- Non non non et non ! s'entêtait la Dauphine. Je refuse de parler à cette intrigante ! Comte de Mercy, je vous prie de ne plus insister !

- Mais… Votre Altesse…

- Non !

- Il y va des bonnes relations entre la France et l'Autriche, se défendit le plénipotentiaire.

- Je refuse de lui parler ! Rendez-vous compte Mercy : Cette femme a vécu de ses charmes ! C'est une… une…

- C'est la maîtresse royale, asséna le comte.

- Je ne veux pas parler à cette dépravée ! trépigna la Dauphine, les yeux lançants des éclairs. Lieutenant ! Qu'en pensez-vous ?

Oscar se tenait sagement dans un coin, un vague sourire narquois aux lèvres. Elle ne s'attendait pas à être interpelée de la sorte.

Cela faisait plus d'un an que Marie-Antoinette refusait d'adresser la parole à madame du Barry. Or, pour avoir le droit de parler avec la Dauphine, il fallait que ce soit celle-ci qui entame la conversation. Et elle ne le faisait jamais. Les deux femmes s'ingéniaient à se défier, se croiser… sans se parler.

Enragée, la maîtresse du Roi s'était plainte à son amant. Pour l'instant, ce dernier n'était guère intervenu, enjoignant la Dauphine à plus de clémence, par l'intermédiaire des ministres ou ambassadeurs, et la du Barry à plus de patience. Mais, tout un chacun savait à la Cour, qu'il valait mieux ne pas défier l'autorité de Louis XV.

- Oscar ! insista Marie-Antoinette en colère. Qu'en pensez-vous ?

- Eh bien je pense que… les intentions de Votre Altesse sont des plus louables, commença Oscar.

Elle détestait madame du Barry elle aussi. Non parce qu'elle était une personne de petite vertu ( quoique cela la fasse rougir ), mais parce qu'elle profitait de sa position pour abaisser les autres. Elle était sans scrupule. C'est pour cela qu'Oscar ne la supportait pas.

D'un autre côté, l'antipathie du lieutenant ne pouvait guère entacher les relations diplomatiques entre deux pays. Il en allait autrement de l'obstination de la Dauphine ! D'ailleurs, le comte de Mercy lui jetait des regards à la fois découragés et courroucés.

- Toutefois, même si cette femme ne m'est guère agréable, elle tient une position auprès de Sa Majesté… qui empêche qu'on l'ignore.

- Lieutenant ! protesta Marie-Antoinette avec fougue.

« Oh ! Quand elle m'appelle ainsi lieutenant, c'est qu'elle n'est pas contente… »

- Mon opinion ne saurait avoir le moindre poids dans les relations entre la France et l'Autriche. Par contre, l'attitude de Votre Altesse est déterminante.

- Je vois… Le devoir !

- Il faut y songer, reprit le comte de Mercy, lorsqu'on veut devenir la Reine d'un pays comme la France.

- Vous pouvez au moins vous dire que vous lui adresserez la parole par devoir, mais jamais par plaisir … ( haut-le-cœur de Marie-Antoinette ) ou même par convenance personnelle. Uniquement par devoir !

- Et vous Oscar, vous est-il arrivé de faire quelque chose uniquement par devoir ? s'enquit la Dauphine, les bras croisés et l'œil sombre.

- Oui Votre Altesse. Ce n'est pas forcément agréable, mais on sait qu'on a fait ce qui devait être fait.

- Fort bien !

Le soulagement s'inscrivit sur le visage du comte de Mercy. Il allait enfin pouvoir écrire à la grande Marie-Thérèse que sa jeune fille devenait raisonnable. Soulagement trop hâtif, sans doute…

- Je vais réfléchir ! termina Marie Antoinette en s'élançant vers les jardins.

Elle adorait se promener dans les jardins !... Le comte de Mercy ( dont les espoirs venaient de se briser ) et Oscar se regardèrent un instant. Soudain, Oscar se précipita à la suite de la Dauphine.

« Il ne manquerait plus qu'il lui arrive quelque chose ! Certes, Marie-Antoinette est adorable… Mais je me serais quand même bien passée d'être sa nounou ! Pfff Mais où est donc André ? Jamais là quand j'ai besoin de lui ! »

Oscar était particulièrement de mauvaise foi en pensant cela. Car c'est elle-même qui avait dit à André de rester avec les chevaux. Elle n'aurait sans doute pas besoin de lui pour une entrevue avec le comte de Mercy. Et il aimait tellement la compagnie de ces animaux ! Elle avait toujours envie de bouder lorsqu'elle pensait au temps qu'André passait en compagnie des équidés.

« La plus belle conquête de l'homme ! Ha ! Ils ont totalement conquis André oui !... Bon, retrouvons plutôt notre Dauphine… »

Avec sa vivacité coutumière, Marie-Antoinette s'était échappée dans les jardins de Versailles. Elle enrageait toujours et ne voulait plus entendre parler de la du Barry. Même son lieutenant personnel voulait qu'elle lui adresse la parole ! Ah mais ! C'était mal la connaître ! Elle n'allait pas plier aussi facilement devant une intrigante de la plus basse extraction. Elle était Marie-Antoinette, princesse autrichienne, Dauphine du Royaume de France !

Ses pas l'amenèrent jusqu'aux écuries. Quelques palefreniers se sauvèrent à son approche. Personne ne voulait risquer d'être pris entre deux feux, car tout le monde connaissait la guerre sans merci que se livraient la maîtresse et la Dauphine.

- Bonjour, salua Marie-Antoinette en apercevant une silhouette près du cheval blanc de son lieutenant.

- Bonjour Votre Altesse, répondit André en mettant un genou à terre.

- Pourquoi vous occupez-vous de ce cheval ? Habituellement, vous accompagnez le lieutenant de Jarjayes n'est-ce pas ?

- C'est exact Votre Altesse. Oscar…. ( André rougit )… Le lieutenant m'a dit qu'il n'aurait pas besoin de moi, et que je pouvais m'occuper des chevaux.

- J'en ai eu assez de leurs simagrées, ronchonna Marie-Antoinette.

- Oscar de Jarjayes, des simagrées !

André ne put s'empêcher de rire, tant cela correspondait peu au portrait de son amie d'enfance. Néanmoins, il se reprit rapidement, n'oubliant pas qu'il avait la Dauphine face à lui et non une vulgaire servante. Pourtant, cette dernière semblait ravie de la réaction du jeune homme.

- Pardonnez-moi Votre Altesse, s'excusa-t-il, mais cela ressemble si peu … au lieutenant.

- Vous pouvez l'appeler Oscar si vous en avez l'habitude. Tant que nous sommes entre nous, ajouta-t-elle avec un clin d'œil.

Bien qu'il connaisse la Dauphine depuis un moment déjà, André était toujours sidéré par sa fraîcheur. Avec d'autres personnes comme cette jeune femme, la Cour ressemblerait moins à un panier de crabes !

- Eh bien, reprit-il, cela ressemble peu à Oscar de faire des simagrées.

- Il veut que je parle à cette… dévergondée, lui aussi !

- …

- Et vous André, qu'en pensez-vous ?

- Moi ? s'étonna André en ouvrant de grands yeux.

Il n'y croyait pas. La Dauphine lui demandait-elle réellement son avis ?

- Oui vous ! Je veux avoir un autre avis, quelqu'un qui ne soit pas lié à la famille royale, ou à une grande famille, ou…

- Un domestique par exemple, souffla-t-il avec un sourire désarmant.

- Et vous me semblez être quelqu'un de sensé.

« Mais vous n'écouterez absolument pas ce que je dirai si je ne dis pas ce que vous désirez entendre… »

- Quelle est la motivation d'Oscar, en ce qui concerne ses simagrées ?

- … Le devoir !

- Bien sûr. La vie de chacun est faite de droits et surtout de devoirs, celle des humbles comme des puissants… Un jour nous offre de délicieuses sucreries, le lendemain nous promet d'amères pilules.

- Mmmm

Marie-Antoinette avait froncé les sourcils. Néanmoins, elle commençait à réfléchir sérieusement. Trois personnes ! Trois personnes aussi différentes qu'un diplomate, un militaire et un domestique, lui donnaient un avis similaire. Peut-être que…

« Non non, je ne peux m'y résoudre ! C'est contraire à tous mes principes !... Je ne peux… »

- André ! s'écria Oscar. Aurais-tu aperçu…

Le lieutenant s'arrêta net en voyant devant elle la personne qu'elle recherchait depuis une dizaine de minutes.

- Je suis là lieutenant. Je discutais avec votre ami….. Allons ! Vous voyez bien que vous n'aviez pas de soucis à vous faire, lança Marie-Antoinette avec un air satisfait.

Malgré ses récriminations, Oscar appréciait beaucoup la Dauphine. Mais parfois, comme à l'instant, elle avait envie de l'étrangler. Du coup, ne pouvant s'en prendre à une personne de sang royal, elle lança un regard noir à André, qui détourna la tête comme s'il n'y prêtait pas attention.

« Il ne paye rien pour attendre lui non plus ! » pensa injustement le blond lieutenant en conjurant la Dauphine de revenir dans ses appartements.

- Au revoir André… Venez plus souvent me voir avec Oscar, quoi qu'il en dise. Je vous donne ma permission.

- En ce cas, vos désirs sont des ordres Votre Altesse, dit-il gaiement, en sachant qu'il s'attirait les foudres silencieuses de son amie.

- Je ne laisserai pas faire ça ! Ma mère ! Ma mère au service de cette… catin ! hurla Oscar.

- Oscar ! la rabroua son père. Mesurez vos paroles. Il s'agit de la favorite du Roi.

- Et alors ! Cette garce peut tout se permettre sous prétexte qu'elle est dans le lit de Louis XV ?

- Oscar !

- Pourquoi ma mère ? Pourquoi la veut-elle comme dame de compagnie ?... Je la déteste !

- Oscar ça suffit !

Tout Jarjayes pouvait bénéficier des vociférations de la jeune fille. André, qui s'était occupé des chevaux, tourna la tête vers le salon. Il hésitait à entrer, pour se retrouver entre le général et sa fille…

- J'ai l'impression de donner bien du souci à Oscar, dit doucement la comtesse, à côté de lui.

Il la regarda avec surprise. Tellement absorbé dans ses pensées, qui tournaient autour de la blonde lieutenant, il n'avait pas entendu arriver madame de Jarjayes. Son regard exprimait son inquiétude et sa peine plus sûrement que ses paroles.

- Oscar refusait de prendre parti. Mais il était évident qu'elle ne pourrait continuer de la sorte…

- Pourquoi n'a-t-elle pas demandé à la mère de Girodelle ? C'est lui le capitaine de la Garde Royale ! entendirent-ils soudain.

- Ne me rappelez pas ce pénible moment ! répondit son père. Toutefois, c'est vous qui êtes plus spécialement chargé de la protection de la Dauphine.

- Ah oui ! Jouer la nounou de la Dauphine ne sert qu'à jeter ma mère dans les griffes de cette intrigante sans scrupule et sans honneur ! La belle affaire !

La comtesse et André entendirent le claquement de la gifle administrée par le général. Cela coupa net Oscar dans ses récriminations. Du coin de l'œil, madame de Jarjayes vit André serrer les mâchoires. Les prunelles couleur de forêt s'assombrirent.

- Oscar ne devrait pas se soucier de moi. Etre une dame d'honneur de madame du Barry n'est pas si terrible, se désola la comtesse.

- Ce n'est pas si simple que cela, soupira le jeune homme. C'est bel et bien un bras de fer que lui propose la favorite. Mais une fois qu'Oscar aura choisi, cela ira mieux. Elle n'aura plus à composer entre sa conscience et son devoir. En fait, ce serait un soulagement.

- Elle n'a pas l'air très soulagé, tiqua la comtesse.

- Oscar n'aime pas être forcée à quoi que ce soit. Que la décision soit personnelle ou non… Qu'on lui impose quelque chose et elle se rebiffe. C'est un réflexe.

- Vous la connaissez décidément très bien, se rendit compte la comtesse.

- Nous avons été élevés ensemble.

- Et vous êtes ensemble à Versailles désormais… Il me semble que vous pouvez même la suivre dans les appartements de la Dauphine.

- Marie-Antoinette m'a effectivement autorisée l'accès de son domaine. Mais ses appartements privés ne me sont pas accessibles bien sûr !

- Bien sûr, répondit la comtesse en riant.

André était un jeune homme pétri de bon sens. Quelques rares réflexions reflétaient néanmoins la candeur qui était encore la sienne, malgré sa présence à Versailles depuis plus d'un an.

« C'est un être pur ! » admira la comtesse.

- Je suis très heureuse que vous soyez toujours aux côtés d'Oscar, murmura-t-elle en posant sa main sur la sienne.

André sourit. Loin de le traiter avec hauteur comme tant de nobles avec leurs domestiques, la comtesse avait toujours un mot ou un geste délicat, qui vous permettait d'être « quelqu'un ». Il avait envie de porter les doigts fins à ses lèvres, pour la remercier, mais cette familiarité n'était pas de mise. Il se contenta de lui offrir un sourire éblouissant.

La comtesse retira sa main, comme si elle s'était brûlée. Ce sourire ! Dieu que ce sourire la charmait ! Ainsi que la confiance, le respect qui illuminaient ses prunelles si limpides. Et sa gentillesse… Elle sentit une bouffée de chaleur l'envahir et rougir ses joues. Elle avança, rompant le contact, afin de cacher son trouble.

- Ne vous inquiétez pas madame la comtesse, je veillerai toujours sur Oscar ! affirma-t-il avec force.

La force d'un cœur pur et sûr de lui ! Celui de la comtesse était moins serein. Si celui de la mère était rassuré, celui de la femme sentit une épine s'enfoncer en lui. Brusquement, elle eut envie de gifler André. Pourquoi ! Pourquoi ne lui prêtait-il pas une once de l'attention qu'il portait à Oscar ?

Les pensées de la comtesse furent interrompues par l'arrivée d'une jeune fille furieuse, à la joue rougie. André s'avança à sa rencontre. Il soutint le regard orageux et lui proposa un combat à l'épée. Après un mouvement d'incertitude, Oscar se détendit et accepta. Ca lui ferait le plus grand bien…