Un grand merci encore une fois pour les reviews, les favorites et les suivies (notamment à Neliian et Saiken-chan qui prennent de leur temps, merci). Bonne lecture !
Attache
Luxus consignait avec application un chapelet de chiffres dans le livre de compte. Les feuillets s'entassaient sur la table brunie par le temps, et ses doigts soulevaient reçus et relevés avec agacement. Le stylo glissait autour des courbes aléatoires de son écriture négligée, et son agilité à la tâche ne désenflait pas l'agacement qui pulsait sous son crâne. Bien au contraire.
Mobilisé de force par son grand-père pour aider Mirajane dans les comptes de la guilde, le dragon n'avait pas pu protester face à la volonté de son ancêtre et les menaces qu'il sous-entendait dangereusement – à propos de revues étranges qui traînaient sous son lit. Ainsi il s'affairait à régulariser les frais de sa grande famille – ce qui n'était pas tâche facile au vu des dégâts et dépenses inutiles des nombreuses équipes.
Mais là n'était pas sa plus grande source d'irritation. L'ingrate besogne se faisait en collaboration avec la tenancière de l'édifice – cette même tenancière assoupie à ses côtés. Mirajane avait cédé aux bras de Morphée alors qu'ils travaillaient autour de la grande table ; il avait fallu d'une minute d'inattention pour qu'elle s'affaisse sur la surface et tombe dans des songes légers.
C'était ennuyeux, agaçant même ; et pourtant, il ne parvenait pas à la réveiller. Peut-être était-ce à cause des cernes profonds qui marquaient ses yeux, ou de son expression candide qu'elle arborait en s'enfonçant dans le sommeil, mais il n'avait pu se résoudre à un geste visant à troubler son repos. La joue pressée contre un bras qui venait à la rencontre de l'homme, la démone avait perdu tout l'engouement qui la caractérisait.
Etendue comme une poupée de chiffon, Luxus avait le sentiment qu'il pouvait en faire ce qu'il voulait. Son stylo était suspendu au-dessus d'une mer de chiffres, alors que son regard glissait contre la mâchoire douce de Mirajane. Sa peau, aussi pâle que le velours du papier, était la tentation dévorante de son regard. Les additions et les dépenses n'avaient plus grand intérêt, le blé de ses yeux caressait l'endormie comme il n'avait jamais pu imaginer le faire.
Son poignet délicat étendu à ses côtés était immobile, et semblait presque patient. Luxus hésita. Sa main s'avança vers l'avant-bras tranquille, puis se figea en cours de route, les doigts crispés autour de son stylo, indécise. Ses tergiversions embarrassées ne faisaient que tourner en rond, et Luxus resta figée un long moment dans cette position. Finalement, il s'anima à travers les couches de pensées absurdes, et ses doigts rencontrèrent la soie blanche qui enveloppait Mirajane. Dans une caresse allongée, il retraça les ombres qui nuançaient son poignet du bout des doigts, puis glissa le long de sa peau pâle avec une douceur surprenante, pour terminer au creux de son coude.
Etrangement amusé par la douceur de sa peau, l'homme sursauta presque lorsque l'opaline gigota dans son sommeil. Immédiatement, il se retira, mais dans la manœuvre, son stylo laissa une malheureuse trace noire sur la peau de la jeune femme. Par réflexe, Luxus retint sa respiration, et attendit sa réaction.
Dans un immobilisme ensommeillé, Mirajane se figea, à peine troublée par le contact de son coéquipier. En voyant qu'elle ne se réveillait pas, le dragon souffla en se détournant :
« Franchement... »
Plus rien n'allait.
Il ne savait pas s'il le pensait pour lui, ou pour la demoiselle endormie – un peu des deux, sûrement – mais il chassa toutes pensées doucereuses d'un mouvement de tête pour se concentrer sur sa tâche. Sa plume de métal inscrivait négligemment des ronds à répétition, les yeux plongés dans des carnets sans début ni fin ; simplement, son esprit n'était pas apte à réfléchir, pas alors que Mirajane était affalée à ses côtés.
Incapable de quoi que ce soit, il reposa rageusement sa plume et grinça des dents. Particulièrement agacée, il fut tenté de sortir afin de se soustraire à cette vision, mais n'y parvint pas. Au comble de l'ennui, il s'affala sur son siège et passa une main lasse sur son visage. Ses phalanges étaient noircies par l'encre, et en passant le dos de sa paume sur son front, il découvrit qu'il s'était tâché. Il soupira d'irritation.
De nouveau ses yeux tombèrent sur l'endormie. Ils longèrent son visage détendu, son épaule qui accueillait une cascade opaline, avant de glisser jusqu'à son bras étendu. Le trait noir qui barrait le creux de son coude jurait avec l'entendue immaculée de sa peau. Luxus s'en amusa, et ses lèvres esquissèrent un sourire.
Presque inconsciemment, il apporta ses doigts assombris jusqu'au membre de la jeune femme, et compléta son œuvre. D'abord d'un trait. Puis, curieusement, il trempa le bout de son index dans l'encre, et en traça un deuxième. Enfin, des dizaines glissèrent sur le velours. L'encre caressait sa chair pâle, et y laissait des volutes ténébreuses. Luxus n'était plus vraiment maître de ses mains ; il laissait simplement ses phalanges colorer la toile sur laquelle il avait jeté son dévolu. Paré d'ombres nocturnes, le bras de la jeune femme s'enveloppait du dessin abstrait qu'il faisait naître. Sa main filait sur la longueur de son membre, emplie de pénombre enchanteresse, et le tatouage s'étendait à égale mesure des arabesques qu'il représentait.
Les lèvres de Luxus s'étaient automatiquement recourbées en un sourire amusé. Il continua ses caresses avec paresse, sans vraiment y prêter d'attention quand finalement, il acheva son œuvre. L'homme retira sa main et contempla l'ensemble de son dessin.
Un frisson brûlant glissa le long de son échine lorsqu'il se rendit compte qu'il avait reproduit son tatouage sur le bras de l'opaline. Ce n'était pas dérisoire, il le savait, il le sentait. Son inconscient le forçait à regarder les choses en face : il avait voulu partager quelque chose avec Mirajane. Il n'avait jamais été particulièrement lié à la jeune femme, mais d'une certaine façon, il le désirait. L'homme n'avait pu lui avouer ce besoin craintif d'éprouver un lien avec sa personne, et son esprit le lui faisait payer.
« Merde ! » Lâcha-t-il en regardant autour de lui pour trouver une solution.
Pris de panique, Luxus se leva soudainement en faisant tomber sa chaise. Le claquement sec réveilla la jeune femme en sursaut, et l'effroi de l'homme s'en renforça. Mirajane regarda son bras, sans comprendre, puis ses yeux tombèrent sur le dragon, et ses mains, noires d'encre. La mine hébétée, elle le fixa d'un air ahuri.
« Qu'es... »
Inapte à une réflexion correcte, il recula d'un pas avant de se précipiter hors de la salle – et tant pis pour son grand-père. Il n'avait pas d'explication à lui donner et il n'était pas capable de soutenir son regard curieux ; alors il fuyait, sans savoir ce qui allait se passer le lendemain. Etrangement, son cœur s'était emballé, et son éternel sang-froid avait fichu le camp ; il ne lui avait fallu que d'un regard.
Luxus dévala les escaliers et croisa les yeux curieux des quelques habitués de fin d'après-midi. Il les ignora du mieux qu'il put en grimaçant, et sortit à grandes enjambées.
Le bouillonnement familier de Fairy Tail agitait l'édifice de cris enthousiastes. Bien que bruyante, la vie s'écoulait avec une monotonie affligeante, et Luxus s'impatientait sans vraiment savoir pourquoi.
Accoudé à la rambarde du deuxième étage, l'homme fumait une cigarette brune et considérait d'un œil curieux l'engouement en contre-bas. En feignant l'ennui, il observait les échanges bruyants des mages, et écoutait les interjections qui piquaient l'air.
Mirajane se trouvait là, et sa présence créait une angoisse dans la gorge du mage. Ils n'avaient pas échangé un regard, pas une parole, depuis la veille où ses mains avaient dérapé - il se demandait encore comment il avait pu. Luxus ne savait pas comment elle avait réagi, et l'anxiété étreignait son thorax lorsqu'il la voyait agir aussi naturellement.
Que pensait-elle de lui ?
Le blé de ses yeux s'accrochait désespérément à Mirajane ; il faisait son possible pour composer un masque d'indifférence, mais la commissure de ses lèvres tressautait d'inquiétude. Resplendissante comme à son habitude, elle dansait entre les tables, et sa longue chevelure bondissait gracieusement sur ses épaules. Son regard était partout où on pouvait l'appeler - partout sauf vers lui. Ses prunelles cherchaient avidement ses jumelles sans parvenir à les rencontrer ; il en concluait presque qu'elle l'évitait.
Son cœur pulsait contre ses côtes à un rythme régulier, ses inspirations sifflaient d'anxiété et tout chez lui transpirait l'attente - le tapotement excessif de ses doigts contre le bois, sa cigarette qui se consumait rapidement et ses mouvements de tête involontaires.
Mirajane posa une énième assiette sur son plateau, alors que Luxus appréciait son dos tonique et ses hanches souples qui ondulaient. Son regard se perdait à la chute de ses reins, et elle se retourna subitement. Immédiatement, les pupilles de l'homme remontèrent vers son visage et son air mutin. Enfin, l'opaline le regardait, et ses yeux étaient deux flammes bleues qui le brûlaient de l'intérieur, qui le noyaient sous un flot d'émotion.
En souriant, la jeune femme baissa les yeux vers le plancher, et Luxus suivit son regard. L'immaculée releva doucement son jupon, d'un mouvement presque dérisoire et gracile, d'un mouvement qui ne pouvait être remarqué — sauf pour lui, sauf pour elle. C'était léger et tout à fait futile, mais lorsque l'ahurissement de Luxus parut sur son visage, elle relâcha sa robe et se détourna. Elle savait que c'était suffisant, et le dragon en était ébahi.
Cela avait été furtif, mais il avait eu le temps de comprendre. Sous la robe de Mirajane se cachait trois arabesques encrées dans sa peau ; le jumeau de son tatouage.
Luxus sourit légèrement. Finalement, faire les comptes n'était pas si désagréable que cela.
