Une nouvelle vie commençait. Le lendemain du fameux duel, Oscar se rendit au château de Versailles, pour se présenter au capitaine de Girodelle. Devant la porte du bureau, elle respira profondément, mâchoires serrées et regard fier, puis elle frappa.

- Entrez !

La voix était autoritaire et douce à la fois. Oscar entra. Victor de Girodelle était sanglé dans un uniforme blanc impeccable. Il avait pris ses fonctions auprès du roi Louis XV ce matin même. Assis derrière son bureau, il fit signe à son lieutenant de prendre place face à lui.

- Capitaine ! Lieutenant de Jarjayes, à votre service, se présenta-t-elle cérémonieusement.
- Je vous en prie lieutenant, répondit-il en souriant. Pas de fioritures ! Vous pouvez m'appelez Victor lorsque nous sommes entre nous…

Elle tiqua. Pouvait-elle se permettre autant de familiarité ?

- Allez, ne vous faîtes pas prier Oscar, et gardez le « capitaine » pour les cérémonies ou les lieux publics.
- Entendu… Victor, essaya-t-elle.
- Je tiens à vous féliciter. Je n'en ai pas eu le temps hier, vous avez disparu tellement vite ( Oscar avait baissé la tête ). Allons, vous n'avez pas à avoir honte ! J'ai reçu la meilleure éducation possible à l'épée, et vous m'avez donné énormément de fil à retordre… Pour vous dire la vérité, j'ai bien cru que j'allais perdre.
- j'ai bien cru que j'allais gagner, reprit-elle avec un sourire.
- Ha ha ! Voilà qui me plait ! Je retrouve votre mordant ma chère Oscar. Mais dîtes-moi, qu'est-ce qui vous a troublée lors de notre duel, pour vous déconcentrer de la sorte ?

Oscar avait pâli. Elle le regardait avec des yeux écarquillés. Victor, quant à lui, riait sous cape. Il était très content de son petit effet.

- Que… Qu'avez-vous dit ? demanda-t-elle, surprise.
- Cela vous étonne ?... Le fait que je connaisse votre secret ? Nos pères sont amis, ainsi que nos mères d'ailleurs. J'avais déjà surpris des allusions concernant votre féminité. A l'époque, je n'étais pas en âge de comprendre… En tant que capitaine de la Garde Royale, Louis XV a confirmé mes doutes.
- Oh ! répondit une Oscar écarlate.

Sans savoir pourquoi, elle se sentait humiliée. Ce jeune homme savait beaucoup de choses sur elle, même son plus intime secret. Alors qu'elle ne savait pas grand-chose de lui. De plus, il s'était servi de ce qu'il savait pour s'amuser à ses dépens. Elle était une femme et elle avait FAILLI gagner, mais c'était lui le capitaine. Elle n'avait plus qu'à subir ses sarcasmes.

- Je ne cherchais pas à me moquer de vous, l'informa-t-il.
- J'en suis bien aise, répliqua-t-elle sèchement.
- Alors, voulez-vous me faire une faveur ?
- Une faveur ?
- Cessez de me fusiller des yeux comme vous le faites. Dorénavant, je vous promets de peser chacun de mes mots avant de vous adresser la parole.

Oscar rougit derechef. « Parbleu, ça commence bien ! »

- Accompagnez-moi ! Je veux que vous soyez présent à mes côtés pour la parade. Je tiens à ce que les hommes soient bien conscients d'une chose, que nous travaillons en harmonie. Lorsque je suis présent, c'est moi qui donnerai les ordres, naturellement. Mais en mon absence, ils devront vous obéir. Cela vous va-t-il, lieutenant ?
- C'est vous qui décidez, capitaine, répondit-elle avec un sourire narquois.

Il éclata de rire.

- Je vous préfère mille fois comme ça !... Si je puis me permettre lieutenant, murmura-t-il à son oreille alors qu'il se dirigeait vers la porte, vous êtes ravissante.

Oscar piqua son troisième fard en un rien de temps. « Allons bon ! Il va falloir que j'apprenne à me contrôler devant cet énergumène ! »

Ils assistèrent à la revue présentée par les soldats pour saluer leur nouveau capitaine, et leur nouveau lieutenant. Les autres officiers regardaient ce dernier avec curiosité. Pourquoi avait-on associé un blanc-bec, presque un gamin ( heureusement, Oscar ne pouvait entendre leurs pensées ! ), à leur capitaine ? Il était vraiment très jeune, cela se voyait à sa silhouette encore androgyne…

La jeune femme sentait les regards glisser sur elle plus encore que sur le nouveau capitaine… Elle restait digne. Elle avait craint que son « secret » soit éventé, comme il le fut auprès de Girodelle. Force fut de constater qu'apparemment il n'en était rien. Sa jeunesse semblait étonner les plus anciens, mais aucun regard appuyé ne s'arrêta sur son buste ou une autre partie de son anatomie. Elle fut soulagée et se redressa de toute sa taille. Elle avait fière allure et le savait. Elle aurait fait un capitaine exquis, pensa-t-elle en jetant à œil à Victor de Girodelle. Elle fut surprise et vaguement mal à l'aise de croiser son regard attaché à elle. Avec un sourire entendu, il reporta son attention sur les hommes.

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Victor et Oscar étaient penchés sur les consignes en vue d'une visite officielle. De plus, ils devaient évoquer l'affectation du lieutenant auprès de Marie-Antoinette. En tant que capitaine de la Garde Royale, c'est Girodelle qui l'avait accueillie, alors qu'Oscar supervisait les mesures de sécurité.

- Oscar !
- Oui capit…

Elle s'arrêta devant le froncement de sourcils de son supérieur. C'était peut-être facile pour lui de se montrer familier, mais elle aurait préféré conserver une distance. Elle n'avait pas l'habitude d'être aussi …intime avec un homme, hormis André. André !...

- Euh, Victor.
- Bien. Le roi a demandé que vous soyez spécialement affecté au service de Son Altesse la Dauphine Marie-Antoinette. Vous vous présenterez donc devant elle tous les matins. Naturellement, si la Dauphine a une requête inhabituelle, vous m'en ferez part. Vous pourrez disposer des hommes que vous jugerez nécessaire pour assurer la sécurité de Son Altesse. Avez-vous une question ?
- Oui, il ne me sera peut-être pas facile de vous prévenir à chaque demande de la Dauphine. On la dit quelque peu primesautière…

Victor éclata de rire. On sentait un certain ressentiment dans le timbre d'Oscar. Elle avait vraiment l'impression de jouer les nounous. Il la regarda avec intérêt. Tomberait-elle sous le charme de la jeune archiduchesse, vive, enjouée, vaguement rebelle, comme tous et toutes jusqu'alors ? Quoiqu'il en soit, la confrontation entre la princesse frivole et le lieutenant de glace risquait d'être piquante. Laquelle des deux l'emporterait sur l'autre ? A choisir, il préférait que la princesse l'emporte… pour faire fondre la glace de la belle Oscar !

- Elle est charmante, vous verrez… Je compte sur vous pour trouver une solution si besoin était.
- Eh bien…
- Vous m'impressionnez ! Me direz-vous que vous avez déjà réfléchi à la question et que vous avez la solution ?
- Pourriez-vous arrêter de vous moquer ? bouda-t-elle.
- ( Rire ) Très bien, je vous écoute …le plus sérieusement du monde.
- Voilà… ( coup d'œil vers le valet de Victor qui nettoyait la pièce de repos attenante au bureau ). Si je pouvais emmener André avec moi…
- André ?
- Mon compagnon d'armes, mon ami d'enfance…
- Mmmm
- Il est aussi palefrenier chez nous.
- Palefrenier ? Voilà qui est plus intéressant ! Mais, s'inquiéta Victor, je l'imagine mal déambulant dans le château.
- André a reçu une excellente éducation, la même que la mienne à peu de choses près. L'insulter revient donc à m'insulter ! le cingla-t-elle, glaciale.
- Palsembleu ! Vous y allez un peu fort Oscar !... Qu'y a-t-il donc entre vous ? Je veux la vérité. Est-il votre amant ?
- Mon… Mon…. QUOI ! s'étrangla la jeune femme.
- Je crois que non. ( Rire ) Ma foi, c'est peut-être une bonne idée si ce jeune homme est si bien que vous le dîtes. C'est vrai qu'il pourra servir de liaison entre nous si besoin était. Dans le cas contraire, il pourra toujours s'occuper des chevaux…

Oscar se renfrogna. Elle ne comptait pas mettre André au service de la Garde, ni même à celui du capitaine. André était à son service, et au sien seulement.

- Ah ! Je vous ai chagriné semble-t-il.
- Vous pensez ?
- Oui, vous me regardez de nouveau de votre regard de glace. Pourquoi ?
- Je ne me permets pas d'utiliser votre serviteur à mes fins personnelles, admit-elle, hautaine.
- Je vois… Très bien. Emmenez votre …André. Il vous suivra mais, si et seulement si vous n'avez pas besoin de ses services, il pourrait s'occuper des chevaux. Si cela ne vous dérange pas…
- Présenté comme cela, c'est beaucoup mieux, répondit-elle avec un sourire.

Tout ce qu'elle retenait, c'est qu'André pourrait la suivre, la rassurer, l'épauler dans la surveillance de cette gamine capricieuse qu'elle allait chaperonner, elle, Oscar-François de Jarjayes.

- Lieutenant, vous me plaisez beaucoup ! lui asséna Girodelle.

Oscar le regarda avec des yeux ronds. « Non mais pour qui se prend-il ce capitaine m'as-tu-vu ! »

- Avec vous, je sens que je ne vais pas m'ennuyer, termina-t-il. Et maintenant, si nous nous occupions du mariage du Dauphin ?
- Du… Oh oui, bien sûr !

Ayant réglé ce détail ( la présence d'André à ses côtés ), Oscar reporta toute sa concentration sur le mariage princier. Elle avait un peu mauvaise conscience d'avoir fait passer un problème personnel avant son devoir. Mais ce problème personnel pouvait interférer sur son devoir !

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- Andrééééééééééééééé !
- Oui Oscar ? s'écria-t-il en s'élançant dans la cour.

Il s'arrêta devant le tableau qu'il avait sous les yeux. Le cheval cabré, la jeune femme aux joues rosies, le vent jouant dans ses cheveux d'or…

- André ! Je dois repartir tout de suite à la caserne… Il y a beaucoup de choses à préparer pour demain. Tiens-toi prêt ! Après le mariage, tu pourras me suivre à Versailles. Quand je n'aurai pas besoin de toi, tu pourras t'occuper des chevaux si tu veux. Voilà ! J'y retourne !
- Mais Oscar…

Trop tard ! Elle était déjà repartie… laissant André complètement déboussolé en plein milieu de la cour.

« Mais Oscar, je n'ai pas envie d'aller à Versailles ! Je n'y ai pas ma place... Si, se reprit-il, j'y ai ma place si tu y es. Très bien Oscar… Puisque tu me veux à tes côtés, je te suivrai comme une ombre. »

- Merci Oscar, murmura-t-il en se dirigeant vers la porte d'entrée. Merci d'avoir besoin de moi à tes côtés.

Il avait envie de pleurer. Il était heureux. Il avait tellement craint que cette nouvelle vie le séparât de son amie.

- André ? N'était-ce pas ma petite Oscar que j'ai entendue ? demanda grand-mère en ouvrant la porte.
- Tu as reconnu sa voix mélodieuse, se moqua le jeune homme.
- Je t'interdis de te moquer d'Oscar, chenapan ! N'oublie pas que tu n'es que son domestique. Elle t'a laissé en faire à ton aise, mais maintenant c'est terminé. Eh oui André Grandier, il faudra te faire à cette idée ! Elle est ton maître, et tu n'es qu'un valet. Tu n'as plus qu'à l'attendre en faisant de ton mieux pour que chaque séjour ici lui soit agréable.
- Désolé grand-mère… mais Oscar m'apprenait justement que, après le mariage du Dauphin, je la suivrais à Versailles. Eh oui, ton petit-fils adoré va faire ses entrées dans le grand monde, s'amusa-t-il.
- En attendant, tu vas voir l'entrée que je te réserve ! répliqua-t-elle en brandissant une louche.

Eclatant de rire, il se précipita vers les cuisines pour aider grand-mère à préparer le repas. Elle maugréait, s'insurgeant contre la trop grande tolérance d'Oscar. André n'était qu'un domestique comme les autres… Mais au fond de son cœur, elle était fière de lui, jusqu'à en avoir les larmes aux yeux. Il en était conscient. Alors, au milieu de ses bougonnements, il vint lui faire un câlin, comme lui seul savait les faire, à la fois viril et tendre, doux et fort. La vieille dame sourit. André à Versailles… Si elle avait cru un jour que son petit-fils… Elle l'aimait tellement !