– J'ai encore faim, se plaignit Murphy.
Il cura un morceau de viande coincé entre ses dents à l'aide d'une tige cueillie sur le tapis végétal ornant le sol.
– Alors il faudra que tu refasses le mort.
Emori avait un appétit bien moins important que le sien –en fait, il n'était jamais rassasié. Et il soupçonnait cette faim d'être plus que biologique. Il en voulait plus. Il voulait que ça dure. Cette situation, si bancale, spartiate, ces quelques semaines depuis lesquelles ils étaient sur les routes dans un confort inexistant à voler leur subsistance... étaient sans conteste les meilleurs semaines de sa vie.
Finie la défiance. Finis les regards des autres, les expressions accusatrices, les mensonges, les soupçons. Au diable les regrets et les espoirs avortés... Il n'avait jamais trouvé sa place parmi les 100 alors qu'ils venaient de débarquer sur Terre. Il s'était heurté à l'incompréhension et à la haine de ses semblables, haine qu'il avait mis un point d'honneur à leur rendre, jour après jour, au centuple.
Et il n'avait pas trouvé non plus sa place dans cette odyssée invraisemblable dans laquelle l'avait entraîné Jaha, qui semblait fonder tant d'espoirs en lui... L'ex-chancelier n'avait jamais cessé de le regarder avec cet insupportable air bienveillant, qui donnait envie de lui démolir le portrait, cette expression de foi tranquille en ses décisions futures, d'attente confiante en le meilleur qui pourrait jaillir de lui, comme si Jaha le connaissait mieux qu'il ne se connaissait lui-même, comme si Murphy allait se mettre à changer l'eau en vin ou devenir un enfant de chœur juste en claquant des doigts, lui qui avait toujours déçu tout le monde.
Mais ces choses appartenaient au passé. Ici, ils étaient libres. IL était libre. Il allait où bon lui semblait, prenait ce qu'il voulait des autres sans égards pour eux, et cette fois personne n'avait rien à y redire; il n'y avait pas de pression sur lui, pas de reproches, pas d'espoirs infondés, pas de jugement. Juste l'univers indifférent autour de lui. Le ciel si vaste au-dessus de sa tête – pour quelqu'un qui avait passé le plus clair de son temps emprisonné, d'abord sur l'Arche, puis chez les Terriens, ensuite dans un bunker, c'est un détail qui pesait lourd. Le froid et la faim aussi, peut-être. Mais leur morsure ne le dérangeait pas. C'était un prix à payer pour cette existence, un prix naturel, légitime, organique, à mille lieux de la souffrance sociale qu'il avait côtoyée depuis son tout jeune âge.
– Viens, on va te nettoyer un peu. Tu pues la charogne avec ce sang sur la figure.
Il sourit à pleines dents. C'était la façon dont Emori exprimait son affection. Pas précieuse, pas nunuche pour un sou; bon sang qu'ils s'étaient bien trouvés... Il observa sa silhouette, en équilibre sur le rocher humide, désigner la source d'eau sous elle. Elle avait retiré ses nippes pour dévoiler une silhouette dont les lignes, plus que les courbes, faisaient déjà naître en lui une vague de concupiscence.
– Tu t'es pas sentie. Tu fouettes aussi, répliqua-t-il pour la provoquer.
En guise de réponse, elle lui projeta le contenu de sa gourde d'eau en plein visage. Le contact glacial du liquide le fit sursauter, des frissons naissant spontanément sur sa peau nue. Un sourire revanchard illumina le visage lunaire d'Emori. La seconde suivante, ils se lançaient dans une bataille d'eau féroce, sans plus aucune considération pour la discrétion.
Il bondit dans l'eau, s'aida de son pied pour l'éclabousser également en pleine face. Elle s'élança vers lui sans en tenir compte, clignant à peine des yeux, et balança sa main pour porter un coup en pleine clavicule. Le souffle coupé, Murphy riposta par un direct du droit. Il n'avait jamais peur de lui faire mal. Elle n'était pas comme ces filles fragiles qui avaient besoin de protection: elle était plus forte que lui... Au terme d'une lutte brève mais acharnée, Emori le renversa d'une prise habile et s'assit sur lui pour le maintenir au sol, haletante, détrempée.
Jamais qui que ce soit n'avait provoqué en lui de telles bouffées d'adrénalines. Le sang lui monta au visage et à l'entrejambe en observant son corps souple, sa peau mate, irradiée de gouttes translucides, son tatouage facial s'animant au rythme de ses expressions; elle était belle, libre, sauvage, indomptable, elle était sienne...
...pour combien de temps encore?
L'euphorie retomba. Son sourire se ternit, il se dégagea de son emprise, tentant en vain de masquer son tourment.
– Qu'est-ce qu'il t'arrive? (L'incompréhension perçait dans la voix de la jeune femme).
Il maugréa en guise de réponse.
Il était bien trop lucide pour ne pas comprendre que tout ceci n'était qu'une parenthèse, une flamme éphémère... Mais à la seule pensée de voir se terminer cette existence idéale qu'ils menaient, à appréhender et à saisir la vie, la mort et le désir dans l'instant, à n'être que spontanéité et puissance, Murphy avait envie de vomir. Il ne voulait pas rejoindre les autres... Retourner à ses anciens démons, à ses anciens cauchemars. Il avait toujours détesté tous ceux présents autour de lui, et tous ceux-là le lui rendaient bien. La haine était universelle, procédant de la création entière. Malgré tout il refusait de se positionner en victime. C'était cette défiance, cette colère, cette jalousie qui l'avait maintenu debout jour après jour, autant que la violence et la cruauté du cadre familial dans lequel le jeune Murphy avait été forgé. C'était cette souffrance qu'il avait vécu interminablement après sa capture par les Terriens, qui l'avaient torturé jusqu'à ne plus faire de lui qu'un ensemble de chair martyrisées à l'esprit dément déserté de pensées saines...
Il coula un bref regard vers Emori. Elle n'avait pas mérité son amertume; elle n'était pas responsable de tout cela... C'était même la seule à l'avoir accepté tel qu'il était. Ses yeux s'attardèrent sur la main difforme de la jeune femme, qui lavait un tissu dans l'onde claire. Oui, ils s'étaient bien trouvés. Elle était comme lui: déglinguée par la vie, portant sa tare partout où elle allait.
– Rien, maugréa-t-il. (Il radoucit son intonation). Je te l'ai dit, j'ai faim, c'est tout.
