Tony effectua sa trentième longueur de piscine. Le chlore commençait à lui brûler les yeux et ses muscles étaient douloureux, mais il ne parvenait pas à arrêter. Chaque fois qu'il touchait le mur, il repartait pour une autre longueur.
Son estomac grondait, probablement parce qu'il avait terminé le reste de ragoût dimanche et ne s'était pas soucié de préparer quoi que ce soit de substantiel depuis. Ce matin-là, il avait mangé une poignée de jeunes carottes, et du pain avec du beurre de cacahuète la nuit précédente, mais manger sans vomir devenait compliqué. Il avait du mal à manger en état de stress.
Loki lui manquait. Il se haïssait. Il haïssait ce suspense. La police allait-elle bientôt arriver ? Ou de gentils messieurs en blouse blanche ? Il ne pouvait pas dire qu'il serait ravi de les voir.
Cela serait peut-être un soulagement, pourtant. Vivre avec ce qu'il avait fait avait toujours été difficile, mais vivre avec ça et sans Loki ? C'était une situation qui devenait rapidement intenable.
La seule raison pour laquelle il avait réussi à se rendre à la piscine était parce qu'il savait que Loki était au travail et qu'il n'emportait pas son portable lorsqu'il travaillait. Sinon, à chaque instant de la journée, la maudite chose était serrée dans sa main ou couchée sur sa poitrine, même pendant qu'elle était en charge. Chaque mot que Loki lui envoyait était comme un don du ciel. Chaque mot signifiait que Loki faisait encore partie de sa vie.
Il devait y avoir un moyen d'arranger cela. Il ne pouvait pas revenir en arrière et ne pas tuer ces gens, mais il devait exister un moyen de faire en sorte que Loki ne parte pas pour toujours.
Le problème était que Tony ne savait pas vraiment ce que pensait Loki. Craignait-il pour sa vie ? Était-il en colère parce que Tony était un monstre ? Était-il en colère parce que Tony ne lui avait pas dit la vérité ? Envisageait-il toujours de dénoncer Tony ? Si Tony savait ce qu'il voulait, il le lui donnerait sur le champ. Il voulait plus que tout que Loki soit heureux.
Et si Loki était heureux sans lui ? Loki était-il heureux sans lui ? Bien sûr, Loki lui envoyait parfois des textos. Ces petits instants donnaient de l'espoir à Tony.
Quand Tony sortit enfin de la piscine, il pouvait à peine respirer. Il s'allongea sur le dos, haletant comme un poisson hors de l'eau sur le sol dallé et se demanda s'il allait mourir. Évidemment, cela n'arriva pas mais cela lui rappela qu'il devait se forcer à manger. Et à boire. Sa bouche était aussi sèche que le Sahara et pleine d'un arrière-goût désagréable, même s'il s'était lavé les dents quelques heures avant.
Il ne s'embêta pas à se changer, se contentant de passer sous la douche installée près de la piscine. Il laissa des empreintes mouillées dans la maison. Les planchers étaient cirés, ce ne serait pas un problème.
La cuisine était parfaite, comme toujours. Un type venait deux fois par mois livrer des provisions (allant et venant sous la surveillance de Tony), alors il ne manquait de rien. C'était juste que tout lui semblait parfaitement infect. Il attrapa un autre bâtonnet de carotte et se força à l'avaler, mais il savait qu'il avait besoin de protéines et d'hydrates de carbone. Pourtant, la nuit précédente, il avait failli rendre le pain et le beurre de cacahouète, alors il ne voulait pas renouveler l'expérience.
Une partie de lui voulait appeler Loki et lui demander ce qu'il devait manger, mais cela provenait probablement juste de son désir d'entendre la voix de Loki. En outre, c'était pathétique. Il était adulte. Cela faisait plus de dix ans qu'il décidait seul de ce qu'il voulait manger. S'il avait besoin qu'on l'aide pour ça, alors il avait encore plus de problèmes qu'il ne le croyait.
Attrapant un autre bâtonnet de carotte, il regagna sa chambre. Il retira son maillot de bain et le mit à sécher sur le rebord de la baignoire. Il se dirigea ensuite vers la commode pour en sortir un boxer — il ne portait pratiquement que ça depuis une semaine — et ses yeux tombèrent sur eux.
Ils avaient été à l'origine de leur dispute. C'était à cause d'eux qu'il avait fui la maison, que Loki l'avait suivi et que la vérité avait éclaté au grand jour, comme des insectes qui se hâtent de trouver un abri lorsque quelqu'un retourne leur rocher. Ce n'était pas leur faute. C'étaient des objets inanimés incapables de la moindre faute. Mais le fait que Tony les avait gardés était un problème.
Une idée commença à prendre racine dans sa tête. C'était une idée stupide, mais c'était tout ce qu'il avait.
Descendant au bureau qu'il utilisait rarement, il chercha dans ses tiroirs jusqu'à ce qu'il trouve ce qu'il voulait : une grande enveloppe. Il s'assit au bureau et prit une feuille de papier et un stylo.
Loki,
Je suis sûr que tu ne veux plus entendre parler de moi, mais je dois le faire. Je dois faire quelque chose. Je ne sais toujours pas comment être l'homme que tu aimerais que je sois, un homme digne de toi, mais je sais que ces choses ne m'y aideront pas. Cela ne me semble pas bien de les jeter, et j'ai pensé que tu saurais mieux que moi quoi faire.
Je t'aime. Tu me manques. J'aimerais que tu sois là.
Puis, minutieusement, il inscrivit l'adresse de Loki et se rendit dans sa chambre.
Il s'était attendu à ce que ce soit douloureux, de les mettre dans l'enveloppe, de les voir pour ce qui serait sûrement la dernière fois. Au contraire, cela lui fit du bien. La sensation d'oppression dans sa poitrine s'atténua à chaque bijou disparaissant hors de sa vue pour toujours. C'étaient des choses, pas des gens, et les gens qui avaient possédé ces choses étaient partis pour toujours. Elles n'avaient plus aucune signification pour Tony, elles n'étaient que des objets qui avaient blessé Loki.
Il envisagea de ne pas l'envoyer, de sortir et de l'enterrer dans le bosquet à la place. Loki apprécierait-il de recevoir un paquet aussi morbide par la poste, ou serait-il horrifié ? Il pourrait probablement les apporter à la police comme preuve des crimes de Tony. Toutefois, si Loki voulait le voir en prison, il n'avait pas besoin de preuve. Tony avouerait.
Bien sûr, il n'avait pas voulu l'écrire dans sa lettre. Que se passerait-il si la lettre tombait entre de mauvaises mains ?
Grattant distraitement son épaule qui le démangeait — tout chez lui le démangeait — il regarda l'enveloppe avec une certaine appréhension.
Finalement, il décida de l'envoyer.
C'était une de des semaines de travail les plus longues de la vie de Loki. Trois jours seulement et cela lui semblait déjà une éternité. Il échangeait des textos avec Tony, mais cela devenait de plus en plus inquiétant. Plus la semaine passait, moins Tony se montrait cohérent. Quand, le mercredi soir, il demanda à Tony s'il avait mangé, la réponse fut « plus de bâtonnets de carottes. »
Il se doutait que cela signifiait quelque chose pour Tony, mais il n'était pas sûr de savoir si cela voulait dire qu'il avait mangé quoi que ce soit. N'avait-il mangé que des carottes ? Loki eut l'image d'un Tony devenu jaune vif sous l'effet du bêta-carotène.
C'était déjà mieux que les images habituelles, pourtant. Tony, faisant quelque chose de terrible, non à quelqu'un d'autre, mais bien à lui-même.
Il fit des cauchemars où il voyait Amora, plongée dans une baignoire d'eau rosie, ses yeux vides fixant le plafond taché de moisissure de la salle de bains familiale. Elle avait verrouillé la porte et Lorelei avait frappé dessus à coups redoublés, demandant qu'Amora cesse de se comporter comme une sorcière égoïste et la laisse entrer.
Il avait fallu des années à Lorelei pour se remettre du fait que ses injures avaient peut-être été les derniers mots entendus par sa sœur. Ce n'était pas vrai. Amora s'était suicidée au milieu de la nuit. Elle n'avait pas voulu que quelqu'un puisse l'arrêter. Mais la logique n'empêche pas la culpabilité.
Comment Loki pourrait-il se pardonner si Tony commettait l'irréparable ? Ce n'était pas comme s'il n'avait aucune raison de le faire.
Le paquet fut la goutte d'eau. Il rentra chez lui à la fin de sa très longue semaine de travail pour trouver une grande enveloppe dans sa boîte aux lettres et sut sans avoir besoin de vérifier que cela venait de Tony.
Il était rentré tranquillement à l'intérieur, s'était rendu dans sa chambre et avait verrouillé la porte avant d'ouvrir l'enveloppe et d'en vider le contenu sur le lit. Et soudain ils étaient là, ces objets que Tony avait précieusement conservé pendant si longtemps, emballés dans une petite note, mélange d'acceptation et de supplique.
Tony ne savait pas ce qu'il voulait, mais il faisait son possible pour que Loki soit heureux, même s'il ne savait pas comment y parvenir. D'une certaine manière, Loki savait que c'était un geste empreint de manipulation, mais il savait aussi que Tony n'en avait pas conscience.
Assis sur son lit, regardant des objets ayant appartenu à des amoureux morts depuis longtemps, amoureux qui avaient exercé une influence certaine sur Tony, Loki comprit enfin plusieurs choses importantes.
La première étant que, en dépit de sa fuite théâtrale et de ce long week-end passé à se morfondre, il n'avait jamais sérieusement envisagé de vivre sans Tony. Il avait pensé à ce qui arriverait s'il dénonçait Tony, amenait Tony à recevoir une aide psychiatrique, ou juste suggérait qu'il essaient tous deux d'oublier ce qu'ils savaient. Mais il n'avait à aucun moment envisagé de partir et de ne jamais revoir Tony.
La deuxième étant qu'il n'avait pas peur de finir comme les autres amants de Tony. Aurait-il dû ? Malgré ce qu'avait dit Tony, il était tout à fait possible qu'il tue Loki. Il avait tué d'autres personnes qu'il pensait aimer, alors pourquoi pas Loki ? Étrangement, l'idée ne l'effrayait pas autant que d'imaginer Tony sortir de sa vie. Il savait déjà qu'il était amoureux de Tony, mais il était aujourd'hui frappé par l'intensité de ce qu'il ressentait.
La dernière étant que, en dehors du bosquet, qui était peu susceptible d'être découvert, Loki tenait entre ses mains les seuls éléments pouvant apporter la preuve d'un lien entre Tony et les personnes qu'il avait tuées. En eux-mêmes, ce n'étaient pas des preuves, bien sûr, mais combinées avec le témoignage de Loki, il supposait que ce serait suffisant pour que la police se penche sur le cas de Tony.
Trois heures plus tard, il s'arrêtait au bord de la Pacific Coast Highway, regardant la falaise plonger dans l'eau d'un noir d'encre. Si quelqu'un passait, il penserait probablement que Loki s'apprêtait à se jeter à l'eau. D'une certaine manière, c'était bien ce qu'il s'apprêtait à faire.
Sauf que le temps des hésitations était passé. Il avait déjà pris sa décision. Avec le dernier morceau de ficelle qu'il avait amené, il attacha le joli médaillon en forme de cœur à un caillou qu'il avait ramassé sur le bord de la route. C'était le dernier. Ce fut plus l'énormité de ce qu'il avait fait qui lui fit marquer une pause qu'un quelconque sentiment d'hésitation.
Ensuite, il lança le médaillon dans l'océan.
Il ne se retourna pas, monta dans sa voiture et prit la route vers le ranch de Tony. Il serait de retour au travail lundi, ou il serait mort. Dans l'un ou l'autre cas, personne ne penserait que Tony avait quelque chose à voir avec cela. Il avait laissé une note dans sa cuisine, disant qu'il partait voir son père et l'avait adressée à Tony, comme s'il s'attendait à ce qu'il passe, pour une raison ou une autre. La note était un ramassis de banalités, mais il était bien sûr que, si le pire se produisait, elle se retrouverait finalement entre les mains de Tony et qu'il comprendrait ce que Loki avait voulu dire.
Je n'ai pas encore décidé quel chemin prendre, mais je vais revenir. Je te vois bientôt. Je t'aime, pour toujours.
Il vit les lumières s'allumer quand il arriva sur l'incroyablement longue allée du ranch. Tony devait avoir une sorte de système d'alarme le prévenant de l'arrivée d'un intrus. Il se dit qu'il aurait dû appeler. Il était presque minuit, et... qu'avait-il fait de son téléphone, de toute façon ? Et il avait oublié leurs messages habituels de bonne nuit, merde. Il espérait que Tony allait bien.
Comme il garait sa voiture et fermait le contact, la porte d'entrée s'ouvrit à la volée. La silhouette de Tony s'encadra dans la porte, découpée par les chaudes lumières du hall derrière lui. Loki fut surpris, mais ne ressentit absolument aucune peur. Il savait qu'il se mettait en danger, un danger plus grand que ce que Tony pouvait supporter, mais il était parfaitement satisfait de la décision qu'il avait prise.
Il attrapa son sac sur le siège passager et trouva son téléphone dessous. Trois appels manqués, tous de Tony. Pauvre chéri.
Il rangea son téléphone dans sa poche sans les lire et se dirigea vers la porte.
« Tu vas bien ? », demanda Tony d'une voix implorante.
Loki lui sourit. « Je vais bien, Tony. Je suis désolé de n'avoir pas répondu, je conduisais. »
Tony le regarda un long moment.
« Tu es venu. Je ne pensais pas que tu le ferais.
— Vraiment ? » Loki tendit une main pour la poser sur son épaule. Sa peau était curieusement rugueuse. Il amena Tony dans la lumière éclatante de l'entrée et ne put cacher sa surprise. Il ne portait rien d'autre qu'un caleçon et la peau sur ses épaules et son torse était rose, pelant comme s'il avait reçu un méchant coup de soleil. C'était la même chose dans son cou et même sur son dos. Qu'avait-il fait ?
Il avait aussi de larges cernes sous les yeux, et semblait avoir perdu du poids.
Tout ça en une semaine.
Tony hocha la tête. Il ressemblait à un jeune chiot qui s'attendait à recevoir un coup de pied. Comment était-il possible que Loki se sente comme le méchant de l'histoire ?
Il amena Tony à l'intérieur, les bras si étroitement serrés autour de lui qu'il pouvait à peine respirer.
« Je t'aime, Tony. Rien ne pourra changer ça. Je l'ai compris cet après-midi. J'ai pensé à beaucoup de choses, mais jamais je n'ai pensé à ne pas revenir.
— Tu vas rester ? demanda Tony avec hésitation, ne voulant pas avoir l'air d'insister, mais voulant savoir.
— Il y a quelque chose que nous devons faire avant de décider, dit Loki, désireux de mettre les choses à plat avant de susciter trop d'espoirs chez Tony. Mais, à moins que la situation m'échappe, oui, je vais rester. »
Tony amena Loki contre lui et l'étreignit. Si l'épaule de son t-shirt était soudain humide, eh bien, tant pis, il n'irait pas s'en plaindre. Le visage de Tony toujours sur son épaule, Loki passa un bras autour de lui et l'emmena jusqu'à la chambre où il déposa son sac.
« Si quelque chose tourne mal, Tony, je veux que tu abandonnes ma voiture quelque part entre San Francisco et Portland sans que personne ne te voie. Peux-tu faire cela pour moi ? » Il tentait d'y aller aussi lentement que possible, aussi doucement que possible, mais il savait que ça allait être un choc. Tony allait résister.
Tony releva la tête pour le regarder.
« Tu veux que je fasse quoi ?
— Ma voiture, reprit-il. Je veux que tu la laisses là où les gens croiront que j'étais en route pour rendre visite à mon père.
— Es-tu en train de prendre des dispositions au cas où je te tuerais ? » Les yeux de Tony étaient vides et ronds, et Loki ne put s'empêcher de se sentir comme le méchant maître qui venait de flanquer un coup de pied à son chien. Et qui s'apprêtait à lui en flanquer un autre.
« Pas tout à fait, dit-il en secouant la tête. Je prends des dispositions pour cette nuit. » Il se tut, essayant de s'exprimer d'une manière qui ne semble pas insensée. Cela ne fonctionna pas.
« Je ne veux pas que tu fasses cela, fit Tony avec véhémence. Tu es revenu, tu ne vas pas me quitter. Je ne veux pas te faire mal. Je ne veux pas ! »
Il assit Tony sur le lit et se plaça sur ses genoux.
« Je t'aime, Tony. Je crois que tu ne veux pas me faire de mal. J'ai envie d'être avec toi plus que tout. Plus que tout. Mais j'ai besoin de me sentir en sécurité. Je sais que tu comprends ça.
— Bien sûr, Loki. Mais je ne sais pas comment —
— Ce n'est pas grave. Moi, je sais. » Loki retira son t-shirt et le jeta sur son sac.
Il tendait la main vers sa braguette, mais Tony l'arrêta. « Que fais-tu ? »
Loki esquissa un sourire horriblement faux. « À ton avis ? »
Tony secoua la tête et retira les mains de Loki.
« Je ne pense pas que nous soyons prêts pour cela. Je te l'ai dit — tu sais ce que j'ai fait, et quand je l'ai fait. Tu ne peux pas vouloir ça.
— En fait, répondit-il doucement, c'est exactement ce que je veux. »
Tony releva la tête et leurs yeux se croisèrent, ceux de Tony, emplis de confusion et de désapprobation, et ceux de Loki, déterminés.
« J'en ai besoin, Tony. J'ai besoin de savoir. » Il y avait une note implorante dans sa voix qui l'aurait irrité en d'autres circonstances, mais qu'il pensait aujourd'hui appropriée.
« Cela ne fonctionnera pas, louvoya Tony. Tu as dit que tu ne partirais pas. Tu ne m'as donné aucune raison de — de vouloir — je ne veux pas, Loki. Je t'en prie. » Le désespoir dans la voix de Tony le fit presque fléchir.
« C'est ce dont j'ai besoin, Tony. Si tu ne peux pas faire en sorte que je me sente en sécurité, je ne peux pas être ici. » Astucieusement, il laissait entendre qu'il partirait sans le dire carrément. Il n'était pas sûr de ce qu'il ferait si Tony ne lui donnait pas ce qu'il voulait. Il devait être sûr, pour eux deux. Il ne voulait pas vivre en s'inquiétant pour sa vie. Il ne voulait pas que Tony craigne constamment que Loki s'en aille ou qu'il puisse le tuer.
Il n'y n'avait qu'une seule façon d'être sûr, avait-il décidé. Il se leva, retira jean et caleçon avant de les jeter sur son t-shirt. Un paquet bien rangé pour Tony, si le pire se produisait.
Il revint vers Tony et, posant une main sur sa poitrine, le retourna sur le lit et lui retira son caleçon. Petit Tony montrait déjà quelque intérêt, ce qui était curieux, puisque Tony lui-même semblait proche des larmes. Loki fit signe à Tony de se retourner, et il le fit. L'étendue de la brûlure était visible, mais elle n'était pas clairement délimitée comme peut l'être un coup de soleil. Elle se concentrait sur la poitrine et les épaules, descendait vers son ventre, mais disparaissait progressivement en atteignant son aine et ses hanches — elles aussi brûlées, mais pas aussi gravement.
Il devait demander, ne serait-ce que pour satisfaire sa curiosité.
« Comment t'es-tu brûlé, Tony ?
— Brûlé ? demanda distraitement Tony, regardant Loki comme s'il était une magnifique œuvre d'art.
— La brûlure, répéta Loki. Tu pèles.
— Vraiment ? » Tony se regarda et eut une grimace de dégoût. « Oh. J'ai euh, je, merde, tu ne peux pas vouloir ça. » Il voulut rouler sur lui-même, mais Loki monta à califourchon sur ses hanches.
« Tu dois faire ça pour moi, Tony, lui dit-il doucement, en faisant courir les doigts de sa main gauche sur le torse de Tony avant de venir caresser sa queue. C'est ce dont j'ai besoin. Et je sais ce dont tu as besoin. N'est-ce pas toujours le cas ? »
Loki, tortionnaire de chiots. Des yeux d'ambre le regardèrent, remplis de larmes et de désir. Une combinaison que Loki n'aurait jamais pensé voir.
« Si, si, Loki. Mais je ne veux pas —
— Je sais ce que tu veux. Et tu auras ce que tu veux, quand tu m'auras donné ce dont j'ai besoin. » Loki posa la main droite sur le cou de Tony et, pendant un instant, il vit de l'espoir dans ces beaux yeux. Il était si ouvert, si transparent. Il pensait que peut-être, juste peut-être, c'était ce que voulait Loki : lui faire du mal.
Il retira la main du cou de Tony et attrapa le lubrifiant. Cela lui sembla bizarre, mais il se retint de rire. Il allait faire son possible pour éviter de souffrir au moment de sa mort. Entre la monogamie et le résultat négatif des tests HIV, Ils avaient cessé d'utiliser des préservatifs mais, étant donné les circonstances, cela lui semblait la meilleure chose à faire. Il lui fallut un moment pour en trouver un.
Le pauvre Tony se débattit quand Loki déroula le préservatif, et il se sentit presque l'âme d'un violeur.
« Tony ?
— Oui ? », lui répondit un murmure brisé.
Il soutint son regard, tentant de détourner l'esprit de Tony de ce qu'il faisait. « Me désires-tu ? »
Ce qui, finalement, lui valut un demi-sourire.
« Toujours, Loki. C'est juste que je ne veux pas —
— Ce n'est pas négociable, l'interrompit Loki. Soit tu me donnes ce que je veux, soit... » Il ne finit pas sa phrase, dans une ultime tentative pour donner à Tony l'élan dont il avait besoin, mais sans mensonge.
Presque timidement, Tony les fit rouler tous les deux pour se retrouver au-dessus. Il s'enfonça doucement et, Seigneur, comme cette sensation avait manqué à Loki. Il ne fit aucun effort pour retenir un gémissement enthousiaste. Tony fit écho au sien et, en moins d'une seconde, il passa de l'hésitation et la crainte à la passion la plus débridée. Cela brûla un instant malgré le lubrifiant, mais cela ne dérangea pas Loki. C'était parfait. Tony était parfait.
Il était vraiment dommage que Loki doive gâcher l'instant en saisissant une main de Tony et en la passant autour de son cou. Tony hésita un moment et lança à Loki un regard implorant. Loki fit la seule chose qu'il pensait susceptible de déverrouiller la situation. Il commença à repousser Tony loin de lui.
Ce fut un soulagement quand l'autre de main de Tony vint rejoindre la première autour de sa gorge. Mourir avec les mains de Tony autour de sa gorge était mieux que mourir en le repoussant.
Ses poumons se contractèrent mais, après quelques secondes, il se produisit quelque chose d'étrange. Il se sentait comme un ballon vide qui cherchait à se remplir, mais son corps semblait dériver. Tout se concentrait sur sa tête et son cou. Le sang se précipitant à ses oreilles était le son le plus intense qu'il ait jamais entendu. Il sentait sa gorge se contracter, et c'était horrible et douloureux. C'était comme si son corps voulait tousser ou prendre une grande inspiration, mais ne savait quelle option choisir.
À travers tout cela, la seule chose qu'il vit fut les yeux de Tony, doux et tristes. La dernière chose qu'il ressentit fut l'amour de Tony, si tangible qu'il aurait juré pouvoir le toucher. Il voulut lui montrer, lui dire que c'était la chose la plus importante de son monde, mais tout ce qu'il put faire fut de chercher un peu d'air.
Il n'aurait pas su dire si ses yeux se fermèrent, ou si ce fut le monde autour de lui qui devint ténèbres.
