Titre : Des surprises à la pelle.

Auteur : Patpat.

Bêta : Celikwi.

Source : Gravitation.

Genre : Yaoi, Romance, Humour, Shounen-ai, Mpreg, Lemon.

Rating : M.

Pairing : Yuki Eiri / Shindou Shuuichi.

Disclaimer : Gravitation appartient à Maki Murakami. Il n'y a que Miri Johanson qui soit le fruit de mon imagination parfois trop fertile.

Notes : La fin de l'histoire... Que d'émotion ! Ça fait tellement longtemps que je travaille dessus, depuis 2006 il me semble, et vous qui me suivez et me soutenez toujours, ça fait chaud au cœur. J'ai mis tout mon cœur dans cette fic pour qu'elle soit le plus choupi possible alors j'espère que tout ce fluffy vous aura fait plaisir. J'espère aussi que cette fin ne vous décevra pas. Merci de m'avoir lue jusqu'au bout. Bonne lecture.

PS : Surtout, n'oubliez pas de lire la note de fin, il se peut qu'il y ait une surprise !!

Chapitre 18 : Les Petites Fraises.

Shuuichi était dans la salle de travail depuis une bonne heure maintenant tandis qu'Eiri passait son stresse sur les malheureuses touillettes de la machine à café de la salle d'attente de la clinique. Après les avoir mâchonnées et mordillées jusqu'à ce qu'elles soient complètement tordues, il les brisait entre ses doigts sans aucune pitié. Et comme s'il n'avait pas assez à faire avec sa propre angoisse, il devait également gérer celle de son frère qui faisait inlassablement les cents pas sous son nez, ne s'arrêtant que pour se frictionner le cuir chevelu. Un peu plus et on aurait pu croire que c'était lui le futur père.

Heureusement, Maiko était là, elle. Même si ses mains tremblaient sous le coup de l'excitation, donnant l'impression qu'elle était prise de spasmes, elle offrait souvent à son beau-frère de chaleureux sourires, pleins de réconfort.

Mais Eiri avait beau tenté de cacher son inquiétude, toutes sortes de questions traversaient son esprit à la vitesse de la lumière : Tout se passerait-il bien pour Shuuichi ? Aurait-il dû céder à ses caprices et le laisser acheter un landau ? Serait-ce une fille ou un garçon, au final ? Surtout, le bébé serait-il vraiment en bonne santé malgré tous les examens effectués par le Dr Andrée ? Et lui, était-il prêt à voir arriver ce petit être dans sa vie ? Parviendrait-il à outrepasser son manque naturel de patience ? Surpasserait-il aussi son égoïsme et accepterait-il de partager l'amour de Shuuichi avec l'enfant ? Serait-il un bon père capable d'aimer et de protéger son fils ou sa fille de manière inconditionnelle et totale ?

Tous ces doutes lui faisaient tourner la tête et la migraine s'installait insidieusement dans son crâne. Il n'y avait qu'une seule chose dont il était certain à 110% : une fois de retour au Japon, il aurait des tonnes de choses à dire à son psy. L'avoir au téléphone de temps à autres pour lui faire part de ses petits soucis, ça allait bien un moment. Mais nul doute qu'un changement aussi important que l'arrivée de son enfant nécessiterait un suivi psychiatrique assidu. Peu importait qu'Eiri ait fait d'énormes progrès depuis sa rencontre avec Shuuichi, sa névrose était toujours bien présente...

L'arrivée du Dr Andrée dans la salle d'attente le tira de ses tortures et il se leva, aussi raide qu'une planche.

Bien, comme je vous l'ai expliqué tout à l'heure, j'ai profité du fait que les contractions de Shuuichi n'étaient pas encore assez rapprochées pour le préparer pour la césarienne. Maintenant, on va le passer en salle d'accouchement alors si vous voulez l'assister Eiri, vous devez me suivre pour que je vous prépare à entrer en salle stérile.

Ça y est, cette fois c'est la bonne, songea le romancier, qui redoutait désormais un pétage de plombs pur et simple. C'est le point de non-retour... Non, le point de non-retour c'était à Venise quand j'ai mis Shuuichi enceinte. Aujourd'hui, c'est juste le jour où ma vie va basculer... Non, ce jour-là c'était celui où j'ai rencontré Shuuichi dans ce foutu parc. Putain, pourquoi j'ai l'impression que mon univers tout entier tourne autour de Shuuichi ? Et finalement la réalité le percuta de plein fouet. Jamais il ne s'en était aperçu jusqu'à présent, bien qu'elle ait commencé à grandir juste sous son nez durant les huit derniers mois. Pourtant c'était bien vrai, il allait devenir père d'ici une heure, deux tout au plus. Et aussitôt le premier cri de bébé poussé, il saurait quel genre père il deviendrait...

Aniki, ça va aller ? S'enquit Tatsuha en posant une main fraternelle sur son épaule.

Je peux y aller si tu ne te sens pas de le faire, Eiri-nii-san, proposa Maiko.

Le blond pris une profonde inspiration pour reprendre contenance avant de répondre :

Non, c'est bon. Shuuichi m'en voudra toute sa vie si je ne suis pas là pour voir ça. Et honnêtement, moi aussi...

Tant mieux ! S'enthousiasma la femme médecin. Allez, suivez-moi !

Eiri s'exécuta et, en dépassant son frère, il ajouta dans un murmure :

J'espère juste que je ne deviendrais pas un père comme le nôtre.

Rassures-toi ! Lui lança Tatsuha. Ça risque pas, t'es trop anticonformiste pour ça !

Laissant la sœur de Shuuichi aux bons soins de son frangin, il accompagna le Dr Andrée jusqu'à l'entrée d'un bloc opératoire. Il savait qu'il y avait un total de trois salles d'accouchement parce que Shuuichi avait posé la question à une infirmière une fois où ils avaient croisé une jeune femme enceinte jusqu'aux yeux être emmenée par une sage-femme : deux au troisième étage pour les accouchements annoncés sans problème et une au cinquième, juste en dessous du bureau de la chef de clinique, réservée pour les grossesses dites difficiles. Cette salle, avait expliqué l'infirmière, était équipée de matériels spécialisés pour le cas où quelque chose se passerait mal au cours de l'accouchement, mettant le bébé ou la maman en danger. Évidemment, les deux autres salles n'étaient pas pour autant démunies. C'était pourtant dans celle du cinquième étage que Shuuichi avait été conduit et Eiri ne savait pas trop s'il devait s'en réjouir ou au contraire s'en inquiéter.

Repoussant férocement ces mauvaises pensées, Eiri enfila la robe de papier qui lui tendait le Dr Andrée et l'imita lorsqu'elle se lava les mains consciencieusement. Elle enfila une paire de gants neufs et un masque de stérile, puis invita l'écrivain à la suivre dans la salle d'accouchement.

Shuuichi était sur la table, le dos légèrement redressé, encore éveillé mais sous l'effet de la péridurale comme le prévoyait la procédure normale pour une césarienne. Il portait une de ces horribles nuisettes d'hôpital et ses jambes étaient allongées et parfaitement couvertes, contrairement à son ventre bien rond qui était à l'air. Un drap avait été mis en place pour l'empêcher de voir les détails de l'opération et Eiri se rassura en se disant que lui aussi pourrait se cacher derrière afin d'éviter de tourner de l'œil.

Bien qu'épuisé par la douleur des contractions qu'il avait dû subir jusqu'à la pose de sa péridurale, le visage de Shuuichi s'illumina littéralement lorsqu'il remarqua la présence de son mari dans la pièce.

Eiri, appela-t-il d'une toute petite voix tandis qu'un infirmier commençait à lui badigeonner le ventre de désinfectant.

À bien y songer, personne ici hormis le Dr Andrée ne devait connaître le véritable sexe de Shuuichi. La césarienne avait du bon, au final. Personne ne risquerait d'apercevoir l'adorable petit pénis (A) du chanteur avec son drap en coton bien épais sur les jambes jusqu'aux hanches.

Avec un sourire aux lèvres, Eiri s'assit sur le tabouret qu'on avait si gentiment préparé pour lui à côté de la tête de son époux. Ce dernier lui tendit la main, elle était plus chaude qu'à l'ordinaire et sa peau était moite. Son visage était pâle et son front perlé de sueur. Le pauvre... Cette grossesse ne lui avait vraiment rien épargné. Il déposa un baiser amoureux sur le front de son bien-aimé.

Ça va ?

Ça pourrait aller mieux, répondit Shuuichi. Je n'ai plus mal mais c'est quand même désagréable. Je sens le bébé gesticuler...

Sûrement pressé de sortir... plaisanta Yuki.

Oui, sûrement, rit doucement le chanteur. J'espère qu'il sera content de nous voir enfin, parce que moi j'ai hâte. Pas toi ?

Eiri prit un instant avant de lui donner une réponse.

Je dirais plutôt que j'ai peur, souffla-t-il si bas que Shuuichi crut un instant l'avoir rêvé.

Le regard à la fois surpris et attendri qu'il afficha mit Eiri dans l'embarras. La main du jeune musicien se serra autour de la sienne.

Moi aussi j'ai un peu peur, mais tout se passera bien. J'en suis persuadé. Je ne crois pas spécialement en Bouddha ou Dieu ou aux extra-terrestres, mais si on nous a accordé notre souhait d'avoir ce bébé, c'est sûrement parce qu'on nous jugeait capables d'être de très bons parents.

Décidément, cet idiot de Shuuichi était un grand sage. Chaque fois qu'il sentait son cœur être réchauffé par les mots de son petit Shuu, il ne pouvait s'empêcher de se demander s'il n'y avait pas eu une erreur dans la mise céleste : les fils rouges du destin avaient du s'emmêler quelque part... Dans un monde normal, une personne aussi douce que Shuuichi ne lui aurait certainement pas été destinée.

Je t'aime, lui dit Eiri en lui offrant un nouveau baiser, sur les lèvres cette fois.

Moi aussi je t'aime, mon Yuki, affirma Shuuichi avec douceur et véhémence.

On pouvait lire la vérité sur son visage et l'entendre dans sa voix. Jamais Eiri ne pourrait douter de ces mots prononcés par Shuuichi.

Bien, annonça le Dr Andrée pour avoir toute leur attention. Nous allons pouvoir commencer. Shuuichi, vous allez sentir un pincement désagréable au bas de votre ventre mais nous avons fait le nécessaire pour que vous n'ayez pas mal. Ne vous inquiétez pas, ça ira assez vite.

Le jeune homme se contenta de hocher la tête avant de tourner les yeux vers Eiri en resserrant son étreinte sur sa main.

J'suis désolé si je te broie les phalanges, mon chéri.

Ne me casses rien, tu seras bien content que je puisse m'en servir la prochaine fois que tu auras envie que je te --

Un bruyant raclement de gorge l'interrompit.

N'oubliez pas s'il vous plaît que je comprends très bien le japonais, alors même si votre petite conversation s'annonce fort intéressante, je préfère ne pas être distraite pendant mon travail, messieurs, dit platement Marianne Andrée sans quitter des yeux le ventre de Shuuichi sur lequel elle s'affairait.

Le chanteur se retint de rire et Yuki se contenta de secouer la tête d'un air amusé. Une grimace s'afficha alors sur le visage du plus jeune et il se mordit la lèvre inférieure en fermant très fort les yeux. Ça avait commencé...

Le blond n'aurait su dire combien de temps l'opération avait duré : il s'était contenté de garder les yeux fixés sur Shuuichi, caressant de temps à autres son front pour écarter les mèches de cheveux noirs qui avaient tendance à s'y coller. Il était resté en admiration devant son amant pendant un moment qui lui avait paru être une éternité. Puis il l'entendit... Le cri.

Un pleur enfantin, réaction instinctive à la première inspiration, si douloureuse pour un nourrisson.

Félicitations, annonça le Dr Andrée. Je compte dix doigts et dix orteils. Shuuichi, Eiri, vous voilà les parents... d'une adorable petite fille.

C-C'est une fille ? Balbutia Shuuichi, dont les yeux avaient du mal à rester ouverts.

Tout à fait, affirma l'infirmière qui vint poser le bébé encore trempé de liquide amniotique sur le cœur de la "maman". D'après les livres qu'avaient pu lire Shuuichi sur le sujet, c'était une obligation médicale pour que le bébé reste à la température de la mère et que les battements de son cœur s'adaptent à ceux de sa maman.

Les larmes avaient à peine commencé à monter aux yeux d'Eiri qu'elles roulaient déjà à flots sur les joues de Shuu. Ses joues étaient redevenues roses, une joie sans nom était dessinée sur ses traits tandis qu'il caressait tendrement le dos de sa fille.

Elle est... si petite, souffla Yuki en touchant du bout des doigts la frimousse rondelette du poupon.

Je vous la reprends quelques instants, je dois la nettoyer et l'habiller, dit gentiment l'infirmière en français, prenant délicatement le bébé.

Shuuichi aurait voulu protester, mais il était trop fatigué pour ça. Quant à Yuki, même s'il n'avait pas compris les paroles de la femme, il se doutait bien qu'elle ne faisait que son travail et qu'ils reverraient très vite la petite. Avec un minuscule sourire, son amant murmura :

J'ai l'impression d'avoir fait un décathlon.

T'as fait du bon travail, lui assura son mari en l'embrassant de nouveau. Il est épuisé, ajouta-t-il à l'adresse du Dr Andrée. Quand est-ce qu'il pourra aller dans sa chambre pour se reposer ?

Dès que j'aurai fini les points de suture. Je n'en ai plus pour très longtemps.

Leur fille revint cinq bonnes minutes plus tard, profondément endormie, habillée d'un petit pyjama à rayures roses et blanches fourni par la maternité. L'infirmière la tendit à Eiri cette fois-ci et le jeune papa la prit prudemment. Elle était si légère, elle devait peser à peine plus de trois kilos. Son expression béate et ses minuscules poings serrés dans son sommeil lui donnaient l'air d'un ange. Instinctivement, le romancier chercha à mémoriser chacun de ses traits ; chaque détail de cet instant lui paraissait important et se devait d'être gravé de façon indélébile dans son esprit. Il avait conscience du regard protecteur de Shuuichi posé sur lui et leur enfant, et Eiri ne put s'empêcher de sourire.

Pas un semblant de sourire, quasi-inexistant. Pas un sourire menteur et séducteur. Un véritable sourire. Naturel et sincère. Un sourire heureux.

Elle te ressemble, fit-il remarquer. C'est ce que je voulais, je suis content.

Elle tient quand même un peu de toi, non ?

Sûrement oui, mais pas autant. Et puis elle a beaucoup de cheveux, répondit-il. Mais ils ne sont pas blonds, s'empressa-t-il d'ajouter avant que Shuuichi ne lui pose la question.

Shuuichi fit une petite moue boudeuse. Eiri se doutait bien de la raison : il avait voulu qu'elle lui ressemble parce que Shuuichi voulait voir la personne qu'il aimait se refléter dans son enfant. Et c'était précisément la raison pour laquelle le romancier était heureux lui aussi. Parce qu'en regardant sa fille, il avait l'impression de voir celui qui régnait sur son cœur.

La moue du musicien ne dura qu'une seconde - il était trop heureux pour être réellement vexé - et il demanda :

Finalement, ce sera quoi son nom ?

Yuki eut du mal à détacher son regard de la petite perfection qu'il tenait contre son cœur, mais il tourna les yeux vers son mari pour lui répondre. Il tenait absolument à voir sa réaction lorsqu'il lui dirait.

Shuuichi, de son côté, espérait un peu d'originalité dans le prénom qu'avait sélectionné son amour. L'inconvénient avec Yuki, le plus souvent, c'était qu'il venait d'une famille où tout était relativement normal. Sa sœur s'appelait Mika, son frère Tatsuha, son père Touru et sa mère Aiko, rien de bien extraordinaire...

Shuuei... Ça te va ?

Sh-Shuuei ?... répéta son époux, la voix tremblante.

Oui, le "shuu" de Shuuichi et le "ei" d'Eiri.

Si le chanteur n'avait pas assez pleuré en voyant son bébé pour la première fois, cette fois il avait vidé ses glandes lacrymales pour les dix prochains jours, facile.

Alors c'est le nom qu'on doit faire écrire sur son bracelet ? S'enquit la femme médecin.

Le hochement de tête de Shuuichi qui ne trouvait même plus la force de parler tant il était heureux fut sa seule réponse.

Dans ce cas, je m'en charge, annonça le Dr Andrée en déposant ses outils dans un bruit de métal qui s'entrechoque. J'ai fini, infirmier veuillez préparer la jeune maman pour son retour à la chambre, dit-elle à l'attention de l'homme d'une quarantaine d'années qui avait couvert le ventre de Shuu de Bétadine un peu plus tôt.

Elle retira ensuite ses gants rougis de sang puis alla à un petit bureau où l'attendait déjà des documents à remplir.

Votre fille mesure quarante-cinq centimètres pour trois kilos cent cinq, avec un périmètre crânien de trente-trois centimètre. Tout ce qu'il y a de plus normal, en somme, expliqua-t-elle en complétant la paperasse tandis que l'infirmière nettoyait les instruments et que son collègue couvrait d'un bandage la plaie de Shuuichi. Dès demain, je lui ferai une prise de sang (B) et quelques analyses afin de m'assurer que tout va très bien. Mais ce soir, votre fille devra aller en couveuse. Étant légèrement prématurée ; je préfère parer toute anomalie de croissance. Si, après mes examens, je constate qu'elle ne risque rien et qu'elle est parfaitement développée, alors quelques jours de couveuse devraient amplement suffire.

Elle revint vers le petit couple et leur enfant, désormais blottie dans les bras de sa "maman", et attacha délicatement un bracelet rose pâle autour de son poignet et un autre à sa cheville. Dessus on pouvait lire ses nom, prénom et date de naissance.

Bienvenue parmi nous, Uesugi Shuuei-chan, murmura-t-elle au bébé avant d'adresser un chaleureux sourire à ses patients.

XXX XXX XXX

Dans la salle d'attente, la pression était à son comble. Tatsuha tournait en rond depuis tellement longtemps que Maiko aurait pu jurer qu'un renfoncement avait commencé à se creuser dans le sol sous ses pas. Cependant, la jeune fille n'était pas plus calme que son compagnon : se ronger les ongles comme elle l'avait fait n'avait pas arrangé sa manucure, loin de là.

Les deux jeunes gens furent interrompus dans leurs tourments par l'arrivée de trois invités dont ils avaient presque oublié la venue. En voyant venir Ryuuichi, Hiro et Miri, Tatsuha se souvint vaguement avoir pensé à téléphoner à sa cousine pour l'avertir de la situation. Il ne se rappelait pas très bien des détails de leur conversation en revanche mais il semblait que le message était passé et c'était le plus important. Aussi, quand la célèbre productrice arriva, la première chose qu'elle demanda fut :

Alors, c'en est où ?

Aucune idée, lui répondit Maiko en se levant de son siège pour les saluer correctement, tandis que Tatsuha se faisait tacler par Ryuuichi - ce qui n'était vraiment pas pour lui faire plaisir.

Les médecins n'ont rien dit ? S'enquit Hiro en donnant l'accolade à celle qu'il considérait comme sa propre petite sœur.

Shuuichi est passé en salle d'accouchement il y a plus d'une heure maintenant, alors on se dit "pas de nouvelles, bonnes nouvelles", répondit la jeune Shindou.

Et puis Eiri est avec lui, ajouta Tatsuha, dont la taille était littéralement enserrée par les bras de son chanteur préféré. Tout ira très bien.

Espérons, souffla Hiro en passant un bras autour des épaules de Miri.

Et comme pour répondre à toutes leurs questions et inquiétudes, Eiri vint les rejoindre tout en retirant sa blouse de papier. Il marchait d'un pas qu'on aurait pu qualifier de... mal assuré. Une véritable première pour Yuki Eiri dont l'assurance et l'orgueil étaient bien connus de tous. L'expression de son visage était indéchiffrable et ses yeux restaient braqués au sol, comme s'il avait peur qu'il se dérobe sous lui.

Aniki ! L'interpella son frère.

Eiri ? Tout s'est bien passé ? S'inquiéta Miri en faisant un pas dans sa direction, Hiro à ses côtés.

Et Shuuichi ? Il va bien ? Renchérit Maiko.

Le bébé ! Le bébé ! S'exclama Ryuuichi en relâchant Tatsuha pour bondir sur place comme un kangourou enragé. Il est arrivé !!

Arrivé à leur hauteur, Eiri leva vers eux un regard que nul ne lui connaissait encore. Un regard... heureux. Un bonheur sans nom et le sentiment d'accomplissement semblaient émaner de lui à grosses vagues. Aucun des cinq autres n'osait dire quoi que ce soit, trop étonnés par cette facette de la personnalité du romancier qui leur apparaissait à tous et que certains pensaient inexistante et d'autres, perdue à jamais.

Elle est parfaite, lâcha finalement l'écrivain dans un souffle coupé.

Kyah, Eiri-nii-san ! S'exclama Maiko, comblée de bonheur elle aussi, en se jetant au cou de son beau-frère dans une étreinte sororale pleine de tendresse.

Un contact aussi surprenant et percutant eut le mérite de tirer Eiri de son état de choc. Peu habitué à de tels débordements d'affection de la part d'une autre personne que Shuuichi, il lui fallut quelques secondes avant de finalement passer ses mains dans le dos de sa belle-sœur pour lui rendre son étreinte. Puis celle-ci s'écarta, tout sourire, avant que Miri ne prenne sa place. Elle non plus n'était pas fan des grandes démonstrations de sentiments mais une fois n'est pas coutume, aussi leur accolade ne dura pas plus d'une ou deux secondes. Puis avant même qu'elle n'ait eu le temps de le relâcher, Hiro s'ajouta, les prenant tous les deux dans ses bras.

Qu'est-ce qui te prends, à toi ? Lui demanda un peu sèchement Yuki en lui adressant un regard suspicieux.

J'suis juste content pour toi et Shuu, vieux. Mais t'as intérêt à bien prendre soin de lui et du bébé, hein ! Répondit simplement Hiro, avec un sourire aux lèvres aussi faux-jeton que celui d'un mauvais joueur de poker.

Il fallait dire aussi qu'il n'aimait pas trop l'écrivain et ne se donnait jamais trop de mal pour le cacher.

Vint alors s'ajouter un nouveau poids : celui de Sakuma qui se jeta sur le dos du blond à la façon d'un koala.

Bravo, papa ! S'enthousiasma-t-il en le serrant trèèèèès fort, au point qu'Eiri manqua de s'étouffer.

Hiroshi, si ce dégénéré me tue, je ne pourrais jamais m'occuper de ma fille ! Dit-il laborieusement.

Mais comme si ça ne suffisait pas, Tatsuha vint à la charge, de même que Maiko qui n'était pas contre un câlin collectif. En tout, ils étaient cinq à l'enlacer joyeusement, et toutes leurs émotions semblaient converger vers lui : soulagement, excitation, fierté, impatience... toutes des déclinaisons de son propre bonheur.

Finalement, c'est l'arrivée du Dr Andrée dans la salle d'attente qui dissipa légèrement l'ambiance festive qui y régnait.

Désolée de vous interrompre, fit-elle lorsqu'elle eut l'attention de tous. La petite princesse est descendue au quatrième étage, en couveuse, de même que Shuuichi à qui j'ai attribué une chambre au plus près du bébé. Vu qu'il s'est endormi, je recommande qu'on lui laisse un peu de repos, vous devriez donc en profiter pour aller voir Shuuei.

Tu l'as appelé Shuuei ? Demanda Tatsuha à son frère. Quel romantisme !

La ferme ! Rétorqua le blond en partant déjà vers l'ascenseur pour descendre au quatrième.

Son benjamin, Sakuma, Maiko et Hiro le suivaient de près, mais Miri partit sans un mot avec l'obstétricienne vers les escaliers d'urgence, sans doute pour monter au bureau du docteur. Eiri ne fit aucune remarque, il savait déjà de quoi il retournait.

Dans l'ascenseur, l'excitation atteignit son summum, notamment à cause de cet ahuri de Ryuuichi qui ne cessait de poser des questions sans queue ni tête : « Comment ont-ils fait pour sortir le bébé du ventre de Shuuichi ? Comment on fait les bébés ? Comment j'vais m'habiller demain ? Que dira le bébé en me voyant (comme s'il s'attendait à ce qu'un nourrisson, né il y a une heure à peine, puisse prononcer le moindre mot) ? À qui Shuuei ressemblera le plus, à Shuuichi ou à Kumagoro ? » Et surtout... la pire question qu'Eiri ait jamais entendu, celle qu'on n'entend sortir que de la bouche des enfants et qu'il priait pour ne jamais entendre sa fille la prononcer... « C'est quand qu'on arrive ? » Voilà comment quinze malheureuses secondes en ascenseur avec l'ex-chanteur des Nittle Graspers s'étaient transformées en véritable enfer.

Finalement, dès l'ouverture des portes de l'ascenseur, les cinq amis se retrouvèrent face à une immense baie vitrée qui prenait le mur d'une bonne partie du couloir qui s'étendait sur leur gauche et leur droite. Derrière ces vitres, deux infirmières passaient entre la rangée de berceaux en plexiglas, veillant sur les nouveau-nés avec un regard attendri. Parmi les vingt berceaux qui s'étalaient sous leurs yeux, quelques uns demeuraient inoccupés mais, en tout, il devait bien y avoir une douzaine de bébés vêtus de rose ou de bleu selon leur sexe, qui gazouillaient ou dormaient profondément. Certains, plus menus que d'autres, devaient être de grands prématurés car ils avaient des perfusions fixées sur leurs petites menottes et avaient été placés dans de larges boîtes de plexiglas pour les tenir encore plus au chaud.

Parmi les poupons à la peau blanche, noire, métissée ou magrébine, Shuuei était la seule qui ait des traits asiatiques. Alors si Tatsuha et les autres la reconnurent grâce à cela, Eiri la remarqua immédiatement parce qu'elle semblait irradier littéralement de lumière, comme Shuuichi.

Ooooh ! Elle ressemble à Shuuichi ! S'extasia Sakuma, la face collée contre la vitre.

C'est clair que quand tu disais qu'elle était parfaite, c'est pas grâce à toi ! Se moqua Tatsu, malgré tout en admiration devant sa nièce.

Elle est trop mignonne ! J'en veux une pareille ! S'exclama Maiko tout bas, comme si elle se trouvait en un lieu sacré où le silence était maître.

À ces mots, Tatsuha, Eiri et Hiro se tournèrent vers elle, un air perplexe et interloqué sur leurs visages. Lorsque l'étudiante se rendit compte de la portée de ses mots, elle s'emballa :

J-J'veux dire plus tard. Bien plus tard. Une fois mariée et tout ! Hein, Tatsu ?! Pas pour maintenant ! Plus tard !

Si tu dis ça devant ton frère, je suis mort, ça ne fait pas un pli ! Dit le jeune bonze.

Shuuichi n'aura même pas à se donner cette peine, gronda Nakano qui, visiblement, n'était pas au courant pour la relation entre les deux adolescents. Si tu mets Maiko-chan enceinte, c'est moi qui t'étripes !

Tatsuha déglutit bruyamment.

Ce qui m'étonnes moi, c'est la simple idée que tu puisses avoir envie que ce crétin pas fini soit le père de tes enfants... nota simplement Eiri.

Là t'y vas un peu fort, aniki. Si toi tu peux faire un bon père, pourquoi pas moi ?!

Regardes-toi dans une glace et tu devrais comprendre.

Si je regarde dans un miroir, c'est ta sale tête que je verrais ! Rétorqua le plus jeune.

Ooooh ! Regardez, elle a ouvert les yeux !

Les paroles de Sakuma eurent le même effet que s'il avait dit " Ooooh ! Regardez, une valise d'un milliard de yens !" : tous se tournèrent vers la petite princesse des Uesugi et s'ébahirent devant ce spectacle. Si l'on s'imaginait qu'elle ne pouvait pas être plus belle qu'elle ne l'était déjà, on se trompait lourdement. Son visage d'ange, doublé de ces magnifiques yeux d'ambre, aussi clairs que de l'or en fusion, suffisait à faire battre le cœur d'Eiri aussi rapidement et puissamment que le jour où il avait pris conscience de son amour pour Shuuichi.

Il va être content, souffla-t-il pour lui-même, un minuscule sourire au coin des lèvres.

J'adorerais que notre bébé ait tes jolis yeux dorés, lui avait-il dit le jour où ils avaient appris pour la grossesse du jeune musicien.

XXX XXX XXX

Lorsque Shuuichi rouvrit les yeux vers neuf heures le matin suivant, il éprouva une sensation de manque qui lui était jusqu'à lors inconnue. Il lui fallut un bon moment pour comprendre d'où venait ce sentiment : depuis quelques mois, il avait appris à apprécier le réveil en fanfare de son bébé qui gigotait dans son ventre et donnait des coups jusqu'à ce qu'il se lève. Cette fois, il n'y avait plus rien. Il se sentait à la fois libéré d'un fardeau et délesté de son trésor le plus précieux.

Ce fut ensuite la culpabilité qui envahit son cœur : d'abord parce qu'il avait considéré - l'espace d'une nanoseconde - son adorable petite fille comme un fardeau, puis parce qu'il ne l'avait prise dans ses bras que quelques instants et qu'il n'avait pas su lutter contre la fatigue pour la garder auprès de lui plus longtemps. Mais la plénitude qui avait étreint tout son être depuis la naissance de son bébé était encore bien présente en lui et il n'était pas prêt à la laisser se dissiper. Il voulait que la joie dans laquelle il baignait depuis continue de l'embaumer encore longtemps.

Les épais doubles rideaux couleur prune qui habillaient la large fenêtre de la chambre étant tirés, peu de lumière filtrait. La pénombre ambiante était douce et ce qu'il appréciait encore davantage c'était l'agréable chaleur qui l'enveloppait. Plus encore que la chaleur, c'était l'odeur qu'il aurait été capable de reconnaître entre mille : un subtil mélange de cannelle, d'eau de toilette griffée et de sucette au citron...

Les bras qui l'enlaçaient étaient ceux d'Eiri. Son amant, son époux et le père de son enfant. Il avait dû venir le rejoindre dans son lit médicalisé durant la nuit, après s'être assuré que leur fille se portait bien. Connaissant le blond et sa fâcheuse tendance à succomber au stress, il devait être complètement épuisé après tous les évènements de la veille. Un sourire bienveillant s'étira sur le visage du chanteur et il posa une main sur l'avant-bras qui passait devant lui pour enserrer son torse. La peau douce et lisse d'Eiri lui apporta un incroyable réconfort, tout comme son souffle chaud et moite qu'il pouvait sentir contre sa nuque et le son de sa respiration, lente et régulière.

Shuuichi fit de son mieux pour se retourner dans ses bras, sans le réveiller. Il grimaça légèrement lorsqu'il sentit les points de sutures encore frais le tirailler sur le bas de son ventre, mais une fois parvenu à prendre la position qu'il souhaitait, il oublia tout de la douleur lorsqu'il put voir le visage endormi de son adoré.

T'es trop beau mon Yuki, ne put-il s'empêcher de murmurer avant de voler un baiser au bel endormi.

Si Eiri ne se réveilla pas à ce contact, contrairement à une princesse de conte de fée, c'est lorsqu'une jeune doctoresse (sûrement une interne) pénétra sans crier gare dans la chambre - elle avait frappé certes, mais seulement pour s'annoncer et n'avait pas attendu de réponse pour entrer - qu'il sursauta dans son sommeil et ouvrit grand les yeux.

Oh, pardon, vous n'étiez pas réveillée ? Demanda la jeune femme, visiblement une nouvelle à en juger par son embarras et sa manière d'agir assez malhabile.

Vous pourriez attendre qu'on vous y invite avant d'entrer, la rabroua Shuuichi, en bon français.

S'il y avait quelque chose de sacré pour lui, c'était le réveil de son Yuki. Le seul qui ait le droit de le réveiller aussi violemment, c'était lui - et désormais le bébé aussi. Il aimait profiter de l'air ensommeillé et perdu d'Eiri lorsqu'il ouvrait les yeux au petit matin et là, son petit plaisir de la journée lui était passé sous le nez.

Je-Je suis désolée, s'excusa-t-elle poliment. Euh, je venais vérifier votre état, est-ce que je peux ?...

Qu'est-ce qu'elle veut ? Bougonna Yuki en japonais, tout en se redressant dans le lit.

Il se grattait la tête d'un air renfrogné.

Elle veut m'examiner, lui expliqua Shuuichi.

Ah ok.

Eiri se leva et alla s'asseoir sur le fauteuil au pied du lit. Shuuichi était content que son mari n'ait pas simplement décidé de quitter la pièce pour aller se chercher un café ; il n'était pas complètement réveillé et marchait surtout au radar, il voudrait donc un bon café bien noir avec un ou deux sucres pour commencer sa journée.

La jeune interne jeta un coup d'œil aux derniers résultats d'examen marqués sur le fichier accroché au pied de son lit, puis elle s'approcha de Shuu, son stéthoscope aux oreilles, prête à étudier sa respiration.

Soudain, faisant de nouveau sursauter tout le monde, le Dr Andrée fit une entrée théâtrale dans la chambre.

Ça suffit, Dr DaSilva ! s'exclama-t-elle. Les Uesugi sont mes patients et j'ai spécifiquement ordonné que personne d'autre ne se charge de Madame sans mon consentement.

P-Pardon... Je n'étais pas au courant, balbutia la dénommée DaSilva.

Vous êtes nouvelle ici, alors c'est une raison de plus pour lire les circulaires de service ! Maintenant, sortez d'ici tout de suite !

Vexée, la jeune médecin rendit le dossier de Shuuichi au Dr Andrée avant de partir. Jamais le chanteur ni son époux n'avaient vu Marianne Andrée aussi remontée, c'était assez imposant.

Elle poussa un soupire agacé avant de s'excuser elle aussi :

Je suis désolée, j'aurais dû faire plus attention.

Pourquoi ? S'enquit innocemment Shuuichi.

Si elle vous avait examiné, elle aurait tout de suite découvert que vous êtes un homme, expliqua la femme. Rien qu'avec son stéthoscope elle aurait découvert votre absence totale de poitrine. Et qu'auriez-vous pu dire alors pour justifier cela ?

Je ne sais pas... Sûrement que j'ai toujours eu de petits seins ?...

L'excuse du bonnet A ne marcherait pas avec un médecin.

Mais n'était-elle pas au courant ? Demanda finalement Eiri.

Non, le seul qui le soit, c'est mon époux : l'infirmier qui m'a assisté hier soir était mon mari, répondit-elle en commençant elle-même à examiner Shuuichi. Je préfère réduire au maximum les risques de fuite au sujet des "particularités physionomiques" de Shuuichi et votre cousine est parfaitement d'accord avec ça.

Miri ? Elle est arrivée ? S'exclama Shuuichi, qui ne se laissait pas démoraliser par la gravité de la conversation.

Oui, hier soir. Elle était en extase devant le bébé, affirma l'écrivain.

C'est vrai ? Je suis fier de mon travail, hahaha ! Et tu leur as dit, à Hiro et Miri, qu'on voulait qu'ils soient les parrains et marraines ?

Non, j'attendais que tu sois réveillé. C'est à toi de le faire.

Un long silence s'installa jusqu'à ce que le Dr Andrée ait fini son travail.

Je veux voir ma fille, lâcha-t-il derechef.

La doctoresse lui sourit en fourrant ses mains dans les poches de sa blouse blanche.

Mais bien sûr. Aujourd'hui j'aimerais que vous gardiez le lit pour que votre corps se repose, alors je vais vous l'amener, d'accord ?

D'accord, accepta le jeune homme.

Et les examens de Shuuei ? La questionna Yuki. Vous deviez les faire ce matin, tout s'est bien passé ?

Ses analyses de sang sont passées en priorité alors j'ai pu avoir quelques résultats et pour l'instant, tout va bien. Pas de jaunisse du nourrisson, pas de problèmes leucocytaires, rien à signaler au niveau de la numération des globules ni du groupage sanguin. Les radios montrent que tout est en place dans son petit corps. Et après examen approfondi de ma part, je peux affirmer avec certitude qu'elle n'est pas trisomique - mais cela, je vous l'avais déjà dit lors de vos dernières analyses sanguines. Pour d'autres éventuelles anomalies génétiques, il faudra attendre le résultat des tests fait sur le placenta, ce qui risque de prendre quelques semaines.

Après son petit topo sur l'état de santé de leur fille de toute évidence bien portante, elle s'éclipsa pour aller la chercher à la nurserie.

Bon, Shuu, j'vais me chercher un café, je reviens. Tu veux quelque chose ? Proposa-t-il en écartant les rideaux pour ouvrir la fenêtre et aérer la pièce qui, à son goût, sentait un peu trop l'antiseptique.

Du lait à la fraise, s'il te plait, répondit son époux. Tu reviens vite, hein ?

Ouais t'inquiètes, je descends juste au troisième étage, c'est là qu'il y a le réfectoire.

Avant de voir son amant partir, Shuuichi eut le droit à un petit baiser et à un de ses sourires sexy et séducteur qu'il aimait tant.

Finalement seul dans sa chambre, Shuuichi eut l'impression que le silence allait le dévorer tout cru. Maintenant que Yuki n'était plus à ses côtés, le vide laissé par l'absence de Shuuei en son sein se faisait plus palpable et envahissant : comme un poulpe maléfique qui s'emparait progressivement de lui avec ses tentacules gluants et froids.

Le désir de prendre sa fille dans ses bras, de la serrer contre son cœur pour s'assurer que, bien qu'elle ait quitté le cocon sécurisant de son corps, elle serrait toujours là, auprès de lui. Shuuei s'était fait une place dans le cœur de Shuuichi de la même manière que son père : Yuki et elle s'étaient insinués sous sa peau et avaient grandi en lui, jusqu'à faire partie intégrante de son être, jusqu'à ce que la simple idée d'être séparé d'eux le fasse souffrir mille tortures.

Je dois la voir...

On frappa à la porte et, aussitôt qu'il eut répondu, c'est le Dr Andrée qui fit son entrée dans la chambre, poussant devant elle un berceau de plexiglas dans lequel reposait sur le dos un adorable et minuscule poupon.

Voici ton autre papa, Shuuei-chan, fit le médecin après avoir laissé le berceau au chevet du lit de Shuuichi.

Elle prit la petite dans ses bras puis la remit au musicien.

Le garçon était en admiration devant son bébé, sa chair, son sang. En regardant bien sa fille, il dut reconnaitre qu'elle lui ressemblait beaucoup, dans la forme de son visage et au niveau des pommettes. Et ses cheveux étaient d'une teinte beaucoup plus claire que son châtain naturel, mais pas tout à fait blond non plus. Sa peau en revanche était aussi pâle que celle d'Eiri. Au moins quelque chose qu'elle tenait de lui !

Ses petites mains dodues, pleines de petits doigts, s'ouvraient et se refermaient dans un geste presque machinal, comme si elle cherchait à agripper quelque chose. Alors Shuuichi lui donna son index et elle le serra aussitôt. À sa grande surprise, elle avait une poigne ferme pour un nouveau-né d'à peine quelques heures. Soudain, les petits cris annonciateurs d'un gros chagrin commencèrent à se faire entendre et Shuuichi crut un instant avoir fait quelque chose de mal.

Ça va être l'heure de son biberon, je vais vous montrer comme le préparer, expliqua aussitôt le Dr Andrée.

Shuu acquiesça tandis que sous ses yeux, l'obstétricienne lui faisait la démonstration.

Ce sont des biberons de lait déjà dosés et stérilement fermés. Quand vous l'ouvrez, vous devez entendre un POP d'ouverture, expliqua-t-elle en décapsulant la petite bouteille, un "POP" à l'appui. Vous vissez la tétine dessus - celles-ci sont des tétines à usage unique alors vous pouvez les mettre à la poubelle avec le biberon - et ensuite vous agitez afin que le mélange soit homogène.

Elle secoua celui qu'elle tenait, puis le donna à Shuuichi. Celui-ci mit soigneusement la tétine dans la bouche de Shuuei qui se mit à téter goulument.

Redressez bien le biberon afin que la bulle d'air ne soit pas dans la tétine, sinon le bébé aura du mal à faire son rôt, conseilla le Dr Andrée en ajustant la main du jeune homme. Et là, vous voyez, à la base de la tétine, il y a des chiffres : ce sont les vitesses de débit du liquide. Une fois que vous aurez trouvé le rythme du bébé, il vous suffira de faire tourner le biberon dans sa bouche jusqu'à ce que le bon chiffre soit sur le dessus.

D'accord, répondit Shuuichi.

Apprendre à s'occuper d'un bébé allait nécessiter beaucoup d'attention de sa part mais cela lui semblait toujours plus agréable que les horribles cours d'histoire et de maths au lycée.

Puis, alors qu'il se perdait dans la contemplation du plus adorable des visages de bébé qu'il ait jamais vu, Shuuei ouvrit les yeux et Shuuichi en eut le souffle coupé. Si la petite princesse ne faisait que loucher sur son biberon avec ce qui semblait être de la gourmandise précoce, son jeune papa lui, était désormais en totale adoration devant la pureté de ses yeux couleur or. Leur nuance, aussi vibrante, profonde et lumineuse que celle des iris d'Eiri était ce qu'il avait tant espérer retrouver en leur enfant : une part de celui qu'il aimait, preuve que ce petit miracle était le fruit de leurs sentiments.

Lorsque Yuki retourna à la chambre, le spectacle qui s'offrit à lui le submergea. Il ne pouvait y avoir de plus beau tableau que celui-ci. Miri, qu'il avait croisé dans l'ascenseur en descendant au réfectoire, sortit son appareil photo numérique et immortalisa cet instant magique. Et elle prit un second cliché : son cousin en train de sourire comme un crétin devant les deux personnes les plus importantes de sa vie serait le joyau de sa collection personnelle.

Le Dr Andrée, qui avait remarqué l'arrivée de Yuki et Miri, se retira discrètement. Ce n'est qu'alors que Shuuichi réalisa qu'il avait un public. C'est un regard comblé qu'il tourna vers son mari.

Elle... Elle a ouvert les yeux et --

Je sais, répondit Eiri en allant s'asseoir auprès de ses deux petits anges.

Il embrassa Shuuichi amoureusement et déposa un baiser sur le front de sa fille... sans se douter un seul instant que Miri avait tout filmé avec son super appareil photo. Merci Hiro, c'est un cadeau génial ! Je ne pensais pas en avoir autant besoin un jour ! Songea-t-elle en souriant avec satisfaction. J'espère que tu vois ça, tante Aiko, où que tu sois. Ton fils est pleinement heureux et il revient de loin...

Soudain, tout un troupeau d'idiots fit irruption dans la pièce, Ryuuichi en tête.

Comme c'est meugnon, se moqua gentiment Tatsuha en regardant par-dessus l'épaule de sa cousine le petit film qu'elle tournait.

La ferme, Tatsu, gronda-t-elle.

Elle ne voulait surtout pas qu'Eiri remarque ce qu'elle était en train de faire, de peur qu'il n'exige qu'elle efface sa vidéo... ce qu'elle ne ferait pas de toute façon mais bon... Maiko alla auprès du lit de son frère pour voir sa nièce de plus près. Une expression maternelle se dessina sur son visage tandis qu'elle rougissait de ravissement.

Elle est trop jolie, je suis jalouse, nii-chan.

En tout cas, tu as fait du bon boulot, félicitations vieux, le congratula Hiro avec un sourire fier.

Et ce fut un Ryuuichi en mode "kami-sama-ultra-sérieux" qui se pencha sur le couple.

Vu qu'elle tient beaucoup de ses parents, je suis sûr qu'en grandissant elle sera aussi intelligente et talentueuse que vous deux, affirma-t-il.

Pour l'intelligence, ce sera pas grâce à Shuuichi, lancèrent en chœur Eiri, Miri, Tatsu, Hiro et Maiko.

Héééé ! S'indigna le leader de Bad Luck. Si vous voulez vous moquer de moi, ayez au moins l'obligeance de ne pas le faire devant ma fille !

Et tout le monde éclata de rire.

Ryuuichi observa Shuuei pendant un long moment, tandis qu'elle finissait son biberon. Puis, d'un geste lent et délicat, il caressa son front en affichant un de ses célèbres sourires, un de ceux qui signifiait "Je sais quelque chose que tout le monde ignore mais je ne dirais rien !". Pour des fans comme Shuuichi et Tatsuha, il avait des allures de marraine la bonne fée en train de bénir la petite princesse.

Oh ! Hiro, Miri ! Appela Shuuichi. Tant que j'y pense...

Qu'est-ce qu'il y a ? S'enquit son meilleur ami en approchant davantage.

Miri vint à ses côtés, sans pour autant s'arrêter de filmer.

Avec Eiri on se disait que, comme vous n'avez aucun lieu de parenté direct avec Shuuei --

Je suis la cousine d'Eiri au second degré du côté de sa mère, alors je suis sa tante... une tante éloignée mais une tante quand même, fit remarquer la jeune productrice.

Mais c'est pas assez pour nous, expliqua son chanteur. Vous avez été à nos côtés quand on avait besoin de soutien comme l'ont fait nos frères et sœurs. Alors nous voulons que vous ayez un rôle à jouer dans la vie de Shuuei au même titre qu'eux. C'est pour ça qu'on voudrait que vous soyez ses parrain et marraine.

La nouvelle fut une telle surprise pour les deux guitaristes qu'il fallut l'intervention de Maiko pour qu'ils réagissent.

Bah alors ? Ça vous fait pas plaisir ? Si c'est ça, Tatsuha et moi, on veut bien prendre votre place !

Non, non ! Affirma Hiroshi. C'est juste que...

Vous êtes sûrs qu'on fera de bons gardiens pour cette petite ? Fit Miri, affichant un manque d'assurance qu'on ne lui connaissait pas. J'aime pas vraiment Seguchi mais au moins, Mika et lui sont mariés et --

Si on voulait de Tohma et Mika, on leur aurait directement demandé, tu ne crois pas ? La coupa son cousin.

Et puis je ne crois pas non plus qu'ils aient envie que ce tordu de Tohma soit le parrain de Shuuei, renchérit Tatsuha.

Exactement, confirma Shuuichi en posant le biberon vide sur la table de chevet.

Poses une serviette sur ton épaule et mets Shuuei dessus en lui tapotant doucement le dos pour qu'elle fasse son rot, conseilla Ryuuichi.

Tous les yeux se tournèrent vers lui, excepté ceux de Miri qui connaissait si bien le vocaliste virtuose qu'elle savait exactement à quoi s'en tenir.

Et oui, j'ai de l'expérience en la matière, fit le chanteur trentenaire avec un sourire mystérieux.

Ne me dis pas que tu as des enfants cachés ! Ryuuichi ! S'exclama Tatsuha, prêt à fondre en larmes.

Disons qu'avec mes nombreux petits frères et sœurs, j'ai eu de quoi m'entraîner, répondit-il.

Shuuichi mettait sa précieuse petite fille dans la position recommandée avant de tourner un regard interrogateur à son meilleur ami.

Alors ?

Alors c'est ok pour moi. C'est le plus beau cadeau que tu pouvais me faire.

Pour être honnête, c'est Eiri qui en a eu l'idée, dit Shuuichi.

Cette fois, c'est vers Eiri que les yeux se tournèrent. Préférant faire semblant de rien, le blond prit sa fille dans ses bras et récupéra la serviette afin de lui faire faire son rot lui-même. Il se leva et commença à marcher dans la pièce, comme s'il n'y avait personne d'autre que lui et Shuuei dans la chambre.

Miri ? Finit par demander Shuuichi.

Très bien, je ferais de mon mieux pour être une bonne marraine.

T'as plutôt intérêt, ouais... grogna Eiri derrière elle.

Elle se tourna vers son cousin et le prit en photo.

Oy !

Quoi ? Se défendit-elle. C'est mon boulot de marraine de m'assurer que ta fille puisse voir des photos de toi complètement gaga d'elle. Elle pourra te faire du chantage avec ça !

Et une nouvelle fois, tout le monde éclata de rire - sauf Yuki évidemment. Tout ce bonheur dans une même pièce, gravitant autour d'un seul petit être, faisait de Uesugi Shuuei une véritable petite reine. Sans doute était-elle encore trop inconsciente de son environnement mais Shuuichi était certain que, d'une certaine façon, elle devait se sentir comme lui lorsqu'il était sur scène et au centre d'un tourbillon d'émotions positives et porteuses. J'espère seulement que notre amour à tous suffira à la porter au-dessus de tout, se dit-il.

Seuls grands absents de cet épisode pourtant primordial de la vie de Shuuichi : ses parents. Il regrettait tant de ne pas être resté en bons termes avec eux, de les priver d'un évènement si important... Mais si obtenir leur consentement signifier ne plus être lui-même, c'est-à-dire le Shuuichi amoureux de Yuki, alors ce n'était même pas la peine de se tourmenter avec ça. Et de toute manière, ce sont eux qui ont choisi de me rejeter. Ils auraient pu faire comme Maiko et nous accepter comme nous sommes. Je leur ai donné l'opportunité et ils ne l'ont pas saisie.

Il n'y a rien à regretter, souffla Shuuichi pour lui-même alors que tout le monde continuait rire et plaisanter.

Non, absolument rien, affirma Ryuuichi en se penchant sur lui.

Surpris que son ami ait entendu ses paroles, Shuuichi lui adressa un regard intrigué auquel son héros répondit par un clin d'œil. Et là, juste sous ses yeux, la métamorphose de Sakuma en "lapin-idiot-hyperactif" eut lieu et l'autre chanteur le prit joyeusement dans ses bras.

Shuu-chan ! Tiens, un cadeau pour ton bébé !

Sorti de nulle part et enveloppé dans du papier à cadeaux rose clair avec pleins de petits motifs de kumagoro, un paquet apparut dans les mains d'un Ryuuichi tout sourire. Curieux, Shuuichi le déballa sous le regard d'Eiri qui revenait près de lui avec Shuuei bercée dans ses bras. Le jeune musicien sortit alors du papier un joli petit plaid en polaire blanc, bordé de soie couleur crème. L'une des faces de la couverture avait pour motifs de minuscules fraises rouges et fuchsia.

C'est adorable... chuchota Shuuichi, en émerveillement devant d'étoffe douce et chaude.

Je l'ai acheté dans une boutique à New York, avant de venir.

C'est un motif pour fille ! S'exclama Shuu. Comment tu pouvais savoir ?

Je le savais, c'est tout, nanoda !!! Répondit simplement Ryuuichi en haussant les épaules avant de se lever d'un bon pour se jeter sur le dos de Miri qui filmait Tatsuha en train de faire le crétin.

Shuuichi, en quête de plus amples explications, se tourna vers son époux. Eiri se contenta de secouer la tête d'un air désabusé.

Laisse tomber, ça fait longtemps que j'ai renoncé à l'envie de le comprendre celui-là. Tiens, elle a fait son rôt mais elle ne veut pas dormir.

Peut-être qu'il faut la changer... tenta Shuuichi en faisant la grimace.

Eiri ne répondit pas. Puis finalement...

Nakano ! Viens faire ton boulot de parrain et change la couche de ta filleule !

Quoi ?!!

Mais le guitariste n'eut plus trop son mot à dire une fois qu'il eut Shuuei dans les bras et puis Ryuuichi s'était gentiment proposé pour donner un coup de main. Aidé du chanteur trentenaire, du bonze pervers et de la petite sœur étudiante, Hiro se dit qu'à eux quatre ils allaient bien y arriver, non ? En tout cas, Shuuichi lui, allait bien rigoler.

Pendant ce temps Yuki et Miri s'éclipsèrent discrètement pour aller discuter dans le calme de la salle de repos des infirmières, à cette heure-ci déserte.

Comme prévu, le docteur Andrée et moi avons réfléchi à la meilleure façon de déclarer l'enfant, commença Miri en s'asseyant sur l'une des chaises à disposition. Étant donné qu'on ne peut pas dire que Shuuichi en est la mère puisqu'il est un homme, on a opté pour dire que tu es le père biologique, que la mère à accouché sous X (1) et t'en a laissé la garde.

Et Shuuichi ? S'inquiéta Eiri en s'adossant au mur.

Aussitôt sortis de la clinique, vous devrez aller à l'ambassade du Japon pour signer les papiers d'adoption qui lui donneront les droits parentaux. Tohma et Mika se sont déjà chargés des procédures depuis Tokyo, tous les documents sont prêts et vous attendront dans le bureau de l'ambassadeur. Je ne te cacherais pas qu'on a dû avoir recours aux dessous-de-table pour faciliter et accélérer toute cette paperasse.

Le romancier serra les poings et contracta la mâchoire, absolument pas satisfait par la solution proposée.

C'est injuste que Shuu passe pour un parent adoptif alors qu'il a porté le bébé dans son ventre pendant des mois. C'est nous qui l'avons conçu.

Eiri, Shuuichi sait - et tu devrais savoir aussi - qu'être parents ne s'arrête pas à la conception d'un enfant. Alors, si vous prenez soin d'elle comme il faut, que vous l'aimez de tout votre cœur, alors vous serez bien plus que ses géniteurs, vous serez de bons parents. Et crois-moi, c'est pas tout le monde qui peut s'en vanter, dit calmement Miri, faisant preuve de patience. De plus, c'est lui qui voulait que TU sois présenté comme le père biologique de l'enfant. Et puis, vous ne pourrez décemment pas dire lors de votre conférence de presse de retour que Shuuichi est la "maman" du bébé. Vous allez vous attirer la curiosité de tous et c'est précisément ce qu'on a toujours voulu éviter.

J'suis au courant, merci. Mais dans ce cas, pourquoi ne pas nous mettre Shuuichi et moi sur un pied d'égalité en nous désignant tous les deux comme ses parents adoptifs ?

Parce qu'il y avait un risque qu'on vous refuse l'adoption de la petite. Le fait que tu sois son père biologique - et ce sera prouver par les tests ADN - te donne automatiquement l'autorité parentale sur le bébé. Il faut encore que tu ailles la reconnaître auprès du délégué aux services de la mairie qui travaille dans la clinique (2), je t'y accompagnerai cette après-midi d'ailleurs, ok ? Pour le reste, le fait que Shuuichi soit ton compagnon lui facilitera l'adoption. Au Japon du moins, parce qu'en France, ils sont plutôt coincés du cul à ce sujet.

À en juger par sa façon de parler, Miri non plus n'était pas très contente de devoir changer la vérité pour donner un rôle presque secondaire à Shuuichi. Mais Eiri et elle savait que c'était la meilleure solution pour qu'ils puissent vivre tranquilles, le bébé et eux.

Bien... fit le romancier après un long silence. Et la presse ? Une fois qu'ils sauront que je suis le père biologique, rien ne les empêchera de diffamer sur mon compte en disant que j'ai trompé Shuuichi.

Miri poussa un soupir agacé, plus par la perspective de devoir se justifier devant les médias que par la vague de questions que lui posait son cousin.

Dis simplement que, puisque tous les organismes d'adoption du Japon ont refusé votre dossier, vous avez fait appel à une mère porteuse et qu'il a été conçu par FIV (C),répondit-elle.

Ce fut au tour de Yuki de poussé un soupir agacé.

Pourquoi t'as toujours réponse à tout ? C'est fatiguant à force, fit-il, avec un soupçon de soulagement dans la voix.

C'est mon boulot. Je crois que j'aurais dû faire avocate au lieu de musicienne et productrice, plaisanta Miri.

XXX XXX XXX

Cela faisait un bon mois maintenant, depuis ce neuf octobre au soir, que la petite Shuuei était née. Un mois que leur vie était encore plus belle qu'elle ne l'était déjà auparavant.

Évidemment, cela avait aussi été un premier mois difficile pour les deux jeunes parents : leur cohabitation avec bébé avait demandé beaucoup de compromis auxquels Eiri et Shuuichi avaient eu du mal à se plier. Un mois de gros popos à changer, de crises de larmes en plein milieu de la nuit, de vomissements intempestifs...

Puis il y avait les bons côtés : les gazouillis mélodieux, les gros câlins, les berceuses que Shuuichi lui chantait tous les soirs...

Plus ils passaient de temps auprès d'elle et plus Eiri et Shuuichi étaient sous son charme. Shuuei deviendrait à n'en pas douter l'un des bébés les plus gâtés au monde. Il n'y avait qu'à voir son premier album photo qui ne cessait de s'enrichir, la pile de cadeaux qu'elle avait déjà reçus et tous ceux qui l'attendaient encore dans sa chambre à Tokyo, dans leur nouvelle maison. Et parmi tous ces cadeaux, il y avait celui de Yuki, qui encore une fois n'avait pas ménagé ses efforts. Après le recueil de poèmes offert à Shuuichi à Noël dernier, il avait constitué un livre de contes qu'il avait composé lui-même. Le livre était épais et broché en cuir brun, comme un grimoire, dont le titre avait été écrit à l'or fin sur la couverture. Les pages avaient été manuscrites par des calligraphes professionnels et les illustrations dessinées par tous leurs proches : Hiro, Ryuuichi, Tatsuha, Maiko, Miri, Mika, Fujisaki, K... Même Seguchi, Sakano et Ukai Noriko avaient participé. Plus étonnant encore, le gribouillis maladroit de Uesugi Tohru qui avait souhaiter prendre part au cadeau de sa petite fille.

Parce que c'était un présent qui venait du cœur de tous ceux qui devaient compter pour Shuuei, c'était sans nul doute le plus beau de tous. Et bien que sa fille ne soit pas encore en âge d'écouter et de comprendre les histoires écrites pour elle, Shuuichi prenait toujours autant de plaisir à ouvrir le livre et à le parcourir. Eiri, de son côté, se délectait du sourire qui ornait les lèvres de son époux chaque fois qu'il le lisait... Oui parce qu'au final, c'était le jeune chanteur qui réclamait une histoire et Eiri se retrouvait à lui lire un ou deux chapitres des fois le soir dans leur lit, avant de se coucher ou de faire l'amour ou encore d'être interrompus par Shuuei la princesse capricieuse.

Là encore, Shuuichi était sur le sofa en train de le lire, Shuuei dans son couffin à ses côtés, dormant comme une bienheureuse. On pouvait aisément deviner quel genre de film se déroulait dans sa petite tête pendant qu'il lisait une page choisie au hasard parmi les 1032 qui composaient ce recueil : tous les trois réunis le soir, sur leur canapé, le romancier de la famille lisant de sa belle voix de baryton, un bras autour des épaules de son mari, leur fille de trois ou quatre ans, assise sur leurs genoux et écoutant religieusement la jolie histoire de dragons, de chevaliers servants et de princesses courageuses.

Shuuichi ! L'appela Eiri. C'est l'heure, si on arrive en retard, Miri va encore se mettre en rogne.

C'est vrai qu'elle est grognon ces derniers temps, remarqua le musicien en refermant soigneusement le livre pour le ranger dans sa besace "I Love Yaoi".

Il poussa un lourd soupir mélancolique avant de se le lever du canapé. Une expression à la fois triste, heureuse et résignée habillait ses traits.

J'ai pas envie de partir... souffla-t-il.

Pourtant, tu as hâte de remonter sur scène pour chanter tes nouvelles chansons, non ?

Oui mais la France, c'est notre pays d'adoption. On s'est fait tellement de bons souvenirs ici. Et puis, c'est le pays où est née Shuuei.

C'est pas non plus comme si on n'allait jamais revenir, répéta Eiri pour ce qui lui semblait être la millième fois cette semaine. Miri a dit qu'elle nous prêterait encore son appartement à condition que tu ne lui bousilles pas sa nouvelle salle de bain. Allez, on y va maintenant, ajouta-t-il en portant à son épaule le sac qui contenait tout le nécessaire pour bébé (couches propres, vêtements de rechange, biberons de lait maternisé ou d'eau minérale, quelques jouets...).

Shuuichi acquiesça, passa sa besace en bandoulière et prit le couffin où Shuuei marmottait tranquillement, enveloppée dans son plaid à petites fraises. Elle était vêtue d'un pull blanc décoré de dentelle au col et aux manches offert par Maiko, d'une salopette en jeans denim, avec le bonnet et le gilet tricoté avec amour par Shuuichi en laine hypoallergénique, et aux pieds elle portait les adorables bottons blancs que Yuki avait acheté il y a si longtemps, quand il avait finalement accepté d'entreprendre des démarches pour l'adoption (3). Aujourd'hui encore, elle était ravissante.

Le couple quitta l'appartement dans le silence et, une fois la porte d'entrée verrouillée, Shuuichi eut du mal à retenir ses larmes. Yuki et lui ne discutèrent quasiment pas durant le trajet en voiture jusqu'à l'aéroport de Roissy-Charles de Gaule. Le chanteur avait du mal à parler de son appréhension à rentrer au Japon. Il ignorait totalement ce qui avait pu s'y passer ces huit derniers mois. Il aurait préféré faire comme c'était prévu au départ et rester à Paris pendant une année entière, mais tout le monde voulait les voir revenir, particulièrement papa Uesugi qui, non contentant d'avoir à ses côtés les jumeaux que Mika avait mis au monde à peine trois semaines après l'accouchement de Shuuichi, souhaitait également voir sa petite Shuuei.

J'ai aussi un peu peur de reprendre le travail, j'ai complètement perdu l'habitude... Mais en même temps, j'ai carrément hâte de chanter de nouveau ! J'espère juste que tout se passera bien. Ici on était à l'abri, à Tokyo nous devrons de nouveau être sur nos gardes.

Un coup d'œil à Eiri qui conduisait avec concentration sous la pluie battante et il comprit que lui aussi était un peu sur les nerfs ; dès son retour chez eux, il devrait reprendre son rythme d'écriture, avec les habituelles deadline et le harcèlement de la part de ses éditeurs, et cette perspective ne le rendait pas très jouasse.

Lorsqu'ils arrivèrent au parking de l'aéroport international, Shuuichi abaissa sa capuche pour se protéger de la pluie et alla chercher un chariot à bagages pour aider Eiri à décharger leurs valises du coffre. Ils n'avaient pris que ce avec quoi ils étaient arrivés, ainsi que la plupart des affaires de Shuuei, et avaient laissé le lit et les autres meubles qu'ils avaient achetés pour elle à l'appartement de Miri pour la prochaine fois où ils viendraient. Une fois le chariot chargé, le chanteur ouvrit la portière arrière et sortit un large parapluie. Et pendant que Yuki le tenait pour lui, il se chargeait de détacher la petite dans son couffin qui faisait également office de siège auto pour l'installer dans le kangourou qu'il harnacha dans son dos (4), puis il prit le couffin dans une main et le parapluie dans l'autre.

Une fois les portières verrouillées, ils se précipitèrent jusque dans le grand hall de l'aéroport. Miri leur avait donné rendez-vous dans la salle d'embarquement réservée aux VIP, celle dans laquelle les passagers de jets privés attendent le départ de leur avion. Ils n'eurent pas trop de mal à se repérer et, puisqu'ils ne voyageaient pas sur les grandes lignes, pas besoin de perdre du temps à faire enregistrer leurs bagages.

Aussitôt arrivés à la salle d'embarquement, le chef d'équipage du jet de Miri les fit descendre sur le tarmac et les emmena en camionnette jusqu'au jet. Ils n'avaient plus qu'à aller s'installer dans l'appareil pendant qu'on chargeait leurs valises.

Vous êtes pile poil à l'heure, fit remarquer la productrice en jouant à la console sur l'écran géant qui ornait l'un des murs en contre-plaqué qui habillaient l'intérieur du jet.

On est à l'heure, c'est le principal ! Rétorqua Eiri qui retirait son manteau humide et posait à terre le sac contenant les affaires de Shuuei.

J'y crois pas, elle dort encore malgré la pluie dehors... s'étonna joyeusement Shuuichi en installant le bébé dans son couffin. Une vraie marmotte, comme son papa !

Encore heureux qu'elle ne ronfle pas comme toi ! Se moqua son amant en s'installant confortablement dans son siège qui tenait plus du fauteuil en cuir bien molletonné qu'à un vulgaire siège de Boeing. Alors, on part quand ? Ajouta-t-il à l'adresse de Miri.

Dans pas longtemps. On a failli repousser le vol à cause de la météo, mais les orages se sont dissipés vers l'Est donc ça devrait aller. Par mesure de sécurité, on a dû refaire le plan de vol, ce qui va rallonger quelque peu le voyage. On va faire trois escales au lieu de deux pour le ravitaillement en kérosène : une à Beyrouth, une à Bombay et une dernière à Pékin. On va prendre notre temps et faire des détours, expliqua-t-elle sans quitter l'écran des yeux.

Ça ira niveau couches et vêtements pour Shuuei, mais je ne suis pas sûr d'avoir assez de lait... dit Shuuichi en prenant place dans son siège.

J'ai fait le plein pour toi, y'a deux pots entiers de lait en poudre et trois packs d'eau minérale.

Oh, se contenta de répondre le chanteur.

Tournant la tête vers le hublot, il regarda la pluie tomber : ça semblait s'être légèrement calmé depuis leur départ de l'appartement. Le ciel était d'un gris infini, à l'image de son cœur qui balançait encore entre la joie de rentrer et la tristesse de partir, entre l'excitation de reprendre sa carrière et l'appréhension de devoir faire face à son quotidien surmédiatisé.

Derrière lui, les membres d'équipage - un pilote, son copilote, un technicien et une hôtesse - montèrent à bord, refermant la porte de l'appareil. Le bruit dut réveiller Shuuei car un petit gazouillis attira l'attention de Shuuichi.

Coucou bébé, la salua-t-il en se penchant sur elle.

Son couffin, installé sur le canapé juste à côté de lui, était à hauteur de ses bras et il n'eut qu'à tendre la main pour caresser ses petites joues roses. Eiri, non loin, les observa longuement : les interactions de Shuuichi avec leur fille étaient toujours des moments uniques, parfois même sources d'inspiration pour ses romans. Ils étaient si adorables tous les deux qu'il ne pouvait s'empêcher de se sentir chanceux de les avoir auprès de lui.

Tous sentirent les moteurs démarrer et visiblement, ça déplut fortement à Shuuei dont les bredouillis se changèrent en petits cris agacés.

Mais non, faut pas avoir peur ! La rassura Shuuichi. Viens avec tô-chan, ma princesse.

Arrête de gagatiser avec ta fille, tu vas la pourrir, le prévint Miri en continuant à jouer.

Maieuh !! C'est mon bébé, d'abord !!

C'est bon, c'est bon, j'ai compris. Je disais ça juste pour faire bonne mesure et qu'on ne me reproche pas d'être une mauvaise marraine.

Laisse-le faire, au moins comme ça, Shuuei ne pleure pas, intervint Eiri en allumant son PC portable pour commencer son prochain roman.

Shuuichi avait posé la petite sur ses genoux et la faisait sautiller gentiment pour la distraire et lui faire oublier le grondement sourd des moteurs.

C'est rien ce vilain bruit. Dès qu'on sera dans le ciel, tu ne l'entendras pas plus ! Ce bruit c'est pour que l'avion s'envole jusqu'à ta nouvelle maison. On va rentrer chez nous, voir ton autre tante et ton autre oncle, et surtout pépé Uesugi qui est très pressé de voir la petite princesse. Hein ? On rentre à la maison !

L'avion commença à bouger et Shuuei se calma un peu quand son papa se mit à chanter pour elle. Grâce à sa jolie voix, le décollage passa comme une lettre à la poste et Shuuei, bien que toujours éveillée, se remit à gazouiller en jouant avec une petite girafe en caoutchouc que Shuuichi faisait couiner sous son nez.

Du coin de l'œil, Eiri veillait sur eux. Shuuichi avait retrouvé le fuchsia de ses cheveux et le rouge de ses adorables joues s'y accordait à merveille. À les voir s'amuser ensemble, Eiri éprouvait un sentiment dont il ne parlerait sans doute à personne, pas même à son mari. La même fierté que celle d'un jardinier qui voit ses pousses grandir et leurs fruits mûrir. Shuuichi et Shuuei étaient comme des fraises : les fraises vous laissaient un goût sucrés et acidulé sur la langue et une sensation de fraîcheur et de douceur dans le cœur. Oui, ils étaient ses petites fraises. Et les fraises, il adorait ça.

Chaque fois qu'il faisait le bilan sur ces derniers mois, il réalisait que sa vie lui avait réservé pas mal de surprises. Oh, oui, des surprises à la pelle... Et quelque chose lui disait que ça n'était pas fini.

XXX XXX XXX FIN XXX XXX XXX

Nda : (1) Accoucher sous X signifie mettre au monde l'enfant sans le reconnaître et le donner immédiatement à l'adoption. (2) En France, dans chaque maternité ou clinique, il y a toujours un employé de la mairie qui y travaille afin de se charger des tâches administratives officielles qui restent à compléter à la naissance du bébé. La reconnaissance du bébé doit se faire dans les trois jours ouvrables suivant la naissance. (3) Je fais référence à la fin de Ze Veux un Bébé. (4) Juste au cas où vous ne sauriez pas, un kangourou est une espèce de sac-siège en tissu matelassé dans lequel on installe le nourrisson avant d'attacher le kangourou dans le dos avec des boucles ou des clips.

NDB (Celikwi) : (A) 'petit' comme tu y vas ! J'espère pour Shuu – et Eiri accessoirement – qu'il n'est pas si petit que ça son pénis. (B) Je suis technicienne de labo et je fais moi-même les prises de sang, même sur les nouveaux-nés et je vous raconte pas la galère que c'est de faire une prise de sang sur les bébés ! Un crève cœur aussi ! (C) Fécondation in vitro.

Notes : Vous avez lu la fin de Surprises à la Pelle. Cette histoire... n'est pas finie. Et non, voyez-vous, bien avant d'écrire le premier chapitre de cette fic, j'avais composé un chapitre épilogue. C'était avant même que je ne passe mon bac, lol, juste après avoir fini d'écrire Ze Veux un Bébé. Sous peu, je vous posterai ce chapitre sous la forme d'un oneshot. Alors gardez un œil sur FFnet ! Merci encore.

Spéciale dédicace à l'une de mes lectrices, Amazone, qui se reconnaitra sans problème pour m'avoir suggéré de prendre un kanji du prénom de chaque parent pour composer celui du bébé. Et aussi un méga bisou à ma sœurette, Celikwi, pour sa bêta-lecture et ses conseils en matière de termes médicaux.