Les oiseaux fous
Troisième épisode
Jack s'arrêta devant la porte. Les mains dans les poches, il la regarda un moment, suivit des yeux les vieilles moulures de bois parfaitement cirées. Il pinça les lèvres et redressa les épaules. Il frappa, trois coups forts et confiants, fronça les sourcils à l'absence de réponse, et cette fois, le visage composé de désinvolture, entrouvrit la porte.
« Ianto ? »
La chambre était vide. Une petite lampe sur la table de chevet éclairait les murs blancs, impersonnels, et le lit double, dont aucun pli ne froissait les draps. Un livre, à côté de l'oreiller, attira l'attention de Jack. Il se rapprocha pour en distinguer le titre.
« Le songe d'une nuit d'été, murmura-t-il. On révise ses classiques ? »
De nouveau, Jack parcourut la chambre du regard sans rien trouver de plus pour indiquer que l'on y vivait depuis trois ans déjà. Rien qui la distinguait de toutes les autres chambres de Ianto cette dernière décennie.
Sauf peut-être… Intrigué, Jack se rapprocha d'un tableau que l'on avait recouvert d'une taie d'oreiller. Il la souleva pour découvrir un simple miroir rectangulaire au tain piqué. Il le toucha, souffla dessus et regarda la buée disparaître. Une glace ordinaire. Il replaça soigneusement la taie. Tout le monde avait ses phobies, mais il ne se souvenait pas que Ianto recouvrait ses miroirs dans ses autres chambres. Du linge qui finissait de sécher peut-être, mais cela non plus ne lui ressemblait pas.
Jack sortit de la chambre et referma la porte derrière lui. Les mains de nouveau au fond des poches, il repartit à la recherche de Ianto. Il essaya d'éviter les lattes qui craquaient, sans grand succès, désavantage d'une vieille maison ; Ianto pourtant réussissait sans effort à surgir de nulle part dans le silence le plus complet et à chaque fois que Jack lui demandait comment il faisait, il n'obtenait comme réponse qu'un visage impassible accompagné de : « Secret professionnel, Monsieur. »
Tout cela ne lui disait pas où avait disparu l'autre membre de Torchwood Sept. Ianto avait appris à utiliser sans remord son temps libre officiel et disparaissait parfois du samedi après-midi au dimanche soir le Docteur savait où. Jack était à peu près certain que le Gallois n'avait plus eu personne dans sa vie depuis sa séparation d'avec Carys, mais impossible de savoir où Ianto se rendait et Jack n'osait pas demander.
Ianto se trouvait toujours présent le lundi matin, opérationnel, et Jack ne pouvait rien exiger de plus.
« Monsieur ? »
Un jour, il cesserait d'être surpris.
« Ianto. Je te cherchais. »
Ianto, notes à la main, hocha la tête.
« J'ai reçu un message de Gwen… commença Jack.
– Sur les zombies, Carys vient de me faire parvenir la copie du dossier.
– Des détails intéressants ?
– Je ne sais pas ce que Gwen vous a dit… Le dossier n'est pas très informatif, mais il semble que ce que l'on croyait être des profanateurs de tombes seraient en fait les cadavres eux-mêmes qui se lèvent et cherchent à retourner chez eux.
– Ce qui peux poser problème quand on est mort depuis quelques dizaines d'années.
– Apparemment, ce ne sont que des décès récents. »
Ianto leva les yeux de ses notes, sérieux comme jamais.
« Et violents.
– Décès violents et récents, morts-vivants, tout ça réveille des souvenirs, et pas des bons, fit Jack. Les gants vont par paire, hein ?
– Cela pourrait être quelque chose de tout à fait différent.
– Ça fait longtemps que tu devrais avoir cessé de croire aux coïncidences.
– Comme vous avez cessé de croire aux apparences ? »
Jack esquissa un sourire.
« Gant ou pas, nous avions parlé d'aller voir Tosh. Cette histoire me parait une excuse valable pour un voyage à Cardiff.
– Oui, acquiesça Ianto, impassible. Après tout, il n'y a pas mieux que deux morts-vivants pour combattre des zombies. »
La réplique était sur le bout de sa langue, quelque chose à voir avec la bonne conservation de Ianto. Jack se contenta de hocher la tête puis de reprendre sa route.
« Départ demain à la première heure ! lança-t-il.
– La mienne ou la vôtre ?
– Celle qui nous fait partir du bon côté de l'aube, Ianto.
– À vos ordres, Monsieur. »
Il pouvait entendre un sourire dans la voix de Ianto et dut se faire violence pour ne pas se retourner.
Jack continuait à ne pas vraiment dormir, pas de ce qu'un être humain normal appellerait sommeil, plutôt une sorte d'inconscience courte, traversée de souvenirs qui ressemblaient à des rêves, ou des cauchemars, selon. Mais il avait appris à se reposer. Le repos facilitait sa capacité de régénération. Lorsqu'ils étaient encore à Cardiff, Owen lui avait conseillé d'apprendre la méditation, ce qui les avait aidés, Ianto et lui, à surmonter l'épreuve de la nuit.
Ianto n'avait jamais été un grand dormeur, et sa crise d'immortalité n'avait pas arrangé les choses. La différence entre eux, c'était que Jack avait toujours su apprécier le fait d'être dans un lit, de fermer les yeux et de ne rien faire, ou du moins rien qui implique d'être debout (sauf dans des cas très particuliers, bien sûr). Ianto, dès l'instant où il se trouvait conscient, avait besoin de s'agiter. Il fut un temps où Jack avait le moyen de le garder au lit et de lui permettre de s'activer mais cela ne servait à rien d'y penser.
Le soleil se levait tout juste lorsqu'ils montèrent dans la voiture, Jack au volant. Ianto avait fixé un itinéraire rien moins qu'efficace. Jack se demandait s'ils se permettraient au retour de passer par les petites routes, de rendre le voyage plus agréable. Probablement pas.
Le trajet se déroula sans incident, dans le silence, majoritairement. Ianto, sur l'ordinateur de bord, en profitait pour le mettre à jour et collecter les quelques articles de journaux qui parlaient des profanations de tombe. Aucune mention de zombies pour le moment, Torchwood 3 faisait bien son travail.
Ils arrivèrent à Cardiff un peu avant le milieu de la matinée. Jack, malgré le temps écoulé, retrouva le chemin de la Roald Dahl Plass sans aucune difficulté, ses mains tournaient le volant d'elles-mêmes.
Jack observait Ianto du coin de l'œil, mais ce dernier, en bon professionnel, ne livrait rien de ses émotions. Il s'agissait de la première fois qu'ils mettaient les pieds à Cardiff depuis presque six ans.
À la vue du Millenium Centre et de la tour d'eau, Jack sentit son cœur se serrer. Cardiff lui avait manqué. Il se gara non loin du garage réservé à Torchwood, ils descendirent de la voiture en silence et rejoignirent la place.
« Ils ont dû nous voir arriver, déjà, dit Jack d'un ton léger. Ascenseur ou office ? »
Qu'est-ce qui serait le plus difficile pour Ianto : se retrouver face à son « remplaçant » ou pressé contre Jack ?
« Il n'y a pas de raison que nous rentrions comme des voleurs », répondit-il.
Il se dirigeait déjà vers le quai. Il avait raison, bien sûr, mais Jack ne put s'empêcher de le prendre personnellement.
On les attendait à l'entrée de l'office du tourisme, un jeune homme en costume, les yeux légèrement écarquillés. Tout à fait agréable à l'œil, mais Jack secoua mentalement la tête : Ianto n'aurait jamais fait l'erreur tactique de montrer sa nervosité, quelle que soit la personne en face de lui et son statut quasi-légendaire.
« Capitaine Harkness, Monsieur Jones, prononça le garçon, main tendue. Bienvenue à Cardiff, j'espère que vous avez fait bon voyage. Hum, je suis Thomas Hughes, chargé de l'entretien général et de l'office du tourisme. »
Le concierge/secrétaire. Il avait un léger accent gallois et les mains moites. Ce n'était techniquement que l'un des remplaçants de Ianto. Ce dernier, à son époque, accomplissait le travail d'au moins quatre employés différents ; de plus, avec le début de l'avènement de Torchwood et le développement des relations diplomatiques avec certains extra-terrestres, une seule personne ne pouvait raisonnablement reprendre derrière lui. Les nouveaux membres de Torchwood 3 partaient en week-end qui n'étaient interrompus qu'à tour de rôle, et prenaient de vraies vacances. Du moins, c'était ce que l'on prétendait. Lorsque Jack et Ianto travaillaient à Cardiff, on ne prenait même pas la peine de prétendre.
« Madame Cooper voulait vous accueillir mais elle a été appelée d'urgence à la mairie, les répercussions de l'affaire des pseudos Gremlins, je ne sais si vous en…
– Nous avons eu le rapport, oui. »
Ianto en avait arrêté de nourrir les hérissons de leur jardin pendant au moins trois jours et Jack ne s'était pas senti de se moquer.
« Terrible histoire. Heu, le Docteur Harper vous attend.
– Il doit beaucoup souffrir, commenta soudain Ianto.
– Pa… pardon ?
– Ses rhumatismes doivent être terribles pour l'empêcher de monter jusqu'ici. »
Jack ne put s'empêcher de rire, Hughes, déconcerté, ouvrit la bouche pour balbutier, certainement. Jack le prit en pitié.
« Ianto, attends d'être face à Owen pour ce genre de commentaires.
– Oui, Monsieur.
– Hum… Si vous voulez bien me suivre, c'est par ici…
– Merci Thomas, fit Jack, on connaît le chemin.
– Bien sûr… ! »
Jack lui fit son sourire le plus charmeur pour voir s'il se déstabiliserait encore, avec succès. Des petites natures, ces nouveaux employés, si celui-là en était un échantillon représentatif. Mais déjà, Ianto les dépassait d'un pas pressé. Il jeta à peine un coup d'œil à l'intérieur de l'office, qui n'avait pas vraiment changé. Il actionna lui-même le mécanisme d'ouverture. Jack l'observa, amusé.
« Il va retrouver l'amour de sa vie, expliqua-t-il à Hughes qui se retrouvait sans rien à faire.
– Oh, couina-t-il.
– Il a très peur qu'elle l'ait oublié. On ne sait pas très bien combien de temps dure la mémoire des ptérodactyles.
– Jack. »
D'excellente humeur, en fin de compte, Jack rejoignit Ianto et ils pénétrèrent ensemble dans le Hub.
(à suivre)
dimanche 28 octobre 2007
