Victor de Girodelle chevauchait auprès du carrosse princier, prêt à toute éventualité. Néanmoins, Oscar avait été officiellement présenté à Marie-Antoinette, comme son « garde du corps » personnel. Le lieutenant se tenait très droit devant cette princesse toute en charme, faisant fi des conventions.
- Bon courage, lui glissa le capitaine.
Marie-Antoinette fit le tour de son petit soldat, sembla l'agréer, et passa à une autre activité, en l'occurrence courir après un petit chat. Oscar fut même prié de courir avec elle. C'est ainsi que le capitaine, de retour d'un entretien avec le roi, découvrit son second à quatre pattes, en train d'essayer d'attraper le chaton sous un secrétaire.
- Lieutenant, je vois que vous prenez votre rôle très à cœur, se moqua-t-il alors qu'ils revenaient tous deux à la caserne.
- Si vous pouviez garder pour vous ce genre de commentaires, capitaine, gronda-t-elle en retour, rouge d'humiliation.
- Non seulement je ne vais pas m'arrêter, mais cela va empirer… tant que vous ne m'appellerez pas Victor en dehors des situations officielles. D'ailleurs, je suis ravi d'avoir pu arriver à ce moment précis. J'avais une vue sur la scène, absolument imprenable.
- Pardon !
- Vous avez un très joli derrière Oscar, glissa-t-il.
Elle le regarda, indécise. Elle n'était pas très sure d'avoir bien compris. Elle n'était même pas sure de vouloir comprendre, tout simplement.
- Un joli petit cul, lieutenant ! insista-t-il pour enrayer le moindre doute.
Oscar le regardait maintenant avec effarement. C'était bien ce qu'elle avait cru comprendre. Que lui prenait-il, à cet abruti, de lui parler de la sorte ? Elle était son lieutenant, son bras droit… la nounou de la Dauphine, pas une vulgaire donzelle qui remuait la croupe pour le plaisir de ces messieurs.
- Monsieur, l'insulte vaudrait un duel. Heureusement pour vous, je préfère ne pas en faire état ! dit-elle, indignée.
- D'autant que le duel a déjà eu lieu et que j'ai gagné, lui rappela-t-il.
- Malheureusement…
Girodelle sourit derechef. Non, il n'allait pas s'ennuyer le moins du monde avec son second. Quelle jeune fille ! Elle deviendrait belle, il en mettait sa main à couper. Et il était son supérieur. Un éclair de satisfaction sournoise zébra son regard.
- André ? lui demanda-t-elle alors qu'elle arrivait chez elle.
Comme d'habitude, le jeune homme s'était précipité pour prendre soin de son cheval. Bientôt, il pourrait en prendre soin à Versailles. Cette perspective l'effrayait et l'excitait en même temps. Et puis surtout, il pourrait continuer à veiller sur Oscar, comme il l'avait toujours fait…
- Oui Oscar, répondit-il en menant l'étalon dans l'écurie, où elle le suivit.
- Tu trouves que j'ai un joli… cul ?
Abasourdi par la demande, André lâcha les rênes et la regarda bouche bée. Demander cela à un jeune homme qui vivait ses premiers émois amoureux… et qui avait déjà dû se déshabiller devant la demoiselle, c'en était trop !
« Oscar ! Mais qu'est-ce qui te prend ? Que me réserves-tu encore ? Diantre ! J'ai l'impression que je ne suis pas au bout de mes surprises… »
- Un joli cul, répéta-t-il en espérant avoir mal entendu.
- Oui… On m'a dit que j'avais un joli cul, s'énerva-t-elle soudain. Qu'en penses-tu ? Parbleu ! C'est pourtant simple comme question ! Qu'est-ce que tu ne comprends pas ?
- Je ne comprends pas pourquoi tu me poses cette question si simple, répondit-il le plus calmement du monde. Et d'ailleurs, qui t'a dit cela ?
- …
- Ne me dis pas que c'est la Dauphine ! s'horrifia-t-il en pensant qu'il s'agissait de la future Reine de France.
- Mais non ! Que vas-tu chercher ! Bon, oublie… Pfff
- Qui t'a dit que tu avais un joli cul ?
- Oublie j'ai dit !
- Non seulement je ne vais pas oublier, mais je suis prêt à te poursuivre dans toute la maison, et à te poser la question devant témoin si besoin est pour avoir une réponse…
- Ce n'est pas vrai ! Qu'ai-je fait au ciel pour mériter ça !... Bon ! Je cherchais le chat de la Dauphine sous un meuble…
- Un chat ?
- Oui… un chaton pour être précise. Le capitaine est entré et il m'a dit que j'avais un joli cul.
- Ha ha ha !
- Et ça te fait rire ! cria-t-elle, furieuse.
- Excuse-moi mais… j'imagine la scène. Et surtout… ha ha… ta posture… Je comprends maintenant les circonstances qui ont poussé le capitaine de Girodelle à te faire ce genre de compliments.
- Idiot ! bouda-t-elle en s'apprêtant à quitter l'écurie.
- Oh ! Oscar !
- Oui ? grogna-t-elle.
- C'est vrai : tu as un joli cul, approuva-t-il.
Oscar rougit, comprenant subitement l'incongruité de sa question. Comment avait-elle pu lui poser tout de go, sans même lui indiquer les raisons de ce « compliment » ? Eh bien, il allait penser que les soldats sont bien frivoles…
- Bien sûr, j'aurais préféré vérifier de visu, commença-t-il avec un sourire espiègle.
- N'y songe même pas !
- Ce n'est pas moi qui te pose des questions délicates !
- Eh bien restons-en là !... Et je te remercie de ton appréciation.
- De rien Oscar, c'est toujours un plaisir de les admirer…
- Quoi ? Mais je t'interdits !
- C'est entendu ! Tu me l'interdis…
- Tu es impossible !
- Tu es inégalable…
Oscar fit semblant d'être fâchée et rentra dans la maison sans un regard derrière elle. En fait, elle craignait de voir les yeux de son ami posés sur… ses fesses.
« Mais qu'est-ce qui m'a pris ? »
Une fois la porte d'entrée refermée sur elle, elle poussa un soupir de soulagement. Elle se dirigea vers le salon pour prendre un livre et se rendre dans sa chambre. Elle n'avait pas envie de s'entraîner à l'épée après ce qui venait de se passer. Sa mère était assise dans un grand fauteuil, face au parc, une broderie à la main.
- Bonsoir Oscar.
- Bonsoir mère.
- Alors mon enfant, avez-vous fait connaissance de madame la Dauphine ?
- Oui, je lui ai été présentée comme son garde personnel. Une chance dont je me serais passé, maugréa-t-elle.
Sa mère fit semblant de n'avoir pas entendu la dernière partie de la réponse. Son père, lui, n'aurait pas laissé passer un tel affront.
- C'est une jeune fille ravissante, et pleine de vie. Très espiègle parait-il…
- On peut le dire… Espiègle et pleine de vie ! Et insouciante, méprisant l'étiquette qui régit la Cour, n'en faisant qu'à sa tête…
- Je vois que vous êtes faites pour vous entendre, répondit gaiement la comtesse.
Oscar se renfrogna. Parce qu'il fallait qu'elle s'entende avec cette tête de linotte ?
- En tout cas, elle fait tourner bien des cœurs. On ne tarit pas d'éloges concernant sa joliesse et sa joie de vivre.
- Les courtisans ne vont pas la critiquer… Du moins, pas par devant. Ils préfèreront attendre qu'elle ait le dos tourné !... Enfin, demain au moins, j'aurai André avec moi !
- André ?
- Oui, le capitaine veut que je reste le plus possible avec la Dauphine et que je l'informe de ses désirs…
- Il vous a autorisé à garder André près de vous ? A Versailles ? insista la comtesse, soudain rêveuse.
- Eh bien… oui ! Je finis par me demander si c'est une bonne idée finalement… Il est quelquefois aussi taquin que la Dauphine avec ses dames de compagnie.
La comtesse posa sur sa fille un regard étrange, mais cette dernière ne s'en aperçut pas. Elle avait trouvé le livre qu'elle cherchait et prit congé.
« Décidément, vous ne pouvez plus vous passer d'André… Faudra-t-il que je vous surveille ma fille ? » se demanda la comtesse qui sentait une nouvelle langueur la gagner. « André à Versailles… Nous aurons donc l'occasion de nous croiser en dehors d'ici. Et je saurai… La Cour est un endroit qui sait mettre les gens à nu. »
Sur ces entrefaites, André arriva à son tour au salon.
- Oscar ! appela-t-il.
Perdue dans ses pensées, la comtesse poussa un petit cri de surprise et fit tomber son ouvrage. Confus, le jeune homme se précipita pour le ramasser, se retrouvant ainsi agenouillé aux pieds de madame de Jarjayes.
- Je vous prie de m'excuser madame la comtesse. Je cherchais Oscar…
- C'est ce que j'avais cru comprendre, répondit-elle doucement, en reprenant avec le sourire la broderie qu'il lui tendait. Oscar est venu chercher un ouvrage, avant de repartir dans sa chambre il me semble.
- Oh… Ce n'est pas grave.
- André ?
- Oui madame.
- Oscar m'a dit que vous alliez à Versailles demain ?
- Oui, elle veut que je l'accompagne. Je crois que la spontanéité de la Dauphine la … perturbe un peu.
- Je le crois aussi. Je suis bien contente que vous puissiez l'accompagner.
- Moi aussi madame, confirma-t-il avec un grand sourire.
La comtesse sentit un frisson la parcourir. Il allait s'éloigner.
- André ?
- Oui madame ?
- Pourquoi êtes-vous si content ?
- …
- Aviez-vous donc tellement envie d'aller à la Cour ?
- Non mais…
- Mais ?
- Depuis que je suis à Jarjayes, je n'ai jamais été vraiment séparé d'Oscar, avoua-t-il. Et ça me fait plaisir de ne pas être absent de sa nouvelle vie… Je saurai me rendre utile !
- Je n'en doute pas André, répondit la comtesse avec du rêve dans les yeux. Je n'en doute pas… A bientôt.
« C'est vrai ! Ils n'ont jamais été séparés !... A quel autre jeune homme aurions-nous pu confier Oscar ?... Et vous André, qui prend soin de vous ?... »
