C'était parfait, ce qui avait toujours signifié que c'était bientôt fini. C'était toujours le même schéma. Tony rencontrait quelqu'un d'incroyable. Ils tombaient amoureux. Il décidait qu'il voulait passer le reste de sa vie avec elle ou lui. Ils lui disaient que c'était fini.

Ce n'était pas qu'il voulait se montrer pessimiste, la vie lui avait juste enseigné que le pessimisme était un moyen de se protéger contre l'inévitable souffrance qui allait suivre. Même si cela ne l'aidait pas vraiment. Tout le monde se prétendait pessimiste parce que cela évitait d'être déçu, ce qui était un beau ramassis de conneries. Ce n'est pas parce qu'on s'attend au pire qu'on souffre au moins lorsqu'il arrive.

Il savait que Loki le quitterait, comme tous les autres avant lui.

Cette fois, pourtant, il était sûr que ça allait le tuer.

Loki était parfait, comme aucun autre ne l'avait jamais été. Il n'était pas juste intelligent et magnifique. Il était agréable à vivre. Passer du temps avec lui n'était jamais une corvée. Loki ne le traînait jamais aux soirées, ni ne lui demandait d'être plus intéressant qu'il ne l'était. Ils étaient contents de lire, de regarder la télévision, ou... simplement d'être ensemble.

Ils étaient au lit, parlant du ranch, des terres alentour et de l'opportunité d'avoir des chevaux sur la propriété. Apparemment, Loki aimait les chevaux et avait toujours voulu en avoir un. Tony n'aimait toujours pas l'idée d'avoir un inconnu sur ses terres pour s'occuper des animaux, mais pour Loki, il y réfléchirait.

« Je ne peux pas imaginer vivre sur une propriété aussi grande sans avoir des animaux, dit Loki. Je sais que nettoyer après eux et les nourrir représente beaucoup de travail, mais tu ne penses pas que ça en vaut la peine ? »

Tony se mit à rire. « Tu proposes de nettoyer les écuries, chéri ? Parce que si c'est le cas, je t'achète tous les chevaux que tu veux. »

Loki se dressa sur un coude et regarda Tony.

« Tu le ferais vraiment, hein ?

— Bien sûr, confirma Tony. Tu veux ? »

Loki sourit avec indulgence. « Tu es un cas, Tony Stark.

— C'est un non, alors ? » Tony se tourna sur le flanc et passa un bras autour de la taille de Loki. « Parce que je ne me vois pas acheter une demi-douzaine de chevaux si tu reviens sur ta promesse. »

Y allait-il trop fort ? Il voulait savoir si Loki avait l'intention de rester avec lui, mais il doutait d'obtenir une réponse définitive dans une conversation sur les chevaux.

Loki se mit à rire. « Je pense que six seraient peut-être un peu trop. En outre, les chevaux ont besoin de soins quotidiens et je ne peux pas me rendre ici tous les soirs après le travail pour nettoyer les écuries. » Il eut une moue adorable. « Alors, même si j'aimerais dire oui, j'ai bien peur de ne pouvoir m'occuper correctement de six chevaux. M'occuper correctement d'un seul petit ami me prend déjà la majeure partie de mon temps libre. Et je préfère l'avoir, lui, plutôt que tous les chevaux du monde. »

Tony sourit et commença à ouvrir la bouche, mais Loki y posa la main.

« Non, grogna-t-il. Pas de blagues graveleuses sur les chevaux. »

Il eut du mal à retenir son rire, mais par égard pour Loki, Tony y parvint. « D'accord, d'accord. Mais tu ne peux pas nier que tu es un géant. Peut-être pas un géant de glace, mais tu fais bien dans les deux mètres. »

Loki pouffa. « Tu me vois comme ça parce que tu es un nain. »

Le facile échange entre eux rendait tout parfait. Tony avait tellement fait l'objet de piques sur sa taille qu'il s'en moquait désormais. Surtout maintenant qu'il savait que Loki appréciait sa taille. Apparemment, elle était parfaite quand il se mettait à genoux, et...

Ce fut à ce moment que le monde de Tony commença à s'écrouler. Le visage de Loki prit une étrange expression pensive et il fit un signe de la tête vers la commode. « Pourquoi as-tu ces étranges bijoux sur ta commode, Tony ? »

Il faillit s'étrangler. Oh Seigneur. Pas ça. Tout sauf ça. Qu'il lui demande pourquoi il était un si piètre PDG, pourquoi ses parents ne l'aimaient pas, pourquoi il était un connard de riche fainéant...

« Je veux dire, poursuivit Loki, tu ne portes jamais de bijoux. Et, en plus, ils ne sont pas ce que j'appellerais ton style.

— C'est, euh. C'est juste... » Tony chercha désespérément une excuse qui tienne la route.

Trop tard. Loki plissa les yeux et pencha la tête d'une manière suggérant que quelque chose le préoccupait. « Oh, Tony. Je t'en prie, dis-moi qu'ils appartenaient à ta mère. »

Il était sûr que l'expression de son visage le trahissait, alors il ne prit pas la peine d'essayer de trouver un mensonge. Il secoua la tête.

Loki eut un long soupir et dit :

« D'accord, raconte-moi.

— Je suis obligé ? fit-il d'une voix faible et pathétique. Je ne veux pas gâcher notre week-end.

— Et qu'ils soient là ne te sape-t-il pas le moral un peu plus chaque jour ? demanda doucement Loki. Cela ne te rend pas triste, d'être obligé de penser à des choses que tu ferais mieux d'oublier ? »

Il ne comprenait pas, pas vraiment. S'il avait compris, il ne se montrerait pas si compréhensif. Il ne s'inquiéterait pas pour Tony. Il se précipiterait vers sa voiture, essayant d'échapper au monstre à qui il avait accordé sa confiance.

« Je n'ai pas... ce n'est pas... C'est juste ce qu'il me reste d'eux. C'est ce qu'ils m'ont laissé », termina-t-il, se sentant ridicule.

Loki avait l'air blessé. Oh non. Ce n'était pas ce qu'il voulait.

« Alors, tu veux continuer à penser à eux, chaque jour ? demanda-t-il calmement. As-tu regardé dans mon sac, pour décider de ce que tu voudras garder quand je partirai ? »

Les mots qu'il voulait dire se coincèrent dans sa gorge. Il secoua violemment la tête.

« Très bien, puis-je te conseiller quelque chose, alors ? » La voix de Loki était empreinte d'émotion contenue. « Peut-être la montre que mon père m'a donnée lorsque j'ai été diplômé de l'université. Tu peux l'avoir, si ta petite collection est si importante pour toi.

— Non, protesta Tony dans un murmure étranglé. Ce n'est pas ça. Ce n'est pas...

— Pas assez bien ? Que dirais-tu de ma chevalière du lycée ? Elle est même rouge et or, tes couleurs préférées. » Loki s'énervait de plus en plus, et Tony devait faire quelque chose avant que les choses deviennent incontrôlables. Avant que Loki ne le quitte à cause de leurs choses.

« Ils me manquaient, Loki ! » Il n'était pas loin de pleurer. Les yeux lui piquaient. « J'étais seul, et pendant longtemps, c'était tout ce que j'ai eu pour ne pas me sentir complètement seul.

— Et tu ne t'en es pas débarrassé parce que tu crois toujours que je vais te quitter », continua Loki. Sa voix était de nouveau calme, et Tony ne savait pas si c'était une bonne ou une mauvaise chose.

Tony se contenta de hocher la tête.

C'était vrai, et il n'allait pas nier les faits devant Loki. Pas même si Loki lui demandait des vérités qu'il ne voulait pas révéler. Tout à coup, il éprouvait un besoin urgent d'être ailleurs. Loki allait le laisser, comme les autres et, malgré tout, il ne voulait pas que Loki finisse là-bas. Il ne l'avait jamais voulu.

Il sortit du lit, attrapa son jean et l'enfila avant de se diriger vers la porte. Il se passa de t-shirt. C'était trop de temps et d'efforts, et il devait être ailleurs.

« Tony ? », appela Loki derrière lui.

Tony continua à avancer tout en boutonnant son jean. Loki dit autre chose derrière lui, mais il ne comprit pas.

Il aurait dû le savoir. Il s'en doutait. Ils finissaient tous par comprendre qu'il n'en valait pas la peine. Malgré ses milliards de dollars, son immense demeure sur une belle propriété et un quotient intellectuel de génie, il parvenait tout de même à décevoir tous ceux qui tentaient de l'aimer. Son père avait eu raison. Il en demandait foutrement trop aux gens.

Il n'avait même pas à réfléchir à l'endroit où il allait. Il allait toujours là-bas quand il voulait penser au monstre qu'il était. Le seul endroit où il savait trouver les êtres qui lui étaient chers, êtres qui ne le jugeaient pas, qui ne lui disaient pas que personne ne pouvait l'aimer, qui ne le quittaient pas.

Ne pouvaient pas le quitter.

Le bosquet était presque à une demi-heure de marche de la maison, à travers un terrain accidenté et boisé. Cette brouette à laquelle il avait pensé pour le sac de compost n'était finalement pas une mauvaise idée. C'était le seul truc qui pourrait traverser le terrain sans avoir à abattre des arbres.

Loki serait parti quand il reviendrait, il en était sûr. Il avait eu raison de s'inquiéter. Il ne pouvait même pas passer un jour sans faire fuir l'homme qu'il aimait.

L'amour de sa vie.

Cela lui apparaissait si clairement, maintenant qu'il était trop tard.

Loki n'avait rien de commun avec ces autres qui l'avaient quitté. Ils avaient tous pris leur décision. Ils avaient trouvé quelque chose qui leur importait plus que Tony. Un emploi, des voyages, des aventures amoureuses... Ils étaient tous partis parce qu'ils voulaient autre chose que lui. Loki le quittait parce que Tony ne valait pas la peine d'être aimé. Parce qu'il était le genre de mec flippant qui gardait les bijoux des ses ex en évidence sur sa commode, comme autant de trophées grotesques. Un sanctuaire dédié à son échec.

Il avait toujours pensé à eux comme à des preuves. C'était ce qui lui restait de ses amours. Ils ne pouvaient pas vraiment le quitter, et c'en était la preuve. Cela avait commencé avec le médaillon de Pepper. Il lui était apparu comme une chose concrète qu'il pouvait conserver pour se souvenir que, même si cela n'avait pas été parfait, quelqu'un l'avait aimé.

Le bosquet était tranquille, comme toujours. Il était couvert d'une herbe épaisse, odorante et tendre. Avec l'éclosion des différentes variétés de fleurs qu'il avait plantées, le bosquet ressemblait à un tableau de Jackson Pollock. L'odeur des fleurs était supplantée par celle des mûres — le fruit favori d'Eric — et celle des herbes aromatiques. Il ne récoltait jamais ses herbes à cet endroit. Ce n'était pas un jardin potager, elles n'avaient pas été plantées pour lui. La lavande était pour Pepper, la menthe et le thym, pour Marianne, et le buisson de romarin, pour Whitney. En fait, il avait acheté le romarin pour Whitney elle-même, mais Whit avait ensuite décidé de le quitter.

Que pourrait-il acheter pour Loki ? Selon lui, aucune plante ne symbolisait Loki. Loki n'avait pas sa place au bosquet, et Tony ne permettrait pas qu'il en devienne le nouveau résident. Il ne pouvait pas. Contrairement à tous ceux qui l'avaient déjà quitté, il y avait quelque chose de réconfortant dans l'idée que Loki était éternel, qu'il soit ou non avec Tony.

Glissant sur le dos près de Pepper, il soupira et regarda le ciel. « J'ai vraiment merdé cette fois, Pep », lui dit-il. Tournant la tête, il arracha un brin d'herbe et le regarda onduler sous la brise. « Je sais que je le dis toujours, mais c'est vrai cette fois. Je l'avais enfin trouvé, et j'ai tout foiré. »

Il lâcha le brin d'herbe qui s'envola vers la maison. Il le suivit des yeux tout en continuant. « Il ne ressemblait à aucun d'entre vous. Il ne se servait pas de moi. Il n'était pas sur le point de me quitter. Et j'ai merdé, parce que je ne pouvais pas renoncer à vous. Qu'est-ce qui ne va pas chez moi ? »

Si Pepper avait pu répondre, il était sûr qu'il aurait eu droit à quelques mots bien sentis sur sa capacité à s'impliquer et, peut-être plus important encore, sur sa santé mentale. Elle ne le laissait jamais s'en sortir impunément.

Pendant une seconde, quand il entendit l'inspiration, il imagina que c'était Pepper, prête à lui passer un savon pour toutes les conneries qu'il avait faites. Cela faisait si longtemps qu'il n'était pas sûr de se souvenir de sa voix. Mais ce n'était pas Pepper. Il était fou, mais il n'était pas complètement déséquilibré. Pepper était morte, elle ne pouvait pas lui parler.

Il tourna la tête pour trouver Loki dans la clairière, vêtu de son pantalon de pyjama et de l'un des t-shirts de Tony. Sa bouche était grande ouverte, et il y avait de la peur dans ses yeux.

Loki était dans le bosquet. Loki n'avait pas sa place dans le bosquet, mort ou vivant. Il n'était pas censé voir ça. Il n'était pas censé...


«... à aucun d'entre vous. Il ne se servait pas de moi. Il n'était pas sur le point de me quitter. Et j'ai merdé, parce que je ne pouvais pas renoncer à vous. Qu'est-ce qui ne va pas chez moi ? » La voix de Tony devint plus audible au fur et à mesure que Loki se rapprochait.

Il se détestait pour avoir initié une conversation pour laquelle Tony n'était manifestement pas prêt, et qui avait déclenché un tel traumatisme chez son pauvre chéri qu'il en avait fui la maison. Il devait retrouver Tony, pour arranger ça. Il ne voulait pas qu'ils rompent, encore moins à cause d'une stupide dispute.

Loki sortit subitement de sous les arbres et se retrouva dans une belle clairière, pleine de plantes et de fleurs.

Pendant un moment, Loki en resta bouche bée. Cela ne pouvait pas être ce à quoi cela ressemblait, non ? La clairière était comme un cauchemar où tout avait l'air parfait, magnifique, mais où la pourriture et l'horreur se cachaient sous la surface. Le vernis de fleurs odorantes pouvait craquer à tout moment, révélant l'indicible sous la surface.

Son cœur se rebella quand son cerveau commença à établir des liens.

Quatre.

Non. N'y pense pas. Retourne à la maison et fais comme si ce n'était jamais arrivé.

Quatre bijoux.

Il est parfait. Il t'aime. C'était juste une petite dispute, même pas une vraie dispute.

Quatre parcelles de terrain parfaitement délimitées en un demi-cercle parfait.

Arrête ça. Arrête maintenant. Tu l'aimes. Il est en train de devenir ta raison de vivre, et tu vas tout gâcher.

Quatre tombes.

Et alors ? Ce n'est pas toi ! Il ne te ferait jamais ça !

Non ?

Loki aurait pu déterminer avec précision le moment exact où l'adrénaline se répandit dans son organisme. Le goût cuivré se déposa au fond de sa gorge, son cœur commença à battre furieusement, et le sang se précipita tellement vite à ses oreilles qu'il n'entendit pas ce que lui dit Tony. Il disait pourtant bien quelque chose. Tous les muscles du corps de Loki voulaient se tendre, fuir, ou s'attaquer à tout ce qui pouvait bien le menacer.

Mais il n'y avait que Tony.

Tony, qui semblait terrifié et disait, « Loki ? »

Pas étonnant que Loki ne l'ait pas entendu la première fois, il chuchotait presque.

Il se détesta pour la facilité avec laquelle il se glissa dans la peau de l'infirmier Loki.

« Tony, pourquoi ne pas rentrer à la maison et en parler ?

— Parler ? demanda Tony d'une petite voix.

— Bien sûr, parler, soupira-t-il. Que pensais-tu qui allait arriver ? Que je serais parti quand tu serais rentré ? »

Tony lui jeta un regard incrédule, mais joua le jeu. Loki était quasiment certain qu'ils savaient tous deux exactement ce qui se passait. Il se demanda à quoi s'attendait Tony quand ils rentreraient à la maison. Une bagarre ? Voulait-il ajouter Loki à sa... collection ? Il dut réprimer un frisson à cette idée.

De quoi Tony parlait-il quand il était arrivé ? Que Loki ne s'était pas servi de lui — il ne ressemblait à aucun d'entre vous. Loki était bien conscient que son instabilité émotionnelle était, euh, instable, mais il ne ressemblait pas à un homme planifiant son prochain meurtre. Il semblait déprimé. Plus suicidaire que meurtrier.

D'une certaine manière, cela faisait plus mal encore.

C'est toujours Tony. Tu l'aimes toujours.

Mais Tony avait tué des gens. Au moins quatre personnes. C'était inimaginable, mais le cerveau de Loki commença à élaborer des scénarios. Avait-il une arme à feu ? Les droguait-il avant de les enterrer vivants, afin qu'ils ne soient pas morts la dernière fois qu'il les voyait ? Cela correspondrait bien aux angoisses d'abandon de Tony.

Soudain, Loki devait savoir.

Ils marchèrent en silence pendant tout le trajet du retour, Loki essayant de savoir quoi faire, et... eh bien, il supposait que Tony faisait la même chose. Tony essaierait-il de le tuer ? Allait-il tenter de le convaincre qu'il n'avait pas vu ce qu'il avait vu ?

Lorsqu'ils atteignirent l'allée, Loki trébucha. « Je crois que je me suis coupé au pied », dit-il distraitement, marchant de manière un peu hésitante.

Tony, en petit ami toujours attentionné, fronça les sourcils comme si c'était lui qui était blessé.

« As-tu besoin d'aide ?

— Non, je vais m'en occuper. J'ai juste à passer dans la salle de bain pour nettoyer et poser un pansement. » Il boitilla à travers la maison, mettant un point d'honneur à ne pas poser le pied sur le beau plancher de Tony.

Tony le suivit et, quand ils arrivèrent dans la chambre, il entra dans la salle de bain pour chercher de quoi nettoyer. Loki ferma la porte et la tint fermement. Oui. C'était mieux.

« Loki ? lui provint la voix peinée de Tony de l'autre côté de la porte.

— Je suis désolé, Tony, répondit-il. J'ai besoin que nous parlions, mais j'ai aussi besoin de me sentir en sécurité. Peux-tu comprendre ça ? »

Le cœur de Loki se serra douloureusement quand il entendit renifler. Il entendit ensuite chuchoter un :

« Oui, Loki. Je comprends.

— Me diras-tu la vérité ? » C'était probablement une question stupide à poser à un meurtrier, et, si Tony avait été un patient, Loki n'aurait accordé aucune confiance à ce qu'il allait dire. Il lui fallait savoir, pourtant. Une part de lui - une part immense - voulait encore faire confiance à Tony, au moins en ce qui concernait les faits.

Il y eut un long silence, et un petit rectangle blanc fut poussé sous la porte. Un pansement. Il fut surprit d'entendre un bruit sourd contre la porte, avant de réaliser que c'était juste Tony qui venait de s'asseoir contre elle. « Je te dirai ce que tu veux savoir, Loki. »

Tenant toujours fermement la poignée de la porte, malgré le fait que Tony l'avait à peine fait bouger, Loki prit une profonde inspiration.

« Parle-moi des tombes.

— Le bosquet, corrigea Tony. Je l'appelle le bosquet. »

Un nom approprié, même s'il y avait quelque chose d'inquiétant dans ce quasi jeu de mots[1].

« Mais tu as enterré des gens là-bas ?

— Oui. Quatre. Mais tu le sais déjà », répondit simplement Tony et cela sonna comme la vérité toute nue.

Loki soupira et s'appuya contre la porte.

« Les gens qui t'on quitté.

— Pas exactement, contesta Tony. Bon, si. Je suis fou, mais je ne suis pas stupide. Ils me quittaient. Je... » Il s'arrêta subitement, et la porte tressaillit au rythme de ses sanglots.

« Je ne pouvais pas les laisser me quitter, Loki.

— Et maintenant, ils ne peuvent plus le faire, hasarda Loki. Les bijoux. Des trophées ?

— Non ! » Un fort coup résonna contre la porte. Loki supposa que Tony la frappait, puis il entendit un léger « aïe », et comprit que Tony s'était accidentellement heurté la tête contre la porte.

Il se détestait pour vouloir ouvrir la porte et lui offrir un peu de réconfort.

« Je ne sais pas... soupira Tony de l'autre côté de la porte. Je ne sais vraiment pas, Loki. Je crois que c'était un accident, la première fois. »

Loki dut s'exhorter à la prudence. Il pouvait facilement pardonner un décès accidentel, mais les trois qui avaient suivi ?

« Tu ne sais pas si c'était un accident ?

— Elle- elle m'a quitté. Des mois avant que ça n'arrive. Elle est revenue une nuit, elle était ivre et voulait faire l'amour. Je- je ne sais pas vraiment à quoi je pensais. C'est juste... arrivé. »

Dans les manuels et les médias populaires, les sociopathes étaient calmes et n'étaient pas troublés par leurs crimes. Ils ne se mettaient certainement pas à pleurer en parlant d'eux, à part pour le spectacle. Tony était définitivement en train de sangloter.

Bien sûr, c'était aussi ce qui caractérisait les sociopathes. Ils étaient censés être d'excellents acteurs.

Tony... n'était certainement rien de tout ça. Loki se vit relâcher la poignée et venir s'asseoir contre la porte.

« Et le suivant ? demanda-t-il.

— Eric, précisa Tony. Il faisait du camping sur ma propriété. Je l'ai invité à la maison. »

Loki sentit l'espoir le quitter.

« Et tu l'as tué.

— Je ne l'ai pas invité pour le tuer, protesta Tony. Il s'est installé chez moi. Il avait laissé tomber l'université, et vivait à la dure depuis que sa famille l'avait rejeté. Il a emménagé avec moi, et il est resté pendant près d'un an.

— Et ensuite, il a voulu te quitter », souffla Loki, commençant à comprendre. Il s'est installé chez toi, vous êtes tombés amoureux, et ensuite, il a voulu partir. »

La porte fut secouée par les sanglots de Tony.

« Tout comme Pepper. Ils me quittent toujours.

— La fille à cause de qui tu avais frôlé le coma éthylique juste avant que nous nous rencontrions ? » Loki avait presque peur de demander, mais il devait savoir. « Est-elle...

— Les marguerites, confirma Tony. Elle aimait les marguerites. Les perles - la mâlâ - étaient à elles.

— Et qu'envisages-tu pour ma tombe, Tony ? » La curiosité morbide de Loki était plus forte que lui.

Tony soupira.

« Rien. Je sais que tu ne me croiras pas, mais je... Je ne peux pas.

— Tu ne peux pas me tuer et m'enterrer dans ton jardin avec les autres ? » Il était sûr que son ton était empli d'amertume, mais il s'en moquait. Bon sang, Tony était censé être le bon. Il était censé être celui avec qui Loki passerait le reste de sa vie, pas celui qui le tuerait et l'ajouterait à sa morbide collection d'amants décédés.

« Non, acquiesça Tony. Si tu veux partir, je — il s'interrompit sur un sanglot étouffé avant de poursuivre, je n'essaierai pas de t'en empêcher. Je ne veux pas te faire de mal. Ta place n'est pas parmi eux.

— Parce que je ne t'ai pas quitté », déduisit Loki.

Il y eut un long silence que Loki était sur le point de prendre pour une confirmation, quand un murmure s'éleva. « Parce que je t'aime plus qu'eux. Seigneur, Loki, je suis un monstre. Je ne les ai jamais aimés du tout. Je le croyais, mais si je les avais aimés, je n'aurais pas pu les tuer. Je n'aurais pas pu. »

Le ciel lui vienne en aide, cela brisa le cœur de Loki.

« Et si je te laissais sortir et te disais que je vais voir la police ?

— Veux-tu que je vienne avec toi ? demanda Tony, semblant résigné.

— Tu proposes d'avouer ? » Même en sachant ce qu'il savait, cette idée choquait Loki.

Tony n'hésita même pas.

« Si c'est ce que tu veux, Loki.

— Si seulement je savais ce que je voulais », répondit-il honnêtement.

Le père de Loki semblait toujours avoir la bonne réponse, la réponse moralement correcte. Ses parents avaient passé des années à protester contre les injustices du monde, et il semblait évident que Tony en était une. Il avait tué quatre personnes, les avait enterrées sur sa propriété et avait même avoué les meurtres. Aucune raison ne pourrait jamais justifier le meurtre. Prendre une vie était l'acte le plus moralement répréhensible qu'un être humain puisse commettre.

Alors pourquoi le cœur de Loki lui hurlait-il de pardonner à Tony ? D'oublier, de faire comme si ce n'était jamais arrivé ?

Même s'il en avait envie, il savait qu'ils ne pouvaient pas faire ça. Ils ne pouvaient pas effacer l'après-midi et prétendre que Loki ne connaissait pas la vérité. Et, chaque fois que-

« Comment les as-tu tués ? », demanda-t-il, voulant savoir à quoi s'attendre.

Les sanglots redoublèrent pendant un long moment avant que la voix rauque ne réponde. « Étranglés. Je les ai étranglés. »

Cela sonnait faux. « Ils ne se sont pas débattus ? Tu n'avais pas une égratignure quand tu es arrivé à l'hôpital. »

Oh Seigneur, l'hôpital. Loki n'avait alors pas compris que, plus que quiconque, Tony y avait sa place. Bien sûr, si Loki le dénonçait, il ne finirait pas en psychiatrie, dans son hôpital ou dans un autre. Comme pour quasiment chaque meurtrier souffrant de maladie mentale, le plaidoyer de folie serait ignoré, et il finirait en prison, où il serait probablement tué. Loki frémit.

« Je t'en prie, Loki...

— Tu les as drogués ? », insista Loki en ignorant le malaise de Tony.

À travers les sanglots qui suivirent, la seul chose intelligible qu'il perçut fut « au lit ».

C'était certainement une bonne façon de distraire la personne que vous projetiez d'assassiner. Et Tony était si doué au lit qu'un salopard d'égoïste sur le point de le quitter voudrait en profiter une dernière fois. Pourquoi son cerveau en revenait-il toujours au même point, encore et encore, lui disant que le pauvre Tony avait été abusé par d'horribles personnes ?

Tony était un tueur.

Tony était un tueur, dont Loki était pourtant totalement amoureux.

« J'ai besoin de temps pour réfléchir, annonça-t-il de but en blanc. Je vais rentrer à mon appartement, pour réfléchir. »

La voix de Tony était brisée.

« Veux-tu que je —

— Je ne veux pas que tu fasses quoi que ce soit pour le moment. » Loki secoua la tête comme si Tony pouvait voir à travers la porte.

« J'ai juste besoin de temps pour réfléchir. Je vais partir maintenant.

— Loki ? » La petite voix était à peine audible à travers la porte.

Il se releva lentement, étirant ses jambes.

« Oui ?

— Je t'aime.

— Je t'aime aussi, Tony. »

Seigneur, comment il aurait aimé que ce ne soit pas le cas.

OoO


OoO

[1] En anglais, grave signifie tombe et grove, bosquet.