Fleur joue dehors avec la petite Victoire, qui paraît en ce moment même très empressée de demander au bébé que porte Fleur de ne pas toucher à ses poupées. J'étouffe un rire, très mal de dois l'avouer. Bill m'a dit la semaine dernière qu'ils attendaient un garçon. Victoire peut être tranquille pour ses poupées. Par contre, j'espère que Ted sera patient…

Ma belle-sœur se lève d'un bond lorsqu'elle m'aperçoit. Elle s'approche au pas de course. On a beau lui reprocher beaucoup de choses, personne ne peut dire qu'elle ne s'intéresse pas aux autres.

« Elle s'est disputée avec Ronald ? demande Fleur avec son irrémédiable accent français. »

« Jet de vaisselle et crise de larmes, je lui réponds aussi bas qu'il m'est donné de parler. »

Peine perdue, Hermione pleure de plus belle. J'aurais mieux fait de me taire. Il est grand temps que je revienne à la civilisation, moi…

Fleur soupire. A voir sa tête, elle était au courant. Rien d'étonnant. Depuis la fin de la guerre, ma belle-sœur s'est révélée être une incroyable commère. Quoi qu'il puisse se passer, que la scène se déroule en Alaska, au Japon, ou simplement au Terrier, elle est au courant. Je me demande comment elle fait.

Merlin, je déteste voir une femme pleurer. Ça me fait mal au cœur, et pour Hermione trois fois plus. Elle ne mérite pas ça. Elle vaut bien mieux.

Quand je pense qu'elle a abandonné sa carrière pour Ron ! Il disait vouloir beaucoup d'enfants. Cela passe encore, avec une famille comme la nôtre ça se comprend. Mais il a commis plusieurs erreurs :
1) Ne pas demander Hermione en mariage. A moins qu'il ne pense encore que les enfants naissent dans des roses ou des choux… Les cigognes peut-être ?
2) Lui faire interrompre ses études. D'accord, plusieurs enfants – surtout sorciers – demandent le plus souvent à leur mère tellement de peine qu'elle doit arrêter de travailler. Mais là, bon sang, ils ne sont pas parents ! Même pas mariés ! Fiancés, encore moins ! Pourtant, cela fait six ans qu'ils sont ensembles, cinq qu'elle a perdus à ne rien faire ! Il ne lui est donc pas venu à l'idée qu'il pourrait se bouger un peu ?

Hermione est intelligente. Elle serait une mère fantastique, mais à condition qu'elle soit heureuse ! Heureuse ! Ce qu'à l'évidence elle n'est pas. Si elle l'était, elle ne serait pas allée chercher à la loupe un cheveu de Lavande sur la cape de Ron.

« Charlie, peux-tu emmener Victoire auprès de son père ? Il est dans le bois. Si vous nous cherchez, nous serons dans la cuisine. »

Message reçu, je dois débarrasser le plancher pour que Fleur puisse recoller les morceaux. Ça ne me dérange pas, je comprends bien qu'une femme se confie plus facilement à une autre. Etrange connivence féminine… Qu'Hermione ne semble pas approuver puisqu'elle agrippe ma chemise et refuse de la lâcher.

« Ne t'en va pas s'il te plaît…réussit-elle à hoqueter entre deux sanglots. »

Fleur tire une drôle de tête. Je donnerais cher pour savoir ce qu'elle pense en ce moment. Quoi qu'il en soit, Hermione est toujours agrippée à ma chemise (devenue son mouchoir) et paraît avoir une fâcheuse tendance à me confondre avec un oreiller.

Je n'en suis pas mécontent. Pauvre Hermione, ses larmes ne sont pas dues qu'à la scène de tout à l'heure. C'est sa vie entière qu'elle regrette. Ou plutôt les six dernières années, car il m'a semblé qu'elle n'avait pas à se plaindre avant (mis à part mon triple idiot de frangin qui a mit quatre ans avant de voir qu'elle était une fille, deux supplémentaires pour comprendre qu'il était amoureux d'elle, et encore un à voir qu'elle aussi l'aimait. Si c'est pas une flèche, ça…) Enfin, si elle a besoin d'une épaule pour pleurer et que la mienne lui convient…

Elle ne me dérange pas. Hermione n'est pas lourde à supporter, et puis je la comprends. Merlin, Ron est vraiment de la bouse de dragon ! Même moi – qui passe pourtant mon temps avec d'énormes bestioles plus occupées à cracher du feu qu'autre chose – j'ai compris ce qu'attends sa copine. Sa copine ! Pas la mienne !

A la réflexion, aurais-je pu la rendre heureuse ? Je suis certes un peu rude – dragons oblige – mais au moins je n'aurais pas la cruauté de la forcer à abandonner ses études. Je ne la forcerais jamais, c'est certain. Pareille perle rare – car elle en est une – doit être préservée et non mélangée avec des cailloux, même si ils lui ressemblent.

Hermione mériterait d'être traitée en reine. Elle est une reine. Pour certains, elle se limite à un bel emballage (mon cher petit frère, pour ne pas le nommer). Pour d'autres, elle est un cerveau (Harry, qui n'est tout de même pas très futé), mais elle est plus que ça. Une déesse même. Moi je la vois comme telle.

Non, je ne pourrais pas la rendre heureuse. Je ne crois pas. Moins malheureuse peut-être, mais heureuse non. Hermione a besoin d'un homme aimant, doux, présent, attentif. Je suis bourru, mal léché, toujours occupé avec mes dragons, et je ne vois rien à moins que ce ne soit écrit en énormes lettres sur une pancarte.

Je détache un à un les doigts qui agrippent ma chemise. Hermione lève alors les yeux vers moi et me dédie un de ces regards de chaton devant lequel je fonds. Heureusement que Fleur est là pour me rappeler à l'ordre. Si la crise de larmes va en s'amenuisant, elle n'en est pas pour autant prête à s'achever.

« Je ne reste pas loin, je lui chuchote dans l'espoir de la calmer. Je vais aller voir Bill et tu vas rester avec Fleur, d'accord ? »

Elle comprends et se dirige sans mot dire vers la chaumière. Fleur lui emboîte le pas. Je les suis du regard, sans pouvoir m'empêcher de soupirer. Merlin, je voudrais bien être à la place de Fleur, ne serais-ce que pour savoir trouver les mots justes…

Victoire me regarde d'un air très sérieux, suçant son pouce avec application. Je me souviens de ce que m'a dit sa mère : Bill est dans le bois. Je me demande bien ce qu'il peut y faire d'ailleurs…Enfin, là n'est pas l'important.

Ma nièce attrape ma main et daigne me suivre pendant que je me dirige vers là où je sais trouver mon frère.