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Chapitre 7

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Cela faisait trois semaines que je connaissais Jasper, trois semaines que nous vivions au jour le jour, trois semaines qu'il connaissait mes sentiments à son égard. Mais il n'en avait jamais parlé, il n'avait plus abordé le sujet après notre première rencontre. Nous étions à présent en Espagne. Après en avoir discuté, nous avions décidé de continuer notre chemin ensemble pendant un certains temps, ou du moins jusqu'à ce que l'un de nous tente de s'arracher un bras pour taper l'autre avec. Parce qu'il était bien beau ce vampire, d'une beauté scandaleuse certes, mais avec ses pouvoirs, il me tapait vraiment sur le système parfois. Moi qui avais appris à vivre seule pendant des décennies, j'avais toujours droit à son avis condescendant sur tout, même sur mes choix les plus insignifiants. En prime, je ne pouvais même pas ronchonner en paix puisque grâce à son « don » monsieur savait toujours dans quel état j'étais et en profitais pour remuer le couteau dans la plaie. Il avait l'air de vraiment apprécier de me torturer de la sorte, affichant un grand sourire à mesure que ma mine déchantait. Je le détestais parfois… mais bizarrement cette attitude avait tendance à m'envouter, à m'hypnotiser et à me faire l'aimer encore plus. Pathétique, vraiment. Je n'avais pas plus de contrôle de moi-même qu'une simple humaine aux hormones débordantes. Qui plus est, pour ne pas arranger les choses, mes visions s'étaient mises aux abonnés absents pour un temps indéterminé. Je soupçonnais vaguement ma rencontre avec Jasper d'en être la cause, ne voyant pourtant pas comment les deux auraient pu avoir un lien quelconque.

Je tentais tant bien que mal de cacher mon trouble dû à cette double-absence : visions du futur et sentiments de Jasper. Je ne voulais plus me soucier de ce que ce fichu vampire allait faire… ou pas. Je m'efforçais donc de reléguer ces contretemps au fond d'un tiroir de mes pensées et décidais ainsi de profiter du moment présent et des avantages que pouvait présenter l'Espagne. Autrement dit, je comptais bien évaluer le terrain de chasse que nous offrait les Pyrénées, et dévaliser les centaines de boutiques que comptait Madrid. Point positif : celle-ci seraient bondées en cette période de noël, et Jasper ne tiendrait sûrement pas à m'accompagner. J'aurais donc quelques heures de répits loin de lui. Parfait, il me fallait vraiment ça pour souffler un peu.

Pour le moment, j'étais assise dans le petit salon de notre suite d'hôtel face à la cheminée, feuilletant un magazine pendant que mon vampire de compagnon était sous la douche. Très peu de choses me retenaient de ne pas aller le rejoindre, l'une d'elle étant son rejet inavoué de ma petite personne ; rejet qui me frustrait horriblement. Pathétique, encore une fois. Non mais vraiment, pourquoi me soucier de son opinion alors que je pouvais avoir tous les autres ? Peut-être justement parce que j'aimais les défis, et que Jasper en était un vraiment difficile à esquiver. Non, je ne devais pas replonger dans ce genre de pensées, j'avais pris une décision et je devais m'y tenir.

Ne pense pas à lui Alice, ne pense pas à Jasper, ne pense pas à ses cheveux blonds dégoulinant d'eau, ne pense pas à corps marmoréen frôlant la tiédeur de la douche, Ne pense pas à son torse saillant… STOP ! Alice reprends-toi. Contrôle-toi !

Bien ma revue de mode, où en étais-je d'ailleurs ? Oui… les défilés d'Armani et de Gucci... c'est ça, je devais rester concentrée et ne pas laisser mes pensées dérivées sur ce terrain des plus glissants. Reportant mon attention, sur ces stupides défilés, je l'entendais de l'autre côté de la cloison, en train de fermer l'arrivée d'eau chaude et de sortir de sous la douche. Je percevais le moindres de ses mouvements pourtant si silencieux. Avec le temps, une petite routine s'était installée entre nous. Tous les deux jours, nous allions chasser ensemble jusqu'à être totalement repus pour pouvoir vivre en toute sécurité parmi les humains. Le soir nous nous nous baladions et visitions jusque dans les moindres recoins l'endroit où nous étions, la plupart des villes étant beaucoup plus intéressantes débarrassées des fourmis que sont les touristes. Puis le jour venant, apportant avec lui un minimum de clarté et donc de rayons de soleil, nous restions bien à l'abri dans notre chambre d'hôtel à discuter de choses et d'autres. Jasper aimait particulièrement savoir ce que je faisais de ma vie avant de l'avoir « trouvé », je passais donc le plus clair de mon temps à lui retracer scrupuleusement tous mes faits et gestes avant ce mois de novembre. Pour ma part, j'avais pratiquement dû lui arracher les vers du nez pour satisfaire ma curiosité. Apparemment, il avait été soldat pendant la guerre de sécession. Il s'était fait mordre à cette période et avait vécu un certain temps avec sa créatrice avant de la quitter pour d'obscures raisons qu'il ne voulait pas aborder.

Les pas se faisaient toujours entendre dans la salle de bain, il était sacrément coquet comme vampire dis donc ! Cela faisait plus de deux heures qu'il avait refermée cette porte derrière lui. Mon esprit dériva encore une fois sur ce qu'il pouvait faire dans cette petite pièce… et un sourire s'empara de mes lèvres. Je ne m'attardais plus sur des pensées salaces, mais me mis à divaguer sur un Jasper s'aspergeant de parfum ou choisissant la bonne crème à s'appliquer. Quelques bigoudis dans les cheveux pour accentuer ses boucles vénitiennes, le tout retenu par un charmant filet à cheveux de couleur criarde, deux rondelles de concombres sur les yeux pour enlever toute trace de fatigue inexistante, un baume hydratant pour les lèvres, de petits chaussons aux pieds pour les protéger… un vrai stéréotype ambulant !

Je délirais sur cette image grotesque lorsque la réalité me rattrapa de plein fouet. Un Jasper encore trempé d'une multitude de gouttelettes étincelantes comme des diamants, enserré d'une simple serviette à la taille et me dévisageant, entra dans la pièce au moment où je levais les yeux vers lui. J'étais vraiment très loin de la vérité. Son buste d'une blancheur d'albâtre m'invitait à venir découvrir les moindres parties qui le constituaient. Ses muscles saillants et robustes semblaient m'accueillir et vouloir me protéger. J'avais l'impression de pouvoir rester là, à le contempler pour l'éternité… lorsqu'il me sortit violemment de ma catatonie. En un coup d'œil, il était entré dans la chambre, refermant bien la porte à double tour après son passage. A double tour ? Vraiment ? Il pensait que j'allais venir le violer ou quoi ? Certes j'y avais peut-être pensé… mais de là, à me rejeter de la sorte, c'était très humiliant quand même. Quel mufle ! Le moment était peut-être arrivé, j'allais sans doute m'arracher un bras après tout. Quelques bûches se consumaient toujours dans l'âtre pendant que les flocons, entraînés par le vent, se pressaient contre la baie vitrée. Mais je n'y prêtais pas attention, il m'avait vraiment blessée cette fois et je ne comprenais pas son attitude. Pourquoi vouloir connaître ma vie dans les moindres détails si la vue de mon corps lui inspirait autant de dégoût ? Je m'étais peut-être trompée, Je ne méritait pas d'être aimé. J'étais probablement vouée à la pire des tortures, un amour à sens unique. A ce raisonnement, mon cœur mort se ranima, une souffrance inattendue emplissant chaque parcelle de mon être. En un quart de seconde, j'avais approchée les deux extrêmes : l'intense joie et la peine profonde. Je ne pouvais plus rester ici, je ne voulais plus rester ici. Il ne me voulait pas, ici.

Une main sur la poignée de la porte, une voix m'interpella et me figea.

« Ne t'en va pas, je t'en supplie Alice… » Jasper avait murmuré ces mots en une longue complainte reflétant, si ce n'est plus, autant de malheur que ce que moi-même j'éprouvais. Il était toujours de l'autre côté de la pièce, moi j'étais tétanisée sur le seuil, ne sachant plus quoi faire. J'étais stoïque, des dizaines de questions se bousculant dans mon esprit.

Il sortit de la chambre à une vitesse inhumaine et ses lèvres rencontrèrent les miennes avec une fougue insoupçonnée. La surprise laissa place à un désir trop longtemps refoulé. Les mots n'étaient pas nécessaires, son baiser exprimait tout ce que je désirais. Sa langue poussa la barrière de mes lèvres pour goûter pleinement à ma bouche, déjà toute offerte à ses soins. Il vint à la rencontre de mes sens, baladant son visage sur ma nuque, promenant ses mains le long de mon dos, provoquant au passage de légers tremblements d'envie. Pour la toute première fois, je pouvais partir à la découverte de la moindre petite parcelle de sa figure. Je retraçais la ligne de ses lèvres du bout de mes doigts, m'attardais plus longtemps sur la forme de ses yeux, fourrageais dans ses cheveux ébouriffés désormais par mes soins. Je prenais un plaisir intense à l'étudier sous tous les angles et m'en fixais une image mentale. Il stoppa mon examen pour repartir à l'assaut de ma bouche dans un baiser qui se voulait plus délicat. Nous passâmes un long moment dans les bras l'un de l'autre, profitant le plus possible de ce premier contact, de cette première étreinte si tendre et pourtant si naturelle.

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