L'espace de quelques instants, Harry s'autorisa le luxe de ne pas s'inquiéter du sort du professeur de potions, et se préoccupa à la place de la réaction de ses amis après la conversation qui venait juste d'avoir lieu. Beaucoup de choses avaient été révélées, peut-être trop. Harry se plaisait à penser que s'ils n'avaient pas été absorbés par la situation, Snape et lui même auraient été plus prudents sur ce qu'ils avaient dit. Aucun d'entre eux n'était enclin à partager ses pensées et ses sentiments avec un public, même s'il s'agissait juste de Ron et Hermione.

Ou peut être était-ce pire parce que c'était Ron et Hermione. Il n'était pas vraiment sûr que ses amis comprendraient à quel point sa relation avec Snape avait changé, ou pourquoi. Il n'était même pas sûr de tout cela lui-même. Bien sûr, il avait involontairement fait quelques allusions, et ils avaient relevé quelques indices, mais de manière générale il avait gardé pour lui le fait que Snape ait été si gentil, se soit occupé de lui. C'était son trésor secret, et il n'avait pas voulu le partager de peur qu'il ne se ternisse.

Il rougit à l'idée que ses propres besoins soient si évidents, et se tourna vers ses amis en se préparant pour leur réaction.

Il fut surpris de les trouver tous les deux paraissant plutôt peu choqués.

Ron fut le premier à rompre le silence. « Harry ! Tu parles, vieux ! C'est chouette. »

« Heu, oui… à propos du professeur Snape… ce qu'il a dit… »

« Harry, vraiment, » l'interrompit Hermione, « tu n'as pas besoin d'expliquer quoique ce soit. Nous comprenons. Pas vrai, Ron ? » Harry ne manqua pas de remarquer qu'elle avait envoyé un coup de coude plutôt appuyé dans les côtes de Ron, mais il apprécia néanmoins quand celui-ci acquiesça.

Plus doucement et avec plus de sympathie, elle ajouta « Tout le monde a besoin de parents, Harry. »

« Même toi ? » Harry ne put s'empêcher de taquiner Ron.

« Bien sûr. Mais ne leur dit pas que j'ai dit ça ! » répliqua son ami avec un sourire.

« Peut-être que nous devrions le suivre ... » dit soudain Harry, ses pensées retournant vers le professeur.

« Je ne pense pas que ce soit une bonne idée, Harry. Le professeur Snape a été clair sur le fait qu'il voulait qu'on reste ici. »

« Je sais ça, Hermione, mais s'il n'arrivait pas à passer le chien ? Je n'ai pas eu l'occasion de lui dire que la musique l'endormait. »

« Il marque un point, Mione, » fit remarquer Ron.

« Non ! » s'exclama t elle. Pour se tournant vers Harry, elle ajouta : « Je suis désolée Harry, mais si tu décides de le suivre, je jure que j'irai trouver McGonagall immédiatement ! »

« Très bien ! » murmura-t-il avec un regard noir pour sa sage amie. Il s'autorisa à bouder un instant avant de suggérer : « Une bataille explosive ? »

*************

Il avait tenté de se contenir, il avait vraiment essayé. Il était reconnaissant de la présence de ses amis ; sans eux il aurait laissé cours à ses instincts puérils et se serait caché dans le placard de réserve de potions. Ou pire, il aurait pu obéir à ses instincts Gryffondors et suivre le professeur.

Mais alors qu'ils approchaient des deux heures et demi fatidique et que Snape ne revenait toujours pas, Harry se replia dans le silence. Ron tentait de jouer aux échecs avec Hermione, qui n'avait aucun talent et donc aucun intérêt pour le jeu, et il les observait depuis le gros fauteuil en cuir où Snape s'asseyait généralement après le dîner.

« Harry, je sais que tu es inquiet, mais je jure que si tu laisses tomber ce pot une fois de plus, je vais devenir cinglé ! »

Il dévisagea Ron pendant un instant, avant de baisser le regard vers ses mains. Il n'avait même pas réalisé qu'il avait joué avec quoique ce soit, encore moins le pot de baume de soin vide qu'il avait gardé depuis le jour de l'attaque. Le souvenir le fit se sentir à la fois anxieux et en sécurité.

« C'est trop long, » dit il finalement, « je dois faire quelque chose. »

« Ca ne fait pas encore trois heures. »

« Je m'en fiche ! » cria-t-il, et le regretta immédiatement. Ses amis s'habituaient juste à l'entendre à nouveau parler, et il était en train de leur crier dessus. « S'il vous plait, est-ce qu'on peut au moins aller trouver McGonagall ? »

Ce qu'ils firent, Harry courant en tête tout le long du chemin.

Leur directrice de maison leva à peine les yeux de ses papiers tandis qu'ils rentraient dans la pièce, et le fit seulement assez longtemps pour remarquer leur présence et froncer les sourcils.

« Il vaudrait mieux pour vous que ce ne soit pas encore à propos de la pierre. Je vous ai dit de laisser cela à Dumbledore. »

« C'est à propos de la pierre, mais le professeur Snape… »

« L'implication du professeur Snape concernant cette pierre n'est pas votre problème. Maintenant retournez dans la tour avant que je ne sois obligée de retirer des points de ma propre maison. »

« S'il vous plait, professeur, vous devez nous écouter ! » s'exclama Harry, frustré. Quand elle le regarda d'un air surpris, Harry ne put s'empêcher de se sentir un peu satisfait. Il avait bien pensé que ça pourrait retenir son attention.

La sorcière sembla se reprendre après un instant et répondit lentement : « Je vous en prie, M. Potter, continuez. »

Un défi sous-entendu ou il ne s'y connaissait pas.

« Eh bien, nous lui avons dit que nous savions pour la pierre et il nous a écouté et maintenant il est parti la chercher lui même. Il nous a dit de venir vous voir s'il n'était pas de retour d'ici trois heures. Ca fait seulement deux heures et demi, mais je m'inquiète. »

Il avait parlé plus qu'il ne l'avait fait en plusieurs mois, peut-être de toute l'année, et son petit discours eut l'effet escompté.

« Je vais réunir quelques membres de l'équipe et m'en occuper. Allez attendre dans la tour. »

Parfait, juste ce dont il avait besoin. Encore plus d'attente.

Mais à la grande surprise d'Harry, il n'eut pas à attendre longtemps. Une demie heure était à peine passé que McGonagall pénétra dans la salle commune, l'air grave.

Prenant Harry, Ron et Hermione à part, elle leur dit doucement : « Nous avons retrouvé le professeur Snape. Il est à l'infirmerie. Il semble que vos soupçons au sujet d'un voleur aient été corrects, et qu'il y ait eu une… altercation. Vous ne devez pas souffler un mot de ceci à qui que ce soit, suis-je claire ? »

Harry sentit sa vision se brouiller et il s'adossa lourdement contre le mur pour éviter de tomber.

Il n'avait pas voulu que quelqu'un soit blessé, vraiment pas. Et maintenant Snape était à l'hôpital et qu'arriverait-il s'il…

Il n'eut cependant pas le temps de finir sa pensée. McGongall était visiblement en train de lui parler et il secoua la tête pour tenter de se concentrer.

« Je vais vous accompagner à l'infirmerie, M. Potter. Le directeur a requis votre présence.

Harry ne put qu'acquiescer. Ses pires craintes étaient devenues réalité.

*************

Severus entendait des voix paniquées autour de lui, mais il ne pouvait parvenir à ouvrir les yeux. Il ressentait peu de douleur, mais une bonne dose de fatigue ; il supposait donc qu'il était en train d'être soigné à l'infirmerie. Il s'apprêtait à se laisser à nouveau glisser dans le sommeil quand il entendit une voix aiguë et paniquée.

Harry.

Malgré tout, il était bien trop assommé pour ouvrir les yeux et il tenta de se concentrer sur ce que disait le garçon.

« Réveillez-vous, s'il vous plait, réveillez-vous ! Vous avez promis. Vous avez dit que vous prendriez soin de moi. »

Evidemment, il n'avait jamais fait une telle promesse. Techniquement, en tout cas. Mais il savait qu'il n'y avait pas de différence pour un enfant, ni, à vrai dire, pour lui. L'intention était la même. Harry semblait désespéré, comme s'il était proche de la panique. Snape tenta d'ouvrir les yeux, mais personne ne le remarqua dans leurs efforts pour calmer Potter.

Il pouvait entendre Albus parler doucement au garçon, et il tenta de se tourner vers les voix, sans succès.

« Harry, il va se remettre. »

« Mais il ne se réveille pas ! Il n'aurait jamais du y aller, je n'aurai jamais du lui dire ! »

« Je ne pense pas que Severus voudrait t'entendre dire cela. »

Fichtrement vrai. Le garçon avait déjà suffisamment de problèmes émotionnels comme cela. Il n'avait pas besoin de culpabilité en plus. Enfin, de plus de culpabilité.

« Mais c'est vrai ! Si je ne lui avait pas dit ce que je soupçonnais à propos de la pierre il irait bien maintenant ! »

« Harry, pourquoi penses-tu que le professeur Snape soit allé chercher la pierre ? »

« Pour la protéger. »

« Oui. Et ? »

Il y eut une longue pause, et une fois de plus Severus faillit se rendormir. Mais juste alors qu'il se sentait replonger, la calme réponse d'Harry le retint.

« Pour me protéger, pour ne pas que j'y aille. Il a dit… il a dit que c'est-ce que les parents faisaient. »

« Exactement. » Il pouvait presque entendre le vieille homme sourire de plaisir à cette preuve de sentimentalité. Après une confirmation si paisible du directeur, il ne s'était pas attendu au soudain éclat d'Harry.

« Eh bien il a MENTI ! Il a menti ! Ce n'est pas ce que font les parents. Apparemment ce que font les parents c'est de mourir ! » La voix d'Harry se brisa à la fin de cette horrible 'vérité'. C'était la motivation dont Severus avait besoin pour finalement reprendre entière connaissance.

« Je peux t'assurer que je ne suis en aucune façon mort. A moins, bien sûr, que cette école soit en réalité l'enfer et que je sois voué à une migraine éternelle. »

Il y eu un instant de silence et il remarqua Harry de l'autre côté de la pièce, gentiment retenu par Dumbledore.

Poppy se mit aussitôt à le harceler de questions concernant son état de santé, et il fut tellement distrait qu'il faillit presque ne pas entendre la question étranglée que le garçon murmura.

« Papa ? »

Harry n'avait pas eu l'intention de le dire. Pas tout fort, en tout cas. Bien sûr, il l'avait pensé en lui-même dans ses moments de faiblesse et de stupidité, mais il ne l'aurait jamais, jamais dit. Il était si effrayé et soulagé et fatigué et choqué, que, eh bien, le mot lui avait juste échappé. Il ne pouvait même pas se bercer de l'illusion que personne n'avait entendu, car à l'instant où le mot avait franchi ses lèvres, les visages de tous les adultes s'étaient brusquement tournés vers lui, les yeux écarquillés. Y compris celui de Snape.

Il l'avait entendu. Oh, comment avait-il pu être aussi stupide ? Il avait tout gâché, juste comme il avait toujours su qu'il le ferait.

S'arrachant à l'étreinte de Dumbledore, Harry s'enfuit de la pièce.

Severus regarda fixement le dos du garçon qui battait en retraite tandis que Dumbledore le suivait tranquillement hors de l'infirmerie. L'instant d'après, il soupirait dans ses mains.

« Parfois, je jurerai que ce garçon a onze ans, presque trente cinq, presque huit. »

« C'est évident, » dit Poppy de l'autre côté de la pièce. Sa voix trahissait tellement de certitude qu'il lui jeta un regard interrogatif.

« Les mauvais traitements que lui ont infligé les Dursleys ont eu deux effets. Bien sur il semble plus âgé qu'il ne l'est, et c'est-ce à quoi tout le monde s'attend. Cependant, c'est assez courant chez les enfants maltraité de régresser temporairement à certains comportements une fois qu'ils ont trouvé un cadre sécurisant. Généralement, ils ne réalisent même pas qu'ils le font, mais ils essaient de vivre les expériences dont ils ont été privés. Comme d'être porté au lit, » continua Poppy avait un regard entendu.

Il ne pouvait nier que certaines parties s'appliquaient certainement à Harry, mais l'idée même semblait baigner dans la sentimentalité et la stupidité. Peut-être la soigneuse était elle juste fantaisiste. Il demanda donc :

« Et comment avez-vous appris tout cela ? »

Elle lui jeta un regard qui lui donna l'impression de s'être fait prendre la main dans un pot de biscuits juste avant le dîner.

« Vraiment, Severus. Vous ne pensiez pas que j'aurait pris le poste d'infirmière dans une école sans être familière avec la psychologie de l'enfant ? »

Il n'avait certainement jamais réfléchi au sujet, et décida de ne pas répondre à la question. Il présumait qu'elle était rhétorique. « Et comment suis-je sensé savoir comment réagir face à lui s'il ne cesse de fluctuer dans un sens et dans l'autre ?

« Il sera très clair quant à son état d'esprit et ce dont il a besoin venant de vous. Il vient juste de le faire, n'est-ce pas ? »

Si c'est sa définition de 'clair', songea Severus, alors Potter et moi sommes condamnés.