Le bruit résonnait dans son dos et tapait contre son échine comme les frappes amicales qu'il avait reçues en masse. Le caquètement agaçant de la foule torpillait l'édifice d'un tapage agité, qui rebondissait contre les murs à la peinture écaillée et inondait son esprit de nuisance.
Luxus gravit la première marche qui le menait à sa chambre, un poil soulagé. Les mirabelles de ses yeux jetèrent un dernier regard à l'auberge qu'il laissait derrière lui, et les rires tonitruants lui arrachèrent un sourire. Ils s'amusaient, c'était l'essentiel.
Ses doigts roulèrent autour du goulot qu'il tenait, et le liquide tinta imperceptiblement à l'intérieur. Il supposait que les remords seraient plus faciles à affronter l'âme brumeuse et l'esprit effacé...
Sa musculature tendue de fatigue se nouait sur ses épaules carrées, et l'homme reprit sa montée avec lenteur. Chaque marche lui apparaissait comme les réminiscences de ses erreurs passées – les fautes qu'il avait commises, les cruautés qu'il avait appliquées. Les souvenirs lui sautaient au visage en se tortillant, brutaux et vivaces, tranchants de vérité à travers son repentir. Un souffle glacial attisait sa culpabilité à travers les couches et les couches qu'il avait dressées ; son fort s'effritait pierre par pierre, bourrasque par bourrasque, ondée par ondée.
Particulièrement ce soir.
Ce soir où l'ambiance était si festive. Ce soir où l'on célébrait de grandes victoires – Erza, Cana, lui. Lui – et que les cœurs y allaient avec joie. Ce soir.
On l'inondait de gloire et de félicitations qu'il tentait de rejeter ; on lui disait « Bravo ! » « Tu es fort ! » « Tu les as massacrés ! » « Raven Tail n'avait qu'à bien se tenir ! » et lui subissait, hochait la tête et ravalait ses remarques acides. Il ne voulait pas affaiblir le moral des troupes – pas lors des Grands Jeux Magiques – et se cantonnait à un silence aimable, laissait au soin de Fairy Tail d'honorer son triomphe.
Lui allait broyer du noir ce soir, il allait souffrir de n'avoir pu faire davantage que donner quelques coups faciles. Il allait souffrir d'avoir été la marionnette de son père pendant tant d'années – quand il cherchait encore sa pitoyable reconnaissance. Il allait souffrir de sa propre existence.
Ruisselant de peine, son cœur bruissait péniblement contre ses côtes, et sa respiration s'entraînait dans un ballet erratique et fébrile. Il s'arrêta une seconde, sur la dernière marche.
La bouteille carillonna dans sa main, tel un secours bienveillant venu apaiser ses idées défaillantes et sombres. D'un mouvement de pouce habile, le bouchon sauta et l'ivresse glissa entre ses lèvres avec la sensualité d'un baiser.
Lentement, sa démarche le mena jusqu'à la chambre qu'il partageait avec son équipe ; Luxus entra, prêt à s'affaisser sur son lit et à y déverser son affliction silencieuse.
Cependant, alors qu'il allait s'effondrer pleinement sur sa couchette, ses yeux croisèrent l'océan curieux d'un regard, et il s'immobilisa au centre de la pièce.
« Tu ne profites pas des festivité. » Attesta-t-il.
« Toi non plus. » Répondit-elle.
Mirajane se détourna de la fenêtre, et dénoua ses cuisses afin de lui faire face. Le livre qu'elle feuilletait tomba sur ses genoux, et ses yeux parés d'argent le fixèrent aimablement.
Immobiles et tendus, un silence léger glissa à travers la distance, et les recouvrit comme un voile de coton. Luxus entendait les lamentations plaintives qui affleuraient entre ses côtes ; les regrets s'enroulaient autour de son larynx, prêts à l'étouffer.
« Aujourd'hui, tu as...
- Ne me félicite pas. »
Le dragon finit par se laisser tomber sur sa couverture, s'affaissant mollement sur lui-même, bouteille en main. Sans jeter une œillade à l'opaline, il ingurgita une grande rasade de rhum qui lui brûla la gorge et chassa les fantômes de son esprit.
D'un mouvement d'épaule désinvolte, il s'allégea de son manteau devenu trop lourd, porteur de ses écarts et de ses remords grandissants. La démone écarquilla les yeux.
« Qu'est-ce que tu t'es fait ? »
D'un bond, Mirajane courut jusqu'à lui et attrapa son coude entre ses paumes fraîches. Son bras était zébré de rouge écaillé, traces de sang séché qui suivaient ses veines le long de ses muscles noueux.
« Ca va, c'est pas le mien. » Précisa-t-il.
Il avait fait saigner un de ses adversaires – lequel ? Il espérait que c'était son père. S'il avait pu venger un peu des souffrances que son géniteur avait faites traverser au cours de son existence, il en était rassuré.
« Tu devrais laver ça, non ? »
Luxus ne répondit pas, et se contenta de lier ses lèvres à la bouteille dans un mutisme désabusé, sous le regard inquiet de sa coéquipière.
Au bout d'un temps infiniment long, il délaissa sa boisson et s'affaissa sur le dos ; ses reins s'enfonçaient dans les couvertures et l'ivresse embrumait son esprit ; c'en était presque agréable.
Presque.
Les remords revinrent en sa mémoire avec la force d'un étalon au galop, vibrant de suppliques cruelles et d'erreurs accumulées ; il avait aidé son père, il avait fait souffrir tellement de personnes... Bien avant d'avoir satisfait des objectifs personnels, il avait voulu renverser la guilde, et donner le pouvoir à son géniteur. Il avait trahi, brûlé, haï, blessé ; le cœur enchaîné par la haine, il avait commis des horreurs.
« J'aurai dû les anéantir, les tuer... Le tuer. »
Et laver ses péchés.
Un moment, la respiration de l'opaline cessa de résonner dans la pièce. Quand elle reprit la parole, c'était la voix emplie de tremolos :
« Tu ne rachèteras pas tes erreurs avec un meurtre. »
Il jeta un coup d'œil à la tenancière, et la jeune femme se retourna vers lui. Ses yeux azurs le brûlaient de reproches et de commisération, un étrange mélange qui s'écoulait de ses prunelles jusqu'aux tréfonds de sa personne.
« Tu n'es pas un tueur, Luxus. »
Son organe fit un bon dans sa poitrine, il fracassa ses côtes d'un bond nouveau et retomba brusquement contre ses poumons comprimés.
« Tu ne pouvais pas faire mieux... Pourquoi veux-tu annihiler ce qui te raccroches à tes méprises ? Tu as déjà anéanti Raven Tail. Pardonne toi un peu d'avoir suivi ton père. »
Elle s'était penchée sur lui, désarmante de franchise et pleine de bonté ; à travers ses pupilles, il la voyait prête à tout lui pardonner. Luxus déglutit lentement, cotonneux à travers l'ivresse.
« Tu étais jeune.
- Je n'ai aucune excuse pour avoir partagé ses idéaux. » Déclara-t-il la gorge sèche.
Mirajane resta silencieuse, puis au bout d'une longue minute, se détourna. Le mage de foudre passa une main lasse sur son visage et ferma les yeux.
Et ils attendirent que l'un ou l'autre parle. Les secondes s'écoulèrent lentement, sans jamais varier, le temps glissait dans une mélodie fluette ; un tic-tac répétitif qui berçait leurs esprits tremblants.
Un peu somnolant, Luxus sentit le matelas s'affaisser à ses côtés et ouvrit ses paupières. L'opaline s'était allongée sur son flanc gauche, la tête soutenue par sa paume pâle et ses yeux océan qui renversaient les tréfonds de son âme.
« Aujourd'hui tu as anéanti une menace qui pesait sur Fairy Tail. Je ne te laisserai pas nier tout en bloc et t'entêter à refuser la réalité. »
Elle saisit son menton du bout des doigts et le força à tourner la tête.
« Si tu n'en es pas capable alors, moi, je te pardonne. »
Ses yeux luisaient de cette résolution ; ils étaient une étendue douce et salvatrice dans laquelle il souhaitait plonger, se noyer et être lavé de ses erreurs. Son cœur se déliait lentement, raccommodé par un sourire léger, à peine esquissé aux commissures d'une bouche.
Les phalanges de Mirajane glissèrent sur la courbe de sa mâchoire, légères comme un battement d'ailes.
« Mirajane... »
D'une poigne ferme, mais délicate, il immobilisa son geste alors qu'elle arrivait à sa pommette. La démone se laissa glisser ; son visage s'était posé contre le drap rêche et ses deux mains vinrent entourer le visage du dragon.
« Ne fais pas ça... »
Son haleine effleurait ses lèvres tremblantes ; ils étaient tétanisés par le cours que semblait prendre les choses. Bordés par l'inconscience, l'étreinte qui se préparait allait les happer. Ils le savaient, et malgré cela, s'en fichaient. La jeune femme voulait faire son possible pour le réconforter, quitte à lui donner un peu de cette affection qu'elle n'accordait pas facilement. Pour une fois, Satan soul voulait l'aimer.
« Je te pardonne tout. »
Et elle s'approcha jusqu'à effleurer ses lèvres des siennes. Luxus ferma les yeux, sans trouver la force de s'écarter ; quand bien même c'était une erreur, la caresse était douce, et les plaintes de son âme s'atténuaient.
La jeune femme était d'une extrême délicatesse, et son baiser apaisait les tourments de ses erreurs. Ses mains étaient aériennes contre les arrondis de son visage, et Luxus finit par entourer la jeune femme de ses bras imposants.
La bouche de Mirajane était un pansement qu'elle appliquait contre son cœur ; il entourait ses tourments et raccommodait son esprit débridé.
D'un geste léger et plein d'affection, elle le sauvait.
