Oscar était furieuse. Et le mot n'était pas trop fort. Elle avait beaucoup de mal à se contrôler. Le jour du duel était arrivé. Le roi et les personnalités de la Cour l'attendaient au château de Versailles, ainsi que le comte de Girodelle. L'issue de ce duel était le commandement de la Garde Royale.

- Mais pourquoi ! Pourquoi un duel ? tempêtait Oscar. Et pourquoi transformer une chose sérieuse en une… mascarade ?

- Oscar ! tonna le général.

Mais la jeune fille était lancée. Et même lui, avec toute son autorité, ne saurait l'arrêter.

- Un duel n'est pas un spectacle !

- Ce duel a été demandé par le roi, pour savoir lequel de vous deux serait le plus digne de commander la Garde Royale, je vous le rappelle Oscar !

- Et pour chaperonner l'archiduchesse d'Autriche qui deviendra notre dauphine, je sais ! Je n'ai aucune envie de veiller sur une femme !

- Je suis certain que vous vous entendrez bien avec la future dauphine. Vous êtes à même de la comprendre et de la rassurer.

- Et pourquoi, hein ! Pourquoi ? Parce que je suis une femme ?

- Oscar !

- Oh oui ! Vous pouvez gronder ! Vous pouvez me frapper ! Mais vous ne pourrez jamais vous substituer à la nature, j'en ai la preuve chaque mois !

- Oscar !

- Et voilà pourquoi je devrais veiller sur une petite écervelée !

- Il suffit mon fils ! Vous veillerez sur la future dauphine parce que vous serez le capitaine de la Garde Royale. Et vous serez le capitaine de la Garde Royale parce que vous gagnerez ce duel. Du moins j'ose l'espérer !

- Duel ! Duel ! Duel !... Et pourquoi pas la courte paille tant qu'on y est ?

Le général serra les poings, excédé. Oscar était un remarquable combattant, un fils aimant, un érudit qui se drapait de vertus. Toutefois, il avait aussi un caractère épouvantable. Et des colères mémorables.

« Je me demande de qui il peut tenir cet entêtement et ce tempérament coléreux » se demandait-il parfois ironiquement, en se regardant dans une glace.

Il ne pouvait certes pas incriminer la comtesse. Louise avait elle aussi du tempérament, mais il était enrobé de douceur et de délicatesse. Elle n'élevait pas la voix, elle fronçait les sourcils. Elle ne se butait pas, elle s'obstinait à vous convaincre de faire ce qu'elle souhaitait. Elle avait ses propres goûts, mais savait tenir compte de ceux des autres, de sorte qu'elle imposait sa marque sans ostentation. Elle était exquise, la femme qu'il lui fallait. Non vraiment, il ne pouvait pas reprocher à Louise le caractère fougueux de leur dernière fille.

- Je me rends auprès du roi. Ne soyez pas en retard !

- Oh ne vous inquiétez pas ! Je m'en voudrais de perturber les paris des courtisans, lança-t-elle avec mépris. Au moins père, avez-vous misé sur moi ?

- Je ne joue pas avec les affaires sérieuses Oscar, vous devriez le savoir.

- Eh bien profitez-en ! Pour une fois qu'un duel tourne à la farce, cela ne se reverra pas de sitôt !

Le général préféra soupirer et partir en claquant la porte. En descendant l'escalier, il croisa grand-mère qui leva sur lui un regard accusateur. Elle non plus n'approuvait pas ce duel, mais pour d'autres raisons qu'Oscar.

- Ne dites rien grand-mère, ne dites rien !

- … (pincement des lèvres)…

- André a-t-il préparé les chevaux ?

- Oui, il est prêt à partir.

- Bien ! Ils ne devraient plus tarder.

- Il n'est pas trop tard…

- Grand-mère ! tonna le général.

Il y avait entre elle et lui une tendresse profonde. Peut-être parce que grand-mère, avant d'élever ses enfants, avait été le soleil de son enfance à lui, Rénier de Jarjayes. Il continua son chemin. Non vraiment, il ne lui en voulait pas, au contraire… Elle défendait Oscar comme elle l'avait défendu lui, contre vents et marées, l'encourageant dans tout ce qu'il entreprenait.

- Veille à ce qu'ils partent à l'heure ! lança-t-il avant de disparaître.

Grand-mère grommela. Un duel ! Sa petite Oscar dans un duel, devant la Cour, devant le roi. Il ne manquait plus que cela ! Après l'avoir élevée comme un garçon, il la forçait à se battre en duel contre un homme, devant tout le monde.

« Où a-t-il la tête ? Mon dieu, protégez ma petite fille ! Et protégez aussi son père par la même occasion… Il ne s'en rend pas encore compte, mais il l'aime sa fille. Elle lui ressemble tellement… »

- J'en ai ! entendit-on soudain.

« La même voix douce et mélodieuse… » termina grand-mère en souriant.

De toute façon, elle ne pouvait rien faire. Elle avait maint et maint fois exprimé son mécontentement et sa désapprobation la plus totale face à cette décision grotesque de faire de sa petite fille l'héritier de la famille Jarjayes. Elle ne pouvait hélas rien faire de plus, si ce n'est donner des coups de louche à son garnement de petit-fils lorsqu'il l'embêtait, et adoucir sa vie le plus possible. Et confectionner des robes, au cas où, un jour…

Quelques temps après le général de Jarjayes, Oscar partit en compagnie d'André. La jeune fille maugréait toujours contre ce « foutu duel ».

- Ne t'inquiète pas Oscar, je suis sûr que tu vas l'emporter, la rassura le jeune homme.

- Si je perds, je déshonore mon nom. Pffff ! Si je gagne, je deviens officiellement la nounou de la Dauphine. Quelle chance ! Quel dommage que je sois à cheval, j'ai envie de trépigner de joie !

- Elle est peut-être très gentille.

- Mais je me moque qu'elle soit gentille ou non ! se révolta la jeune fille. Je n'ai même pas envie de la connaître !

- Tu en fais toute une montagne parce que tu ne la connais pas. Si ça se trouve, vous vous entendrez très bien...

- Si ça se trouve, le singea-t-elle, cette petite bécasse me trouvera à son goût et essayera de me mettre dans son lit…

- Oscar !

- Quoi !

- C'est de la Dauphine dont tu parles !

- Oui, ça va… Bon, j'y suis allée un peu fort, je l'admets, accorda-t-elle, boudeuse.

- Accorde-lui une chance, la poussa-t-il.

- Mais bougre d'abruti ! Je n'ai aucune envie de passer du temps avec une femme alors qu'il m'est interdit d'en être une !

- Voilà donc où le bât blesse.

- De quoi allons-nous parler ?... Je ne connais rien aux fanfreluches et autres coquetteries.

- (Rire d'André)… Et si tu lui parlais de sa sécurité, de son emploi du temps, des gens qui la fréquentent… Elle va être un peu perdue en arrivant à Versailles. Tu pourras tout simplement la guider. Elle aura bien assez de demoiselles de compagnie pour parler chiffons, crois-moi !

- Parce que MOI, je connais bien Versailles ?

- Plus qu'elle en tout cas. Tu connais la famille royale et les courtisans par l'intermédiaire de ton père. Et tes fonctions te permettront de t'intégrer très vite.

- Tu parles comme si j'avais déjà gagné…

- Parce que tu comptes perdre ? s'étonna-t-il.

- Non ! Certainement pas !... Mais j'ai entendu parler de ce Victor de Girodelle, et c'est une fine lame. Ce ne sera pas aussi facile que tu le penses de le battre…

- C'est pour cela que tu t'inquiètes en réalité ?

- Tu m'énerves !

- Allez, réponds-moi…

- Je m'inquiète ?... Je vais avoir un adversaire redoutable. J'ai mon agilité pour moi, mais il a la force d'un homme pour lui. Et je n'ai aucune envie de materner une princesse étrangère de surcroît !

- Très bien ! Alors, une chose après l'autre. D'abord, ce duel… De toute façon, tu n'y couperas pas, et beaucoup de choses découleront de son issue.

- C'est vrai…. André ?

- Oui.

- Tu seras là ?

- Comme toujours.

- Et si je perds ?

- Alors, je resterai très près de toi… même si tu me râles dessus.

- QUOI !

Il rit en lançant son cheval. Un instant décontenancée, la jeune fille le poursuivit, et le dépassa.