L'idée même d'un rendez-vous était à la fois excitante et effrayante. Tony se disait qu'il y avait bien une raison si la sonorité des deux adjectifs était si proche.

Loki était intelligent, beau et intéressant, et semblait comprendre instinctivement Tony comme jamais personne ne l'avait compris. Dit comme cela, cela semblait si parfait. Loki ne ressemblait à personne d'autre, d'une manière qui était juste... plus.

Mais Loki le comprenait, ce qui n'était pas bon, vraiment pas bon.

L'image du corps de Loki, lisse, parfait, épilé, allongé sur le grand lit de Tony, l'image dont il avait rêvé, était toujours présente à son esprit. La façon dont sa peau pâle contrasterait avec le drap cramoisi, la lumière luisant faiblement, la façon dont ses cheveux noirs se répandraient sur l'oreiller en satin...

Tony n'était pas sûr de vouloir plonger là-dedans tête baissée, ou de s'enfuir en hurlant dans l'autre sens.

Il n'aimait pas faire du mal aux gens. Il détestait faire ça. Cela semblait juste inévitable à chaque fois qu'il s'installait dans une relation sérieuse. Ils voulaient toujours le quitter, et cela finissait toujours de la même manière.

Comme il le faisait toujours quand il éprouvait des sentiments conflictuels et qu'il avait besoin d'en parler à quelqu'un, il retrouva Pepper au petit bosquet.

« Je ne sais pas quoi faire, Pep », marmonna-t-il, couché dans l'herbe, le regard tourné vers le ciel. De petits nuages dérivaient paresseusement, et une légère brise lui rafraîchissait la peau. « J'en ai vraiment envie, tu sais ? Je veux quelqu'un qui reste parce qu'il a envie de rester. »

Il soupira, roula sur le flanc et passa les doigts dans les hautes herbes.

« Que se passera-t-il si c'est le bon ? Que se passera-t-il s'il veut rester et que je gâche tout parce que j'ai trop peur pour retenter le coup ? »

Évidemment, Pepper ne répondit pas. Personne ne répondait jamais.

Il leva les yeux pour observer le rond d'herbe pelée qui était la nouvelle résidence de Marianne. Il détestait que cela prenne autant de temps avant que l'herbe repousse, verte et vigoureuse. Cela faisait affreusement réel, sordide et mort. C'était pour Pepper que cela avait pris le plus de temps, car il ne savait pas ce qu'il faisait à l'époque. Dans quelques semaines, l'emplacement de Marianne grouillerait de vie. Une nouvelle pelouse, les bourgeons des plantes qu'elle avait aimées. Menthe, thym et marguerites d'un blanc virginal.

Le rire de Marianne lui manquait. C'était comme si rien au monde n'avait été aussi important que de la voir joyeuse.

Elle lui avait dit une fois qu'elle n'était pas assez bien pour lui, qu'elle allait juste lui causer de la peine. Il n'avait pas pu y croire, à l'époque. Il était trop amoureux.

Une part de lui voulait encore passer les mains dans son épaisse chevelure d'un blond de miel mais, chaque fois qu'il tentait de se l'imaginer, la chevelure se transformait en vagues de soie noire. Il ne voulait pas revivre ce qu'il avait vécu avec Marianne. Il voulait quelqu'un qui l'aimait, et non la première personne qui passait.

Alors, il quitta le bosquet et partit se préparer pour son rendez-vous.

Peut-être Loki sera-t-il le bon, pensa-t-il en sortant ses vêtements.

Le trajet jusqu'au centre-ville était plutôt long, alors il commença à se préparer au milieu de l'après-midi. Bon, en fait, il avait commencé à se préparer la veille, obsédé par le choix de son costume. Gris ou noir ? Quelle cravate ? Verte car cela lui rappelait Loki, ou rouge parce que c'était la couleur préférée de Tony ? En fin de compte, il choisit le costume à rayures noires et la cravate rouge parce que, à défaut d'autre chose, il savait que les gens pensaient que cela lui allait bien.

Avec un peu de chance, Loki penserait la même chose. Bien sûr, son modèle de référence était l'ample tenue grise du service psychiatrie. Tony aurait pu venir en jean et t-shirt AC/DC qu'il l'aurait trouvé superbe en comparaison.

Il partit tôt et prit son temps, juste pour s'éviter de tourner en rond chez lui. Même en conduisant lentement, il arriva au restaurant presque une heure plus tôt. Attendre au bar présentait un risque, il hésita donc à s'y rendre mais, sans autres options, il suivit l'hôtesse jusqu'à la pièce calme et sombre.

Étonnamment, s'y trouvait déjà Loki, sirotant ce qui ressemblait à un Russe blanc (à moins qu'il s'agisse d'un verre de lait au chocolat, ce qui semblait une chose étrange à commander dans un bar) et observant le comptoir comme s'il était une énigme à lui tout seul.

Déranger, ou ne pas déranger ?

Oh, comme si c'était une vraie question...

« Hé, Loki », dit-il, sans même essayer de paraître décontracté.

Les magnifiques yeux verts plongèrent dans les siens, encore plus vifs et lumineux qu'à l'hôpital. En fait, Tony était content qu'ils se soient rencontrés à l'hôpital, où la beauté de Loki paraissait un peu moins intimidante. Il n'était pas sûr qu'il aurait eu le courage de l'approcher autrement, vêtu d'un magnifique costume noir, avec une écharpe verte à motifs habilement drapée sur le revers.

C'était juste trop.

S'il vous plaît, supplia la petite voix à l'arrière de sa tête, faites que ce soit lui.

Loki sourit nerveusement et sa main vint jouer avec le bord de son écharpe.

« Je me demandais si je n'étais pas pathétique pour arriver si tôt, mais je suppose que si vous êtes ici, je n'ai pas à m'en inquiéter.

— Non. » Il secoua la tête en s'installant sur le tabouret à côté de Loki. « Même si je n'étais pas là, je ne suis pas du genre à juger les gens pour leur nervosité.

— Pour autre chose, alors ? plaisanta Loki, et Tony secoua timidement la tête.

— Je ne vois pas pourquoi les gens devraient être jugés, dit Tony en haussant les épaules. En tout cas, ce n'est pas à moi de juger, même si les gens font des choses que je désapprouve. »

Loki inclina la tête puis sourit. « Je dirais que c'est une bonne façon de voir la vie. »

Ricanant, Tony secoua la tête. « Je ne sais pas. C'est juste que je n'aime pas l'idée d'un jugement réciproque. »

Cela fit rire Loki, et chassa toute tension de l'esprit de Tony.

L'hôtesse vint alors les informer qu'il y avait eu une annulation. Aimeraient-ils dîner plus tôt ?

« Certainement, acquiesça Loki avant de se tourner vers Tony. Cela sera moins gênant que de rester assis au bar, vous ne croyez pas ? »

Tony hocha la tête, pleinement satisfait de laisser Loki prendre les rênes. C'était plutôt agréable, en fait.

« À propos de gênant, on pourrait peut-être arrêter de se vouvoyer, qu'en pensez... qu'en penses-tu ?

— J'en pense que je suis d'accord avec vous... avec toi, Tony. » [1]

Ils furent placés à une table agréable et calme dans le fond du restaurant. L'hôtesse leur tendit les menus avant de les laisser. Ils l'étudièrent un long moment, Tony passant plus de temps à essayer de ne pas regarder Loki qu'à vraiment lire le menu.

Quand leurs yeux se croisèrent pour la troisième fois, Tony abandonna le menu et gloussa.

« Désolé. C'est difficile de se concentrer sur quelque chose d'aussi ennuyeux que des pavés de bœuf avec toi assis juste là. Tu es magnifique.

— Tu es superbe aussi, Tony, lui sourit Loki. Je crains que la blouse d'hôpital ne soit flatteuse pour personne. »

Tony sourit. « Je ne sais pas, la tienne t'allait plutôt bien. Surtout celle qui s'accordait à tes yeux — Seigneur, j'ai l'air d'un idiot, non ? »

Plutôt d'un harceleur, se reprocha-t-il. Tu ne lui aurais pas reproché de te laisser tomber quand tu faisais pitié, et en plus, maintenant, il sait que tu es un taré.

« Pas du tout, sourit Loki. Un homme intelligent ne se plaint jamais quand la personne avec qui il a rendez-vous le complimente sur sa tenue. Maintenant dis-moi, avant que nous passions à autre chose, as-tu demandé des médicaments ? Les prends-tu ? »

Tony soupira, hocha la tête et répondit à contrecœur : « Oui, docteur, je prends mes pilules spéciales toqués. » En dépit de son ton, il ne se sentait pas mortifié. Loki s'inquiétait pour lui. Il voulait vraiment savoir si Tony prenait soin de lui-même.

Loki hocha la tête. « Bien. Mais ne les appelle pas comme ça. Le mot fou a une connotation trop négative. Les personnes qui ne sont pas neurotypiques ne devraient pas être encouragées à avoir honte d'elles-mêmes.

— C'est... une bonne façon de penser. Mais je ne suis pas venu rencontrer le docteur Loki. Je suis venu pour faire les yeux doux à Loki. » Tony lui adressa son sourire le plus charmant.

Loki lui sourit en retour. « Tu y réussis plutôt bien jusqu'à présent. »

Deux heures plus tard, ils étaient toujours assis à leur petite table, discutant agréablement au-dessus des restes de dessert et de tasses d'expresso vides. Le garçon leur avait laissé la note pour « quand vous serez prêts », mais l'endroit était prisé, et il était évident qu'ils étaient plus qu'encouragés à partir.

Tony prit l'addition et la remit au garçon avec sa carte de crédit. Lorsque Loki voulut protester, Tony lui sourit de nouveau. « Je t'ai invité à sortir, je paie. D'accord ? »

Loki haussa un sourcil parfait et lui adressa un regard dubitatif. « Ce sourire t'a déjà permis de te sortir de situations difficiles, pas vrai ?

— Eh bien, je vais pas nier que je suis gâté, plaisanta Tony, mais je suis plus que disposé à te laisser me donner ce que je veux.

— Est-ce une façon de me dire que tu espères un remboursement en nature pour ce dîner ? » Loki lui jeta un regard faussement offensé.

C'était bizarre. Si quelqu'un d'autre avait dit cela, Tony l'aurait pris au sérieux et se serait hâté de dissiper le malentendu. Il ne pensait évidemment pas qu'emmener quelqu'un dîner devrait lui valoir la moindre contrepartie. Avec Loki, pourtant, il n'envisageait même pas qu'il puisse s'agir d'autre chose qu'une plaisanterie.

« Eh bien, oui, surjoua-t-il. N'est pas ainsi que cela fonctionne ? En plus, je t'ai payé à boire, ce qui devrait me valoir des points supplémentaires, non ? »

Loki inclina la tête comme s'il réfléchissait. « Mais tu n'es pas venu me chercher chez moi, alors ça compense. Un petit coup vite fait dans la voiture ? »

Tony se mit à rire.

« Mais après je devrais te ramener chez...

— ...une concession que je te paierai en te préparant un café.

— Marché conclu, acquiesça Tony, avant de poser sa tasse de café et de se lever. Allez, on décolle. »

Loki sourit et se leva également, et les deux hommes se dirigèrent vers la sortie.

Lorsqu'ils arrivèrent devant le voiturier, Tony le regarda. « Sérieusement, est-ce que tu — »

Loki secoua la tête. « J'ai eu peur de ne pas trouver de place, alors j'ai pris un taxi ».

Fronçant les sourcils, Tony secoua la tête tout en remettant son ticket au voiturier.

« La prochaine fois, je peux venir te chercher. »

— Tu ne penses pas t'avancer un peu en parlant de prochaine fois ? », plaisanta Loki en se penchant vers Tony.

Son geste était en totale contradiction avec la supposition selon laquelle il ne voudrait pas le revoir, alors que Tony décida de se jeter à l'eau. Glissant le bras gauche autour de la taille de Loki, il se mordit la lèvre avant d'afficher ce sourire enfantin qui marchait sur tout le monde. « Je ne sais pas, Loki, peut-être ? »

En retour, il reçut un grand sourire et une tape sur ses fesses. « Tu es terrible, Tony Stark. ». S'appuyant contre lui, Loki lui donna un coup d'épaule amusé.

« Et bien sûr que non, mais tu le savais déjà.

— Je l'espérais », convint Tony.

La voiture arriva alors. Il ouvrit la portière à Loki, avant de se diriger vers le côté conducteur. Il ouvrit sa propre porte et entendit une voix féminine mélancolique dire : « tu te rappelles quand tu me tenais la porte ? »

Il leva les yeux pour voir une femme d'un certain âge le regarder tristement. L'homme qui semblait être son mari levait la main pour lui intimer de se taire, apparemment trop occupé à taper sur son téléphone pour écouter sa propre femme. Leur voiture arriva et le voiturier en sortit.

Tony fronça les sourcils en regardant l'homme se diriger vers sa voiture, parlant toujours au téléphone du « compte MacPherson » et ignorant complètement sa femme.

Refermant sa porte avec plus de force que nécessaire, il se dirigea vers la voiture derrière lui et ouvrit la porte passager. Elle lui sourit, les yeux brillants. « Je vous remercie, jeune homme. »

Il lui sourit et inclina la tête. « Je vous en prie, Madame. »

Elle murmura qu'il était un charmant garçon.

Il aperçut son mari le regarder du coin de l'œil. Alors il porta sa main à ses lèvres et l'embrassa délicatement. « Que ne ferait-on pas pour une si jolie dame ? »

Avec un salut de la tête au voiturier perplexe, Tony retourna à sa propre voiture et y grimpa.

« Désolé, dit-il à Loki en rougissant. Je sais que c'est facile pour moi de juger et tout ça, mais je déteste quand les gens considèrent leurs conjoints comme faisant partie du décor.

— Je croyais que tu n'étais pas du genre à juger ? », fit Loki, sa voix témoignant plus de curiosité qu'autre chose.

Tony haussa les épaules, essayant de feindre la nonchalance. « Je pense que si quelqu'un vous promet de vous aimer pour la vie, vous lui devez un peu de respect. Et c'est ça le mariage, non ? » Il savait qu'il était tendu. C'était important pour lui. Si Loki n'était pas d'accord, ils prendraient des chemins séparés, et ce serait fini. Une partie de lui, une partie qui rétrécissait à chaque minute passée ensemble, voulait qu'il réponde non.

Mais Loki hocha la tête. « Si. Jusqu'à ce que le mort nous sépare et tout ça. Trop de gens ne prennent plus cet engagement suffisamment au sérieux, malheureusement. »

« Moi, oui. » Sa voix semblait étrangement douce, même à ses oreilles. Il se demandait si Loki allait voir clair en lui. Voir que Tony n'était pas une bonne personne, qu'il était dangereux de le fréquenter.

Au lieu de prendre un air dégoûté et de sauter hors de la voiture, Loki sourit doucement et posa une main sur son genou. « Je vois. »


Cet homme ne pouvait pas être réel.

Il était une chimère inventée par Loki, parce que, à un moment ou à un autre, il avait craqué. Loki devait être dans le coma, un légume allongé sur un lit de son propre hôpital, et il s'était inventé Tony Stark pour faire de sa vie une jolie petite boule à neige.

Quel homme de trente ans ferait des pieds et des mains pour qu'une femme de l'âge de sa mère se sente belle et désirée ?

Parlerait sérieusement de sa conception du mariage lors d'un premier rendez-vous ?

Parlerait de cul d'un ton disant qu'il ne s'attendait pas à le voir écarter les cuisses ?

CQFD. Tony Stark n'existait pas.

Il demanda à Tony de se garer sur la place de parking supplémentaire que la résidence lui avait attribué, juste à côté de sa Prius, et ils se dirigèrent ensuite vers l'ascenseur. Il vivait au cinquième étage et, la plupart du temps, il prenait les escaliers, mais il ne voulait pas que Tony le voie en sueur. Du moins, pas dans ce contexte, et pas tout de suite.

Dès qu'ils entrèrent, il se dirigea vers la cuisine pour préparer le café. Après tout, il avait proposé un café, alors il ferait un café au cas où Tony en voudrait vraiment un.

Il se demanda distraitement si devoir garder constamment à l'esprit les angoisses d'abandon de Tony allait rapidement finir par le gonfler mais, étant donné ce qu'il affrontait tous les jours au travail, cela semblait improbable. Un petit encouragement de temps en temps, ce n'était rien comparé au fait de devoir constamment surveiller quelqu'un pour l'empêcher de faire du mal aux autres. Habituellement, ces patients étaient rapidement transférés dans un établissement de soins de longue durée, mais il en croisait si souvent que cela en devenait banal à la longue.

Tony avait juste besoin que Loki soit là et faisait en sorte qu'il le comprenne. C'était plutôt mignon, en fait.

Quand Loki eut mis le café en route, il revint au salon où il trouva Tony occupé à regarder les photos au-dessus de la cheminée.

Tony en désigna une.

« Ton père ?

— Oui, acquiesça Loki. Montrant une photo plus ancienne, il ajouta : c'est lui avec ma mère, avant ma naissance.

— Elle était belle, lui sourit Tony. Ils semblent vraiment heureux ensemble. »

Souriant, Loki acquiesça de nouveau. « Ils l'étaient. Ils étaient assez inconscients à l'époque. Des membres de Greenpeace, toujours en quête d'une cause dangereuse à embrasser. C'est à se demander comment ils ont pu vivre assez longtemps pour m'avoir. »

Tony tenta de dissimuler son malaise, mais échoua lamentablement.

« Quelque chose ne va pas ? interrogea Loki, en se demandant en quoi l'activisme obsessionnel de ses parents pouvait gêner Tony.

— Non, non, c'est juste — tu te rappelles quand tu as dit que ton père m'apprécierait ? C'est assez peu probable. » Il avait l'air si triste que Loki aurait voulu le prendre dans ses bras, et pourtant Loki n'était pas très câlin. « Mon entreprise fabrique des armes pour le gouvernement. C'est à peu près tout ce qu'ils font. »

Loki cligna des yeux un moment. « Stark. SI. Bien sûr. J'aurais dû faire le lien. Là, je me sens stupide.

— Stupide ? Tony avait l'air carrément nerveux tout d'un coup.

— J'aurais dû reconnaître le nom. » Loki s'en voulait terriblement. « Tu étais en couverture de chaque magazine que je connais. Tu as l'air différent avec le bouc, pourtant. »

Levant les yeux au ciel, Tony hocha la tête.

« C'est la raison pour laquelle je l'ai laissé pousser. Pour ne plus être Anthony Edward Stark.

— Je suppose que c'est trop demander que d'espérer que tu ne sois pas d'accord avec tout ça », demanda tout de même Loki. Il n'était pas ses parents. Il ne ressentait pas le besoin de protester contre chaque petite chose qui lui semblait mauvaise, mais l'idée que Tony utilise son intelligence pour concevoir des moyens de tuer des gens était plutôt perturbante.

« Je ne travaille pas pour la compagnie, répondit Tony en secouant la tête. Je ne vais pas dire que je ne retire aucun profit de la vente d'armes, et mon PDG n'arrête pas de me harceler pour que « je me remette au travail » et conçoive des engins explosifs plus puissants et plus précis, mais je — il se tut pendant un long moment, pesant soigneusement ses mots. Je pense que construire des bombes plus puissantes et plus précises pour tuer plus de personnes, à de plus longues distances, va à l'encontre des aspirations humaines. »

Loki fut réduit au silence pendant un moment.

« ...et tu crois que mon père ne t'apprécierait pas ?

— Je n'ai pas demandé à SI d'arrêter de fabriquer des armes, fit Tony en haussant les épaules et regardant au sol. En outre, ce n'est pas comme j'étais un gars bien. Je pense simplement que tuer des gens sans penser aux conséquences nous rend moins humains. »

Au diable les opinions de Laufey. Le café définitivement oublié, Loki se pencha et pressa ses lèvres contre celles de Tony.

Tony ouvrit grand les yeux et ils se regardèrent. Au lieu de se reculer ou de fermer les yeux comme l'exigeait les règles du baiser, Loki passa un bras autour de taille de Tony et se rapprocha. Il entrouvrit légèrement la bouche et saisit la lèvre inférieure de Tony entre ses dents, appuya légèrement avant de s'éloigner lentement.

Ils ne se quittèrent pas des yeux un instant et Loki vit le visage de Tony se teinter de surprise. Quand leurs lèvres se séparèrent, il bégaya, « C'é-C'était... pour quoi, ça ? »

Les cheveux de Loki avaient glissé quand il s'était penché pour l'embrasser, et Tony s'inclina pour qu'ils lui caressent le visage alors que Loki se reculait.

« Pour être radicalement différent des gens que je connais. Pour ne pas être un crétin gonflé à la testostérone, secrètement désireux de tout faire sauter. » Loki lui sourit tout en replaçant ses cheveux derrière l'oreille.

Tony sourit et rougit légèrement, mais ne protesta pas. Modeste, mais sans fausse modestie. Quelque chose ne devait pas tourner rond chez lui. Il n'avait aucune logique.

« Alors, puisque tu es là, et que le café est en train de passer, veux-tu... Je ne sais pas, regarder la télévision ou quelque chose comme ça ? demanda Loki, peu désireux de voir Tony s'en aller. J'ai quelques DVD, bien que j'avoue ne les avoir, pour la plupart, jamais vus. Lorelei trouve amusant de me passer des choses qui pourraient me choquer.

— Quel genre de DVD te donne-t-elle ? », demanda Tony, un peu inquiet.

Incapable de retenir un éclat de rire devant l'expression du visage de Tony, Loki secoua la tête, tenta de reprendre son souffle et désigna le meuble. « Ri-rien de tel. Je pense qu'elle me prend pour un pauvre innocent. »

Ouvrant les portes du meuble, Tony entreprit de parcourir son contenu. « Oh, je vois. Elle croit que tu serais scandalisé de découvrir l'existence de la drogue et du sexe. » Il saisit le DVD de la première saison de Breaking Bad en fronçant le sourcil.

« Je suppose que tu n'as pas regardé ça ?

— Non. Mais c'est bien un cadeau de Lorelei, fit Loki en secouant la tête. C'est violent, hein ?

— C'est bien mais c'est exactement le genre de chose qu'on donnerait à quelqu'un qu'on veut choquer, fit Tony en haussant les épaules, Oh, là. Game of Thrones. Tout le monde l'a vu. »

Loki se contenta de le regarder.

« Non ?

— J'ai bien peur que non », répondit Loki en secouant la tête. C'était un peu gênant d'être aussi ignorant des dernières tendances.

Tony sourit. « Moi non plus. On y jette un œil ? »

Aucun d'entre eux ne savait à quoi il s'exposait.

À 2 heures du matin, Tony rejeta la tête en arrière contre le canapé et gémit.

« Je — je ne peux vraiment pas en regarder un autre. Fait chier. Je dois y aller si je veux être au lit avant l'aube.

— L'aube ? demanda Loki, surpris. À combien d'heures de route d'ici vis-tu ?

— Une heure et demie, deux heures, répondit naturellement Tony, comme si cela n'avait rien d'extraordinaire.

— Deux heures ! Hors de question que tu conduises deux heures à cette heure-ci », fit Loki d'un ton sans réplique. Ce n'était pas tout à fait un ordre, mais pas loin.

Tony eut l'air amusé. « Est-ce une façon de proposer que nous regardions un autre épisode ?

— Euh... », répondit Loki en laissant traîner sa voix de manière suggestive. Peut-être pas tout de suite. Demain matin? Sauf si tu as quelque chose d'autre à faire ? » Il se demandait s'il ne profitait pas des problèmes de Tony, mais il était déjà accro. Il devait savoir ce qui se passait ensuite. Et il ne voulait pas l'apprendre sans Tony.

Tony finit par dormir sur le canapé, afin qu'ils puissent continuer à regarder la série tous les deux quand ils se réveilleraient.

Loki fut réveillé par l'odeur de bacon. Son estomac gargouilla bruyamment et il ouvrit les yeux. Il n'avait pas eu les narines chatouillées par l'odeur d'un bon petit déjeuner depuis l'enfance. Parfois, le week-end, Laufey préparait des œufs et du bacon et, si Loki avait de la chance, des pancakes.

Maintenant qu'il avait son appartement, s'il voulait du bacon, il devait se lever et se le préparer, alors l'odeur du bacon ne le réveillait jamais plus. C'était un des inconvénients de l'âge adulte contre lequel personne ne l'avait prévenu : plus de bacon au réveil.

À part ce matin. Et peut-être, plus important encore, le bacon impliquait-il quelque chose d'autre.

Loki avait laissé un quasi étranger dormir chez lui et, apparemment, au lieu de lui voler sa télévision ou de commettre d'autres actes délictueux, l'étranger en question lui préparait le petit déjeuner.

Un incident malheureux l'année précédente avait laissé Loki un peu hésitant à l'idée de fréquenter quelqu'un, d'où sa relative réticence sur le sujet des contacts physiques. Non seulement Tony avait-il complètement respecté cela, dormant sur le canapé mais en plus... du bacon.

Il bondit de son lit, fit une toilette rapide et arriva d'un pas tranquille dans la cuisine, où il trouva Tony s'affairant autour du four.

« Hé ! Je, euh, je ne voulais pas te réveiller. Mais je ne voulais pas partir, et j'avais vraiment faim, alors j'espère que ça ne te dérange pas...

— Du bacon ? » demanda Loki, la voix toujours ensommeillée.

Cela lui valut un grand sourire de la part de Tony, qui hocha la tête. Il ouvrit le four, montrant un plat de bacon croustillant, plus quelque chose d'autre, dans l'un des plats de cuisson en verre que Loki utilisait rarement.

Notant le regard curieux de Loki, Tony se lança dans les explications.

« Euh, c'est un genre de pain perdu. C'est ainsi que mon... Jarvis le préparait.

— Ton Jarvis ? », demanda Loki, intrigué à la fois par la nourriture et par cet autre aperçu de la vie de Tony.

Tony hocha la tête. « C'était le... « majordome » de mon père. Ce n'est pas le terme exact, mais il m'a appris à cuisiner. C'est sûrement la raison pour laquelle je peux faire du thé, mais que mon café est vraiment horrible.

— C'est pour cette raison qu'il n'y en a pas ? », demanda Loki, amusé.

Le visage de Tony arbora une expression embarrassée. « Pardon ? »

Loki rit franchement. « Tu n'as pas préparé de café parce que tu as eu peur qu'il soit mauvais ? » Il plaça quelques grains dans le moulin à café et le mit en marche.

« Je pense que je peux te pardonner cela. Mais seulement si tu sers le petit déjeuner pendant que je prépare un bon café.

— Chef, oui, chef ! », répliqua Tony en effectuant une parodie de salut avant d'attraper le gant le plus proche.

Huit minutes plus tard, Loki versait le café dans les tasses et Tony sortait le sirop d'érable chaud du micro-ondes.

En se resservant, Loki songea à lui proposer le mariage sur le champ. Quand Tony prit la dernière tranche de bacon de son assiette pour la lui offrir, il faillit se mettre à genoux.

« Alors, dit Loki en remplissant leurs tasses. Allons-nous voir ce que devient Ned ? »

Tony soupira, mais hocha la tête.

« Tu sais que cela ne peut pas bien finir, hein ? Je veux dire, c'est Sean Bean.

— Hein ?

— Sean Bean, répéta Tony, comme si c'était évident. Tu sais. Le Seigneur des Anneaux ? Equilibrium ? »

Loki haussa les épaules.

« J'ai lu le Seigneur des Anneaux, il y a longtemps. Je ne sais pas ce qu'est l'autre truc.

— Equi... Tu n'as pas vu Equilibrium ? » Tony avait l'air littéralement horrifié. Il se rua dans le salon et commença à fouiller dans la collection de DVD de Loki. « Comment peut-on ne pas avoir vu vu Equilibrium ? C'est un classique ! »

Perplexe, Loki le suivit et le regarda vérifier chaque DVD, sur chaque étagère. Quand il se tourna finalement vers Loki, il ressemblait tellement à un chiot malheureux que Loki se retrouva à promettre, « Je vais le commander. Nous pourrons le regarder le week-end prochain. Pour l'instant, Ned Stark. Il doit apprendre à Robert ce que sa femme prépare. »

À midi, ils regardaient tous deux fixement l'écran, les yeux vitreux.

« Je déteste cette série, chuchota Tony, la voix geignarde. Tu as la saison suivante ? »

Loki hocha la tête et désigna l'étagère. « Là. Mets-le dans le lecteur. »

Quand Loki retourna au travail lundi matin, Tony et lui avaient pris rendez-vous pour vendredi avec le canapé et la troisième saison de cette série infernale. Peut-être la quatrième, aussi.

Et peut-être avec Equilibrium, quoi que cela puisse être.

OoO


OoO

[1] Évidemment, le vouvoiement étant inconnu des anglophones, ces deux phrases sont une audacieuse transition scénaristique de votre bien-aimée traductrice. Comme certaines m'ont reproché le vouvoiement permanent entre Loki et Tony dans Qui ne risque rien, j'ai décidé, avec l'accord de l'auteur, que nos deux imbéciles préférés se tutoieraient dès la fin de la période d'observation de Tony. :)