Il ne s'était pas attendu à de la magie accidentelle. Alors que le garçon quittait l'infirmerie, les deux sorcières avaient échangé un regard mêlé d'inquiétude et d'interrogation. Severus, pour sa part, continua de fixer en serrant les dents l'endroit, à présent vide, où le garçon s'était tenu.

Ça avait peut-être été soudain, mais il aurait du voir venir cette magie accidentelle de loin. N'avait-il pas passé une quantité grotesque de temps en compagnie de Potter ? N'avait-il donc pas observé le garçon dans son état le plus vulnérable ?

Relâchant enfin la respiration qu'il avait retenue, Snape tenta de se débarrasser de sa contrariété ; ou tout au moins de la temporiser considérablement. C'est alors que la voix de Poppy vint interrompre ses pensées.

« Bien, la question n'est pas de savoir si c'est de la magie accidentelle, mais pourquoi donc l'a-t-il utilisée. »

Severus leva les yeux au ciel et répondit: « Je présume que c'est parce qu'il ne voulait pas encore parler. »

« Mais pourquoi? »

Après un moment de choc en entendant cette question si totalement et profondément sérieuse, il répondit lentement :

« J'imagine qu'il a ses propres raisons. La plupart d'entre elles sont d'origine psychologique, et il n'en a probablement même pas conscience de la moitié. »

« Mais vous, oui ? » demanda Minerva, et Severus perçut l'amusement et le doute qui teintaient la question.

« J'ai mes... soupçons. »

Cette fois, sa collègue ne dit rien. Elle se contenta de le regarder d'un air inquisiteur.

« Contrairement à d'autres, je préfère garder les informations personnelles, concernant les gens, privées. »

Poppy les interrompit : « Quoiqu'il en soit, nous ne pouvons pas nous contenter de le laisser rester silencieux. Si vous savez comment nous pouvons l'aider, vous devez nous le dire, Professeur Snape. »

Mais avant qu'il ait pu répondre, McGonagall l'avait fait pour lui: « Je ne doute pas que Severus soit plus que capable d'aider Harry, et qu'il le fera de son mieux. »

Il n'était pas tout à faire sûr que ce soit une constatation ou un ordre. Quoiqu'il en soit, il se surprit à hocher la tête avec un respect réticent avant de quitter l'infirmerie.

*******

Pour quelqu'un qui venait juste de vanter ses connaissances de l'état psychologique de Potter, il avait lamentablement échoué à les mettre en application.

La conviction d'Harry qu'il allait être puni – non, battu, corrigea Severus- lui avait fait l'effet d'une douche froide. Il lui avait fallu quelques instants de dialogue intérieur pour réaliser ce qu'il se passait dans la tête de l'enfant.

Comme il l'avait dit au garçon, Harry ne lui faisait pas confiance comme il l'aurait dû. Le garçon s'était certainement attaché à lui, trouvant même un certain réconfort dans sa présence. Et peut-être même qu'il lui faisait confiance pour ne pas lui faire de mal dans des circonstances normales.

Mais la magie accidentelle n'était pas « des circonstances normales ». Pas pour Harry. Et plus important encore, pas pour les Dursley.

Il avait été incroyablement, terriblement stupide. Arrogant, même. Il avait toujours appris à ses élèves que la plus inoffensive, la plus banale des potions pouvait être dangereuse. Elle pouvait bien être rose, pétillante et sentir la barbe à papa, cela ne signifiait pas pour autant que ce n'était pas du poison. Les apparences pouvaient être trompeuses, même les élèves de première année comprenaient cela.

De toute évidence, il avait oublié ses propres leçons de base. Ce n'était pas parce qu'Harry ne semblait pas être affecté par les mauvais traitements des Dursley qu'il ne l'était pas. Ce n'était pas parce qu'il avait eu quelques crises de larmes à ce sujet qu'il en avait fini avec tout cela.

Ce n'était pas suffisant de laisser simplement le garçon utiliser ses robes comme mouchoir quand il en avait besoin. Il y avait des questions sous-jacentes qui devaient être traitées. Comme la présomption automatique d'Harry que toute magie accidentelle signifiait une punition.

Oui, il devrait s'occuper du problème le plus important, mais tout d'abord, il devait gérer les problèmes immédiats. Il avait donc fait la seule chose qui lui vint à l'esprit : faire disparaître toutes ses ceintures.

Après qu'elles eurent disparu, il se tourna vers Harry qui regardait, la bouche ouverte, l'endroit où les ceintures s'étaient trouvées. Après un long moment, il avait levé les yeux et Severus s'était efforcé de prendre un regard neutre.

« Je vais te le dire à nouveau, bien que je crois que cela prendra longtemps avant que tu ne le comprennes vraiment. La mage accidentelle est une chose normale à ton âge. Elle ne disparaît totalement qu'à la puberté. C'est tout à fait normal que ce genre de choses arrive, en particulier à un enfant qui a eu une enfance difficile.

Toutefois, je serais négligent si je te disais qu'il est acceptable de rester silencieux comme tu te l'es imposé. Pourquoi ne veux tu pas parler, petit? »

Il n'avait pas réalisé qu'il avait employé ce petit mot affectueux. Harry, lui, s'anima aussitôt à en l'entendant. Severus pouvait voir le soulagement gagner le garçon muscle par muscle. Il fit même quelques pas en avant, son premier mouvement positif.

Après un court instant de réflexion, Severus, qui s'était accroupi pour être à la hauteur d'Harry modifia légèrement sa position. Il répéta ce simple mot comme une question, sachant qu'il attirerait un peu plus le garçon. Il utilisait chaque petite bribe d'instinct pour briser la tension, y mettant tant d'effort que la ruse suintait quasiment de sa peau. Entre la position et le ton qu'il avait adopté, il avait presque l'impression d'être en train de tenter d'amadouer l'une des créatures effrayées et blessées d'Hagrid.

Il maudit à nouveau la famille moldue de Lily. Peut-être Harry n'arriverait-il jamais à être totalement en confiance, peut-être les dommages étaient-ils trop profondément ancrés en lui. Il fut surpris de la profondeur du chagrin qui l'accabla à cette pensée. Et puis à ce moment là, il y eut une étincelle d'espoir.

La première fois qu'il avait utilisé le mot 'petit', le garçon s'était détendu. A la deuxième il rayonnait littéralement. Même s'il ne soutenait toujours pas le regard du professeur, Severus pouvait voir un léger sourire flotter sur ses lèvres. C'était comme si le simple usage du mot 'petit' lui avait donné la permission de l'être, d'être un enfant, tout simplement. Il le voyait à travers son langage corporel, dans les petits gestes de réconfort que le garçon s'octroyait, comme la façon dont il massait ses mains. La gauche d'abord, puis la droite, dans une caresse légère. Presque de la même manière qu'une mère aurait caressé la main d'un enfant pour le rassurer et le réconforter.

A cette pensée, sa gorge se noua.

S'intimant d'être patient, il tendit une main pour faire signe à Harry de s'approcher et répéta sa question.

« Pourquoi ne veux-tu pas parler ? »

Quelques pas de plus. Si proche, mais pas encore assez. Un haussement d'épaules fut la seule réponse qu'il reçut. Snape dut admettre qu'il avait espéré libérer un flot de paroles. Quand ce serait le moment, supposait-il…

Voyant qu'il n'était pas fâché ni déçu de son absence de réponse, Harry s'approcha à nouveau, assez près pour être à portée de bras.

« Je pense que tu le sais, Harry, tu ne le réalises simplement pas. Et c'est aussi tout à fait normal. Nous faisons tous des choses sans en être conscient sur le moment. »

Doucement... doucement... il tendit une main, juste son pouce en réalité, pour caresser le dos de la main d'Harry. Il espérait que le geste adoucirait ses prochains mots. Il y avait un temps pour le réconfort, mais il ne couverait pas le garçon. Cela ne serait bon pour aucun d'entre eux.

Il fut content de voir Harry répondre positivement à son langage gestuel. Quand il reprit la parole, il était toujours accroupi au niveau d'Harry, le garçon reposant contre sa poitrine.

Ajustant légèrement sa voix, il passa d'un ton doux à un ton ferme. Ce n'était pas l'autorité d'un professeur qu'il avait besoin d'exprimer maintenant, et il en était conscient.

.

« Même si tu ne veux pas parler, Harry, tu ne peux pas te permettre de rester totalement silencieux. Si tu ne peux pas prononcer l'incantation, tes sorts en pâtiront. Et dans ce cas là, tu risque de manquer ton année. Cette magie accidentelle est sous ton contrôle. Si tu veux parler, alors tu le pourras.

Il fit pivoter Harry pour qu'il le regarde, posant ses mains sur les épaules du garçon.

« Je te demande donc deux choses pour remédier à cette situation. Premièrement, tu prononceras les incantations en classe. Pour le moment, je me contenterai de cela et je demanderai aux autres professeurs de te laisser écrire les réponses aux questions qu'ils te posent. Et tu diras également un mot ou deux par jour de toi-même, à moi ou à tes amis. Si tu fais ce que je te demande en classe, je ne te pousserais pas à la maison. Est-ce que nous nous comprenons ? »

Harry ferma ses yeux un instant, avala difficilement sa salive et répondit: « Oui. »

Si simple, ce petit mot. Mais c'était un début, et Severus ne put s'empêcher d'afficher un vrai sourire.

« C'est bien, Harry. C'est très bien. »

********

Ce fut le seul mot qu'Harry prononça ce soir là. Même ses deux irritants petits amis ne purent lui soutirer un mot une fois qu'ils furent mis au courant de la situation. Et pourtant, ils avaient essayé. En réalité, Severus avait du les menacer de les renvoyer dans la tour s'ils ne cessaient pas de harceler Harry.

Il eut enfin droit à une paix et une tranquillité relative pendant que les Gryffondors rendaient visite à leur ami. Plus de temps qu'il ne lui en fallait pour contempler son nouveau style de vie sans ceinture. Il ne les portait certainement pas pour leur utilité, un simple sort d'ajustement sur ses vêtements aurait suffit. Il n'appréciait toutefois guère l'idée de ne pas pouvoir en utiliser pour les années à venir, ou quelque soit le temps que cela prenne à Harry pour finalement réaliser qu'il était en sécurité.

Il lui fallut plusieurs minutes de réflexion ennuyée sur le sujet avant qu'il ne réalise ce qui venait d'arriver. Il avait automatiquement présumé que ses relations avec Potter allaient perdurer, et potentiellement pendant des années. Et la pensée ne l'avait pas même dérangé ! Pas immédiatement, en tout cas. Elle était devenue à présent, assez perturbante.

Il se plongea dans ses pensées, tentant de rechercher un indice quelconque pour savoir à quel moment ce changement s'était produit. Il ne put en trouver aucun, en dehors de l'utilisation tout aussi perturbante de l'expression 'à la maison' dans leur dernière conversation. Alors qu'il commençait juste à s'habituer à cette nouvelle... relation avec le garçon, son subconscient avait décidé de passer à un niveau supérieur.

Il avait besoin de se servir un bon verre de whisky. Chose qu'il ne ferait pas, étant donné qu'Harry était dans les donjons.

Depuis quand cela importait-il ? Qu'y avait-il de si important dans la présence du petit garçon ? N'était-il pas libre de faire ce qu'il voulait dans ses propres quartiers ?

Il jeta un oeil à la bouteille sur l'étagère, mais ne fit pas un geste. Non, il était très clair que bien qu'il ne soit plus un Mangemort, Severus n'était pas un homme libre.

Il se leva et se dirigea vers la chambre où les trois enfants se trouvaient, dans un calme étonnant. Bien trop calme, en réalité. Des Gryffondors silencieux étaient généralement des Gryffondors en train de mijoter quelque chose.

Il frappa mais n'attendit que quelques secondes avant d'ouvrir la porte. Il n'y avait rien de directement suspect, bien que le fils Weasley ait un regard étrange et Granger ce petit air supérieur. Quant à Harry, il avait un air coupable mais c'était vraiment léger. Aussi, au lieu de se lancer dans un sermon, il se contenta de dire :

« Harry, il est l'heure d'aller au lit. Tes amis devraient retourner à la tour. »

« Mais il est seulement neuf heures ! Il reste même encore une heure avant le couvre-feu ! » Le visage de Ronald Weasley avait rapidement prit la même teinte que ses cheveux.

« Les choses étant ce qu'elles sont, je pense en savoir un peu plus sur ce qui est bon pour M. Potter que vous. Et il vient à nouveau d'avoir une longue et difficile journée. Sans compter le fait que vous soyez en train de comploter ; ce qui, j'ajouterais, n'est pas une idée brillante à faire dans les quartiers d'un professeur. A l'avenir, je suggère que vous gardiez vos plans illicites pour la salle commune des Gryffondors. Maintenant, il est temps de dire bonne nuit. »

Ron s'emporta à ces mots et se tourna vers Harry.

« Tu n'es pas obligé de rester ici, Harry, tu peux revenir dans la tour et ne pas te préoccuper des heures de coucher » Ces derniers mots furent prononcés avec une ironie admirable pour un enfant de onze ans.

Snape observa quelques secondes Harry, pris par la pression que ses amis lui imposaient. Quand il fut clair que le garçon était incapable de céder à qui que ce soit, il parla. Oui, les liens entre les personnes entravaient leur liberté, mais ils étaient aussi là pour leur permettre d'être en sécurité. Peut-être était-il temps que quelqu'un en érige pour Harry.

« En temps normal, Harry aurait, en effet, le choix de dormir ou non dans les donjons. Mais ce n'est pas le cas ce soir. Il restera ici, où il pourra avoir tout le repos dont il a besoin. Et étant donné que je ne vais pas commencer à justifier mes décisions auprès d'enfants, c'est tout ce que j'aurai à dire sur le sujet. »

Il se prépara à rencontrer du défi dans les yeux du garçon, pensant même que Harry suivrait ses amis dehors. Il avait certainement le droit de le faire, en dépit des manœuvres de Severus. Il n'avait pas de réelle prise sur le garçon. Mais ce fut un soulagement non dissimulé qu'il lut sur le visage d'Harry, presque comme s'il en était content.

Il était clair qu'il avait vu juste concernant son besoin de limites. Harry n'était pas encore assez mature pour choisir entre sa santé et ses amis et il était soulagé qu'on ait pris cette décision pour lui. De plus, de cette façon, personne ne lui reprocherait rien et une fois de plus Snape serait le méchant.

Ignorant l'air renfrogné de Weasley et le regard entendu et déconcertant de Granger, il se tourna pour quitter la pièce avec un simple « Dans cinq minutes, Harry » en guise d'au revoir.