En haut de l'escalier, dans un recoin, dissimulée derrière une tenture, la comtesse de Jarjayes avait assisté à la scène. Lorsque sa fille avait rejoint sa chambre, elle prit soin de se cacher dans l'ombre. De ce fait cette dernière, déjà préoccupée par sa défaite, ne la vit pas. Dès qu'elle fut passée, la comtesse se risqua à jeter un œil dans le vestibule. André avait suivi son amie du regard, avant de se diriger vers la cuisine.

« J'espère qu'Oscar prendra un jour pleinement conscience de sa chance… André est à ses côtés pour la soutenir, la protéger, la consoler, sans faillir jamais. » l'envia-t-elle.

André… Il ne rechignait jamais à effectuer des travaux de force. D'ailleurs, son corps se transformait en conséquence. Cependant, il était d'une grande douceur C'est pour cela que les chevaux l'adoraient. Il semblait avoir un don avec eux. Même l'animal le plus rétif acceptait de se soumettre à sa loi. D'autre part, il se montrait d'une patience incroyable avec Oscar, qui faisait parfois montre d'un caractère difficile. Un mélange de force et de douceur…

La comtesse s'aperçut soudain qu'elle avait empoigné le rideau de la tenture. Sa respiration était irrégulière.

« Vais-je tomber malade ? » se demanda-t-elle.

Elle n'imaginait pas une seconde que le jeune homme puisse être responsable de cet état. Ou plutôt la manière dont elle le regardait. Non, pas une seconde ! N'était-elle pas heureuse en ménage ? Elle n'avait rien d'une de ces têtes de linotte qui se pâmaient devant le premier beau mâle venu.

Et puis André, c'était le petit-fils de grand-mère… Presque un membre de la famille… C'était l'ami d'Oscar. C'était un domestique, qui jouissait néanmoins de l'estime du général, ce qui n'était pas commun… C'était des grands yeux lumineux qui savaient vous mettre en confiance, un sourire qui ne demandait qu'à s'épanouir…

« C'est cela… Je suis fatiguée. J'ai l'impression que je vais tomber malade. » conclut-elle avec soulagement.

Soudain, elle vit André reparaître. Il portait un plateau avec… deux tasses de chocolat.

« Naturellement… Il pensait encore et toujours à Oscar, à ce qui pourrait lui faire plaisir… »

Elle avait le sourire, mais ne pouvait empêcher une petite pointe de jalousie de s'insinuer. Même si elle refusait de lui donner un nom…

Alors que le jeune homme commençait à monter l'escalier, la comtesse sortit de sa cachette et descendit.

- Bonsoir André, le salua-t-elle.

- Bonsoir madame la comtesse, répondit-il avec un sourire.

- Je vois que vous vous occupez toujours aussi bien d'Oscar.

- J'essaye madame la comtesse, dit-il en rougissant légèrement.

« Tant de candeur sous tant d'assurance ! » souligna-t-elle.

- Comment va Oscar ? Si j'ai bien compris, mon enfant a perdu son duel.

- Oui, et elle a bien du mal à faire face. Elle est très déçue, et très en colère contre elle-même pour avoir déçu le général…

- Vous parlez toujours d'Oscar au féminin ?... Je n'avais jamais remarqué…

André s'immobilisa, interdit. Avec grand-mère, il avait l'habitude de parler d' « elle » et non pas d' « il ». Devant le général, il faisait très attention. Mais devant la comtesse, le féminin lui avait échappé. Il pâlit. La femme arriva à sa hauteur. Il était toujours immobile, les yeux agrandis par l'incertitude.

- Ne vous inquiétez pas André. Cela ne me dérange pas, je vous assure. Mais dîtes-moi juste une chose, demanda-t-elle en baissant la voix. Pourquoi voyez-vous Oscar comme une femme ?

- Mais madame la comtesse, répondit-il au comble de la surprise et néanmoins très soulagé, parce qu'elle EST une femme. Certes, elle a été élevée comme un homme, elle a des attitudes et des habitudes d'homme, mais elle n'en reste pas moins une femme. Rassurez-vous, je n'irai pas contre la volonté du général. Mon but n'est pas de pousser Oscar à mettre des robes et à jouer les coquettes. Je veux juste qu'elle n'ait jamais honte d'être… différente des autres hommes.

- Vous êtes d'une sensibilité rare André, dit la comtesse en lui coulant un regard complexe. Oscar a beaucoup de chance d'avoir un ami comme vous.

- C'est moi qui ai de la chance madame la comtesse, j'ai tellement appris avec Oscar ! s'enthousiasma-t-il.

- J'espère que nous aurons prochainement l'occasion de nous parler André, murmura la comtesse en rosissant. Je vous avoue que je ne connais pas bien ma dernière… fille, puisque c'est son père qui s'est occupé de son éducation. Il m'est impossible d'en parler avec lui… Accepterez-vous de me parler d'Oscar ?

- Si vous voulez madame la comtesse… avec plaisir.

- Bien. Portez ces tasses avant que le chocolat ne refroidisse. A bientôt André.

- Merci, au revoir madame la comtesse.

Elle continua à descendre, et lui à monter. Arrivé sur le palier, il regarda en bas et aperçut la silhouette féminine se diriger vers le salon. André ressentait une sorte de malaise, mais ne savait expliquer pourquoi. Peut-être à cause de la trop grande douceur de la comtesse. Non pas la douceur de ses paroles, mais celle de ses regards… Il secoua la tête.

A aucun moment, il ne lui venait à l'idée que la comtesse pouvait éprouver quelque penchant pour lui. Non, jamais ! Il pensait simplement que, le général étant très pris par ses affaires et pas toujours d'un abord facile, elle se sentait peut-être un peu seule. Son dernier enfant était encore sous son toit, et elle n'osait s'approcher de lui pour ne pas contrarier son époux. C'était triste…

« Général, vous n'avez certainement pas pensé à tout cela quand vous avez décidé de faire d'Oscar votre héritier. Mais, malgré les récriminations de grand-mère, malgré la tristesse de madame la comtesse, je dois vous remercier. Sans vous, Oscar serait en passe d'être mariée… Grâce à vous, je peux la voir encore chaque jour, sans crainte de perdre sa fougue passionnée, sa lucidité en ce qui concerne les choses du monde et sa naïveté pour celles de l'amour… Merci général, même si en disant cela je suis égoïste ! »

- Eh bien tu en as mis du temps ! déclara Oscar en entendant la porte de son boudoir.

Elle triait ses partitions. Ses gestes nerveux prouvaient qu'elle s'était légèrement impatientée. Cela le fit sourire. Elle croyait n'avoir besoin de personne, mais il ne s'y trompait pas. Soudain, elle releva la tête…

- Cela sent le chocolat… Je me trompe ? demanda-t-elle en se retournant. Oh André ! Comment fais-tu pour savoir avant moi-même ce dont j'ai envie ?

- Un chocolat n'a jamais fait de mal à personne, et par contre cela apporte toujours du réconfort. J'espère que tu acceptes que j'en boive un en ta compagnie.

- Je t'en prie… Et si je t'avais dit non ? voulut-elle savoir avec une lueur taquine dans les prunelles.

- Tu aurais été quitte pour boire deux chocolats, et je n'aurais plus eu qu'à me morfondre dans un coin en attendant ton bon vouloir.

Oscar éclata de rire, un rire libérateur. Qui ne serait sans doute pas du goût du général s'il l'entendait. Peu importait ! A chaque jour suffit sa peine, et elle en avait eu suffisamment pour aujourd'hui. Demain, elle prendrait son poste de lieutenant auprès du comte de Girodelle. Comment cela se passerait-il ? Et André, pourrait-il l'accompagner ?

Un froid s'insinua doucement en elle. Elle n'avait pas songé à cet aspect de la question. Soudain, elle se rendait compte de la place prise dans sa vie par son ami d'enfance, compagnon d'armes, domestique.

« Une place bien trop importante ! » se gourmanda-t-elle.

- Viens boire ton chocolat avant qu'il ne soit froid, entendit-elle soudain.

Voilà ! André c'était cela… Une attention de tous les instants, sans que l'on s'en rende compte. Elle eut envie de rire et de pleurer en même temps. Elle était lasse. Avec un sourire, elle prit place près de son ami et prit sa tasse de chocolat.

- Que veux-tu que je te joue ? lui demanda-t-elle une fois le breuvage terminé.

- Qu'as-tu envie de jouer ?

- Je croyais que c'est toi qui devais choisir…

- J'aimerais une musique douce, mais avec du caractère.

- Je vais voir ce que je peux faire.

Quelques instants après, des notes s'élevèrent. Pendant de longues secondes, André ne fit qu'observer Oscar, puis il ferma les yeux et se laissa emporter. C'est exactement ce dont elle avait besoin ce soir. Un doux sourire étira ses lèvres. Elle ne saurait jamais qu'il avait choisi pour elle…

- Il s'agit d'un morceau de…

- Peu importe Oscar. Peu importe qui a composé ce morceau. C'est la manière dont tu le joues qui est important. Cette musique est tienne !

- Et… ma manière de jouer te plaît-elle ce soir ?

- Beaucoup !

Ils n'avaient pas besoin d'en dire plus. Ils étaient au-delà des mots. Oscar se libérait peu à peu de la pression de la journée. Pourtant, André ressentait son inquiétude quant à l'avenir. Cependant, le moment n'était pas aux paroles. Plus tard peut-être… Ou demain. Mais pas ce soir.

x x x x

En remontant dans sa chambre, la comtesse entendit les notes du piano. Elle s'arrêta un instant devant la porte des appartements d'Oscar. Elle les imaginait, tous les deux. Car André était encore là… C'était probablement lui qui avait choisi la partition. Un morceau qui convenait parfaitement à l'état d'âme d'Oscar. Elle l'imaginait, écoutant la musique, à deux pas de sa fille. Comment pouvait-elle être insensible à ce charme délicat ? La comtesse sursauta et secoua la tête. Décidément, de drôles de pensées lui traversaient la tête.

Elle reprit sa marche, mais un regret lancinant l'accompagnait. Elle avait failli gratter à cette porte, s'immiscer dans cette relation si particulière. Faire partie de leur vie ! La vie de sa fille, car après tout Oscar était son enfant. Pourtant, elle avait tant à découvrir… La vie de ce jeune homme aussi, trop charmant pour être ignoré.

Des larmes perlèrent à ses yeux. Pourquoi ? Elle était heureuse. Elle avait une bonne position sociale, son mariage était réussi, elle avait eu de belles filles qu'ils avaient bien mariées… Alors, pourquoi ? Pourquoi cet émoi lorsqu'elle croisait le regard lumineux d'André ?

« Peut-être devrais-je faire venir le docteur Lassone… Je crois que je suis bel et bien malade. Je dois avoir de la fièvre. C'est cela ! Même si je n'ai pas chaud, je dois avoir de la fièvre… et je délire. »

Forte de cette explication, la comtesse se sentit mieux. Elle parvint à sa chambre où elle prit son ouvrage. Une broderie… Des roses entremêlées ! Soudain, une angoisse sourde émergea dans son cœur. Dans un mouvement irraisonné, elle se dirigea vers les appartements de son époux, gratta à sa porte. Evidemment, il n'y avait personne. Elle savait où il se trouvait : dans son bureau ! Elle s'y rendit séance tenante.

- Mon ami, dit-elle en entrant après avoir gratté, mais sans attendre la réponse.

- Oui madame ? demanda-t-il en se levant, surpris.

- Allez-vous marier Oscar ?

- Pardon ?

- Oscar a perdu son duel… Allez-vous la marier ?

Le général fixa son épouse, éberlué. Elle ne l'avait pas habitué à ce genre de démonstration émotive. A sa fébrilité clairement affichée, il comprit qu'elle devait être très inquiète. Il vint jusqu'à elle. Ses grands yeux angoissés le confortèrent dans son impression.

- Le roi lui-même a félicité Oscar pour ses performances. Il veut qu'il seconde le comte de Girodelle à la tête de la Garde Royale. Il sera plus particulièrement affecté à la personne de la Dauphine. Je n'ai aucune raison de marier Oscar…

- Alors, elle reste avec nous ? insista la comtesse en fermant les yeux de soulagement.

- Il reste, madame.

- Bien sûr… il reste, concéda-t-elle de bonne grâce. « Et André aussi… »

- Vous êtes rassurée ?

- Oui mon ami, merci. Je suis désolée de vous avoir dérangé pour si peu…

- Je vous en prie.

- Je vais regagner mes appartements. Je vous souhaite la bonne nuit mon ami.

- Bonne nuit ma chère.

La comtesse regagna une fois de plus ses appartements, en se traitant de tous les noms. Que lui avait-il pris ? En passant devant la porte de sa « fille », elle nota que la musique s'était tue. Elle se demanda si André était toujours en sa compagnie.

« Probablement non ! »

Que pourrait-il faire dans le boudoir de la jeune fille à une heure tardive, sans raison valable pour y être ?

Pourtant, André était toujours en sa compagnie. Oscar avait arrêté de jouer, il ne lui avait pas demandé de continuer. Par contre, il lui avait tendu la main. La jeune fille avait levé sur lui un regard plein d'incompréhension. Cependant, elle ne s'était pas dérobée. Il l'avait emmenée jusqu'à son balcon et là, assis tous les deux par terre, ils avaient regardé les étoiles briller. Ce ne fut que longtemps après qu'André la laissa enfin pour aller se reposer quelques heures.