Il y a une table sous un arbre. C'est là que Bill est assis, enfoui jusqu'au cou dans une énorme pile de parchemins couverts de signes mathématiques. Je n'ai jamais réussi à comprendre en quoi consiste son métier, mais il paraît se retrouver très clairement dans ce que moi je donnerais en jouet à un bébé dragon.

« Salut petit frère ! me dit-il lorsque je m'asseyais en face de lui, Victoire sur les genoux. Que nous vaut l'honneur de ta visite ? »

Je préfère ne pas relever le « petit frère ». Qu'ont-ils tous à me traiter de petit ? Je suis le plus grand de la famille après Ron !

« Ce qui devait arriver, je lui rétorque en grimaçant. Ron est un triste imbécile. »

« Pourquoi ? Je veux bien qu'il ne soit pas très dégourdi, mais quand même… »

« Hermione. »

« Ah… »

Une drôle de lueur s'allume dans les yeux de mon frère, la même que j'ai déjà vue dans les yeux de Fleur il y a cinq minutes.

« Fleur m'a dit que Ron fréquentait Lavande au Ministère. Je me doutais bien qu'Hermione ne tarderait pas à le découvrir. Comment a-t-elle réagi ? »

« Maman doit être en train de réparer ses casseroles. J'ai laissée Hermione avec Fleur. »

« D'où la raison de ta présence ici j'imagine. »

« Elle a commencé à pleurer dans mes bras ! Qu'est ce que je pouvais faire d'autre ? »

« La consoler. »

« Bill ! Je passe le plus clair de mon temps avec des dragons, comment veux-tu que je sache consoler une fille ? »

« Dis-lui ce que tu penses. »

« Quoi ? Que Ron est un imbécile ? »

« Ce n'est pas de cela que je veux parler. Victoire ? rajoute-t-il pour sa fille qui commençait à dessiner sur un parchemin, vierge heureusement. Peux-tu aller me chercher une bouteille d'encre s'il te plaît ? Mais ne dérange pas ta mère et ta tante. »

La gamine s'en va. Aussitôt qu'elle est partie, Bill quitte son faux air studieux et devient brusquement beaucoup plus intéressé par mon cas que par son travail.

« J'ai remarqué que tu viens assez souvent au Terrier, me dit-il avec un sourire que j'ai du mal à interpréter. »

« Mais… »

« - Cependant, si tu y allais encore plus souvent, tu remarquerais que ça fait un certain moment déjà que le couple d'Hermione bat de l'aile. »

« Comment ça ? »

« Vois-tu souvent Ron quand tu viens ? »

« Non mais… »

« Résultat, tu ne rencontres qu'Hermione. Maman est occupée à autre chose, Ginny et Harry travaillent ou se bécotent, Papa est toujours au Ministère, Pénélope nous fuit comme on évite la peste et Percy ne vient qu'avec ses dossiers. Sans compter George qui risque bientôt de faire une déclaration d'amour à son magasin, tant il y passe de temps. Tu es souvent seul avec Hermione. »

« Mais…on discute, c'est tout ! »

« Bien sûr, deux personnes sensées ne vont pas passer leurs journées à s'ignorer. Je te rassure, tu es tout à fait normal. Plutôt bien, même, pour quelqu'un qui discute avec des dragons en roumain… »

« Hé ! »

« Je n'ai pas fini, écoute-moi. A force de toujours croiser Hermione, vous avez fini par vous apprécier. »

« Mais… »

« Crois-moi, à partir de là, il n'a pas fallu beaucoup de temps à Hermione pour remarquer que la vie avec Ron est bien loin d'être aussi intéressante que vos rencontres. Elle est entrée dans un cercle vicieux. Tes visites lui faisaient de plus en plus plaisir, et sa vie avec Ron lui paraissait de plus en plus ennuyeuse. »

Oh Merlin, mais qu'est ce qu'il raconte là ? Pourquoi ai-je un frère pareil ?

« Ron a remarqué son ennui, mais n'a pas été assez futé pour en deviner la raison. Je crois qu'il apprécie Hermione, mais comme entier. Il n'admet pas ses changements de caractère. Il aime son attitude, pas réellement sa personne. »

Résultat des courses : Ron est encore plus bête qu'il n'y paraît ! Ça tombe bien, je crois que Lavande n'est elle aussi pas d'une intelligence défiant vents et marées. Mais Hermione là dedans ? Que va-t-elle devenir ? Je l'ai lu dans ses yeux, sa peine est sincère. Je ne veux pas qu'elle souffre…

« Tu dis que Ron est stupide, mais je te trouve pas mal non plus. »

Merlin, faites quelque chose, que Victoire revienne avec sa bouteille d'encre ! A quoi est ce que mon grand frère – pourvu d'un esprit tordu comme celui d'un Gobelin, autre raison de ma préférence pour la conversation des dragons – pense encore ? Aux dernières nouvelles, Bill n'a jamais fait d'occlumancie mais…il devine si bien mes pensées que c'en est inquiétant. Mais pourquoi me comparer à Ron d'abord ?

« Arrête de prendre pour base que Ron et Hermione sont faits l'un pour l'autre. C'est ce que chacun s'est efforcé de leur fourrer dans le crâne et vois où cela les a menés ! Ron sera je pense beaucoup plus heureux avec Lavande qu'il ne l'a été avec Hermione au plus fort de leur relation. »

« Mais elle ? Ne vas pas me dire qu'elle n'a pas de chagrin, tu ne l'as pas vue. Elle était en larmes ! Pourquoi crois-tu que je l'ai conduite ici ? »

« Un, parce que ta chemise lui servait de mouchoir et que tu étais dépassé. Deux, par peur de ne pas pouvoir t'occuper d'elle, une fille n'étant pas un dragon. Trois, parce que tu avais besoin qu'on te remette les idées en place, ce que je m'efforce de faire depuis tout à l'heure ! »

« Hein ? »

Mais où veut-il en venir ? Non, tout de même pas…

« Ne fais pas comme si tu ne m'avais pas compris, je vois en ce moment même que l'information est en train de monter au cerveau. Personne ne peut empêcher Hermione d'avoir du chagrin, il n'est jamais facile de s'apercevoir qu'on s'est trompé. Mais par contre, toi, tu peux l'aider. »

- …

« Si, tu le peux. Le dois même. Hermione et Ron n'étaient pas faits pour être ensemble. Mais toi et elle… »

« Non ! »

« Si. Pas la peine de hurler comme si tu étais scandalisé. C'est bien parce qu'elle te préfère à Ron qu'elle a commencé à s'ennuyer, accélérant le processus. C'est bien parce que tu l'appréciais que tu as multiplié les visites au Terrier ces derniers mois. Et c'est la même raison qui t'a poussé à vouloir la consoler comme tu l'as fait, et elle à s'abandonner dans tes bras. »

Merlin…Il a raison. Je crois que la cohabitation avec les dragons m'a définitivement obscurci le jugement. Comment ai-je pu ne pas le voir ? Comment ai-je pu l'ignorer ? Si je n'avais fait qu'apprécier Hermione, je n'aurais pas en ce moment même l'envie de commettre un fratricide des plus sanglants.

Que faire ? L'âge m'importe peu. Remus et Tonks avaient presque vingt ans de différence. Hermione et moi, juste sept… Mais je ne veux pas la brusquer.

« Tu sais, frère, Fleur fait des miracles avec les cœurs brisés. Reste à déjeuner, tu verras bien. »

Oui, il a raison. Je verrais bien…