Note : ce chapitre n'est pas bien passionnant, mais j'en avais besoin pour établir les choses. :p
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Les oiseaux fous
Second épisode
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Elle fuyait depuis tellement longtemps qu'elle ne savait plus ni où elle était, ni quand ; elle avait la bouche sèche, ses tempes battaient à un rythme effréné et la terreur ne la quittait plus depuis que ses poursuivants avaient retrouvé sa trace.
Épuisée, à bout de force, elle s'était résignée à s'arrêter, se cacher. Il fallait qu'elle se sustente, qu'elle s'abreuve, qu'elle survive. Cet instinct de survie primaire qui l'avait fait combattre lorsqu'elle aurait voulu abandonner, fuir lorsqu'elle aurait voulu se livrer, cet instinct protecteur l'obligeait à perdre du temps. Elle savait que c'était nécessaire, qu'elle ne pourrait plus continuer longtemps comme cela. Mais elle avait peur. Si peur. Dissimulée au plus profond du récipient qu'elle avait trouvé, elle ne bougeait pas, n'osait pas sortir. Elle essayait de se convaincre qu'elle se trouvait en sécurité.
Puis il y eut les pas. Le sol trembla, imperceptible pour quelqu'un d'autre, et le bruit sourd de chaussures lourdes, de quelqu'un qui avançait.
Oh non, non, non !
Ils l'avaient retrouvée. Ils allaient la capturer. L'emmener. Toute cette fuite pour rien, pour rien, pour rien ! Elle se recroquevilla comme elle pouvait, retint un gémissement de terreur et de désespoir. Puis un rayon de lumière au-dessus d'elle, on souleva le couvercle.
Elle redressa la tête, tremblante, défaite, mais déterminée à ne rien montrer. Elle serait digne. Elle ne leur offrirait pas la satisfaction de la voir s'humilier en plus de la capture.
Puis un visage apparut au-dessus de l'ouverture, pas trop près. Un visage humain – amical, réussit-elle à s'étonner –, des yeux bleus. Il souriait.
« Votre Majesté, prononça-t-il avec un fort accent terrien et d'un ton respectueux, vous n'avez plus rien à craindre. »
Cela faisait tellement longtemps que personne ne s'était adressé à elle ainsi ! Elle sentit les larmes lui monter aux yeux, les refoula.
« Qui… qui êtes vous ?
– Capitaine Jack Harkness, Torchwood, se présenta-t-il, presque au garde à vous.
– Torchwood », souffla-t-elle.
Le soulagement lui fit perdre toute contenance. Avec prévenance, le Capitaine Harkness détourna les yeux pendant qu'elle sanglotait. Il lui fallut un moment pour se calmer, et honteuse de s'être ainsi laissée aller, elle fit de son mieux pour reprendre son sang-froid, mais la fatigue et la soudaine certitude de la sécurité qui s'offrait à elle rendait toute dignité presque impossible.
« Désirez-vous que je vous aide à sortir, Votre Majesté ?
– Je vous en serais reconnaissante. »
Immédiatement, il tendit un doigt, elle s'y accrocha, et il l'extirpa de la théière sans difficulté avant de la poser sur la table. Soulagée d'être libérée de cet endroit sombre et humide, elle étendit ses ailes et les agita pour les sécher.
« Cela fait des jours que nous vous cherchons, continua le Capitaine Harkness. Sa Majesté Nymphalis n'en peut plus d'inquiétude.
– Mon époux est en vie ! s'écria-t-elle, une de ses angoisses les plus fortes apaisée d'un coup. Oh Nuit merci ! »
Elle rougit à son exclamation de bonheur spontanée, chagrinée de son manque de retenue, et maintenant que tout était bien, contrariée par son apparence sans nulle doute épouvantable.
« Pardonnez-moi, dit-elle. Je crains ne pas être présentable.
– Croyez-moi lorsque je vous assure que rien ne saurait diminuer votre beauté, déclara-t-il avec véhémence.
– Vous êtes bien aimable, mais je crains que vous me flattiez, murmura-t-elle, toujours rougissante.
– Je ne plaisante jamais à ce sujet, Votre Majesté », affirma le Capitaine Harkness, sourire charmeur aux lèvres.
Il se redressa, soudain sérieux.
« Nous allons prendre contact avec votre planète le plus rapidement possible, mais vous voudrez certainement vous reposer et vous remettre avant d'accueillir la délégation. Vous serez mieux dans mon humble demeure.
– Nous n'allons pas directement à Torchwood ?
– Je vis à Torchwood Sept, expliqua-t-il alors qu'elle s'asseyait sur la paume de sa main. Nous sommes la brigade volante.
– Oh ! Il me semblait bien que votre nom me disait quelque chose, mais je ne me souvenais pas vous avoir vu lors de ma rencontre avec le Sénateur Cooper.
– Je ne suis pas retourné à Cardiff depuis un certain temps », admit-il.
Puis il appuya sur l'étrange petit appareil accroché à son oreille. Elle l'écouta avec fascination s'exprimer dans sa langue : elle la comprenait, avait passé tout son temps à l'apprendre lorsqu'une relation diplomatique avait été décidé avec Sol 3, ou plutôt la Terre, mais trouvait fascinant les différences de prononciation.
« Ianto, mission accomplie. Envoie un message à Carys, que Gwen prévienne Lepidoptera. La reine Noctuelle a été retrouvée, en vie, et en bonne santé. »
Le Capitaine Harkness lui sourit. « Allons-y, Votre Majesté. »
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Torchwood Sept se trouva être une énorme maison, même pour un humain, située aux abords d'une ville appelée Winchester. Le Capitaine Harkness gara son véhicule devant l'entrée, il avait à peine monté la première marche que la porte s'ouvrait, solennelle. Un autre humain, à l'allure plus jeune, mais à l'air plus sérieux si l'on devait les comparer aux diplomates que Noctuelle avait déjà rencontrés, se tenait à l'entrée et s'effaça avec déférence à leur entrée.
« Votre Majesté », murmura-t-il, tête inclinée.
Il attendit qu'elle se soit envolée pour prendre le manteau du Capitaine.
« Je vous présente Ianto Jones, Votre Majesté. À nous deux, nous représentons la septième branche de Torchwood.
– Vous n'êtes pas nombreux », s'étonna-t-elle.
Torchwood Trois, le noyau pourtant, comprenait bien plus de membres.
« Nous nous suffisons », sourit le Capitaine.
Lorsque Noctuelle voulut regarder Ianto Jones de plus près, elle réalisa, surprise, qu'il avait disparu. Quelle discrétion, même pas un mouvement d'air…
Le Capitaine lui offrit de se reposer, elle accepta avec gratitude et découvrit, émerveillée, que l'on avait pris le temps de lui recréer un cocon artificiel.
Elle s'endormit presque immédiatement. À son réveil, l'on avait placé une coupelle de nectar près de son lit. Reposée, rassasiée, elle prit le temps de se rafraîchir et de se défriper les ailes avant de partir à la recherche de ses hôtes. Guidée par le bourdonnement des voix, elle suivit un couloir de bois sombre jusqu'à une porte entrouverte.
Ianto Jones, le dos droit, était assis devant l'écran d'un appareil informatique. Debout derrière lui, un peu décalé sur sa gauche, le Capitaine Harkness avait les mains dans les poches.
« … risque, toutes les alarmes se déclencheraient, disait Ianto Jones. Dans chaque Torchwood.
– Sauf le quatre, ajouta le Capitaine Harkness.
– … très spirituel, Monsieur. J'envoie le rapport à Gwen, je le transférerai aux autres dès qu'elle aura donné son accord.
– Entendu. Bon travail, Ianto.
– Merci, Monsieur. »
Noctuelle vit le Capitaine sortir une main de sa poche, comme pour la poser sur l'épaule de son compagnon. Mais avant le contact, il se ravisa et recula même d'un pas. Elle le vit scruter Ianto Jones pendant que celui-ci terminait probablement sa tâche.
« Tu as des nouvelles de Toshiko ? demanda-t-il d'une voix légère, démentie par la tension visible qui le parcourait.
– Owen dit qu'elle va mieux. Le nouveau traitement fait effet.
– Nous pourrions peut-être prendre deux jours pour aller la voir. »
Le cliquetis régulier s'interrompit un très court instant.
« Elle serait contente, murmura Ianto Jones.
– Mmmh. Ianto…
– Capitaine ?
– Cardiff te manque ? »
Quelques cliquetis plus forts.
« Nous ne pouvons pas y retourner pour le moment, Monsieur. Cela ne sert à rien d'y songer.
– Ce n'était pas ma question.
– J'ai terminé. »
Ianto Jones se leva, replaça consciencieusement son siège.
« Je vais m'assurer que tout est prêt pour l'arrivée de la délégation de Lepidoptera. »
Le Capitaine ne chercha pas à le retenir. Ianto Jones se dirigea vers une autre porte, discrète dans un coin. Noctuelle, qui au contraire de Harkness le suivait des yeux, le vit sursauter légèrement en passant devant une surface lisse et réfléchissante, il y jeta un coup d'œil rapide puis s'éclipsa en silence.
Noctuelle, consciente d'avoir assisté à une conversation privée, attendit quelques secondes que le Capitaine reprenne contenance puis voleta dans la pièce.
« Capitaine Harkness ? »
Il l'entendit, se retourna d'un mouvement rapide, sourire radieux aux lèvres mais regard toujours un peu distant.
« Votre Majesté ! Avez-vous bien dormi ?
– Parfaitement, Capitaine. Je vous remercie de vos attentions, le nectar était délicieux.
– Vous remercierez plutôt Ianto, dans ce cas, rectifia-t-il.
– Je n'y manquerai pas… Avez-vous des nouvelles de mon époux ?
– Sa Majesté ne pourra malheureusement pas se déplacer lui-même, mais tout est mis à disposition pour que vous soyez ramenée chez vous le plus rapidement possible. Vous serez heureuse d'apprendre que les renégats diurnes et leurs complices humains ont été capturés. »
Elle hocha la tête, grave.
« Nous espérions que mon mariage avec Nymphalis mettrait fin aux tensions entre Diurnes et Nocturnes. Malheureusement il faudra bien plus de temps avant que mon peuple et le sien cessent de se disputer Lepidoptera…
– C'est en bonne voie, Votre Majesté, encouragea le Capitaine. L'attaque contre vous a suscité énormément d'indignation.
– En bonne voie… Je l'espère. Vous serez le premier à l'apprendre : je vais bientôt pondre. »
Harkness écarquilla un peu les yeux, puis, toute déférence, se mit à genou.
« Mes félicitations, Votre Majesté. Je suis très honoré. »
Elle sourit, embarrassée.
« Relevez-vous, je vous en prie. »
Harkness obéit, puis entreprit de lui faire la conversation. Il était charmant, pour un Terrien, et elle ne vit pas le temps passer. Lorsque Ianto Jones vint les interrompre pour annoncer l'arrivée de la délégation, elle en oublia de le remercier et, un peu plus tard, prête à partir, demanda après lui :
« Vous me pardonnerez, j'ai envoyé Ianto en rapide mission diplomatique à la mairie pour assurer votre départ sans difficulté. Vous savez que certains d'entre nous sont encore… méfiants vis-à-vis des extragalaxiens, voire ignorants.
– Je vous prie donc de lui confier ma gratitude.
– Je lui transmettrai, assura chaudement Harkness.
– À bientôt, Capitaine. J'espère vous revoir sans tarder.
– Moi de même, Votre Majesté. Ce fut un véritable plaisir. »
Lorsque le vaisseau s'envola, et malgré la joie de savoir qu'elle serait bientôt chez elle, auprès de l'époux qu'elle avait appris à aimer, elle ne put retenir un frisson triste des ailes alors qu'elle regardait par le hublot s'éloigner Torchwood Sept.
Figure isolée sur le perron de son énorme demeure, le Capitaine Jack Harkness lui paraissait bien seul.
(fin/à suivre)
Mardi 11 septembre 2007
