Note : Les oiseaux fous, bien sûr, ne prend pas du tout en compte la seconde saison. :)

Les oiseaux fous
Quatrième épisode

Les choses avaient changé à Torchwood 3. Jack eut envie de partir dès l'instant où ils pénétrèrent dans le Hub. À ses côtés, le pas de Ianto se fit plus lent, plus incertain, Jack lui frôla les doigts (je sais, je suis avec toi).

Une petite dizaine d'hommes et femmes, en costumes, en tailleurs, en jean, avec ou sans blouse de laboratoire, redressèrent la tête à leur arrivée et les fixèrent avec une curiosité à peine déguisée. Owen, les cheveux grisonnants, se trouvait debout au milieu de ses minions. Son sourire, ce mélange de douceur et de sarcasme, restait le même mais les cernes sous les yeux et les lignes au coin de sa bouche laissaient transparaître fatigue et anxiété.

« Il était temps, lança-t-il. Vous avez traversé le Canal de Bristol à la nage ?

– Comme tu peux le constater », répondit Ianto dont le costume, après deux heures et demi de voiture, n'avait pas un pli.

Owen vint leur serrer la main, ses doigts s'agrippèrent peut-être un peu fort.

« Heureux que vous soyez là, murmura-t-il avant d'ajouter plus fort : on va monter dans la salle de réunion, Gwen et Carys ne devraient plus tarder.

– La mairie vous cause beaucoup de problèmes ? demanda Jack.

– Pas plus qu'un autre groupe d'obsédés de la paperasse. Oi, on retourne au boulot, vous autres ! aboya Owen en direction de son équipe distraite.

– Terrifiant, souffla Ianto à Jack.

– Je ne te crie jamais dessus, tu auras constaté.

– Un manque de nécessité dû à votre autorité naturelle, sûrement. »


La salle de réunion restait identique à leurs souvenirs, ou presque. Jack, du coin de l'œil, vit Ianto s'accrocher à ce repère familier.

« C'est la merde, déclara Owen tout de suite.

– C'est ce qu'on avait cru comprendre, répondit Jack.

– Moi qui croyais avoir fini de nettoyer après toi, fit Ianto.

– À ma mort peut-être, Jones.

– Un rapport avec le Gant ? demanda Jack.

– C'est ce qu'on aimerait savoir. Ça devient de plus en plus difficile de rattraper les morts. Le problème c'est qu'ils restent « vivants » en permanence. Ils n'ont qu'un instinct : rentrer chez eux. On a une armée de zombies dans les cellules. »

Ils prirent quelques secondes pour imaginer le spectacle.

« Gwen a insisté pour vous faire venir, continua Owen. Après tout, on a bien assez de boulot déjà avec le Rift, et vous êtes la brigade volante.

– Sifflez, on accourt, » murmura Ianto.

Jack secoua la tête.

« Comment va Tosh ? demanda-t-il doucement.

– Je lui ai demandé de m'épouser », répondit Owen du tac au tac.

Ianto se tourna vers lui, les yeux légèrement écarquillés, Jack avait haussé les sourcils.

« Elle m'a dit qu'on verrait ça une fois qu'elle serait guérie. »

Owen esquissa un sourire mince.

« Alors j'ai pas le choix, il faut que je la sauve. »

L'arrivée de Gwen et Carys leur permit d'échapper à l'atmosphère lourde qui s'était installée. On s'embrassa, se serra dans les bras. L'impression qu'avait eue Jack se confirma : la présence de leurs anciens collègues avait détendu Ianto. La tension dans ses épaules avait presque disparu, son sourire alors qu'il plaisantait, discutait avec Gwen et Carys, était un que Jack n'avait pas vu depuis… longtemps.

Il en avait oublié son existence.


Carys découvrit Ianto dans la morgue, appuyé de côté contre les tiroirs, la tête baissée. Elle ne voyait pas son expression.

« Ianto ? »

Lorsqu'il se redressa, il souriait. Carys se rapprocha.

« Je disais juste bonjour à Lisa.

– Je m'en doutais, répondit-elle. Gwen m'a envoyée te chercher, nous allons tous déjeuner chez elle et Rhys. »

Il hocha la tête.

« Je n'ai pas eu le temps d'aller voir Myfanwy, dit-il. Comment va-t-elle ?

– Elle ne sort pas beaucoup de son nid, ces derniers temps. Elle se fait vieille. Tu pourras aller la déloger cet après-midi.

– J'espère qu'elle se souvient de moi. J'aimerais autant éviter d'être jeté de là-haut. »

Il marqua une pause pensive.

« Remarque, ce ne serait pas moi qui nettoierais… »

Carys inspira.

« Comment ça se passe avec Jack ? » demanda-t-elle de but en blanc.

L'espace d'un instant, Ianto afficha l'expression d'un animal pris au piège, puis son sourire revint, son regard se fit distant.

« Bien.

– Ce « bien » que tu dis quand tout va mal ? fit-elle d'un ton exaspéré et affectueux.

– On ne s'entretue pas, rétorqua Ianto. Pas que ce serait foncièrement efficace.

– Vous ne parlez pas non plus. J'avais pensé… »

Elle fit un geste de la main impuissant.

« Vous vivez ensemble depuis des années, je ne sais pas comment vous faites pour ne pas… discuter, tout régler. »

Elle secoua la tête. « Je pensais vous revoir complices, heureux. Au minimum. »

Ianto détourna les yeux.

« Il a promis de ne pas me laisser seul. Il tient sa promesse, répondit-il, la voix rauque. Et nous voilà, lui pétri de culpabilité, moi incapable de lui rendre sa liberté. C'est ridicule, n'est-ce pas ?

– Oh, Ianto. »

Il sourit, léger.

« Ne dis pas à Gwen que je m'apitoie sur moi-même, je vais avoir droit à un sermon. »

Carys le serra fort contre elle, il lui rendit son étreinte. Ils avaient tout partagé, un temps. Cette angoisse d'une existence prolongée, le refus d'accepter, l'adaptation. Ç'aurait pu être de l'amour, mais le gouffre de leur espérance de vie les avait rendu trop prudents.

Et puis, il y avait Jack.

Ensuite Toshiko avait découvert que leur présence faisait réagir le Rift, que trois d'entre eux placés, là, en son centre et de façon prolongée, l'activait plus que jamais et le rendait instable comme ils ne l'avaient pas vu depuis des années. Ils avaient cherché une solution, même une explication, sans la trouver.

Jack et Ianto avaient quitté Cardiff. Carys, moins chaotique, peu soucieuse de se retrouver entre eux, avait choisi de rester.

« Et toi ? demanda Ianto dans un murmure. Toujours décidée à les prendre au berceau ?

– Hé, Martin n'a que dix ans de moins que moi, et ça ne se voit pas, en plus.

– Pense à toutes ces femmes de ton âge qui pleurent sur leurs premières rides.

– Au moins, je n'aurais pas peur qu'il me quitte pour une plus jeune.

– C'est à moi, que tu dis ça ? »

Ils étouffèrent un rire tendu.

« Allons-y », souffla Ianto.

Main dans la main, un réconfort, ils rejoignirent les autres.


En fin de compte, ce fut une histoire banale d'appareil extra-terrestre tombé dans les mauvaises mains humaines, une histoire de course-poursuite qui aurait pu se finir mal.

Ianto entendit le coup de feu partir.

Il ne se souvint pas de la douleur, mais pendant quelques secondes, il fit noir, vide, étouffant et glacial soudain. Ianto ouvrit les yeux, le froid se dissipe, son visage caché contre un torse (familier, une odeur associée à la violence, le réconfort, la mort et la vie), un murmure dans son oreille, son nom répété et répété et répété. Je suis mort, pensa-t-il avec surprise, parce qu'après tout c'était la première fois, la première fois qu'il touchait ce vide absolu.

« Jack ? » murmura-t-il.

Il avait moins froid déjà, les bras autour de lui le réchauffaient de leur emprise désespérée.

« Jack ?

– Ianto », souffla Jack.

Ianto releva la tête, doucement, prudemment, presque étonné de sentir son corps lui répondre. L'expression du visage de Jack lui serra le cœur, la gorge ; ce deuil absolu, ce chagrin brut. Ianto tendit la main, la posa sur sa joue, la tête lui tournait encore un peu, mais il fallait qu'il le rassure, qu'il lui rappelle.

C'était la première fois pour eux deux, après tout. La première fois que Ianto mourait.

« Je ne peux pas mourir », murmura-t-il, rassurant.

Les lèvres de Jack sur ses doigts, urgentes ; un baiser pressé sur son front, puis de nouveau les bras qui le serrent, menacent de ne plus jamais le lâcher.

« Je sais, répondit Jack, la voix étranglée, douloureuse. Je sais. »


Après, il fallut se laisser examiner par Owen, rassurer Gwen et Carys. Jack demeurait à ses côtés, comme un garde du corps et refusa pour eux deux l'invitation de rester plus longtemps à Cardiff. Une équipe de « nettoyage » s'occupait de remettre les cadavres dans leurs tombes alors que déjà, on passait à une autre affaire.

Le lendemain matin, ils rendirent une dernière visite à Toshiko sur son lit d'hôpital, l'embrassèrent sur la joue, caressèrent son visage émacié (Ianto se demanda un instant s'il pouvait lui donner un peu de sa vie, mais il y avait ce risque de ne pas la guérir, de ne lui offrir qu'une vie plus longue alors que le cancer continuerait à la dévorer de l'intérieur, à la faire souffrir), plaisantèrent sur son mariage prochain (« Pauvre Owen, quand tu auras fini de le rendre chèvre… ») alors qu'elle faisait semblant de se fâcher.

Ils retournèrent à la voiture. Ianto s'installa, Jack claqua la porte puis :

« Tu pourrais rester quelques temps à Cardiff, si tu le désires.

– Pardon ? »

Ianto se tourna vers lui. Ses tempes bourdonnaient. Jack les mains sur le volant, regardait à travers le pare-brise.

« Si tu as envie de rester un peu avec Carys, le Rift supportera bien ta présence quelques semaines.

– Carys et moi ne sommes pas ensemble », répondit Ianto.

Il avait détourné les yeux.

« Je croyais que vous… vous étiez retrouvés, dit Jack.

– Carys est une amie. Chère. »

Un silence.

« Ce que je veux dire, reprit Jack, et cela avait l'air difficile à exprimer, c'est… ne te sens pas obligé de rester à mes côtés constamment. »

Ianto eut l'impression de recevoir un coup de poing dans le ventre. Il ferma les yeux, avala sa salive.

« Je vais probablement avoir du mal à te sortir de mon champ de vision après ce qu'il s'est passé, continua Jack avec une grimace. Si tu as besoin de… t'échapper, fais-le. Ne me laisse pas t'enfermer. »

Pendant quelques secondes, Ianto n'osa presque pas respirer. Il jeta un coup d'œil à Jack. Ce dernier fixait obstinément la voiture garée en face d'eux.

« Je suis un grand garçon dit Ianto. Je vous promets qu'à l'instant où vous commencerez à vouloir couper ma viande, je vous en empêcherai. En attendant, je ne peux pas m'éloigner de vous sans me demander dans quel état je vais vous retrouver. Nous sommes quittes. »

Jack relâcha son souffle.

« Tu sais quoi ? Nous avons un peu de temps. Prenons les petites routes. On s'arrêtera déjeuner dans un petit restaurant de campagne, manger une spécialité du coin… »

Ianto esquissa un sourire, des papillons dans l'estomac.

« Tant qu'on évite les hamburgers louches…

– Et les cannibales », promit Jack.

Dans sa vie, Ianto avait déjà quitté Cardiff et le Pays de Galles à deux reprises.

La troisième fois s'avéra presque facile.

(fin/à suivre)

vendredi 1er février 2008