- Et maintenant, on va vers où? Le nord, le sud? On était sur une sacrée lancée!

Des échos de sa voix rebondirent dans la pénombre réconfortante de la grotte où ils centralisaient leurs réserves depuis quelques jours. Murphy se sentait de nouveau jovial, car l'estomac de nouveau plein. Son moral, comme d'habitude, faisait les montagnes russes. Occupé à trier des affaires, il ne se rendit pas compte du silence anormalement long qui suivait sa question.

- Je veux partir retrouver mon frère.

La voix d'Emori dans son dos coupa court à sa jovialité.

Il se retourna vers elle: la jeune femme arborait cet air soucieux qu'elle avait parfois, furtivement, en repensant à Otan. Pouvait-il l'en blâmer? Non, bien sûr. Confusément, avec frustration et chagrin, il sentit venir cette fin tant redoutée. Il la rejeta en bloc, répondant dans le déni:

- On a déjà parlé de ça: Otan est avec Jaha au camp. Pourquoi tu irais là-bas?

Question rhétorique, à laquelle elle apporta l'évidente réponse:

- C'est mon frère. Si il y a une chance... (Sa voix avait un trémolo presque imperceptible, le suppliant de comprendre)... je dois essayer de le retrouver.

Il s'obstina:

- Partir à la poursuite d'Otan n'est pas une bonne idée.

- John..., tenta-t-elle de l'interrompre.

- Ce n'est pas ce que ferait un survivant.

Besoin de ça, tellement besoin de ça. De se montrer intraitable, ne pas faire de sentiment, ne pas dévoiler la moindre faiblesse, pour éviter que ce monde le dévore.

- Alors attends-moi, lui dit Emori. Je reviendrai.

Il eut un rictus désabusé:

- Dans ce monde, quand les gens partent, ils ne reviennent pas.

- Moi si.

- Pas pour moi. J'ai déjà vécu ça.

- John... Viens avec moi.

L'accent implorant avait fait son retour, beaucoup plus perceptible cette fois. Emori lui prit la joue au creux de sa paume. Ses yeux pleins d'attente, grands ouverts, le fixaient en anticipation, baignés par le reflet des flammes. Elle ne voulait pas perdre Murphy, mais ne voulait pas renoncer à son frère... Elle ne voulait pas faire un choix, tout comme il ne voulait pas devoir choisir entre Emori et le renoncement à cette vie libre qu'il menait. Et en cet instant, il la détesta pour le mettre ainsi au pied du mur.

Ainsi, l'heure avait donc bien sonné.

Il ne pouvait pas. Pas renoncer encore, pas déjà, pas maintenant. Sa méfiance était trop ancrée en lui. Presque douloureusement, il répondit:

- Je suis pas si con.

L'expression de la jeune femme n'aurait pas été différente si il l'avait poignardée. Il écarta sa main de son visage.

Emori ou sa liberté...

Il choisissait la liberté.