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Chapitre 13

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« Ben ça, c'est la meilleure ! » lançais-je dans un souffle.

J'étais abasourdie, incapable de bouger le moindre sourcil ou même de suivre le fil de mes pensées. Tout se bousculait dans mon esprit et la seule chose qui en émergeait était une grande confusion... confusion qui me retournait le cœur, au propre comme au figuré. Je ne pouvais pas y croire, il ne pouvait pas être là. C'était la troisième fois aujourd'hui que ma tête me jouait ce tour malsain et je ne le supportais plus. Mes jambes faillirent me lâcher sous le coup de la surprise. Je n'en revenais toujours pas, le voir ici alors qu'il ne l'était pas réellement était très frustrant.

Mais il était là… ou du moins, l'image que je me faisais de lui était face à moi. Mon apparition quasi mystique se tenait sur mon lit, assis confortablement entre mes coussins. Ses mèches dorés encadraient son visage, comme toujours, et ses long bras m'invitaient à me blottir contre son torse, comme à son habitude. Il me fixait intensément de ces mêmes yeux ambrés qui avaient si souvent hantés mes souvenirs, attendant apparemment une réaction. Il ne souriait pas… enfin pas vraiment. Ses lèvres formaient un rictus, cachant mal son trouble, pendant qu'il essayait d'afficher un air détendu. Mais je le connaissais trop bien, Mon Jasper n'avait pas de secret pour moi et celui-ci en était apparemment une parfaite copie. Je pouvais lire ses émotions comme si elles étaient inscrites sur son front. Je n'avais pas besoin de son don pour savoir qu'à ce moment, mon sublime mirage était anxieux. Mais pourquoi cette réaction ? Il ne devait pas se soucier de quoique ce soit puisqu'il faisait parti de mon imagination. D'habitude les inquiétudes n'atteignent pas les rêves.

Jamais je n'aurais pensé pouvoir me mentir à moi-même à ce point là et atteindre un tel degré de folie. Parce que pour avoir une image aussi réaliste, aussi belle et idéale il fallait vraiment avoir une case en moins, peut-être même deux. C'est cela oui, je devais être folle. Cette apparition dans le parc, ce mirage dans la rue, puis cette course après un simple passant n'augurait rien de bon pour ma santé mentale. Un docteur m'aurait certainement prescrit un repos forcé. J'aurais pu me dire que j'étais en train de rêver et que tout cela n'était qu'une invention de mon subconscient, mais j'avais perdu ce privilège depuis bien longtemps. Et c'était bien dommage parce que ce rêve là était des plus agréables.

J'attendais de voir ce qui allait se passer, ce que mon imagination allait me réserver pour la suite. Mais attendre n'était peut-être pas la bonne solution. Peut-être que je devais m'en aller, me retourner vers cette porte et courir à en perdre haleine. Peut-être que je devais fuir... Mais je ne pouvais pas m'éloigner de Jasper… même d'un Jasper factice. Mes pieds refusaient obstinément de se décoller du sol, comme mes yeux de se détacher de son visage parfait. J'avais l'impression de n'avoir plus aucune volonté, mon esprit semblait avoir subit trop de violence d'un coup et s'être arrêté sous le choc. Il n'était plus qu'une épaisse brume d'où rien de concret ne ressortait.

Je ne savais plus quoi faire et c'était très déroutant. Je ne pouvais pas retarder mon retour à la réalité sans avoir plus mal par la suite. Mais je ne pouvais pas m'en aller, pas alors qu'il était presque là. Il fallait que je reprenne mes esprits, mais la tentation était trop forte. Comment résister à cet ange ? Même si toute cette comédie n'était que cela : une comédie, je n'avais pas la force de la faire s'arrêter. Et cela même si le prix à payer allait être une horrible douleur. Je ne souhaitais pas dissiper mes illusions, je voulais juste profiter encore un instant de cette douce folie, de mon Jasper à mes côtés.

J'en étais là dans mes pensées lorsque, le fruit de mes rêves se releva et se posta debout devant moi, me surplombant comme toujours de sa grandeur. Mon visage était toujours figé dans cette grimace de surprise depuis le début et ne voulait décidément pas changer d'attitude. Cela faisait peut-être des minutes ou des heures que j'étais dans la même position, je ne le savais même pas. J'avais perdu la notion du Temps et même l'usage de la parole. Aucun mot ne me venait à l'esprit et j'étais bien incapable de le lâcher des yeux. Son odeur, son visage incomparable, son sourire angélique… tout était parfait, même mieux que dans mes souvenirs. Toutefois, quelque chose clochait. Il ne cachait plus à présent son appréhension et ses traits étaient tirés… de fatigue ? Il s'avança doucement et leva la main pour la poser sur ma joue. Je ne pus m'empêcher de frissonner à ce contact tellement doux et je me plu à penser que cette caresse était bien réelle. Je fermais les yeux pour profiter pleinement de sa présence et sentis ses doigts dessiner les contours de mes lèvres. Je relevais la tête pour planter mon regard dans le sien, anormalement triste. Pourquoi ne pouvais-je pas avoir l'illusion d'un Jasper heureux au lieu de le voir souffrir ?

« Mon ange… je suis désolé. »

Cette voix. La même. Toujours ce même son si délicieux à mes oreilles.

''Désolé'' Pourquoi était-il désolé ? Alors là, je ne comprenais pas. Il ne devait pas s'excuser, cette douloureuse confrontation je la réservais à son double tangible. Ce Jasper là ne devait s'occuper que de me serrer dans ses bras. Ridicule… je n'étais même pas capable de l'imaginer souriant. Quitte à souffrir, mon cerveau aurait au moins pu me projeter un moment agréable à vivre, pas la douloureuse scène des explications. Cette chimère n'allait pas durer éternellement et je ne voulais gaspiller aucune des secondes passées à croire en ce mensonge. Je le fis donc taire en m'avançant et en plaquant le plus naturellement du monde mes lèvres contre les siennes. Rien ne pouvait être plus doux que cette caresse sucrée de sa bouche sur la mienne. Mon corps allait évidemment se déchirer en milles morceaux après cet épisode mais même cela n'aurait pu m'empêcher de l'embrasser. Aucune souffrance ne justifiait de rater ce nirvana. Il me rendit mon baiser et me plaqua contre la porte, tandis que je redécouvrais son visage avec mes mains. Il dessinait chaque arabesque de mon corps et aiguisait mon plaisir en jouant de ses lèvres dans mon cou. Son prénom passa mes lèvres en un râle de plaisir, rien n'était plus bon que cette étreinte, rien n'aurait paru plus réelle. Il scruta finalement mes prunelles, et se répéta.

« Je suis désolé, mon ange. Pourras-tu un jour me pardonner ? »

Sans quitter ses bras, je secouai la tête tout en fronçant les sourcils. Il dû prendre cela pour une réponse négative puisqu'il s'éloigna, non sans avoir revêtit son masque de souffrance. Je ne supportais pas de le voir dans cet état. Ce fantasme avait l'air tellement réel que sa peine brisa mon cœur mort. Je repris rapidement contenance, avant de lui expliquer.

« J'aurais cru avoir un peu plus d'imagination. » Il me regarda interloqué, ne comprenant pas un traître mot de ce que je lui disais.

« Eh bien, tu n'es pas censé t'excuser là. Mon subconscient devrait te faire m'embrasser au lieu de ressasser des sujets difficiles. » Mon explication le fît sourire, mais ce dernier se mua rapidement en une moue dubitative. Il n'avait pas l'air de saisir. Pourquoi tout devait-il être si compliqué ? Pourquoi ne pouvais-je pas profiter simplement de ma folie et retourner ensuite à ma pauvre existence ? Pourquoi me faisais-je souffrir volontairement ? Pourquoi devais-je forcément passer par tous ces stades difficiles et compliqués ?

« Ce n'est pas comme ça que c'est supposé se passer. » ajoutais-je, dépitée tout en baissant la tête. Il se rapprocha encore une fois et me tînt fermement le menton entre ses mains, forçant ainsi mes yeux à rencontrer les siens une nouvelle fois.

« Que veux-tu dire ? Je ne comprends rien de ce que tu me racontes. Qu'est-ce qui n'étais pas censé se passer de cette façon ? »

« Toi. Moi. Cette scène. Cette illusion que m'offre mon imagination. Je ne comprends pas le but de toute cette machination, si c'est pour me...»

« Attends… QUOI ?! Ton imagination, c'est bien ça que tu as dit ? Tu penses que je ne suis que le fruit de ton imagination ? »

« Oui. » Lui dis-je dans un murmure à peine audible même pour un vampire. A mon affirmation, il répondit par une longue mélodie que je n'avais pas entendue depuis des lustres : son rire. C'était bien le comble ça ! Mon fantasme qui se moquait de moi parce que je l'avais imaginé. Je le laissais s'esclaffer pendant de longues minutes pendant que je me renfrognais. Décidément cette affaire ne s'arrangeait pas. Après la surprise et le refus, j'avais droit à ce que l'absurdité de la situation me soit jetée en pleine face par l'objet même de mon déni. Ce Jasper là manquait vraiment de tact.

Entre deux soubresauts dus à son hilarité, il finit par remarquer mon état d'esprit et tenta de se ressaisir aussitôt. Peine perdue. Il emprisonna mes mains dans les siennes et ne pût s'empêcher d'esquisser un sourire.

« Tu me vexes, tu le sais ça ? » Me dit-il après s'être totalement calmé. « Alors comme ça, je ne suis qu'une… qu'à tu dis déjà ? Ah oui, une illusion ! »

« Oh je t'en pris, épargne-moi tes sarcasmes. Voilà la preuve de ta réalité ! Mon Jasper ne se serait jamais moqué de moi de cette façon. »

« C'est vrai, tu as raison. Excuse-moi mon ange. Mais tu dois aussi avouer que la situation a de quoi faire rire… et puis tu ne m'as jamais rien dit d'aussi drôle. »

Je devais admettre qu'il avait raison sur ce point. Jasper ou pas… cette scène était d'un ridicule absolu et je n'y apparaissais pas sous mon meilleur jour. Jamais je n'avais imaginé une chose aussi loufoque ou des détails aussi réalistes. Ma sottise était digne d'un opéra burlesque… et comme Jasper deux minutes auparavant, j'essayais d'étouffer mon fou-rire tant bien que mal. Il perçut mon changement d'humeur et joignit ses rires aux miens. Nous restâmes dans cette position pendant un long moment, jusqu'à ce que j'arrive à reprendre mon souffle et mes esprits. Il était donc bien là. Mon amour était bien à mes côtés et ce n'était ni un mirage, ni un rêve. Mon cerveau fonctionnait donc correctement, je n'étais pas folle. Tout allait bien. Tout allait parfaitement bien.

Avant même qu'il ne le comprenne, je me jetais à son cou et l'embrassais furieusement. Il restât étonné pendant un long millième de seconde, avant de me plaquer contre la porte et de répondre à mon baiser tout aussi sauvagement.

Alors comme dans ma vision quelques heures auparavant, ses mains partirent à la découverte des courbes de mon corps. Il les baladait lentement le long de mes hanches tandis que je sentais une fièvre s'emparer de chaque parcelle de mon corps. Sa langue se frayât tout doucement un passage vers la mienne, engageant ainsi une danse des plus exquises. Je n'avais qu'une envie, le sentir près de moi, comme si cette étreinte pouvait effacer les jours passés loin de l'autre. Mes jambes s'enroulèrent naturellement autour de son buste alors qu'ils nous transportaient vers le lit. Il m'y posa doucement sans pour autant rompre notre baiser, tout en se plaçant au-dessus de moi.

Il quitta ma bouche et enfouit son visage dans mes cheveux pendant que je m'évertuais à embrasser chaque centimètre de sa peau qui m'était accessible. Il se redressa et planta ses prunelles dans les miennes durant de longues secondes, me laissant l'opportunité d'y lire toute la passion qui l'animait. Je ne supportais plus cette attente et repartît de plus belle à l'assaut de ses lèvres, passant aisément la barrière que celle-ci opposaient. Il se retourna et me plaqua contre lui, ne me laissant plus rien supposer du désir que je lui insufflais. J'entrepris de défaire un à un les boutons de sa chemise et relevais ensuite la tête pour profiter pleinement du spectacle qui s'offrait à moi. Je fis courir mes doigts sur son torse, traçant ainsi ses muscles du bout de mon index, et je le senti frissonner à mon contact. Il relâcha ma taille qu'il tenait fermement pour s'intéresser à mon décolleté. Il traça subtilement le contour de ma poitrine tendue sous le plaisir du bout du nez, laissant ainsi son souffle tiède m'atteindre à cet endroit des plus sensibles. Je ne pus retenir un long râle de plaisir et je pus voir mon amour sourire au creux de ma gorge. Il me débarrassa de mon corsage, ultime frontière entre sa bouche et ma peau, et embrassa tendrement l'auréole de mes seins. Je me cambrais immédiatement, lui offrant ainsi tout mon corps. Sa bouche fît plusieurs fois le trajet entre ma clavicule et mon nombril, s'attardant souvent sur ces parties cruciales, avant de remonter vers mes lèvres. Je m'abandonnais à ces baisers, tout en plaquant mon bassin au sien. Une lente chaleur s'insinua en moi, tandis que nos deux corps bougeaient d'un même mouvement. Je sentais mon intimité crier à son contact et espérer beaucoup plus. Il passa ses mains sur mes jambes et remonta délicatement le long de ma cuisse, avant d'y redescendre, accompagné cette fois de ma lingerie française qu'il envoyât au tapis. Je suivis aussitôt le mouvement et dégrafais le plus rapidement possible chaque bouton de ma jupe, avant de l'enlever elle aussi. Il me détailla longuement avant de retirer lui aussi ses vêtements, dernières barrières à notre plaisir. Jamais je n'avais vu Jasper aussi beau, jamais je ne l'avais aimé comme en cet instant. Comme pour répondre à mes pensées, il s'approcha de mon oreille et me susurra tout son amour tout en continuant ses caresses. Il me retourna sur le lit en une rapide cabriole et mes jambes s'ouvrirent d'elles-mêmes pour venir se croiser dans son dos. Il ne se fît pas attendre et me prît aussitôt, tout en m'embrassant. Il entama alors un doux mouvement de vas et viens, unissant nos deux corps en une symbiose parfaite, un délicieux morceau de paradis. Un râle de plaisir me parvint aux oreilles, exacte copie de ce que je ressentais. Je quittai ses lèvres pour crier son nom en une longue complainte, à mesure que le désir me prenait. Mes oreilles bourdonnaient, mon souffle se fît irrégulier, je ne voyais plus rien, si ce n'est de milliers de petites étoiles. Jusqu'à ce qu'enfin… une explosion de plaisir me submergea.

*

J'étais allongé complètement nue dans ses bras et je ne voulais pas les quitter. J'avais l'impression de pouvoir rester dans cette position pour l'éternité. Comme quelques instants plus tôt, j'avais de nouveau perdu la notion du Temps. Je n'avais plus aucune conscience des choses alentours si ce n'est l'être qui se tenait à mes côtés. Mon amour, mon Jasper. La terre aurait pu s'arrêter de tourner que je l'aurais à peine remarqué. Je n'avais en tête que le moment parfait que nous venions de partager. Les choses avaient changé du tout au tout en si peu de temps. Mon ciel qui était auparavant si gris, avait retrouvé son soleil en une fraction de seconde.

« Jasper… » Lui dis-je distraitement tandis qu'il jouait dans mes cheveux.

« Hum… » Je n'avais clairement pas toute son attention. Il était ailleurs, tout comme moi.

« Je peux te poser une question ? »

« Tu sais bien que oui. » Répliqua-t-il le plus naturellement du monde, tout en m'accordant un baiser.

« Tu te souviens du jour où nous nous sommes rencontrés ? » Quelle question ! Purement rhétorique, en fait. Bien sûr qu'il s'en souvenait, ou tout du moins je l'espérais. Pour ma part, cette journée était gravée dans ma mémoire à jamais et je ne doutais pas que c'était la même chose pour lui.

« Comme si c'était hier. » Sa réponse fît écho à mes pensées et me fît sourire malgré moi. J'aimais l'idée qu'il se souvienne du moindre détail de notre rencontre et qu'il le garde précieusement en mémoire, tout comme moi je le faisais. « Je me rappelle d'une petite fée brune, de ses lèvres parfaites, de ses yeux mordorés, de sa sincérité et de son… enthousiasme. Pourquoi ? »

« Eh bien… je ne te l'ais jamais demandé, mais… » Pourquoi Diable est-ce que je voulais parler de ça justement maintenant ? Pourquoi je ne lui parlais pas plutôt de la pluie et du beau temps ? Ou tout simplement… pourquoi est-ce que je ne me taisais pas ? Cette manie d'avoir toujours quelque chose à dire me tapait sur les nerfs parfois.

« Mais quoi ? Alice, mon ange tu sais bien que tu peux me demander ce que tu veux. »

« Pourquoi étais-tu si triste ce jour-là ? » J'avais enfin capté toute son attention et je n'imaginais que trop bien son visage en cet instant. J'avais perdu l'occasion de me taire et le temps mort qu'il marqua sans me répondre me conforta dans cette idée. Mais je devais savoir, maintenant que j'avais lâché cette bombe et que j'avais brisé notre moment de félicité je devais comprendre. « Je n'ais jamais vu autant de peine dans ton regard et j'en ignore la raison. C'est la première chose qui m'a sauté aux yeux quand je t'ais vu. » Ma voix s'était faite en un murmure à peine audible, à mesure que les images de cette journée me revenaient en tête et que je voyais encore et encore sa souffrance.

« Ah… c'est donc ça que tu voulais savoir. Eh bien… hum… » Il ne trouvait plus ses mots. Ah je n'étais qu'une idiote pour le mettre dans des états pareils uniquement pour assouvir ma curiosité maladive et cela, justement à ce moment. Je me détachais de son étreinte, pour relever la tête et pouvoir le regarder. Ses yeux étaient perdus au loin, figés sur une fenêtre du passé, à laquelle je n'avais pas accès.

« Excuse-moi, ça ne me regarde pas. Je suis trop curieuse c'est tout. » Ma tentative de rattraper ma bourde était bien faible. Le mal était fait et je n'y pouvais rien.

« Non, non. Au contraire, tu as le droit de savoir. » Ajouta-t-il en me regardant tendrement. « En fait, c'est à cette période que je venais de quitter mes amis, Peter et Charlotte. Et comme tu le sais, leur régime alimentaire n'est pas vraiment comme le nôtre. » Il s'arrêta, attendant sans doute que j'acquiesce, mais je n'avais pas bougé. Je ne l'avais pas interrompu, buvant avidement ses paroles pour connaître la suite.

« Eh bien, avant que tu ne viennes m'aborder dans ce café, ça faisait plus de quatre heures que j'étais assis là et que je déprimais sur ma condition de vampire. »

Je le revoyais, s'accablant de tous les maux du monde et pestant contre sa nature, alors qu'il n'y pouvait strictement rien. Je ne pus m'empêcher de lâcher un petit « Oh… » qui traduisait mal mon trouble à ce souvenir.

« Oui. Tu sais avant que je ne décide de devenir végétarien, j'ais fait beaucoup de mal autour de moi. J'ais ôté beaucoup trop de vie et chacune d'elle restera gravé dans ma mémoire. Je ne peux plus réparer ces erreurs et je ne pourrais jamais me pardonner ce que j'ais fait. Avant de te connaître, j'étais un monstre. Je n'avais aucune conscience du bien et du mal et j'estimais d'une manière sordide, être le sommet de la chaîne alimentaire. D'une certaine façon, mon don m'a aidé à devenir meilleur. »

« Comment ça ? » Je ne voyais vraiment pas en quoi sa faculté à lire les émotions de chacun pouvait lui être d'une aide quelconque dans ce conflit intérieur.

« En fait, c'était vraiment horrible parce que je pouvais ressentir… tout. » Comprenant ma difficulté à saisir ce qu'il disait, il continua. « Alice… j'étais capable de percevoir toute l'étendue de la souffrance de mes victimes… mais aussi l'horreur que je leur insufflais. Si tu savais à quel point elles avaient peur, à quel point elles me voyaient comme un monstre assoiffé. Quand j'ai enfin compris la douleur que je leurs faisaient subir, je ne… je ne pouvais plus passer outre ou faire comme si elle n'existait pas. Ce sentiment était bien trop fort, bien trop puissant pour que ma soif puisse le surpasser. Si tu savais Alice…»

Il se cacha la tête dans ses mains et restât un long moment sans rien dire. Comme à chaque fois, mes bras firent d'eux-mêmes le trajet pour l'entourer tendrement et ma tête se posa sur son épaule tandis qu'il se reprenait. Je n'avais pas dit un mot, pas une seule phrase n'avait passé mes lèvres. J'avais bien compris à quel point c'était dur pour lui de m'avouer tout cela et j'avais peur qu'en intervenant, il ne puisse plus continuer. J'avais eu le sentiment que s'il pouvait en parler avec moi, s'il pouvait partager toute son histoire sans en omettre les détails les plus durs, alors il en serait comme libéré puisqu'il ne serait plus seul à porter ce fardeau. Je voulais aspirer ses soupirs et faire disparaître cette peine. Je voulais être sa bouée de sauvetage, son phare dans la tempête. Je ne voulais pas le voir souffrir.

« Tu sais… » Ajouta-t-il après de quelques minutes, tout en relevant la tête. « Je pense que si je n'avais pas changé, jamais nous n'aurions pu être ensemble, jamais tu n'aurais pu t'intéresser à une personne aussi vile et abjecte. » Je n'étais pas persuadé d'être d'accord avec sa dernière affirmation. J'aurais aimé Jasper même s'il n'avait pas été végétarien, je l'aurais aimé même s'il avait été humain ou même s'il avait été le pire monstre sur Terre. Nous étions faits pour être ensemble, tout simplement.

« Mais tu as changé et c'est ça le plus important. »

« Maintenant, oui je le sais. Je pense que si tu ne m'avais pas retrouvé, je serais devenu une sorte d'ermite vivant en autarcie totale. Je ne voulais plus approcher les humains, par peur de ne pas me contrôler et de leur faire du mal. » Nous avions donc plus de points communs que je ne l'avais imaginé. Je me souvenais de cette période coincée entre « l'avant-Jasper » et « l'après-transformation ». Jamais je ne m'étais aussi mal dans toute mon existence et j'avais vraiment décidé de ne plus approcher âme qui vive. Si ce n'est qu'à la différence de mon amour, j'avais choisit une option nettement plus radicale. « Étonnamment, c'était facile de tenir dans cette petite échoppe. » Continua-t-il, coupant ainsi le fil morbide de mes pensées.

« Pourquoi ? » Demandais-je sans comprendre où il voulait en venir.

« Leur sang. Tu n'as rien senti de bizarre ? Il était rempli d'alcools et de drogues. » Oh… maintenant qu'il en parlait… C'était pourtant évident mais ce jour-là je m'étais plus concentré sur leurs apparences légèrement catastrophiques plutôt que sur leurs odeurs.

« Ah oui, je m'en souviens. C'est donc pour ça qu'ils avaient tous l'air amorphe et déprimé. » Il acquiesça, avant de continuer d'une manière plus grave.

« J'ai honte de le dire… mais tu sais, c'est toujours très dur. J'ai constamment la crainte de ne pas pouvoir résister et de franchir cette ligne interdite, cette frontière qui me placera loin de toi. » Il hésita avant de continuer et d'ajouter « Comme ce fût d'ailleurs le cas il n'y a pas si longtemps… »

Je savais exactement de quoi il voulait parler. Mais cette malheureuse épreuve était loin derrière nous et je ne voulais plus en reparler. Pour ma part, tout était réglé et je voulais maintenant aller de l'avant. « Non, ce n'était pas de ta faute. Alors je t'en pris cesse de t'en vouloir. Je ne supporte pas de te voir te triturer l'esprit. »

Il avait baissé les yeux une nouvelle fois, alors je pris fermement son visage en coupe entre mes mains et le forçais à me fixer. Je voulais qu'il voit que je ne lui mentais pas, qu'il comprenne que je n'avais pas à lui pardonner quoique ce soit. « Je t'en pris » continuais-je. « Je ne suis pas capable de te voir souffrir. C'est d'ailleurs pour ça que je suis venue à toi ce jour-là dans ce petit café, tu sais ? Je n'avais plus la force de te voir aussi triste, alors je suis venu te consoler du mieux que j'ai pu. »

« Et tu as fait du très bon travail. » Me répondit-il en esquissant un sourire.

« Vraiment ? » Ma tentative de changer de sujet avait apparemment réussi et j'étais heureuse de savoir que mon intervention quelques temps plus tôt ne l'avait pas laissé de marbre.

« Evidemment ! Je n'ais jamais vu une personne aussi fragile et pleine de vie, en même temps. Tu n'ignore pas que ta bonne humeur est communicative, n'est-ce pas ? Tu es un vrai tourbillon de bonheur. Avec toi à mes côtés, je me suis fait un point d'honneur à respecter mes principes. Je ne te l'ais jamais dit mais dés le premier instant, je n'ai pas voulu te décevoir. Je sais combien la vie humaine est importante à tes yeux, et j'ai toujours voulu être digne de toi. Et même si tu dis ne pas m'en vouloir, je te demande pardon. »

Jamais Jasper ne m'avait fait telle déclaration et l'émotion qui en ressortait me coupait le souffle. Je savais qu'il m'aimait mais je n'avais pas imaginé une seule seconde à quel point. Je ne pus que lui offrir en maigre sourire, pâle copie de ce que je ressentais réellement, avant d'ajouter d'une voie rauque : « Je te le répète, tu n'as rien à te faire pardonné. »

A l'instant, où je finissais cette phrase mes yeux partirent au loin pendant de longues secondes. Je revenais à moi pour constater que mon amour me regardait interloqué, attendant que je lui relate enfin ma vision...

*

La suite, la semaine prochaine!! :)

Au fait, un grand MERCI aux reviews anonymes!

Comme vous avez pu lire le lire, je me suis tenté au Lemon à la demande de certaines perverses non-anonyme ( Oui, Pooh je parle de toi! :p ) et j'espère que ça vous a plu.

Peut-être d'autres scène Lemon pour la suite... j'en sais encore trop rien!