Les oiseaux fous
Interlude
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« Je sais que vous les sentez », souffla le Maître à l'oreille du Docteur.
Ce dernier ferma les yeux, refus d'admission ou peut-être plaisir de leurs corps rapprochés. La solitude vous donnait de drôles d'impulsions, parfois.
« Leur existence même est comme une poignée de sable qui me griffe la peau, continua le Maître. Je sais que vous les sentez, trois petits grains improbables dans les rouages huilés du Temps. Chacun de leur mouvement est un bâton de craie crissant sur un tableau. Vous entendez ? »
Pas de réponse.
Le Maître s'écarta, juste un peu, à contrecoeur, aussi sensible que le Docteur à leur contact.
« Des éléments de pur chaos. Un tsunami de conséquences. Oh, le bon Capitaine connaît bien sa leçon, mais les deux autres ? »
Le Docteur avait rouvert les yeux, mais gardait le silence.
« Ne me regardez pas comme cela, réprimanda légèrement le Maître. Je ne fais que m'interroger. Les deux autres, Docteur ? Mmmh…»
Paupières fermées, il huma l'air.
« Vous sentez ? L'un n'a pas assez d'emprise sur le Temps pour être vraiment dangereux, mais le second petit grain, Docteur ? Bien caché sous l'aile du bon Capitaine, certes… Mais pour combien de sabliers encore ? Combien de perles sur un boulier avant qu'il ne s'échappe, petit Charybde du Temps ? Ce que je ne comprends pas, Docteur, ce que je ne comprends pas…»
Le Maître pinçait les lèvres, plissait les yeux, une fureur née de l'incertitude: un élément de stabilité qui s'effondrait.
« Pourquoi n'agissez-vous pas ? » siffla-t-il.
Car si le Maître ne supportait l'idée de mourir, le Docteur lui ne restait jamais, jamais passif.
« Pourquoi, pourquoi, pourquoi laissez-vous faire alors que chaque inspiration, chaque nouveau souffle est un danger ? Pourquoi ? Allez vous laisser le Capitaine…» (Oh quel mépris dans ce seul mot) «…se créer sa petite plage personnelle jusqu'à ce qu'il ne reste plus rien du Temps? Ou bien avez-vous une telle confiance en ce monstre, cette aberration ? Dîtes-moi. »
Mains sur les épaules du Docteur, menace d'étranglement par des doigts tremblants, étrangement fragiles maintenant que sa seule certitude n'en était plus une. Le Docteur sourit, doux, tendre, plein de chagrin. Caressa la joue du Maître.
« Non. »
(Fin de l'interlude)
