Les quatre derniers jours des vacances passèrent à toute allure ; c'est du moins ce qu'il sembla à Severus. Si Harry passait la plupart de ses journées avec le fils Weasley, il passait toutefois ses repas et ses soirées dans les donjons.
C'était presque comme si le garçon vivait là, songea Snape avec un frisson d'horreur.
Ils étaient tombés dans une routine assez facilement. Chaque fois qu'il revenait dans les donjons, Potter s'asseyait dans une chaise face à son bureau avec un sourire timide. Une fois, Severus se surprit même à lui rendre un demi-sourire.
Il se mit à poser des questions au garçon, principalement concernant son travail : il refusait de s'intéresser à la vie sociale d'un garçon de onze ans. Et Harry commença à l'aider avec ses potions. Il s'agissait surtout de mettre les ingrédients en bouteille; il ne lui faisait pas assez confiance pour lui donner de vraies potions, étant donné sa quasi-inaptitude en classe.
Il aurait donc dû le voir venir. Il ne l'avait pas fait, mais il aurait dû. Il pouvait lire le Seigneur des Ténèbres comme un livre ouvert, mais il avait manqué chaque petit signe que le gamin de onze ans lui avait envoyé.
Le garçon avait passé quelques nuits dans les donjons et elles avaient jusque là été exemptes de cauchemars. Severus était allé vérifier et avait trouvé Harry, comme d'habitude, à moitié sorti des couvertures. Il l'avait donc bordé à nouveau, doucement, gentiment même. Même si ses peurs s'apaisaient, il avait toujours tendance à mal réagir quand on le touchait à l'improviste. Chaque fois que cela arrivait, le Maître des Potions se sentait prit d'une subite envie de courir après ces fichus moldus, ou peut être les élèves qui l'avaient attaqué; oh, et puis tant qu'à faire, pourquoi pas les deux ? Et faire un vrai feu de joie…
Il rabattit les couvertures sur le garçon et sans réfléchir brossa quelques mèches de cheveux de son front. Harry se figea, et Snape aussi. Mais seulement un instant, le temps que le petit sorcier ouvre suffisamment les yeux pour reconnaître son professeur. Après cela, il se fondit sous la caresse et ferma les yeux avec un léger soupir.
Pendant un instant, Severus ne sut pas quoi faire. Il n'était pas un homme démonstratif. Il y avait certes eu quelques exceptions, Luka en particulier... mais le garçon n'avait pas occupé cet endroit depuis des années, et après sa mort la vie de Severus avait été plutôt dénuée d'affection.
Et c'était aussi bien ainsi, il n'avait aucune propension pour ce genre de démonstrations. Son corps, toutefois, sembla agir indépendamment de ses convictions, tandis que ses doigts fins continuaient de jouer avec les cheveux du garçon. Réalisant soudain ce qu'il faisait, il retira précipitamment sa main. Juste avant qu'il ne se retourne pour quitter la pièce, Harry se redressa a nouveau sans ouvrir les yeux. Snape le regarda former le signe pour 'merci'.
Ce fut au tour du professeur de soupirer, tandis qu'il saisissait la petite main et la remettait sous les couvertures.
« Assez avec ces remerciements infernaux, petit. »
Le garçon était clairement en train de s'attacher à lui, preuve s'il en fallait que l'univers avait un sens de l'humour plutôt tordu.
Alors oui, il aurait dû le voir venir.
La dernière nuit qu'il passa dans les donjons, Harry s'endormit dans sa chaise et Severus s'avança pour le mettre au lit comme d'habitude. Pourquoi le garçon ne pouvait-il simplement pas se mettre au lit au bon moment, cela le dépassait.
Levant les yeux au ciel, il se pencha pour prendre son élève dans ses bras. Dès qu'il l'eut touché, cependant, Harry se réveilla brièvement. Il cligna des yeux d'un air ensommeillé en regardant le sorcier au teint pale, se frottant les yeux du poing avant de se pencher et d'accrocher ses petites mains autour du cou de son professeur.
Une subite et effrayante réalisation frappa Snape. Harry ne voulait pas simplement être mis au lit, il voulait être porté.
Et à moins qu'il ne veuille rester penché ainsi, le gamin agrippé à lui, il ne lui restait plus qu'à le faire.
Il fut silencieusement reconnaissant que Potter soit bien plus léger et petit qu'il n'aurait du l'être tandis qu'il s'exécutait. Il était un peu surpris qu'un enfant qui n'avait probablement jamais été porté de cette façon s'installe dans ses bras si naturellement. Des jambes osseuses se nouèrent autour de sa taille, et la petite tête vint se poser sur son épaule.
Il tendit la main pour ôter doucement les lunettes du garçon et les placer dans la poche de ses robes. « Tu es bien trop âgé pour cela, Harry »
Le jeune sorcier en question sembla l'avoir entendu, car il secoua la tête, ensommeillé et agrippa les robes du professeur.
« Rendors toi, je ne vais pas te déloger. Je te porterais au lit de la stupide façon que tu souhaites. »
« Tout à l'heure » ajouta-t-il.
Dès que Harry se fut rendormi, le garçon sembla se détendre encore plus, pesant de tout son poids contre l'homme qui le portait. Pour la première fois depuis qu'il l'avait rencontré, l'enfant semblait s'abandonner complètement. Severus, cependant, n'avait pas la moindre idée de ce qu'il devait faire. Mais il connaissait quelqu'un qui pourrait le savoir…
Il lança un sort d'Imperturbabilité, puis se penchant avec précaution il jeta une poignée de poudre de cheminette dans la cheminée et siffla « Albus ! J'ai besoin de vous parler dans mes quartiers, s'il vous plait. »
Potter se mit à miauler comme un chaton en sentant la chaleur sur son visage, et ce fut tout ce que Snape eut le temps de dire avant de faire un pas en arrière. Albus s'avança dans la pièce alors qu'il essuyait le front du garçon.
« Qu'avons-nous là, Severus ? »
Le professeur fit volte face, mais pas aussi rapidement qu'il l'aurait voulu pour accueillir le directeur.
« Nous avons un problème. » Ironisa-t-il.
« Tout me paraît pourtant bien calme. »
« Sans aucun doute. Ce n'est pas à votre cou que Potter est en train de s'agripper comme un primate! »
« Intéressant choix de description. Je crois pouvoir dire qu'à votre place, je serais flatté. »
« Alors prenez-le ! » Il ne fit aucun geste, cependant, pour se décharger du garçon.
« Ce n'est pas moi qu'il a choisi, Severus. »
Severus partit d'un léger rire incrédule. « Il m'a choisi, comme vous le dites, parce qu'il est désespéré. »
« Il est peut être désespéré de trouver de l'affection, mais l'avez-vous déjà vu être autre chose que méfiant quand il s'agit de faire confiance à quelqu'un ? »
« Oh, très méfiant, oui, pour se lier d'amitié avec le premier enfant sorcier qu'il a rencontré. »
« Et ensuite, il a refusé l'offre d'amitié de M. Malfoy. »
« Vos pouvoirs de persuasion ne sont pas en train de gagner en efficacité. »
« Que vous l'admettiez ou non, je pense que vous savez que c'est vrai. Vous paniquez parce que vous ne savez pas quoi faire du poids de cette confiance. Vous en avez peur. De surcroît, à qui cela peut-il faire du mal qu'Harry se rapproche de vous? »
« A moi. »
« Vraiment ? Si ma mémoire est bonne, c'est vous qui avez accepté de le laisser rester ici. »
« Parce qu'il avait clairement besoin de sommeil ! »
« Ce dont il avait besoin était d'un endroit où il se sente en sécurité. » répondit Dumbledore, secouant la tête comme s'il s'était attendu à une réponse plus honnête; comme si Snape savait clairement quelle était la vérité. « Mais, » continua le vieux sorcier, « ce dont il a le plus besoin à ce instant est, je pense, d'être mis au lit. »
« En effet » répondit Severus en plissant les yeux. « Je crois que vous alliez partir. »
Albus ne put s'empêcher de rire doucement. Là, en face de lui, se trouvaient non seulement les deux dernières personnes qu'il aurait pensé capables de s'attacher l'une à l'autre, mais également les deux personnes les plus contradictoires qu'il ait jamais rencontré.
Severus, par exemple, venait de passer les dernières minutes à nier toute sorte d'affection envers le garçon, et cependant sont corps parlait un tout autre langage. Il tenait fermement Harry, son corps légèrement tourné, comme pour empêcher quiconque de lui arracher le garçon des bras.
Et Harry; eh bien, Harry était remarquable.
« Mon cher enfant, vous devez comprendre quelque chose. J'ai observé Harry à distance depuis des années, peut-être bien trop à distance. Il a toujours été un garçon fort, s'efforçant de rester calme et obéissant avec sa famille, sans parler de se conformer aux attentes de tout le monde ici à Poudlard. »
« Et je peux vous dire avec le même degré de certitude qui m'a permis de jurer de votre loyauté devant le ministère qu'Harry n'a jamais fait quoique ce soit de semblable avant. Il ne se serait jamais autorisé à prendre un risque aussi monumental. »
« Je suggère donc fortement, si vous trouvez ses besoins et sa vulnérabilité si déplaisants, que vous le fassiez savoir à Harry aussi vite que possible. Cela rendra les choses plus faciles pour lui sur le long terme. »
Et là-dessus, il repartit par la cheminée, laissant le maître des potions sans voix.
Supprimant le sort d'Imperturbabilité, il installa sans réfléchir le garçon dans son lit. Il l'avait fait tant de fois à présent que le geste était devenu presque machinal.
Cette fois était cependant légèrement différente, en ce qu'il du défaire les petites mains agrippées au dos de ses robes. Tandis qu'il décrochait les doigts d'Harry, il garda un oeil attentif sur le garçon pour être sûr qu'il ne se réveillerait pas. Une fois qu'il eut libéré ses doigts, il ramena le bras d'Harry pour dégager sa nuque.
Pendant un instant, il resta là et regarda, tentant désespérément de bloquer le cours de ses pensées. Il se mit à faire la liste des ingrédients de potions dans sa tête.
La technique ne fonctionna pas, et la pensée qu'il avait tenté de refouler s'imposa à son esprit malgré lui.
Ses deux mains tiennent dans une seul des miennes !
C'était un rappel plutôt étrange et soudain du fait qu'Harry n'était qu'un enfant. Il n'y avait jamais vraiment pensé auparavant. Il avait tendance à voir le garçon comme une mini version de son père, ou un élève turbulent, mais jamais vraiment comme un enfant. Ce qu'il était, bien évidemment.
La révélation sembla faire son chemin. Harry était, littéralement, juste un petit garçon. Severus sentit le monde bouger légèrement tandis qu'il expérimentait cette épiphanie. Et puis il jura : Il ne voulait pas de cela. Il aimait sa tranquillité et sa solitude, et, oui, même ses manières austères. Il ne voulait pas faire de place dans sa vie pour un petit garçon en manque d'affection.
Bon sang, il venait encore de le faire ! Pourquoi persistait-il à penser à lui de cette façon ? Il était Potter, ou le gamin, ou même ( avec un niveau acceptable de dédain ) le garçon; mais en aucun cas un 'petit garçon'.
Mais il ne put se débarrasser de la pensée, en particulier après avoir installé Harry dans son lit et transfiguré ses vêtements en pyjamas. Le petit gémissement que poussa Harry quand il perdit le contact avec son professeur n'aida pas les choses, et Snape se retrouva à brosser les cheveux du garçon de son front.
« Chut, petit. » Puis il laissa tomber sa tête dans ses mains avec un grognement. Il était de toute évidence trop impliqué pour pouvoir encore se sauver.
Il se mit à faire les cent pas dans la bibliothèque, submergé par ses soudaines responsabilités. Il avait déjà noué des liens avec des étudiants dans le passé, et même informellement servit de mentor à quelques-uns, mais ces enfants avaient eu des familles des 'parents'. Et aucun d'eux, à sa connaissance, n'avait été blessé comme Potter l'avait été.
Pourquoi a-t-il fallu que le gamin choisisse précisément de s'accrocher à moi ? Je peux difficilement être considéré comme quelqu'un d'approprié.
La voix dans sa tête lui disait qu'il était probablement la personne la plus appropriée vers qui le garçon puisse se tourner, mais il ignora cette voix. Elle ressemblait trop à celle d'Albus Dumbledore.
Les faits étaient là, il était coincé. Il reconnaissait bien le genre d'enfant qu'était Potter, il avait mit quelques chose dans sa tête et refuserait obstinément d'abandonner ce qu'il voulait.
Et apparemment, ce qu'il voulait était de s'insinuer dans la vie de Severus.
Il se retrouvait donc coincé avec le rejeton de James Potter et la situation était largement hors de sa portée. Il avait le fort pressentiment qu'il s'agissait d'une période critique pour Potter. Il ne savait que trop bien que les jeunes enfants se détournaient du bien s'ils étaient continuellement blessés sans personne ou nulle part où se réfugier.
Que cela lui plaise ou non, Harry s'était tourné vers lui, et s'il voulait l'empêcher de devenir un Mangemort ou pire, le prochain Seigneur des Ténèbres, il allait devoir prendre les choses en main.
