La jeune fille sanglotait au pied du chêne. Elle était venue se réfugier au bord de l'étang. Elle s'était enfuie si vite qu'André n'avait pas eu le temps de la suivre. Il pensait la retrouver ici, il avait raison. Le cœur déchiré par le bruit des sanglots, par la vision de cette silhouette délicate presque désarticulée, il s'approcha d'elle.
- Oscar…
- (pleurs et tremblements incontrôlables)
- Oscar…
- … Va-t-en, le repoussa-t-elle en se repliant sur elle-même.
- Tu t'es bien battue.
Elle releva brusquement la tête. Son visage inondé de larmes le regardait sans comprendre. Se moquait-il d'elle ? Ses prunelles exprimaient sa douleur plus que ses pleurs. Elle agonisait…
- J'ai perdu ! éructa-t-elle.
- Tu t'es bien battue. Girodelle était très fort, tu le savais. Et tu étais énervée… Je suis certain que, dans un duel normal, tu aurais gagné.
- J'ai perdu !
- Ce duel ressemblait à une foire ! Comment pouvais-tu te préparer à cela ?
- J'ai perdu !
- Tu as perdu oui, la belle affaire ! s'énerva-t-il. Ce n'est quand même pas la fin du monde !
- Seul le résultat compte. J'ai fait honte à mon père, à mon nom…
- Oscar je t'en prie, la coupa-t-il de façon autoritaire. Tu ne vas pas t'auto-flageller parce que tu penses être indigne de l'illustre lignée des Jarjayes. Tu n'as pas démérité, et ceux qui diront le contraire auront tord. Le comte de Girodelle était très impressionné par ta prestation.
- Impressionné ! Ha ha ! André, laisse-moi rire !... Le gagnant peut se permettre d'être « impressionné » ! Il ne me reste que la honte…
- Oscar dis-moi… Tout se passait très bien, jusqu'à un certain moment. J'ai senti que quelque chose clochait et tout a basculé.
- … (rougissement d'Oscar)
- Je ne me suis donc pas trompé… Tu aurais sans doute gagné sans cela. Que s'est-il passé Oscar ?
- … Rien…
- Dis-le moi je t'en prie ! Tu sais que tu peux avoir confiance.
- Ce n'était rien, gronda-t-elle en rougissant encore plus.
- Je te préviens tout de suite que je ne te lâcherai pas tant que tu ne m'auras pas dit ce qui t'est arrivé ! dit-il. Et tu sais que je peux être aussi têtu que toi quand je m'y mets. Tu n'auras pas un moment de répit…
- Ca va ! s'insurgea-t-elle. Puisque tu veux tout savoir…
- Ouiiiiiii ?
- Je suis dans une période…
- … (incompréhension totale)
- Oh mais c'est pas vrai ! Tu ne peux même pas comprendre à demi-mot ! se fâcha-t-elle.
- J'essaye Oscar. Mais tu es quand même sacrément sibylline, alors excuse-moi si je n'y arrive pas toujours !
- Je suis dans ma période féminine, mes menstruations ! C'est assez clair pour toi maintenant ?
Le visage du jeune homme était figé dans la stupéfaction. Il savait, ô combien, qu'Oscar était une femme. Pourtant, il n'avait pas pensé le moins du monde à cette explication. Maintenant, il était aussi rouge que la jeune fille. Sauf que, pour elle, la colère avait remplacé la gêne.
- Je… Je suis désolé. Je ne voulais pas t'embarrasser…
- Je t'avais pourtant dit que ce n'était rien, lui reprocha-t-elle.
- Tu ne vas tout de même pas m'en vouloir de me faire du souci pour toi !... Quand ton père connaîtra la raison de ta défaillance, il ne pourra que…
- Il ne connaîtra rien du tout !
- Mais Oscar !
- Quoi ! Il m'a élevée comme un homme. Tu crois que c'est pour accepter l'excuse d'une mauvaise période pour expliquer la perte d'un duel ?
- Je…
- Non crois-moi ! Je n'ai qu'à assumer, un point c'est tout. Mon père sera furieux et déçu de toute façon, murmura Oscar d'une voix brisée.
Oui, elle avait déçu son père, ce général qu'elle aimait, qu'elle admirait, qui lui avait tout appris, qui l'avait gardée près de lui malgré sa nature véritable. Elle devrait vivre avec ça !
- Il faut rentrer Oscar, lui dit doucement André. Il se fait déjà tard, tu es fatiguée et…
- Et ?
- Euuuuuuh… Il faut rentrer, dit précipitamment le jeune homme.
Un peu trop précipitamment… Cela intrigua Oscar.
- Et ? insista-t-elle.
- … Tu es bel et bien dans ta période… délicate, termina-t-il, rouge de confusion. Ca… commence à se voir… sur ta culotte.
- Oh !
- Veux-tu que je t'apporte ton vêtement de rechange ?
- Euh… Oui, je veux bien.
x x x x
Le roi félicitait le comte de Girodelle pour sa performance. Néanmoins, il fit signe au général d'approcher et s'isola quelques instants avec lui.
- Toutes mes félicitations, général.
- Merci Votre Majesté… Mais Oscar ne s'est pas montré à la hauteur de la situation.
- Votre… fille (à voix basse) a donné bien du fil à retordre à notre nouveau capitaine. Je connais la réputation du comte à l'escrime. Vous pouvez être fier de votre enfant général, comme je le suis. Elle est d'une agilité incroyable. Pour ma part, je suis très heureux d'avoir deux éléments comme eux à la tête de la Garde Royale, notamment pour veiller sur la Dauphine.
- Deux éléments Votre Majesté ?
- Il va de soi qu'Oscar devient le lieutenant du capitaine de Girodelle. Elle le secondera magnifiquement. Et je songe à l'affecter particulièrement au service de la Dauphine.
- Votre Majesté est trop bonne.
- Non général, je suis lucide. J'ai deux éléments excellents à ma disposition, je ne vais pas me priver de leurs compétences, ni de l'un ni de l'autre. Peu m'importe ce duel ! Je les veux tous les deux !
- J'en informerai Oscar Votre Majesté. Quand doit-il prendre son service ?
- Dès demain. En même temps que le capitaine. Allez général, et quittez cette mine sombre.
- A vos ordres, Votre Majesté.
x x x x
Oscar se changea, et ils rentrèrent lentement chez eux. Alors qu'ils sortaient de l'écurie, le général arrivait. Oscar se présenta devant lui, tête baissée.
- Père, je…
- Suffit ! coupa-t-il sèchement. Le roi vous félicite. Vous serez le second du capitaine de Girodelle. Vous pouvez être fier, mon enfant.
« Mon enfant, pas mon fils ! » releva Oscar mentalement.
- Je suis désolée père.
- …
Sans un mot de plus, le général se rendit dans son bureau. Oscar se sentit encore plus honteuse qu'elle ne l'était, et complètement désorientée. Alors, elle sentit une main sur son épaule. André…
- Lieutenant, tu t'es bien battue. N'en doute pas s'il te plait.
- Merci André.
- Allez viens…
- Non… Je vais monter dans ma chambre.
- Pourquoi ?
- …
- Si c'est pour broyer du noir, ne compte pas sur moi pour t'encourager.
- Je vais…
- Jouer un morceau de musique ?
Oscar le regarda, éberluée. Elle n'avait pas du tout envie de jouer. Elle avait envie de s'apitoyer sur elle-même. Il lui sourit tendrement. Dans cette amitié qui ne se démentait pas, elle puisa la force de relever la tête et d'affronter l'avenir.
- Soit !
- Je peux venir t'écouter ?
- Bien sûr ! Tu choisiras le morceau…
- Merci. Je te laisse t'installer. J'arriverai dans quelques instants.
