans réagir. Adrian était à genoux sur le sol. Il était blessé, vêtement déchirés, avec des coupures aux épaules, peut-être bien des morsures. Debout devant lui, Joe lui avait collé l'extrémité du canon de son arme sur le front. Plusieurs cadavres de zombies jonchaient le parquet.

- Joe ! m'exclamai-je avec surprise. Qu'est-ce que tu fais ?!

- C'était lui ! s'exclama Joe.

- Lui quoi ?

- C'est lui qui a attiré la horde ! Lui aussi qui m'a tiré dessus !

Je remarquai le genou blessé de Joe.

- Quoi ? C'est vrai ? demandai-je à Adrian. Pourquoi ?!

- Il n'a jamais été l'un des nôtres. dit Joe. Il attendait le bon moment pour faire son coup. Daryl était son neveu... Tu comprends mieux, maintenant ?

- Ho... Je vois.

Et bah merde...

- Il s'est servi de la fille de la forêt. expliqua Joe. Tu avais raison, c'était bien elle qui avait agressé Luciano, mais elle l'avait fait en suivant les ordres d'Adrian. Elle s'appelait Rachel. Adrian l'a tuée aujourd'hui. Et il m'a laissé en pâture aux zombies en pleine forêt. Je ne l'ai même pas vu. Il m'a flingué et il s'est barré comme un lâche. Il vient de me l'avouer.

- Vous vous êtes battus ici ? demandai-je. Tu as réussi à échapper aux zombies du rez-de-chaussée et à récupérer le pistolet malgré ta jambe ?

- Les zombies du restaurant étaient occupés par le mini père Noël chanteur... Et maintenant Adrian, dis-moi où est Allison !

- Morte. répondit Adrian avec un sourire de satisfaction mauvais. Le sang sur le lit est le sien. Et j'ai aussi tué Luciano. J'ai tué tout le monde.

- Tu mens pour Luciano. dit Joe. Je l'ai vu se battre vers la falaise. Donc tu mens également pour Allison.

- Tu permets que je t'emprunte ton arme ? demandai-je à Joe.

- Pourquoi ? répondit-il, suspicieux.

- Je ne vais pas le tuer si c'est ce qui t'inquiète. Pas tout de suite.

Joe était indécis.

- Tu sais bien. continuai-je. Tu décides et tu me laisses faire le sale boulot. C'était ce qu'on avait décidé. Laisse-moi l'arme trente secondes, je te la rends dès que j'ai fait ce que je dois faire.

Joe me donna l'arme. Adrian la regarda passer d'une main à l'autre avec appréhension.

- Bien. dis-je. Qu'as-tu à dire pour ta défense, Adrian ?

- Et toi ? rétorqua Adrian avec animosité. Qu'as-tu à dire pour la tienne ?

- J'ai le flingue. Je pose les questions. A qui est le sang sur le lit ? Il est frais, et il y en a trop pour que ce soit le tien. C'est vraiment à Allison ?

Adrian resta silencieux un instant, scrutant tour à tour Joe et moi.

- Non. C'était Alan.

- Okay... Donc tu as tué Alan... Merci pour ta coopération.

Je tirai dans la cuisse d'Adrian. Surpris par mon geste, Joe bondit sur place. Adrian ne bougeait même pas. Il restait à genoux en ignorant sa jambe en sang. La douleur lui fit baisser la tête et il se mit à frémir. Alan avait beau être un petit con, lui au moins n'était pas un traitre.

- Tiens. dis-je à Joe en lui rendant le pistolet. Tu peux le reprendre. Vous êtes tous les deux blessés à la jambe, vous êtes quittes à présent.

- Merci. répondit Joe, décontenancé. Si elle est vivante, il faut qu'on aille chercher Allison maintenant.

- Non. objectai-je. Je peux courir et toi tu peux à peine marcher. Trouve-nous un moyen de partir d'ici. Va chercher des clefs de voiture, et prépare-toi à nous faire évacuer les lieux. Moi je vais d'abord retrouver Luciano vers la falaise et après je vais chercher avec lui des survivants.

- Okay... Et on fait quoi pour lui ? demanda Joe en désignant Adrian.

- Tu décides. Je ne prends plus ce genre de décision.

Joe fit oui de la tête. C'était le deal. Il pointa de nouveau l'arme sur la tête d'Adrian. Il était déterminé mais je voyais bien que ça lui en coutait de prendre la vie d'un homme.

- Bien. dis-je.

Joe se mit à trembler. Je devinais ce qu'il avait en tête, il voyait en Adrian le type avec lequel il avait partagé ses repas, avec lequel il riait parfois, que des conneries qui venaient obscurcir son jugement. Tout ce qu'Adrian avait vécu avec nous était faux. Peut-être qu'il y avait des moments où lui-même oubliait qu'il jouait la comédie, mais ça ne comptait pas. La sentence avait été donnée, à présent il fallait l'exécuter.

- Je vais t'aider. dis-je.

Je mis ma main gauche sur celle de Joe. Je mis mon index sur le sien. Joe visait la tête. Je baissai l'arme pour viser le cœur. Ho que non, je ne voulais pas le "libérer" aussi facilement. C'était la mort qu'il méritait. J'appuyai sur le doigt de Joe. La balle transperça le torse d'Adrian et termina son parcours entre deux planches de bois. Il mourut sur le coup. Le corps d'Adrian était immobile, toujours à genoux. Je le poussai d'un coup de pied dans l'épaule pour le mettre à terre. Ce merdeux crevé ne méritait pas que je le touche autrement qu'avec le bout du pied.

- Voilà. dis-je. Tu vois, ça marche bien quand on est d'accord, hein ?


Graham SHEPARD / 22:39 / Comme convenu, Joe et moi nous étions séparés. Lui allait nous chercher une voiture, moi je cherchais les autres. Enfin, plutôt ceux qui étaient encore sauvables. A commencer par Luciano, je savais grâce à Joe où il se trouvait et ce n'était pas une perte envisageable.

Joe ne m'avait pas dit comment il allait procéder. Allait-il venir nous prendre en bagnole ? Allait-il attirer la horde avec la voiture ? Etait-il seulement capable d'appuyer sur les pédales avec sa jambe ? Nous nous étions quittés un peu trop précipitamment. Joe n'avait pas prononcé plus de trois phrases depuis la mort d'Adrian. Pourquoi ça ? Parce que j'avais fait de lui un meurtrier en appuyant sur son doigt ? Ce n'était pas comme si je lui avais imposé ça, il l'avait décidé et il fallait voir ça comme une épreuve que nous avions accomplie tous les deux. Ca créait un nouveau lien entre nous. J'avais cru qu'il aurait apprécié ce partage... Il voyait peut-être ça d'un autre œil.

J'avançais tel une ombre dans la nuit. Je longeais les murs. Malgré ça, j'étais suivi. Rien n'échappait à ces affamés. Je me retournai brièvement et constatai que je creusais mon avance sur eux. Pas de danger pour le moment, mais ça allait devenir problématique une fois Luciano récupéré quand nous allions devoir faire le trajet inverse.

L'une d'entre eux était sur mon chemin, agenouillée dans la neige devant la benne à ordure. Celle-là, je devais m'en débarrasser. Elle se leva à mon approche.

- Allison ?! m'étonnai-je.

La jeune femme était couverte d'une crasse noire.

- Qu'est-ce qu'il t'est arrivé ? demandai-je en lui donnant ma main pour l'aider à se relever.

- Je suis passée par la cheminée. répondit-elle. Longue histoire.

Ce n'était pas dans les détritus qu'elle fouillait mais dans une boite à outils qu'elle avait emmené dehors pour se trouver une arme.

- Viens avec moi. lui dis-je. Dépêchons-nous. On doit se regrouper et partir.

- Attends, il faut faire attention à Adrian ! s'exclama Allison. Il est devenu complètement fou. Il a tiré sur Alan et Janet !

- Je sais. C'est réglé. Joe et moi on s'est chargé de son cas. Il est froid.

- Joe est vivant ?! s'exclama Allison, les yeux brillants. Où est-il ?!

- Oui, il va bien. Il est parti nous chercher une bagnole. Moi je vais chercher Luciano. Tu me suis et on se barre ?

- On se barre ? Et les autres ?

- Il faudrait déjà savoir qui est vivant. répondis-je. On ne va pas aller se faire tuer en cherchant des morts. Tu sais qui est mort ?

- Janet et Alan... Et Alan a parlé de Gloria... Je ne sais pas pour Conrad, mais il a dû passer son appel au mégaphone depuis les voies ferrées alors il a pu s'enfuir en suivant les rails. Je n'ai aucune info sur Eric et Davis.

- D'accord. On verra si on croise du monde en route. Mais si on ne croise personne, il n'y a qu'à espérer qu'ils ont pu s'échapper.

Allison acquiesça puis nous courûmes jusqu'à la falaise. Nous ne rencontrâmes aucun zombie sur le chemin et je compris vite pourquoi.

Juste devant la barrière, nous découvrîmes un Luciano épuisé, à quatre pattes, devant une montagne de cadavres. Ce n'était même pas une exagération. Il y avait une cinquantaine de corps inertes autour de lui.

Allison fut la première à arriver à ses côtés. Toujours à quatre pattes, Luciano montra du doigt la balustrade.

- Gloria... marmonna-t-il. Aide-la...

Allison partit se pencher au dessus de la barrière. Elle revint immédiatement avec une mine déconfite.

- Gloria est tombée... dit-elle. Elle est morte.

Je m'agenouillai à côté de Luciano. Ses yeux noirs s'agitaient dans tous les sens. Il n'arrêtait pas de toucher son cou et son oreille. Quelque chose le perturbait. Je mis la main sur l'épaule de mon fiancé.

- Ca va, Lou ? m'inquiétai-je. Je suis là, tout va bien.

- Non, ça ne va pas.

Luciano écarta le col de sa chemise et me montra sa morsure.


Graham SHEPARD / 23:56 / Luciano s'assit sur le duvet pourri dans l'abri de Rachel, alias "la fille de la forêt". Je m'accroupis devant lui. Les trous dans la tôle rouillée laissaient passer quelques rayons de Lune.

- On ne va pas retrouver Joe, finalement ? demanda Luciano.

- Non... Je ne vois pas comment on aurait pu atteindre le parking. Il y en avait beaucoup trop... Je ne suis même pas sûr que Joe ait réussi à se frayer un chemin jusqu'aux voitures. Je n'ai pas entendu de moteur, alors...

- Tu penses qu'il est mort ?

- Je ne sais pas. dis-je. Allison n'a pas l'air de le croire...

Allison faisait le guet devant l'abri, principalement pour nous donner un peu d'intimité.

- S'il n'y a plus que vous deux, restez proches, Okay ? dit Luciano. Vous serez très bien si vous pouvez compter l'un pour l'autre... Vous êtes des vrais survivants Allison et toi. Vous allez y arriver.

La chemise vert-olive de Luciano était devenue presque noire, imbibée de sa sueur et de son sang. Il en défit un bouton pour pouvoir dégager sa blessure au cou. Le tissu collait déjà à la zone écorchée.

- Alors c'est ici que ça va se terminer pour moi ? demanda-t-il.

Il avait le teint jaunâtre. Son front était déjà brûlant de fièvre.

- Oui. répondis-je doucement.

Mes yeux me picotaient. Je les frottai et j'eus la surprise de trouver des larmes sur mes joues.

- Hum... Au moins... Ca laisse du temps pour se dire au revoir. dit-il avec fatalisme.

- Je ne sais pas comment faire ça.

A croire que les Adieux étaient devenus ma spécialité malgré moi... Après mon ex que j'avais eu au téléphone avant sa mort, et Laura Holmes qui idolâtrait quelqu'un que je n'étais pas, je constatais que les personnes qui s'étaient éprises de moi trouvaient un certain réconfort à me parler avant leur départ...

- C'est marrant. Ton accent exotique me fait le même effet qu'au premier jour. dit Luciano en forçant son air amusé. Peu importe que tu ne saches pas quoi dire. Tu peux me raconter n'importe quoi. Tant que je peux écouter ta voix, ça m'ira.

- Exotique ? répétai-je avec un faux demi-sourire.

- Ca va me manquer...

- C'est toi qui va me manquer.

- Je suis désolé. dit Luciano en gardant un calme admirable. Je ne voulais pas que ça s'arrête maintenant... Je suis en colère, je ne veux pas te quitter... Mais je vais te quitter. Pardon.

- Ce n'est pas à toi de t'excuser. répondis-je. J'aurais dû être avec toi au bord de cette falaise. Me battre avec toi. Ca aurait pu tout changer. Au lieu de ça, je comatais... C'est moi qui t'ai quitté.

- Oublie-ça. dit Luciano en faisant de vagues gestes de la main dans le vide. Je ne veux pas que tu te sentes coupable de quoi que ce soit. On ne va pas faire un concours de culpabilité. Je me suis mis en première ligne. J'ai fait... mon devoir. Des gens sont morts quand même... J'ai essayé de sauver Gloria. Je me suis fais mordre en essayant d'attraper sa main, et finalement elle est morte quand-même. J'ai été loyal envers mes valeurs jusqu'à la fin. On ne peut pas dire que le destin ait été très juste envers moi...

- C'est sûr...

Luciano fit tourner sa bague de fiançailles autour de son doigt.

- Il n'y aura pas eu de mariage... dit-il amèrement. Ma frustration est à son comble... C'est une blague ce qui nous arrive ?

- On peut être marié si tu veux. objectai-je.

- Hein ?

- Qui peut encore se marier légalement ? Qui aurait validé notre mariage ? Qui nous aurait inscrits en tant que couple dans un registre d'Etat Civil ? Le mariage n'existe plus, tout comme un tas d'autres choses. Alors pourquoi ne pas décréter nous-mêmes ce soir que nous sommes mariés ?

- Tu veux qu'on prétende être mariés ? demanda Luciano.

- Ton mari le veut. Ca change quelque chose que nous célébrions l'évènement ou non ?

- Non...

Luciano baissa la tête. Il ramassa le Glock à côté de lui. Il avait trouvé cette arme vers la falaise juste avant que je l'emmène avec Allison. Je reconnaissais les deux petites griffes qu'il y avait sur le côté du canon ; c'était le pistolet que j'avais rendu à Alan quelques heures plus tôt. J'ignorais comment il s'était retrouvé sur la falaise. Quelque chose me disait qu'il avait dû passer entre pas mal de mains ce soir.

- Jusqu'à ce que la mort nous sépare... soupira Luciano.

Il tourna l'arme vers lui.

- Qu'est-ce que tu fais ? demandai-je.

- Il va falloir s'en servir très bientôt...

- Ca peut attendre. dis-je. Tu peux attendre de t'endormir dans mes bras. Tu n'as pas à te soucier de quoi que ce soit d'autre. Attends que ça vienne...

- Je ne sais pas... J'ai peur de ce qu'il m'arrive. Est-ce que "ça" va commencer à m'arriver à la seconde où je fermerai les yeux ? Et si ça "bloquait" mon âme à l'intérieur de mon corps ? Je sais que ça a l'air vraiment stupide, surtout pour toi, mais... J'ai peur de rester... Dedans...

- Ce n'est pas stupide si c'est ce que tu crois. dis-je.

- C'est ce que je crains...

- Alors ce que tu veux c'est...

- Partir avant que ça ne me prenne. finit Luciano.

- Je vois...

Luciano manipulait l'arme en tremblant. Il s'imaginait la placer contre sa tempe... Le Glock tremblait dans sa main.

- Je ne peux pas. dit-il en perdant enfin son calme. Je ne peux pas faire ça !

Il jeta l'arme sur le duvet et se mit à sangloter.

- Je vais le faire. dis-je avec résignation.

J'avais l'impression d'avoir su depuis le début que c'était comme ça que ça allait finir. Je ramassai l'arme.

- Je ne veux pas que tu le fasses. objecta Luciano.

- Je peux le faire.

- C'est bien pour ça que je ne veux pas.

Luciano se frotta les yeux puis tapa du poing contre la tôle.

- Putain ! s'écria-t-il avec rage.

- Luciano ?

- Fais-le. dit-il fermement. Tue-moi. Maintenant.

Je lui caressai la joue et l'embrassai, sans me demander si un baiser était risqué pour ma santé. C'était mon mari, il valait la peine que je prenne ce risque. Il répondit à ce baiser en me prenant vigoureusement la tête entre ses mains.

- Okay. dis-je.

Je plaçai le pistolet contre sa tempe.

- N'hésite pas, Graham. On se reverra un jour... Dans un monde meilleur...

- Tu es prêt ? demandai-je.

- Non.

- Tu veux fermer les yeux ?

- Non... Je veux te voir...

- Okay... dis-je avec une voix qui commençait à trembler. Okay... Okay... Je... Je vais appuyer, maintenant.

Je lui pris la main. A la dernière seconde, un voile de frayeur passa dans le regard de Luciano. Il ferma les yeux.

- Je t'aimerai toujours. dit-il.

J'appuyai sur la détente. La balle partit. Le choc lui fit cogner la tête contre le mur avec un bruit métallique et une auréole de sang se dessina tout autour.

Luciano lâcha ma main. Il vacilla et s'affaissa sur le côté, laissant derrière lui une trainée écarlate sur le mur.

- Je t'aime aussi. répondis-je.

La montre de mon défunt mari se mit à sonner.

Minuit.

Joyeux Noël.


FIN DU CHAPITRE VI


Que va-t-il se passer pour les survivants ?

Vous aurez les réponses l'année prochaine dans le 7e et ultime chapitre intitulé "Cercle Vicieux" !

Je vous souhaite de très bonnes fêtes de fin d'année !