Chapitre 2- Une mère sait toujours
Rentrer à la maison aurait pu me prendre trente secondes à mon rythme normal mais je laissai Démon se dégourdir dans la fraîche soirée de printemps. Arrivée devant notre demeure cinq minutes après avoir quitt l'appartement de Jake, je découvris de la lumière et la voiture de ma mère dans l'entrée. Étrange. Évidement, je ne m'attendais pas à trouver mes parents endormis devant la télévision lorsque je rentrerais, par-ce-que le mercredi soir ils prenaient des cours de danse à l'école de tante Rose, et il n'était que vingt et une heure.
Je suivis donc, Démon dans la résidence que mes parents partageaient avec moi, depuis notre déménagement au Canada, il y a maintenant trois ans. La maison était décorée de façon très chaleureuse, à l'image de ma mère. D'épaisses tentures aux fenêtres, nous protégeaient de la vue des voisins et en entrant dans le salon on avait l'impression de retrouver le cocon du cottage de Forks que ma mère avait quittée avec tant de regrets. Mon père lui, avait promis qu'ils y retourneraient d'ici 150 ou 200 ans, histoire de se laisser oublier par quelques générations et elle avait déménagé avec la famille contrainte par sa nouvelle vie d'immortelle. Je soupçonnais parfois mes parents d'y retourner pour les weekends alors qu'ils disaient partir « explorer le monde ». Ils pouvaient être si ennuyants parfois ces deux là.
- Renesmée! Tu rentres tôt! Où est Jacob? Demanda mon père, pour m'acceuillir.
- Il s'est endormi. Je l'ai laissé. Vous n'êtes…
- Quelle galanterie! Mon père siffla sa réponse en m'interrompant. Il trouvait Jacob bien cavalier dans sa manière de me courtiser et me le laissait savoir à chaque fois qu'il le pouvait.
- On est plus en 1840 tu sais, une fille peut bien marcher seule jusqu'à chez elle, spécialement lorsqu'elle peut faire bien plus de tort à un agresseur que le contraire. Et de plus, j'avais un chien de garde.
Mon père laissa son regard se diriger vers Démon, il aimait bien la petite bête malgré lui, mais ne le considérait pas comme un chien de garde, ça non! Ses sourcils arqués me le laissaient savoir.
- Les cours de danse se sont terminé tôt? m'enquis-je.
- Ta mère avait du travail à la librairie, elle recevait des commandes en fin d'après midi et voulait tout placer sur les rayons avant l'ouverture demain matin. On reprendra la classe demain soir.
Un an après le déménagement, mon père a offert un présent à ma mère. Une librairie antique avec des ouvrages, qui avaient, apparemment une valeur inestimable, mais qui sentaient la poussière et la moisissure. Les réactions de ma mère aux présents inquiétaient tout le monde, mais elle avait été très heureuse de sa nouvelle occupation. Elle avait renippé la façade et l'intérieur du bâtiment pendant une semaine avant de s'attaquer à la réorganisation des ouvrages et la commande de livres plus actuels. La librairie n'était pas très achalandée, de toute façon, ma mère avait énormément de difficulté à se séparer de ses bouquins. Les collectionneurs qui souhaitaient acheter ses livres les plus rares, les premières éditions et ceux qui ne sont plus édités, devaient presque passer une entrevue. Ils s'en rendaient plus ou moins compte, ma mère était charmante et posait des questions sur leur intérêts pour le livre, ce qu'ils souhaitaient en faire, elle leurs demandait s'ils avaient lu d'autres ouvrages du même auteur, etc. S'ils passaient l'interrogatoire, elle pouvait même leur offrir un emballage cadeau, mais si elle ne les aimait pas, elle se souvenait que le livre avait un gros défaut d'impression qui lui enlevait toute sa valeur et elle déconseillait fortement l'achat.
Évidement, nous n'avions pas besoin que la librairie soit prospère pour vivre et mon père la laissait faire, tant qu'elle s'occupait et se sentait utile, elle était heureuse et par le fait même, lui aussi.
À ce moment, mon père qui avait suivi le fil de mes pensées, me fit un clin d'œil et se retourna quand ma mère pénétra dans la pièce.
- Bonsoir ma chérie, et ta journée?
- Cours de latin avec papa ce matin, histoire avec grand-père cet après-midi, volleyball avec oncle Emmet et Jasper, ensuite je suis allée chercher Jake au boulot, on a fait les courses, souper, écouter un film et je suis là.
- Et bien, tu ne t'es pas ennuyée on dirait. Quelque chose te tracasse? Les grands yeux dorés de ma mère étaient inquiets maintenant.
- Non. Non, en fait, Jake aimerait qu'on aille tous ensemble au parc d'attraction samedi, enfin je sais que c'est ridicule, vous avez mieux à faire que de trainer avec nous dans les manèges, je vais lui dire…
- En fait ce serait une très bonne idée, la dernière fois que nous sommes allés tous ensemble remonte à Seattle, tu devais avoir quatre ans. Mais tante Alice et grand-mère ont accepté un contrat de mariage ce samedi et je croyais que Jake et toi aimeraient travailler avec nous.
- C'est vrai! J'avais oublié! Je vais l'avertir demain! dis-je précipitament. J'étais en fait un peu soulagée.
- Chérie? lança ma mère d'une voix inquiète, tu es sûre que ça va?
- Oui, oui, tout va bien, je monte, je suis épuisée.
Je grimpais quatre à quatre les marches qui menaient à ma chambre. Chambre n'était pas le mot qui convenait. J'occupais le deuxième étage de la maison familiale. Cinq pièces pour moi seule. Une salle de jeu, une très grande penderie, un bureau d'étude, une salle de bain et ma chambre.
J'entendis des voix étouffées provenant du premier étage, ma mère, interrogeait mon père pour qu'il lui dise ce qui se passait dans ma tête. Ce qu'il fit sans craindre que cela ne m'offusque. Ce qui était pourtant le cas!
Je mis en marche mon système de son pour ne plus entendre ce qu'ils disaient. Quand les premières notes de Peter and the Wolfe de Sergéi Prokofiev retentirent, je changeai de cd immédiatement. C'était l'histoire musicale que mon père me faisait jouer quand j'étais bébé, et je n'avais pas envie de devenir sentimentale, lui qui dévoilait mes pensées secrètes à tout vent. Un autre cd: Joni Mitchell, puis, America, et Amanda Marshall, n'avais-je aucune musique qui ne provienne de la réserve d'Edward? J'abandonnai et mis la radio à un poste de hip-hop. Ça, au moins, j'étais persuadée qu'il n'aimait pas.
Je détestais le don de mon père. Comment vivre dans une maison avec lui sans devenir dingue? Ma mère avait bien de la chance de pouvoir lui cacher ses pensées et lui montrer quand bon lui semblait, moi j'avais l'impression d'être espionnée sans arrêt.
J'étais affairée à déplacer sans but précis des objets dans ma chambre, les déposant plus violement que nécessaire, quand je sentis une présence derrière moi. Je n'avais pas besoin de me retourner pour savoir qu'il s'agissait de ma mère, je reconnaissais son arôme. Il m'était difficile de continuer à être de mauvaise humeur quand ma mère était près de moi. Son être entier émanait un tel aura de calme et d'indulgence.
Je m'affalais sur mon lit, en la toisant du regard le plus mauvais possible pour lui faire comprendre que je n'avais pas envie de discuter avec elle, je n'avais pas envie de me calmer, j'affectionnais être en colère parfois! Elle ne sembla pas remarquer mon air peu amène et vint s'asseoir à mon côté sur le lit.
Ma mère, Isabella, était d'une grande beauté, tous les membres de ma famille étaient d'une grande beauté, mais d'elle, semblait émaner un savoir, que les autres ne posséderait jamais. Elle m'avait souvent dit que c'était grâce à moi, que c'était la maternité qui l'avait ainsi rendu meilleure. Je n'en croyais mot, j'aimais davantage la version de mon père qui parlait d'elle du temps ou elle était encore humaine, comme de la neuvième merveille du monde. Tous appelaient ma mère Bella, un diminutif idiot si vous voulez mon avis, Isabella sonnait tellement plus distingué.
Ma mère, avait maintenant l'air d'un parent, elle arborait des vêtements classiques et une posture sévère depuis quelques années pour les besoins de son travail, ce qui différait tant de ce qu'elle représentait le weekend lorsqu'elle était vêtue d'un jeans et d'un t-shirt. Il m'était difficile de croire que Jake et elle avaient été deux adolescents irresponsables trainant ensemble, il y a de cela maintenant plus de 10 ans. Jake était dans cette maison perçu comme un bon ami de la famille, comme un gendre indésirable et aussi comme le meilleur ami de ma mère, son confident et son camarade de toujours.
Cette femme incroyable me toisa de son regard le plus tendre, et je fondis comme à l'habitude. Des larmes de frustrations coulèrent sur mes joues, premièrement, parce que ma façade avait craqué et deuxièmement parce que je me sentais épuisée de tant retenir ma colère. Je me collais à elle, la dureté de son corps ne m'arrêtant pas le moins du monde, trouvais recueil au creux de ses bras aimants. Elle caressa mes cheveux bouclés, en chuchotant des paroles rassurantes et me laissa déverser mon trop plein d'émotions négatives avant d'intervenir.
- Maman, est ce que je peux te demander quelque chose? demandais-je en hoquetant à travers mes larmes.
- Bien sûr, ma chérie.
- Est-ce que tu crois que Jacob m'aimera un jour de la même façon que toi et papa vous vous aimez?
- Et de quelle façon parlons-nous? m'interrogea-t-elle, un doux sourire sur son visage d'ange.
- Tu sais bien, papa te dévore des yeux et tu le regardes comme s'il était la chose la plus merveilleuse du monde. Vous êtes si aimants l'un envers l'autre, si amoureux encore. Jacob ne me regardes jamais comme cela, il me regarde comme si j'étais une fillette capricieuse qu'il fallait protéger. J'en ai marre!
J'entendis mon père étouffer un rire deux étages plus bas, apparemment il savait mieux ce qui se passait dans la tête de mon petit copain que moi et trouvais la situation amusante. Un grondement sourd sorti de ma gorge sans que je n'aie pu le retenir. Je n'aimais pas qu'on se moque de moi.
Les yeux de ma mère perdus dans le vide pendant quelques secondes m'indiquèrent qu'elle reprochait à mon père de ne pas respecter mon besoin d'intimité. Lorsqu'elle reprit la parole je me doutais que nous étions à présent toutes deux sous son bouclier protecteur et que je pouvais lui parler à elle et rien qu'à elle. Mon père pourrait entendre ce que nous disions mais ne pourrait plus lire dans mes pensées. J'entendis néanmoins une porte se refermer au premier étage qui indiqua que mon père était parti faire une promenade pour nous laisser discuter de nos problèmes féminins.
- Ma chérie, Jacob t'aime plus que tout au monde, n'en doute jamais. Personnellement je ne vois pas ce qu'il y a de mal à prendre son temps avant de jouer les adultes. Tu es encore si jeune, ton caractère est encore si influençable et tu devrais faire des activités pour les filles de ton âge.
Venant de n'importe qui d'autre, ces paroles m'auraient blessée , mais venant d'elle elles ne me dérangeaient pas. Je connaissais son désir de me garder auprès d'elle et j'ai souvent eu peur de lui montrer mes progrès pour ne pas entrapercevoir cette lueur inquiète dans ses yeux.
- Seulement, continua-t-elle, tu as été si rapide pour tout, je me doutais bien qu'on en arriverait là avant l'âge de raison. Regardes toi, tu es une femme maintenant, une merveilleuse jeune femme avide de vivre sa vie, nous ne pouvons te consigner ici avec nous pour donner une constance à nos propres vies. Tu sais je me rappelle avoir vécue une situation similaire à la tienne quand je fréquentais ton père, à l'époque il avait très peur de ne pouvoir se contrôler en ma présence, il évitait de se retrouver seul avec moi, il m'embrassait trop rarement et les moments d'intimités étaient bien évidement proscrits. Je me sentais impuissante comme toi, j'essayais de le séduire et il se mettait en colère. Elle sourit vaguement à ce souvenir d'une époque lointaine.
- Il ne voulait pas te blesser c'était légitime, Jake lui, ne semble pas me désirer de cette façon
- Ma chérie, les hommes sont des hommes, Jake n'est pas différent des autres, mais il t'a bercé pour t'endormir, il a joué avec toi dans ta pataugeoire, il a beau savoir que tu es sa promise, il a été encore plus paternel que ton père ne l'était à ta naissance, il doit se sentir minable de te désirer, tu peux comprendre cela, non?
- Bien sûr, j'y ai souvent pensé, mais si mon physique ne le fait pas changer d'idée, qu'est-ce-qui le fera?
- Je vais tenter de lui parler ma chérie, quelle situation absurde quand on s'y arrête, une mère qui propose à son gendre d'être plus entreprenant avec sa fille! Lâcha-t-elle en riant. Viens-tu travailler au magasin avec moi demain?
- Non, j'ai promis de passer voir grand-mère au manoir, elle va m'aider au piano.
- D'accord. Allez, repose-toi maintenant.
- Merci, m'man!
- Bonne nuit ma puce, fait des beaux rêves, je t'aime plus que ma propre vie. Dit-elle en faisant référence au médaillon que je portais en tout temps à mon cou et qui m'avait été offert en des temps plus sombres.
Je me fis couler un bain, et y restai longtemps réfléchissant à toutes sortes de scénarios qui me permettraient de passer du bon temps avec Jacob. Mon père, revenu de sa course, discutait avec ma mère au premier, et bien que je ne puisse en être certaine, j'étais persuadée que ma mère avait maintenu son bouclier en place pour qu'il ne puisse avoir accès à mes songes. Elle comprenait mieux que lui mes besoins d'intimité.
Je terminai Le testament français d'Andreï Makine, que grand-père m'avait prêté avant de sombrer dans le sommeil, la tête remplie des images de la Russie et de la France que l'auteur avait créé en moi.
