De toutes les multiples et horribles façons dont leur week-end aurait pu se terminer, Tony n'avait même pas envisagé que la vérité puisse éclater.
Les autres n'avaient eu, au mieux, qu'un vague soupçon. Marianne avait été fascinée par la bague de fiançailles de la mère de Whitney. Il l'avait plus d'une fois surprise jouant avec. Mais, jusqu'à l'arrivée de Loki, cela avait constitué le contact le plus étroit qui ait pu s'établir entre eux. Chacun était — généralement depuis longtemps — mort quand l'autre entrait dans sa vie.
Aucun d'eux ne se connaissait, et aucun d'entre eux n'avait entendu parler des autres. Et maintenant Loki connaissait leur existence à tous.
Il était assis dans la salle de bain, le menton sur les genoux, écoutant Loki ranger ses vêtements. Il entendit tinter des clés, et puis plus rien.
Un instant, Tony pensa que Loki était parti, mais une voix douce s'éleva de l'autre côté de la porte, « s'il te plaît, ne fais rien de stupide, Tony. J'ai juste... besoin de temps pour penser à tout cela. Je t'appellerai. »
Puis la porte de la chambre s'ouvrit et se referma.
Pendant un long moment, Tony fut incapable de bouger.
Loki était parti. Il s'était montré assez gentil pour laisser un peu d'espoir à Tony, mais cet espoir était comme une bulle de savon. C'était beau, mais s'il l'examinait de trop près, il ne lui resterait rien. Car, soyons francs, Tony était peut-être fou, mais Loki ne l'était pas. La seule chose raisonnable à faire était de s'éloigner aussi loin que possible du ranch avant d'appeler la police.
Une des choses que Tony aimait le plus chez Loki était son caractère raisonnable.
Tony ne sut pas combien de temps il resta assis là contre le mur, mais il s'endormit finalement dans cette position fœtale verticale.
Il rêva, et cela commença de la même manière que le rêve qu'il avait fait la nuit où Loki lui avait donné le somnifère. Ce fut saisissant, et douloureux.
Loki était couché sur un lit de satin rouge. Endormi, son visage évoquait Blanche-Neige. Ses cheveux, longs, noirs, brillants — les cheveux qui refusaient de rester en place — étaient répandus comme un halo sur l'oreiller cramoisi. Sa peau, toujours aussi pâle, était translucide et presque cireuse, et Tony pouvait voir ses veines d'un bleu profond. Autour de sa gorge, un collier pourpre et grossier fait d'empreintes de mains. Les empreintes des mains de Tony.
Quand Tony tendit la main pour le toucher, il trouva la peau de Loki froide et humide, sans aucune trace de pouls. Loki était mort, et Tony l'avait tué. Il ne verrait plus jamais ces yeux verts étinceler de malice. N'entendrait plus jamais ce profond rire de gorge quand il faisait une plaisanterie stupide.
Loki avait disparu pour toujours, et c'était sa faute.
« Cela ne te dérangeait pas autant quand c'était moi », fit une voix agacée derrière lui.
Il hocha la tête.
« Je sais. Je suis désolé, Pep.
— Celui-là, tu l'aimais vraiment, hein ? », demanda-t-elle, sa voix retrouvant son habituelle froideur clinique. Tony aurait dû comprendre que cela n'aurait jamais pu fonctionner entre eux. Elle était trop professionnelle, trop guindée. Il devait la rendre dingue.
Il s'assit sur le lit recouvert d'horrible satin, et hocha de nouveau la tête. « Il était parfait, Pepper. Parfait et j'ai merdé. »
Elle le regarda un moment, puis haussa les épaules.
« C'est ce que tu fais tout le temps. Tu étais incapable de gérer l'attitude distante de ton père, ou ton rôle de PDG, ou ta relation avec moi. Peut-être es-tu destiné à rester seul, Tony.
— Mais je ne veux pas être seul. Je veux que Loki revienne. » Il semblait grognon et hargneux, mais c'était vrai. Loki était parti pour toujours, c'était de sa faute, mais tout ce qu'il voulait était que son petit ami revienne.
« Tu aurais dû penser à cela avant de le tuer, dit Pepper, assise à côté de Tony, les chevilles sagement croisées. Je suppose que tu vas l'enterrer avec nous, hein ? Tu sais, Tony, je crois qu'il est temps que tu commences sérieusement à envisager le suicide. Je veux dire, tu ne peux pas continuer comme ça. Tuer les gens que tu prétends aimer ? C'est dingue. »
Il serra plus fort la main de Loki. Son cerveau se révolta contre sa proposition tout en ne pouvant s'empêcher d'être d'accord avec elle.
« Je ne voulais pas. Je ne voulais pas lui faire de mal !
— C'est pourtant ce que tu as fait, fit Pepper, impitoyable. Et si tu n'arrives même pas à t'empêcher de tuer, tu es un danger pour tout le monde, Tony.
— C'est faux, dit-il, en laissant tomber la main de Loki et reculant. Ce n'est pas arrivé. Je n'ai pas tué Loki. Je ne pourrais jamais tuer Loki. Je l'aime. Je l'ai laissé partir ! »
Pepper sourit, d'un sourire carnassier. « Oui, tu l'as fait, et il est parti. Crois-tu vraiment que tu le reverras un jour, ailleurs que dans une salle de tribunal, pointant un doigt vers toi et disant « Oui, Votre Honneur, c'est lui ? » Les murs semblèrent se dissoudre, et Pepper se mit à rire. « Cela va être grandiose, Tony. Tu vas finalement avoir ce que tu mérites, et cela va arriver parce que tu es tombé amoureux pour de bon. »
Tony se tourna pour regarder le corps de Loki sur le lit, et lui le regarda de ses yeux vides. « C'est lui, disait-il. C'est un meurtrier. Personne ne l'a jamais aimé, alors il nous a tous tués. »
Il bondit en arrière avec un cri peu viril, pour se réveiller lorsque sa tête heurta quelque chose de dur. Il était couché sur le sol de la salle de bains, la porte encore solidement fermée derrière son dos. Aucune lumière ne filtrait par la fenêtre de la salle de bain, à part la faible lueur des étoiles, obscurcie par son propre reflet sur la vitre.
Pendant pratiquement une décennie, il avait pris l'habitude de se rendre au bosquet quand il se sentait stressé. Il avait passé plus de temps là-bas que nulle part ailleurs. Il y avait dormi une ou deux fois quand il se sentait particulièrement seul. C'était l'endroit où il se sentait en sécurité. C'était l'endroit où les gens qui l'avaient aimé se trouvaient, et ils ne pourraient jamais quitter ce lieu, jamais le quitter.
Penser à se rendre au bosquet lui retournait désormais l'estomac.
Pepper ne l'avait jamais aimé. Si elle l'avait aimé, elle ne l'aurait jamais laissé. Les autres n'étaient pas différents. Il avait égoïstement essayé de rester avec eux, quand la vérité était qu'aucun ne l'avait jamais aimé. Certains avaient eu un peu d'affection pour lui. D'autres avaient recherché son argent, sa tendresse, ou autre chose encore, mais aucun d'entre eux n'avaient jamais été comme Loki.
Aucune autre personne au monde n'était comme Loki.
Retirant son jean, il tourna le robinet de la douche aussi chaud que possible et se plaça sous le jet. Distraitement, il se demanda si Loki s'était réellement blessé au pied. Probablement pas. Cela avait été une ruse pour qu'ils se retrouvent dans des pièces séparées. Loki était si intelligent.
Sa poitrine était couverte de sueur et d'une épaisse couche de crasse due au fait qu'il avait passé un long moment dehors, torse nu. Ses cheveux sentaient toujours le chlore. Le jet de douche lui piqua la peau. Il attrapa un gant de toilette et commença à frotter.
Il se demandait où était Loki. Probablement déjà de retour à San Francisco. Dans un commissariat, racontant tout ce qu'il savait sur Tony et ses victimes ? Chez lui, tentant de retirer la saleté que sa présence auprès de Tony avait laissée sur sa peau ? Avait-il été distrait pendant qu'il conduisait et avait-il eu un accident ? Était-il mourant sur le bas-côté à cause de Tony ?
Toutes les fibres de son être lui hurlaient d'appeler, de s'assurer que Loki allait bien. Il voulait juste entendre sa voix, même si elle était remplie de dégoût pour Tony et ce qu'il avait fait. Peu importe ce que Loki lui donnerait, tant qu'il le donnait. Il accepterait la moindre miette venant de Loki.
Ce n'était pas Loki qui allait mourir sans Tony.
Il y avait un grand chêne à l'extrémité nord du bosquet. Tant de branches robustes. Elles frémissaient à peine sous la brise de Californie. Même les plus gros orages du printemps ne faisaient pas bouger cet arbre. Tony voulait sa force. Il pourrait supporter son poids.
Les mots prononcés par Loki lui revinrent à l'esprit. S'il te plaît, ne fais rien de stupide, Tony.
Loki le connaissait si bien. Il avait aussi promis d'appeler. Il avait dit qu'il aimait Tony, même maintenant qu'il savait tout. Comment était-ce possible ? Personne d'autre ne l'avait jamais aimé. Comment Loki le pourrait-il, lui qui le connaissait si complètement ?
Il avait promis d'appeler.
Tony était enfermé dans la salle de bains, sans son portable, quand Loki aurait dû l'appeler. Et s'il avait raté son appel ? Et si Loki avait voulu lui parler et qu'il avait laissé passer sa chance ?
Fermant le robinet, Tony sortit maladroitement de la douche, s'arrêtant à peine assez longtemps pour attraper une serviette et la passer autour de ses hanches.
Son téléphone était sur la table de chevet, là où il l'avait laissé la veille. Il s'essuya les mains sur la serviette avant de prendre l'appareil, il n'allait pas courir le risque de l'abimer et de perdre le message que Loki pourrait lui avoir laissé.
Quand il l'alluma, l'appareil indiquait un texto. Un texto de Loki. Le cœur battant violemment dans sa poitrine, il débloqua le téléphone et parcourut le message.
Je suis bien rentré, j'ai pensé que tu aimerais le savoir.
La boule dans son ventre se relâcha un peu. Loki n'était pas en train de se vider de son sang quelque part sur la route.
Il vérifia l'heure : presque 22 heures. Pas trop tard pour répondre. Devait-il répondre ? La vraie question était de savoir s'il pourrait ne pas répondre, et la réponse à cette question était un non absolu.
Merci de me l'avoir fait savoir. Je t'aime. Bonne nuit.
C'était bien, non ? Bref, concis, ne nécessitant pas de réponse. Il aurait aimé que son imaginaire Pepper puisse vraiment le conseiller. Ce n'était pas la première fois qu'il souhaitait cela. Même si elle n'aurait pas vraiment été ravie à l'idée d'aider Tony à vaincre ses névroses.
Quelques minutes plus tard — huit, compta-t-il, tout en regardant son téléphone — Loki répondit.
Je t'aime. Bonne nuit.
Tony lut et relut le message. Je t'aime. Loki l'aimait toujours. Il ne mentirait pas là-dessus, non ? Quelle raison aurait-il de le faire, quand il était en sécurité, loin de Tony ?
Tenant toujours fermement son téléphone, Tony regagna la salle de bain. Il passa une autre serviette dans ses cheveux, avant de mettre les deux serviettes à sécher.
Il ouvrit le tiroir du haut de sa commode pour en sortir un boxer et l'enfila, en réussissant à ne pas lâcher son portable. Les talismans attirèrent son attention. Le médaillon de Pepper. Le bracelet d'Eric. La bague de fiançailles de la mère de Whitney. Les perles de prière de Marianne. Ils formaient des rappels. Dans un premier temps, il avait pensé à eux comme un moyen de garder ses amants avec lui. Ils étaient peu à peu devenus des symboles — une preuve que quelqu'un l'avait aimé. Une preuve qu'au moins une part de lui était digne d'amour.
Il ne savait plus ce qu'ils étaient, maintenant.
La preuve qu'il était un monstre qui avait assassiné des gens parce qu'il ne savait pas comment les garder autrement ?
Il était sûr que plaider la difficulté relationnelle ne convaincrait pas le tribunal. Ils n'avaient pas gobé ces conneries de défense Twinkie[1] avancées pour défendre l'abruti qui avait assassiné Harvey Milk. Ce n'était pas qu'il s'agissait d'une défense intrinsèquement mauvaise. C'était juste qu'aucune défense n'était assez bonne pour justifier le meurtre de personnes innocentes. Toutes les excuses du monde ne pouvaient remplacer une vie volée.
Il se dirigea vers le lit, et la petite corbeille attira son attention. Non. Pas ça. C'était irrespectueux. La seule chose qu'il pouvait encore leur offrir était le respect, alors il allait en faire preuve. Il les laissa à leur place. Il s'en occuperait dans la matinée.
S'allongeant sur le lit, il roula jusqu'au côté où Loki avait dormi la veille. Il portait encore son odeur. Il se pelotonna et enfouit son visage dans l'oreiller, le téléphone toujours dans sa main droite. Il n'était pas croyant, mais il pria pour un sommeil sans rêve, même s'il savait qu'il ne le méritait pas.
Il rêva.
Je t'aime. Bonne nuit.
Il eut le sentiment que quelque chose n'allait pas chez lui quand il tapa sa réponse au texto de Tony. C'était pourtant la vérité, et il ne voulait pas que Tony pense le contraire. Non seulement cela alimenterait les problèmes de Tony et augmenterait la probabilité qu'il fasse quelque chose de stupide mais, de plus, Loki ne voulait pas donner l'impression qu'il l'abandonnait.
L'homme qu'il aimait était un tueur, et Loki était — selon toute probabilité — sa prochaine cible. Pourquoi n'était-il pas effrayé ?
Il l'avait été dans un premier temps. Avoir réalisé que Tony était un tueur, avoir vu les tombes — le bosquet ? — l'avait amené à penser que Tony n'était pas l'homme qu'il avait cru connaître. Il s'était trompé. Tony était exactement tel qu'il s'était présenté à Loki lors de ces six derniers mois. Doux, gentil, aimant, incroyablement intelligent et terrifié à l'idée de se retrouver seul.
À un certain niveau, lui dit le professionnel en lui, il a tué ces personnes afin qu'il puisse être avec eux pour toujours. Pas parce qu'il voulait faire du mal à qui que ce soit, ou parce que l'acte en lui-même lui procurait une certaine jouissance — cela semblait même être tout le contraire, étant donné sa réaction. Loki n'avait aucun doute sur le fait que les réactions de Tony avaient été authentiques.
Il était le genre de personne qui devait être hospitalisée. La prison ne l'aiderait en rien, à moins que l'État n'estime que l'aider consistait à lui permettre de trouver un moyen de se suicider. Et cela, uniquement si l'ensemble des assassins présents derrière les barreaux ne s'en chargeait pas d'abord.
La première conclusion à laquelle aboutit Loki, avant même de rentrer chez lui ce soir-là, était qu'il ne dénoncerait pas Tony.
Aux yeux de certains, cela lui vaudrait la damnation, mais ceux-là pouvaient bien aller se faire foutre. Il savait qu'il se faisait complice après le fait [2], et que cela pourrait lui valoir la prison. Il s'inquiétait des conséquences de sa décision, mais ne pouvait se résoudre à se sentir coupable. Tony n'était un danger pour personne à part lui, et il était prêt à accepter ce risque.
Il passa le reste du week-end en pyjama, à manger de la glace à même le pot. Beurre de cacahouète, guimauve-chocolat et vanille, il finit tous les parfums. Il commanda même une pizza. Le livreur l'avait dragué alors qu'il n'avait aucune envie de répondre. Il lui avait donné un pourboire avant de fermer la porte. Pourquoi les gens vous draguent-ils toujours lorsque vous n'êtes pas intéressé ? Étaient-ils comme les chats, qui sentent que les gens qui ne voulaient pas croiser leurs yeux étaient inoffensifs ?
Il envoya également quelques textos à Tony.
Cela commença avec le désir innocent de s'assurer que Tony ne s'inquiétait pas pour lui. Mais ce n'était vraiment pas innocent du tout. Tony lui manquait. Il voulait ce contact, même si cela lui semblait très insuffisant. Il fit très attention à ne rien écrire qui puisse passer pour une invitation, car il savait que Tony sauterait dans sa voiture direction son appartement avant que Loki ait pu expliquer qu'il avait encore besoin d'être seul un moment.
Il savait que Tony comprenait cela, mais il savait aussi que ce dont Tony avait besoin, c'était tout le contraire. Il se sentait coupable de cela, mais il avait vraiment besoin de temps et de distance et, pour une fois, cela passait avant les besoins de Tony.
Le vendredi soir, quand il eut fini de manger sa pizza, il prit son téléphone.
As-tu mangé ?
Moins d'une minute plus tard, il eut une réponse. Son cœur saigna à l'idée que Tony gardait son portable avec lui, dans l'attente d'un appel de Loki.
J'ai oublié. Et toi ?
Loki poussa un soupir. Il ne prendrait pas correctement soin de lui-même sans y être fortement incité.
Oui, j'ai mangé. Va à la cuisine et réchauffe un peu de ragoût. Tu dois manger.
Encore une fois, Tony répondit moins d'une minute plus tard.
D'accord, Loki. Je t'aime.
Pauvre chéri. Loki éprouva l'envie folle de le rejoindre et de le consoler. C'était une très mauvaise idée, cependant. Il avait encore tellement de choses à penser. Il n'était pas encore prêt à prendre sa décision. Une partie de lui était en colère contre Tony pour ne pas être parfait, mais il savait que c'était là pur égoïsme. Il aurait tout de même aimé que « l'imperfection » de Tony n'atteigne pas un tel niveau.
Il répondit de la seule manière possible.
Je t'aime, Tony.
Le mardi, il se sentait toujours un peu anesthésié. Il pensa se faire porter pâle, mais il ne pouvait pas faire ça à Jaime. Il avait déjà pris une journée de congé. Reprendre sa routine l'aiderait probablement, même s'il ne se sentait pas particulièrement d'humeur à aider des inconnus.
La seule personne qu'il voulait vraiment aider en ce moment était lui-même. Et Tony. Il aurait tellement aimé pouvoir faire quelque chose pour garder Tony loin de son passé.
Lorelei ne l'aida pas. À le seconde où il passa la porte, elle lui adressa un sourire narquois.
« Surprise de te voir marcher normalement aujourd'hui, Roméo. »
Il leva les yeux au ciel.
« Ce n'est qu'un mythe, et tu le sais. À moins que l'acte ne soit extrêmement brutal, il n'y a aucune raison logique pour que cela modifie ma démarche.
— Wow, tu es déprimant, dit-elle en souriant. Juliette n'était pas en forme ce week-end ?
— Tony est un homme exceptionnellement doué. Pourrions-nous nous éviter les allusions à Roméo et Juliette alors que mon copain a des antécédents dépressifs et suicidaires ? » Il grimaça après avoir dit ça, sachant que cela entraînerait un flot d'excuses et leur rappellerait à tous deux leurs tragiques années d'adolescence.
Évidemment, quand il se retourna pour la regarder, elle se mordait la lèvre, les larmes aux yeux.
« Désolée, Loki. Ce n'est pas ce que je voulais dire. J'ai juste —
— Non, Lorelei, c'est ma faute. Je n'ai pas eu le week-end que j'espérais, et je passe mes nerfs sur toi. Je suis désolé. » Il passa un bras autour de son épaule, et elle se blottit contre lui.
« Elle me manque toujours », chuchota-t-elle.
La serrant plus fort, tout ce qu'il put répondre fut, « à moi aussi. »
Jaime ne dit pas un mot quand il entra dans le bureau et les trouva enlacés. Il se contenta de saisir un nouveau dossier avant de les regarder. « Je vais avoir besoin de vous pour une consultation aujourd'hui, Loki. » Il ne semblait pas ravi.
Loki comprit que cela signifiait qu'ils allaient devoir se parler avant la consultation en question.
Il accompagna Jaime à son bureau. Fermant la porte derrière lui, il se laissa tomber sur une chaise. « Dites-moi. »
Jaime avait l'air de quelqu'un dont on a écrasé le chien.
« Ses parents comptent parmi les grands donateurs de l'hôpital.
— Et vous pensez que cela va être un problème ? demanda Loki.
— Avez vous regardé les infos ? » Jaime gigotait, jouait avec les papiers sur son bureau. Ce n'était pas bon signe.
« Oui », dit Loki. Il tenta de faire retomber un peu la tension. « Ce Roberts est un crétin, non ? »
Jaime grogna. « L'homicide véhiculaire devant la boîte de nuit, la semaine dernière. Nous devons nous entretenir avec elle et donner un second avis sur son état mental. Ou plutôt, je dois remettre ma conclusion au tribunal, mais je veux que vous m'assistiez lors de l'entretien. Je ne veux pas donner l'impression d'avoir mal fait mon travail. »
Loki hocha la tête avec compréhension.
« Vous croyez que ses parents l'ont amenée ici, pensant que leur argent vous obligerait à rendre l'avis qu'ils souhaitent.
— Bien sûr que oui, répondit Jaime en levant les yeux au ciel. Et l'hôpital ne sera pas ravi si mon avis professionnel va à l'encontre de ce que veut la mère. Mais je ne peux pas mentir sur ce sujet. Et j'ai besoin de quelqu'un pour m'épauler si on en arrive là.
— Pensez-vous que nous pourrions être renvoyés pour cela ? demanda Loki, sachant que, même si c'était illégal, c'était une possibilité bien réelle. Vous êtes le responsable du département. L'ensemble du Conseil devra voter pour se débarrasser de vous.
— Les deux tiers suffisent, corrigea Jaime. Et même si je ne m'y attends pas nécessairement, je ne veux pas prendre de risques. »
Loki haussa les épaules. « Vous savez que je suis avec vous, Jaime. Je ferai ce qui doit être fait. »
Donc, en ce jour où il reprenait le travail après avoir appris que son copain avait tué quatre personnes, Loki se retrouvait à devoir évaluer une meurtrière. Il craignait un peu de se montrer partial, compte tenu de sa situation. Mais, pour Jaime, il ferait de son mieux pour rester impartial.
Il ne lui fallut pas longtemps pour réaliser que l'impartialité n'avait rien à voir là-dedans.
Quelques jours plus tôt, la fille avait tué trois passants innocents en voulant renverser la nouvelle petite amie de son ex-petit copain avec sa voiture, et elle était maintenant assise dans leur salle de consultation, riant et draguant l'aide-soignant. Le pauvre homme avait l'air profondément mal à l'aise et fut visiblement heureux de voir arriver Loki et Jaime.
Elle les regarda arriver et adressa à Loki un regard que le fit se sentir sale.
« Alors, vous êtes ceux qui vont me sortir de ce merdier ?
— Nous sommes ici pour vous parler de ce qui s'est passé dans la nuit de vendredi, corrigea doucement Jaime. Je suis le docteur Mendez, et voici mon ISP, Loki. Cela vous gêne-t-il de devoir nous parler à tous les deux ? »
Elle sourit à Loki et secoua la tête. « Je n'ai aucun problème avec ça. » Puis, elle fit un clin d'œil à Loki. Comme s'il pouvait être intéressé par une femme, surtout celle qui estimait qu'utiliser sa voiture comme une arme était une bonne idée. Elle avait tué deux adolescentes et un videur qui avait essayé d'éloigner les gens de la voiture, et elle se comportait comme s'il s'agissait d'un inconvénient mineur.
Il était possible que ce soit une façon de dissimuler sa peur et son sentiment de culpabilité, mais, pour Loki, quelque chose sonnait faux. C'était comme si les morts étaient la partie insignifiante de cette conversation.
Jaime lui sourit et prit place. Elle ne le savait pas, mais la tension sur les épaules du médecin venait juste de tripler. À moins qu'elle réussisse à faire bonne impression, il ne serait sûrement pas en mesure de rendre l'avis que l'hôpital attendait. Malheureusement pour elle, ils avaient appris à voir derrière les apparences, si le cas se présentait.
« Vous êtes prête ? », demanda Jaime, d'un ton froidement professionnel. Loki nota mentalement son attitude, et conclut qu'elle était la seule possible. La fille se comportait comme si tout cela était une vaste blague, alors la seule attitude possible était de rester professionnel. Pas que rester professionnel soit une mauvaise idée, mais Loki préférait habituellement adopter une attitude plus amicale avec les gens qui tarversaient des moments difficiles.
« Oui, dit-elle. Que voulez-vous que je dise ? »
Jaime se figea. Elle pensait vraiment qu'il était là pour lui dicter ses réponses ?
« Pourquoi ne pas commencer par dire pourquoi vous avez fait ce que vous avez fait ?
— J'allais au club, et là, je vois la pute qui m'a volé mon copain attendre pour entrer. » Elle grimaça en prononçant ces mots, et quelque chose perturba Loki. Pas à cause de la grimace elle-même, mais parce que cela ne cadrait pas avec son regard.
« Et c'est pour cette raison que vous avez précipité votre voiture sur un groupe de personnes ? demanda Jaime, d'un ton aussi calme et neutre que possible, compte tenu des circonstances.
— Elle était là, à rire avec ses amis comme si elle n'en avait rien à foutre », bouda-t-elle, comme si Jaime ne comprenait pas ce qui lui semblait pourtant logique.
Jaime s'arrêta un instant, et écrivit un petit mot avant de continuer. « Alors, vous ne vouliez blesser qu'une seule personne dans la foule ? »
Elle sembla réaliser que l'entrevue ne se déroulait pas exactement comme elle l'avait prévu et fit marche arrière.
« Je ne savais pas ce que je faisais jusqu'à ce que cela arrive.
— Et les gens qui sont morts ? demanda Jaime. Vous les connaissiez ?
— Je connaissais qui ? », demanda-t-elle, impassible.
Une heure plus tard, Loki suivit Jaime jusqu'à son bureau et se laissa à nouveau tomber sur la chaise.
Jaime lui serra l'épaule avant de venir s'asseoir derrière son bureau.
« Épuisant, hein ?
— Elle n'attache aucune importance au fait que d'autres personnes ont souffert de ses actes. » Loki s'était occupé de centaines de malades mentaux, présentant toutes sortes de troubles imaginables, mais il n'avait jamais été à ce point perturbé par l'un d'eux. Les actes de Tony l'avaient terrifié au plus profond de son être, mais il n'avait pas noté d'indifférence de sa part.
« Elle s'en moque complètement.
— Oui, acquiesça Jaime. La parfaite sociopathe. Un vrai cas d'école. Quand elle a réalisé notre effarement, elle a immédiatement changé d'angle. Elle ne comprenait pas quel était le vrai problème. Elle ne parlait que de la façon dont tout ça allait lui nuire. Si elle avait dix ans de plus, elle dissimulerait mieux, mais elle est jeune. »
Forcément, l'esprit de Loki revint à Tony, sanglotant de l'autre côté de la porte, incapable d'énoncer correctement ce qu'il avait fait. Et, là, ils avaient une fille de seize ans, qui avait tué trois personnes et qui s'en souciait si peu qu'elle était infichue de retenir leurs noms. Elle allait probablement s'en tirer en plaidant l'homicide involontaire et n'irait même pas en prison.
Elle ne connaissait même pas leurs noms. Tout ce qu'elle voulait, c'était ce sortir de la situation qu'elle avait elle-même créée.
Pendant ce temps, Tony était probablement assis dans son bosquet, se détestant pour tout ce qu'il avait fait.
Il était probable qu'un médecin comme Jaime établirait le même diagnostic pour les deux. Il y avait certainement des symptômes similaires. Mais Loki était sûr que ce qu'il éprouvait pour Tony n'était pas la seule raison pour laquelle il ne parvenait pas à les mettre dans le même panier.
« Allez appeler votre petit ami, Loki, lui dit Jaime. Moi, je vais appeler ma femme et lui dire que je l'aime. »
Loki hocha la tête et se dirigea vers la salle de repos. Il n'était pas sûr de vouloir parler à Tony, mais...
Je t'aime, envoya-t-il.
Un moment s'écoula, et Loki crut que, peut-être, Tony avait finalement éteint son portable, ou s'était endormi, ou, oh, Seigneur...
Après ce qui lui parut une éternité, Tony répondit, Je t'aime. Tout va bien ? Besoin d'aide ?
Loki prit une profonde inspiration, expira, cherchant à se calmer. Jusqu'à ce qu'il ait eu une autre conversation approfondie avec Tony, il allait s'inquiéter. Mais était-il prêt pour cela ? Pas encore, décida-t-il. Bientôt, mais pas encore.
Prenant garde à ne rien écrire de trop compromettant, Loki se contenta de la vérité : Tout va bien. Je réfléchis toujours, mais tu me manques.
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[1] Les avocats de Dan White, l'assassin de Harvey Milk, plaidèrent qu'il aurait été perturbé par une « mauvaise alimentation » et qu'il était déprimé. Il fut condamné à 7 ans de prison pour homicide involontaire et sortit après cinq ans. Son procès est passé à la postérité pour sa « défense Twinkie », ses avocats ayant prétendu que la consommation excessive de ce gâteau pouvait expliquer son comportement irrationnel.
[2] Un complice après le fait est un individu qui, sachant qu'une personne a participé à une infraction, la reçoit, l'aide ou l'assiste en vue de lui permettre de s'échapper.
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Walkie, je suis heureuse de lire que tu as été surprise par la tournure des événements mais il y a neuf chapitres en tout. :)
