Chapitre deux : La lettre qui ne partit pas.
Le lendemain matin, loin de la brume de Cardiff et des cris de Mermaid Road, de l'autre côté de la Manche, Armel Lusignan se préparait pour aller au travail. Tous les matins, depuis son mariage le rituel qui précédait le réveil était le même. Habituellement, Armel se réveillait toujours cinq minutes avant que son alarme ne sonne. Cela lui permettait en effet de pouvoir se lever avant que le bruit strident de la machine ne l'arrache avec violence des bras de Morphée. Sa femme, Madeleine lui en était reconnaissante, car elle ne se levait que bien plus tard. Après avoir quitté la chaleur de ses draps et la douceur de sa chambre conjugale, Armel se dirigeait lentement dans la salle de bain pour une douche chaude. Arrivait alors le généreux petit déjeuner tout en sucre : brioche, fruit, confiture et chocolat chaud. Après cela, il nettoyait la table d'un coup de baguette, laissant uniquement une tasse contenant un sachet de thé pour sa femme qui n'aurait ainsi qu'à verser un peu d'eau chaude dedans plus tard. Ensuite, il se dirigeait vers la plus grande cheminée de la maison ou ronronnait été comme hiver un feu léger. Après avoir ouvert machinalement d'un coup de baguette les stores de la maison, il prenait une pincée de poudre de cheminette pour se rendre à sa petite boutique d'apothicaire, située dans l'allée de la Fontaine de Barenton, en plein cœur du quartier magique de Renne. Armel aimait son quotidien matinale ainsi que la douceur qu'il s'efforçait de préserver au réveil. Les quelques fois ou son cérémonial s'était trouvé brisé, la journée qui suivait ne présageait rien de bon.
Ce matin, après avoir sa douche, il descendit dans la cuisine. Il avait fait un drôle de rêve cette nuit, presque un cauchemar, mais ne se rappelait pas de grand-chose. Cela devait être lié aux nouvelles qu'il lisait dans ses quotidiens. Ces dernières années avaient été ternis par la montée en puissance d'un mage noir anglais, connu sous le nom de Lord Voldemort. Depuis quelques mois, la France commençait elle aussi à craindre la puissance maléfique du dessin morbide de Voldemort, comme en écho à la violence que subissait le Royaume-Uni. Les disparitions augmentaient un peu plus chaque jour, répandant quotidienne un peu plus de terreur et de tragédie. Alors qu'il venait d'arriver dans sa cuisine, le hibou de « La Tribune de Merlin », l'attendait derrière la fenêtre. Il ouvrit la porte, paya l'oiseau avant de mettre son lait à chauffer. En jetant un coup d'œil au journal sorcier français il lut en première page :
Première apparition de la marque des Ténèbres à Paris
C'est endeuillée que la France se réveille se matin. Depuis sept ans maintenant, nos confrères d'outre-manche se livre à une lutte sanglante contre Celui-dont-ils-ne-veulent-plus-prononcer-le-nom. Et pour la première fois depuis l'aube de ces jours funestes, la marque redoutée s'est dessinée dans le ciel de Paris, au sept rue des Rosiers, dans le Marais.
Six personnes sont décédées. Trois sorciers semblent avoir été torturés puis sauvagement assassinés, les diverses plaies et contusions révélant la folie meurtrière et la soif de sang des tueurs sadiques. Deux d'entre eux étaient britannique, un français. Trois autres personnes dont deux moldus ont perdus la vie lors de l'explosion de l'immeuble, blessant par la même vingt-deux personnes.
Les premiers éléments de l'enquête ne permettent malheureusement pas d'en apprendre plus sur la nature de ses actes. Le Ministère de la Magie a vivement réagis dans un communiqué de presse rendu officielle dès connaissance de l'attaque :
« […] La France est entrée cruellement hier soir dans une nouvelle phase de guerre que les terroristes ont engagé contre nos Démocraties, nos Idéaux et nos Valeurs.
Suite aux massacres perpétrés à Londres en début de semaine passée, Paris a subi un carnage innommable et le Ministère s'incline devant la douleur des victimes mortes et blessées ainsi que devant celle de leurs familles.
Le Ministre de la Magie et son gouvernement ont réagi avec rapidité et fermeté. Les mesures prises dès cette nuit sont des mesures d'un pays en guerre et il fallait les prendre. […]»
Les rumeurs indiquant une décision d'entrée en guerre de l'Etat Français semble (…) suite page 2.
Armel n'avait pas ouvert le magasine à la page deux. Il n'aimait pas les mauvaises nouvelles, encore moins lorsqu'elles arrivaient avant ses tartines. Il s'était contenté de tourner le journal ou un jeu de sept erreurs s'agitait doucement. En beurrant ses tranches de brioche, Armel pensait à sa sœur qui habitait depuis une vingtaine d'année à Cardiff, priant silencieusement pour qu'elle et sa famille continue à être épargné. Il était furieux que son gouvernement mette aussi longtemps à réagir. Les frontières entre les pays d'une Europe naissante se floutaient, et si la libre circulation pour le commerce s'en trouvait simplifiée, il était évident que les idées d'un type mégalomane puisse traverser la Manche sans aucun soucis. Armel soupira, boudant son petit déjeuner. Décidément, les hommes n'apprenaient rien de leur Histoire.
Toujours assis à table, il se frotta les yeux et appuya un moment ses paumes contre ses yeux, comme pour chasser ses mauvaises pensées. Il se leva et nettoya la cuisine pour se rendre au travail. Il devait envoyer une nouvelle potion à son neveu dont la fièvre ne tombait pas. Armel ne se rendit pas compte que pour la première fois en seize années de mariage, il n'avait pas préparé la tasse de thé de son épouse. Quand Madeleine descendit ce matin-là, ce simple détail l'alarma. Son mari était manifestement perturbé.
La rue marchande où se trouvait la boutique d'Armel était en temps normal bruyante dès le petit matin. Cependant, lorsqu'il ouvrit son rideau il remarqua qu'aucune échoppe n'avait déjà ouvert. L'animalerie en face de lui était plongée dans le noir, l'épicerie à côté de même. Il ouvrit la porte pour jeter un œil à la la Baguette Brûlante, le café du quartier et fut étonné de ne voir personne assis en terrasse. La rue semblait déserte hors de quelques personnes qui se rendaient sans doute au travail. La nouvelle que le journal avait relayé avait-y-elle déjà plongée la population magique française dans la peur ? Armel secoua la tête avant de regarder l'heure. Il était juste venu bien plus tôt que d'habitude.
Il retourna à son comptoir, pris un parchemin et une plume et commença à écrire :
Chère Morane,
Tu trouveras dans le colis la potion que tu m'as demandé dans ta dernière lettre. Je suis navré d'apprendre que la fièvre de Duncan ne descende pas, et j'espère vraiment que celle-ci en viendra à bout.
Tu l'apprendras peut être avant que mon courrier ne te parvienne, mais la France a connu sa première attaque officielle hier. Il semble bien que la barbarie ne tienne pas compte des frontières.
J'espère que votre quotidien n'est pas trop pesant. Si je peux faire quelque chose pour vous, surtout n'hésite pas à me le demander...
Rester bien prudent, je t'en prie.
Pensées à tout le monde,
Je t'embrasse,
Armel.
Il ferma le colis et se dirigea dans le long couloir de l'arrière-boutique. Il choisit un Hibou Moyen Duc de sa volière professionnel comme coursier. Mais au moment où il allait attacher le paquet, la cloche de la boutique tinta. Le premier client venait d'arriver. Armel abandonna l'oiseau pour l'accueillir. Mais son élan fut stoppé lorsqu'il aperçut la silhouette du visiteur. Grand et mince, l'homme portait une robe violette parsemée d'étoile d'argent. Ses cheveux argentés ainsi que sa barbe grise descendant jusqu'à sa taille lui donnait un air de vieil érudit. Remarquant la présence de l'apothicaire, le sorcier abandonna la poudre de Rhinocéros argentée pour lui faire face. Il le fixa quelque seconde à travers ses lunettes, le visage impénétrable. Perplexe, Armel s'avança en lui tendant la main :
- Vous devez être Albus Dumbledore. Je suis ravie de faire enfin votre connaissance.
Dumbledore lui serra la main avant de répondre :
- De même, Monsieur Lusignan. Même si j'aurai sans nul doute préféré vous rencontrer en de meilleures circonstances.
Armel grogna :
- Oui cet… « Attentat » à la rue des Rosiers… Bien malheureux.
Dumbledore ne répondit pas, promenant ses yeux sur la boutique. La pièce n'était pas très grande, pourtant les potions étaient nombreuses et savamment ordonnées sur des étagères en bois d'hêtre. Face à cette farandole de liquide coloré se trouvait des ingrédients divers, tout aussi bien rangé par couleur, nature et utilisation. L'odeur qui émanait de ce bazar ordonné emplissait l'air de la pièce. Elle semblait indéfinissable, pleine ronde et accueillante, un peu épicée comme du lait au miel.
Armel, un peu désemparé face à l'étrange attitude de son visiteur, se racla la gorge :
- Hum, Puis-je faire quelque chose pour vous ?
- M'offrir une tasse de thé bien chaude ? Je dois vous parler de quelque chose de bien désagréable. Aussi pourrions-nous essayer de rendre cette nouvelle plus…
Dumbledore laissa sa phrase en suspens, apparemment incapable de trouver un adjectif satisfaisant. Armel senti son ventre se nouer. Il invita d'un geste Dumbledore à le suivre dans l'arrière-boutique et l'emmena dans une petite salle transformée en cuisine d'appoint. Forçant son esprit à ne pas divaguer sur la nouvelle qui n'allait de toute façon apprendre sous peu, il mit de l'eau à chauffer. Il apporta les thés. Ils s'assirent ensuite dans les deux fauteuils usés qui se trouvait près de la fenêtre. Armel sentait la panique monter en regardant son invité presser son citron. Il n'avait avant ce jour jamais vu le sorcier. Ils s'étaient échangés quelques lettre suite à la situation de sa sœur. Dumbledore but une gorgée puis leva les yeux vers lui. Son regard semblait lourd, grave. N'y tenant plus, Armel rompît le silence.
- Il est arrivé quelque chose à Morane ?
Dumbledore hocha la tête :
- Il apparait qu'en dépit de toutes les mesures prises pour les protéger, nous avions échoué.
Le silence revint doucement. Ce n'était pas ce genre de silence bienvenu lors des discussions légères et insouciantes que des amis de longues dates savent entretenir. Là, le silence était pesant, lourd, aussi étouffant que le monstre qui venait de trouver refuge dans la poitrine d'Armel. Il lutta quelque seconde contre le monstre avant de demander :
- Comment… que s'est-il… Tout le monde est… ?
Il ne pouvait prononcer ce mot pour le moment. Il osait à peine effleurer cette idée. Sa petite sœur ne pouvait pas être partie.
- leurs cachette a été démasquée... Commença Dumbledore après avoir poser ses deux indexes sur le nez. Les Mangemorts ont agis durant la nuit. Moran et Calum ont été sauvagement tués.
Dumbledore enleva les mains de son nez pour les croisées sur ses genoux. Armel n'osait plus respirer, écoutant sans comprendre ce que lui disait le vieux sorcier. Il soupira avant de reprendre :
- Votre neveux est actuellement à l'unité des soins intensifs de l'hôpital Sainte Mangouste à Londres. Il a été violemment blessé. Lorsque je suis partis, il était encore vivant, mais le medicomage ne semblait malheureusement guère positif pour la suite.
Remarquant les quelques larmes qui glissait silencieusement sur les joues de son interlocuteur, Dumbledore marqua une nouvelle pause.
- Et uhm, parvint difficilement à murmurer Armel, Mélusine?
Dumbledore esquissa un début d'ombre de sourire.
- Elle n'a rien eu. Apparemment son frère l'avait caché dans un placard. Je l'ai trouvé lisant un livre de conte, éclairée par la lueur de la baguette de Morane. Je l'ai déposé chez Arthur et Molly avant de venir vous rejoindre.
Le silence qui suivit le récit de Dumbledore n'était entrecoupé que par la respiration saccadée d'Armel. Dumbledore ne dit rien pendant un petit moment.
- Si vous me permettez..?
Armel se contenta d'hocher la tête.
- Peut-être devriez-vous fermer boutique aujourd'hui pour aller à Londres. Votre neveu est peut être toujours en vie.
Cette dernière phrase fit craquer Armel. Lorsqu'il se fut ressaisit, il suivit Dumbledore, laissant derrière lui le paquet pour Morane.
