Chapitre 9

*

J'étais allongée dans la baignoire, entourée de bougies multicolores, profitant du calme qui régnait dans cette chambre pour tenter de me relaxer. A travers la grande porte fenêtre entrouverte, je pouvais percevoir les reflets de la lune sur le sable d'un blanc éclatant. Les effluves de la mer toute proche me parvinrent et je me décidais enfin à mettre de côté la vision que j'avais eue plus tôt dans la journée. Jasper m'avait convaincu de me laisser aller et de profiter du moment présent, sachant pertinemment que ni l'un, ni l'autre nous n'avions l'intention de commettre un crime abominable. Mais je n'étais pas rassurée pour autant, les détails de ce sombre crime tournant toujours dans mon esprit comme le refrain entêtant d'une chanson : Une cascade de boucles rousses, un rire tout droit sorti de l'enfer, un vampire assoiffé, un cri d'horreur, une odeur… cette odeur. Le pire était que je n'arrivais à déterminer qui était ce vampire, si c'était Jasper ou moi… parce que j'en étais certaine, l'un de nous allait perpétrer ce fait horrible. Je me demandais aussi qui était cette femme et quel était son lien avec toute cette histoire. Ah… ne pas savoir était pire que tout. Cette vision, la première depuis des mois, n'avait pas comblée mes attentes. Au contraire, elle n'avait permis qu'à me tourmenter encore plus.

Alice… non ! Reprends-toi ! Tu es là pour profiter d'un bon bain et t'éclaircir les idées. Tu n'as rien à craindre. Concentre-toi !

Bien… je me devais d'écouter ma conscience. Après tout, c'était vrai, je n'avais pas à avoir peur. J'étais raisonnable et Jasper aussi. Nous connaissions mieux que quiconque les frontières du bien et du mal, rien ne pouvait nous pousser à oser les franchir. Mais pour ne pas tenter le diable, nous avions décidé d'aller chasser… séparément. J'avais eu pitié de mon amoureux qui ressentait, comme si c'était le sien, mon état de stress permanent. Il avait donc bien besoin de souffler quelques heures, seul avec lui-même, loin de tous mes tourments. Pour ma part, je me devais de faire le vide pendant un moment ; Et avoir son visage torturé et trop inquiet pour moi juste sous le nez, ne m'aidait pas. En fait, depuis notre rencontre nous ne nous étions pas lâchés d'une semelle, alors la séparation ne pouvait être que bénéfique, j'en étais persuadée. Nos retrouvailles se devaient d'être plus qu'agréables. Et mes prévisions allaient dans ce sens…

Mon moment de relaxation terminé, je pris la direction de la plage, enfilant un ensemble de plage tout à fait approprié pour l'occasion : un savant mélange de soie bleu marine et de dentelle beige, réunis sous la forme d'un short et d'une chemise légère. Je voulais, comme à mon habitude, découvrir les moindres recoins de notre lieu d'habitation temporaire. Si nous avions choisit la Thaïlande, ce n'était pas pour son alimentation variée mais bien pour ses plages magnifiques de sable blanc. Et sous ce clair de lune, celle-ci avait un éclat argenté, presque féérique qui m'envoutait. Je m'arrêtais sur le seuil de notre bungalow pour profiter du spectacle sans pareil qui s'offrait à moi. Dommage que mon amour ne soit pas là, il aurait adoré. Pour autant, je n'avais pas l'intention de m'apitoyer sur mon sort en l'attendant. Je m'attardais un instant sur la plage, à la limite de l'océan, laissant l'eau effleurer mes orteils et chatouiller mes sens. Le contraste entre l'eau, douce et éphémère, et ce sable, plus stable et fidèle, était étonnant. J'entrepris de m'allonger à même le sol pour profiter pleinement de ces sensations : Les milliers de grains de sable chaud épousant parfaitement les courbes de mon buste, tandis que le ressac caressait mes jambes. Je restais dans cette position insolite pendant je ne sais combien de temps, et lorsque j'ouvris les yeux, l'astre lunaire était bas dans le ciel. Le soleil n'allait pas tarder à se lever… et Jasper à rentrer. J'entrepris de me relever lorsque son arôme puissant me parvint aux narines, un mariage exquis entre la douceur de la mangue, la légèreté de la rosée du matin, et la force du chêne. Mais une fragrance toute nouvelle attira mon attention également. Outre l'odeur de la mer, de la jungle environnante, des animaux sauvages, je percevais également un fumet qui m'était inconnu mais que j'assimilais comme étant celle d'un autre vampire. En un millième de seconde, mon cerveau se mit en marche et les règles tacites de notre société me vinrent en mémoire : nous étions sur son territoire, nous n'avions pas le droit d'être ici, et encore moins d'y chasser. Cette créature devait donc avoir rencontré Jasper et lui avoir rappelé les usages. Pendant tout le cheminement de ma pensée, rien n'avait changé. Mon amour et l'autre vampire n'avaient pas bougés, cachés par des fourrés. Cette situation était, sans aucun doute, bizarre. Je savais qu'ils étaient de l'autre côté et pourtant ils ne remuaient pas le moindre orteil. Je n'y tenais plus et tenta d'aller à leurs rencontre, lorsqu'ils sortirent enfin de leur antre.

C'est à ce moment que ma vision de la veille prit tous son sens. La cascade de boucles rousses avait enfin un visage qui la supportait : Une femme, d'une beauté effroyable même pour une personne de notre race. De grands yeux noirs et un visage en cœur… sa perfection m'aurait presque fait pâlir d'envie. S'avançant dans ma direction, elle se dota d'un grand sourire amical qui ne me rassura pas pour autant. Je ne savais pas pourquoi mais elle ne m'augurait rien de bon ; et ce que j'avais vu à l'aéroport me conforta dans mon impression. Jasper à ses côtés m'avait l'air changé, les yeux dans le vague et une expression indéchiffrable sur les traits. Je savais que quelque chose n'allait pas, mais je n'aurais su dire quoi.

« Mon ange, je te présente Eliauna. Nous nous sommes rencontré dans la jungle alors que je chassais.» Dit-il simplement. Ils attendaient tous deux que je parle, mais rien. Aucune chose à lui dire ne me venait à l'esprit, je n'arrivais même pas lui offrir une expression aimable puisque mes traits étaient encore déformés par les doutes qui me tiraillaient. De plus, cette femme était bien trop proche de mon fiancé, à mon goût. Mais je me devais d'être aimable, après tout nous étions chez elle.

« Eliauna m'a informé que nous étions sur son terrain de chasse. Elle allait me demander de partir quand je lui ais expliqué notre régime alimentaire. » Continua-t-il tout en échangeant un regard complice avec cette bimbo même pas à la mode. Cette attitude me troubla, je ne reconnaissais pas mon amour dans cette désinvolture à bavarder avec une étrangère.

« Ah… vraiment ? Notre façon de nous nourrir vous intéresse à ce que je vois ? » Mon ton restait courtois même si mes pensées ne l'étaient pas autant, ce que mon compagnon remarqua derechef. Il devait avoir senti mon animosité et ma jalousie, pourtant il ne faisait rien pour la calmer. C'était juste mon imagination où cette femme ne s'intéressait pas tant que ça à ce nous ingérions ? Franchement, si elle voulait essayer le végétarien, elle n'avait qu'à mordre dans un serpent pour voir ce que ça fait, elle n'avait pas à se coller à Jasper de la sorte.

« Oui, je suis curieuse de savoir pourquoi vous vous infligez cela. » Me dit-elle sur un ton beaucoup trop complaisant pour sonner vrai. « Et si vous m'invitiez à entrer, nous pourrions discuter. » Ajouta-t-elle en désignant notre demeure. Et puis quoi, encore ? Elle voulait peut-être porter mes habits aussi, non ? Ne me laissant pas le temps le temps de répondre, elle emboîtât le pas à un Jasper un peu trop pressé de l'accueillir. J'avais l'impression d'être transparente, complètement invisible. Arrivée à notre humble salon, elle prit place dans un fauteuil, nous faisant face. « Eh bien, dites-m'en plus. » Sa phrase, pourtant prononcée de manière polie, sonnait comme un ordre brisant la quiétude des lieux.

*

Une éternité s'était écoulée avant qu'elle ne daigne s'en aller. Si cela n'avait tenu qu'à moi, je l'aurais volontiers balancé par la fenêtre. Mais Jasper semblait apprécier sa compagnie, ce que je ne tolérais que modérément. A présent, nous étions seuls et une conversation s'imposait. Je voulais comprendre son attitude, sa familiarité à l'égard d'Eliauna. Je ne saisissais pas les liens qui les unissaient. Ils ne s'étaient rencontrés que quelques heures auparavant, et pourtant ils agissaient en vieilles connaissances, me laissant par la même occasion en retrait. Je n'étais pas jalouse… non, simplement je n'appréciais pas cette femme. Eliauna… pff… son prénom même sonnait comme une marque de soda acidulé.

Jasper était assis dans le salon, feuilletant un livre de métaphysique. Il ne releva pas la tête quand je m'assis près de lui, tant il était concentré.

« Jasper… il faut que l'on parle. » Il laissa ses théories de côté et m'accordat toute son attention. Par quoi devais-je commencer ? Son comportement ou celui de cette déesse ? Mon appréhension à son égard ou ma frustration d'être laissé de côté ? Ma vision qui avait l'air de prendre effet ou le sentiment de panique que je ressentais ?

Une vague de quiétude m'assaillit.

« Oh là… calme-toi, mon ange. Qu'est-ce qui te trouble autant ? Je ressens énormément d'inquiétude qui émane de toi. »

« Tu étais bizarre tout à l'heure. Pourquoi as-tu réagis de la sorte en sa compagnie ? Et puis d'abord, qui est-elle ? Je ne me sens pas bien en sa présence, pas du tout. Et toi, tu es tellement étrange, je ne comprends pas…» Mon débit de parole s'était accéléré, en dépit de ma volonté ; Comme si parler plus vite, effacerait ma confusion.

« Je t'ais dit qui elle est. » me dit-il simplement. Ça faisait un peu maigre comme explication.

« Oui… je sais. Eliauna. » Mon ton s'était fait sec et dur, cachant mal mon angoisse. Jasper me prit par les mains, plantant ses yeux dans mon regard comme lui seul savait le faire. Une seconde vague de sérénité m'envahit, pas assez forte cependant pour que j'en oublis mes tourments.

« Je ne suis qu'à toi, tu n'as pas à t'inquiéter. »

« Oui, je le sais. Mais, tu étais si particulier. Ce n'est pas dans tes habitudes de t'ouvrir aux gens de cette façon… même ceux qui sont aussi magnifiques. » Lui marmonnais-je.

« Elle est peut-être belle… » Le voir l'admettre me faisait plus de mal que je n'aurais bien voulu l'avouer. « Mais dans mon cœur, il n'y a que toi. » Continua-t-il. Mais cette vérité ne m'apaisa pas pour autant.

« J'avoue cependant qu'elle a une étrange influence sur moi. » Confessa-t-il.

« Co... comment ça ? » Et voilà, mes craintes prenaient forme. Jasper s'apprêtais à me dire ce que je ne voulais pas entendre.

« Comme tu le dis, c'est bizarre parce que quand je l'ais rencontré dans la forêt, tout était normal. Elle m'a juste surpris en apparaissant devant moi sans que je m'y attende… » Il s'était arrêté, réfléchissant certainement à la scène qu'il c'était déroulée plus tôt. Je ne tenais plus. Il fallait qu'il me parle, qu'il me rassure parce que pour l'instant je n'avais qu'une seule pensée en tête. Et celle-ci n'était pas des plus joyeuses.

« Et ? » lui dis-je en le pressant de continuer.

« Je ne sais pas ce qui s'est passé. Quand nous sommes arrivés ici et que je t'ai vu, c'était comme si tous mes efforts à être avec toi, se tournaient vers elle. J'avais beau vouloir te serrer dans mes bras, rien n'y faisait, ma volonté était complètement indépendante de mes gestes ou de ma parole. C'était comme si elle… elle m'avait envoûté. » Confessa-t-il. J'eus l'impression de le perdre instantanément, je le voyais déjà dans les bras de cette apparition rousse, goûtant aux joies d'un paradis que je ne lui avais jamais offert.

« Non ! Non, Alice ! Ce n'est pas ça. » Rugit-il en ressentant ma tristesse et mon désarroi. « Pas ''envoûter'' comme toi tu l'as fait sur moi… mais plutôt comme si elle m'avait jeté un sort. Jamais aucune autre femme n'aura autant d'emprise que toi sur moi, même si certaines choses tentent de te prouver le contraire. » Il parlait de manière affolé, voulant à tout prix me convaincre d'une vérité que j'évitais. Je restais muette, ne sachant pas quoi dire, l'insolence inconsciente de ses paroles m'ayant fait perdre mes moyens.

« Je ne comprends pas ce qu'il s'est passé. En fait, je pensais que c'était dans ma tête et que je réfléchissais trop. Mais toi aussi, tu as remarqué que quelque chose clochait. J'avais l'impression de n'être qu'une marionnette, agissant selon ses bons désirs. Même si je ne le voulais pas, je m'approchais d'elle et je te délaissais. Je suis désolé, Alice. Vraiment. Je t'aime, crois-moi je t'en supplie.» Son visage s'était transformé en une grimace de douleur, tant il essayait de me convaincre de l'exactitude de ses propos.

La scène de la discussion, auparavant banale, s'était muée en tragédie grecque. Il ne manquait plus que le meurtre d'un amant éperdu pour boucler le tout.

« Je... Tu sais, si tu veux t'en aller… je veux dire, partir avec elle… Tu… » Je n'arrivais pas à former une phrase correcte, l'émotion me submergeant plus que de mesure. Jasper me regarda d'un air outré alors que je lui accordais ma bénédiction, alors que je lui donnais la permission d'emmener mon cœur loin de moi. Je ne comprenais pas… il m'avait avoué être envoûté par cette femme, et pourtant qu'il ne voulait pas l'être… qu'il m'aimait.

« Moi non plus, je ne comprends plus rien. » avouais-je tout en baissant les yeux d'un air penaud.

*

Merci de m'avoir lu encore une fois. :)

Je voulais juste signaler une chose:

J'avais l'intention de de mettre en scène la vision d'Alice dans ce chapitre,

mais je me suis rendue compte qu'il y avait trop de choses à dire.

Donc, elle ne va prendre effet (ou pas... selon mes envies! :p ) dans le prochain (ou le pro-prochain ^^) chapitre.