La comtesse se tenait à la colonne de son lit. Sa respiration était saccadée, ses joues rouges et son regard enfiévré. Les événements s'étaient enchaînés à une telle vitesse ! La bouteille de vin à porter à la du Barry de la part de la Dauphine, la servante qui s'écroulait sans vie, l'accusation, l'arrivée d'Oscar, l'affrontement des deux femmes… Ensuite, le jeune lieutenant avait raccompagné sa mère dans les appartements qui lui étaient assignés.
- Comment avez-vous appris… ? avait demandé la comtesse.
- André m'a averti, répondit sobrement Oscar.
Elle avait vérifié que sa mère était bien installée et n'avait besoin de rien. Elle paraissait si troublée par cette expérience. Comment ne le serait-on point ? Oscar, elle, avait l'habitude des situations épineuses, de faire face à toutes sortes de dangers. Mais sa mère, si délicate…
La comtesse se posta devant la fenêtre. Il faisait nuit. Les étoiles s'allumaient une à une. Elle appuya son front contre le carreau. Elle ne voyait rien…
- Ainsi, vous vous souciez quand même de moi André, murmura-t-elle pour elle-même.
S'il l'avait pu, il l'aurait probablement arraché lui-même aux griffes de la du Barry. Mais il était au service d'Oscar, et c'est à ce titre qu'il était au château.
« Vous ai-je donné quelques frayeurs mon cher André ? » se demanda la comtesse, complètement perdue dans ses songes.
Elle sourit. Il tenait donc à elle. Un peu… Au moins un peu … Son cœur battait la chamade. S'en apercevant, elle se gourmanda. N'était-elle pas folle de se mettre dans un tel état pour un domestique ?
« Non, un jeune homme ! se corrigea-t-elle. Un beau jeune homme… »
Elle secoua la tête. Folie ! Folie ! Elle ne voulait pas reconnaître l'émoi qui l'envahissait. Elle ne le voulait pas ! Elle se dirigea vers le lit, fit doucement glisser sa robe.
« André… »
Une douce chaleur embrasa ses reins. Elle ne voulait pas… Des picotements parcoururent son corps. Reconnaître…
« André… »
Un gémissement s'échappa de ses lèvres. Une larme vint perler au bord de ses cils. Personne ne devrait savoir… Elle se déshabilla rapidement et se glissa sous l'édredon, espérant trouver le calme avec le sommeil. Toutefois, l'un et l'autre la désertèrent un bon moment. Malgré les battements de son cœur, malgré le feu de ses entrailles, elle voulait se persuader qu'il s'agissait uniquement de la frayeur qu'elle avait éprouvée dans le boudoir de la du Barry.
Bonne année…
Il y a foule ce soir à Versailles…
Marie-Antoinette n'était pas prête d'oublier ces quelques mots. Une formule de politesse complètement dépersonnalisée, et une banalité affligeante ! Mais…. Mais ces mots furent adressés à la comtesse du Barry !
« Cette traînée ! Cette femme dont la présence même est scandaleuse ! Qu'elle aille au diable ! »
En ce mois de janvier, elle avait présenté ses vœux aux dames et messieurs de la noblesse. Dont cette maudite femme ! Et dire qu'elle venait des bas-fonds ! Et dire qu'elle était arrivée à la Cour en utilisant ses charmes ! …Et dire qu'elle avait été obligée de lui adresser la parole !
Car elle y avait été obligée ! Par le Roi Louis XV, par le comte de Mercy ( qui représentait sa mère la grande Marie-Thérèse, sa mère ! ), par le corps diplomatique de part et d'autre de la frontière… Même le capitaine de Girodelle, le lieutenant de Jarjayes et son fidèle André l'avaient incitée à commettre cette aberration ! Pourtant, Marie-Antoinette savait bien qu'Oscar ne portait pas la du Barry dans son cœur. Loin de là… C'était donc bien une affaire d'Etat. Elle avait agi en qualité de Dauphine de France, non en tant que Marie-Antoinette… Cependant, cette … femme n'entendrait plus jamais sa voix, elle se l'était promis.
Une affaire d'Etat ! Ainsi, ce serait cela sa vie. Faire des choses dont elle n'avait pas envie pour le bien et l'avenir de la France. Sans jamais penser à elle… Parfois, elle avait l'impression de ne plus exister. Alors, un vertige la saisissait… Dans ces cas-là, elle cherchait à s'étourdir, pour oublier.
D'autant qu'elle ne devait guère compter sur son époux pour la soutenir, la distraire, la griser. Il était présent ! Il était là lorsqu'elle avait dû adresser la parole à cette… Il n'avait rien fait. Il n'avait même pas tenté de plaider sa cause auprès du Roi. Pourtant il s'agissait de son grand-père ! Qu'avait-il donc à craindre ? Certes, ce dernier était impressionnant, mais il aurait pu au moins la soutenir en privé.
Toutefois, Marie-Antoinette ne doutait pas des sentiments de son époux. D'ailleurs, ne lui avait-il pas offert un cadenas en forme de cœur ? Il faisait ce qu'il pouvait pour lui être agréable, pourvu qu'il n'ait pas à affronter son grand-père. Ah ça ! Le Dauphin n'aimait pas les confrontations, c'était le moindre de ses défauts.
« Est-ce donc là le destin de la future Reine de France ? Vivre sans aimer, agir par devoir… » soupira-t-elle.
Elle observa son reflet dans la psyché. Une jolie jeune fille …qui boudait !
« Il aurait quand même pu me soutenir ! » continua-t-elle, rancunière.
Oscar, au moins, l'avait suivie, relevée, consolée. Non vraiment, elle n'avait aucun soutien sérieux à attendre du Dauphin… que des cadenas ! Elle pencha la tête sur le côté et sourit enfin. Heureusement que son lieutenant veillait sur elle comme un ange gardien !
D'ailleurs, cette femme ne l'emporterait pas au paradis ! Elle avait humilié la Dauphine. Mais elle avait oublié qu'un jour, cette Dauphine serait Reine de France. Marie-Antoinette n'oublierait pas. Elle attendait son heure. Un éclair meurtrier traversa les prunelles habituellement si lumineuses. Son confesseur n'avait pas fini de lui reprocher son orgueil et surtout sa haine. Il l'exhorterait à faire preuve de magnanimité.
« Eh bien non ! Je ne changerai pas d'avis ! Cette créature est une perversion à elle seule. Jamais je n'oublierai cette humiliation. Le pardon ? J'ai un époux qui pardonne à tout va, c'est assez !... »
Oscar accompagnait sa mère jusqu'à son carrosse. Marie-Antoinette lui avait accordé quelques jours pour se reposer dans ses terres de Normandie. Elle s'inquiétait de l'humeur mélancolique de sa dame de compagnie. En arrivant dans la cour, elles virent madame du Barry en grande conversation avec André. Cette dernière roucoulait comme si elle parlait à un galant, et cela ne fut pas du tout du goût d'Oscar.
« Que mijote cette garce à tourner autour d'André ? » pensa la militaire, alors que le cœur de la comtesse manquait un battement. D'autant que, avant de s'éloigner, la du Barry adressa un sourire concupiscent au beau palefrenier.
- Que te voulait cette gourgandine ? attaqua Oscar sans ambages.
- Elle me demandait conseil pour l'achat d'un cheval, répondit André, un peu surpris par le ton sec.
- Bien sûr ! Parce que maintenant, elle achète ses chevaux elle-même ! A qui veux-tu faire croire ça ? Tu me déçois beaucoup mon pauvre André…
Elle voulait le rabaisser, l'humilier. Ses mains la démangeaient tant elle avait envie de le gifler. Comment pouvait-il lui faire ça ? A elle ? N'étaient-ils plus amis ? Comment ? Comment ? Pourquoi avait-elle envie de pleurer, de s'effondrer devant cette trahison ? Pourquoi sa bouche avait-elle envie de lui hurler de ne pas l'abandonner, de rester près d'elle ? Farouche, elle secoua la tête.
- Mais…
Les yeux d'André s'écarquillèrent. Il ne comprenait pas pourquoi elle s'en prenait à lui de la sorte. La du Barry n'avait fait que lui demander un renseignement. Il n'était qu'un domestique attaché à la personne du lieutenant de Jarjayes, rien de plus ! Un de ces gens du peuple dont on avait besoin pour servir, mais qui n'avait aucunement voix au chapitre. Il ne pouvait pas ne pas lui répondre !
- Attends ! s'écria-t-il en comprenant soudain. Tu ne vas pas croire que…
- Tu fais ce que tu veux de ton temps libre. Mais sache que si je te surprends encore une fois en position galante avec cette garce, je te chasse !
La comtesse de Jarjayes ne put retenir un petit cri, qu'Oscar mit sur le compte de la trop grande émotivité de sa mère. André, quant à lui, semblait frappé par la foudre.
« Comment ! Comment peux-tu… Comment oses-tu penser cela de moi ? Oscar, comment peux-tu croire que je serais capable de te trahir de la sorte ? Jamais une du Barry ne pourra rivaliser avec toi ! Jamais une autre femme ne pourra rivaliser avec toi…ma belle guerrière ! »
Son visage s'empourpra. Il serra les poings. Toutefois, c'est avec une voix d'une froideur dont il n'était pas coutumier qu'il répondit.
- Très bien Oscar. Si c'est l'opinion que tu as de moi, alors tu peux me chasser tout de suite ! N'attends pas une improbable forfaiture de ma part… Tu veux que je disparaisse de ta vie Oscar ? Réponds ! Tu veux que je disparaisse de ta vie ? hurla-t-il soudain.
- Je t'interdis de me parler sur ce ton !
- C'est toute l'idée que tu te fais de notre amitié ? Alors oui, chasse-moi ! Laisse cette femme se jouer de toi ! Laisse-là gagner cette bataille, puisque de toute façon tu gagneras la guerre… J'en suis certain.
Oscar était toujours très en colère. Pourtant, un grand soulagement avait envahi son cœur. Non, elle était sure maintenant que son ami ne l'avait pas trahie. Effectivement, cette garce cherchait à l'atteindre par des moyens détournés, en voulant sa mère comme dame de compagnie, en la séparant d'André…
« Ah mais non ! Tudieu ! Je ne me laisserai pas faire… Pas André ! Vous n'arriverez jamais à le séparer de moi ! Personne n'y arrivera ! » pensa-t-elle sauvagement.
- Je n'ai pas l'intention de lui offrir la moindre victoire ! cria-t-elle en lui lançant un regard des plus orageux. Alors je t'ordonne d'accompagner ma mère jusqu'à Jarjayes et de revenir ici séance tenante pour reprendre ton service à mes côtés !
- Avec joie lieutenant ! répondit-il avec malice, soulagé qu'il était devant la réaction de son amie.
Elle avait compris. Elle l'avait cru. Elle avait compris que tout ceci n'était qu'un coup monté. Qu'il n'avait jamais, ô grand jamais, été intéressé par la du Barry. Qu'il se moquait totalement de l'intérêt de cette femme, qu'il soit feint ou réel.
- Et lorsque je serai de retour à tes côtés, ajouta-t-il avec un grand sourire, il sera temps de revenir à Jarjayes.
- Tu n'es qu'un…. Je t'interdis de sourire !
- Oscar, intervint sa mère, qui cachait son propre sourire derrière un fin mouchoir mais dont les yeux étaient éloquents. Ne vaudrait-il pas mieux qu'André vous attende chez nous ? Cela lui permettra de s'occuper un peu de nos chevaux… au lieu de s'occuper de celui de madame du Barry, glissa-t-elle avec un regard malicieux en direction du jeune homme.
- Mère !
- Allons, ne sois pas si vindicative, l'apaisa André. Je te promets que je te suis entièrement et irrémédiablement dévoué… corps et âme !
- Toi, ça suffit ! Tu raccompagnes ma mère… et tu m'attends là-bas ! Prépare ton épée, tu risques de souffrir.
- Je serai prêt !
« Pour toi, je serai toujours prêt. Aux pires folies ! Aux longues attentes comme celles que je connais à Versailles. A te suivre quoiqu'il m'en coûte… »
La comtesse n'avait plus guère envie de rire. « Corps et âme » ! André était si dévoué… pour sa fille. Bien sûr, elle en était très contente, car, dans ce milieu d'hommes, Oscar n'aurait rien à craindre tant qu'il serait avec elle. Alors, pourquoi ce cœur serré ? Pourquoi cette subite envie de pleurer ? Sans doute était-ce à cause de ce début de printemps, une saison propice aux humeurs chagrines…
- Mère, vous vous sentez mal ? s'inquiéta soudain Oscar.
- Non non, tout va bien, répondit faiblement la comtesse.
- Vous êtes pâle, reprit André en écho à son amie. Prenez mon bras, je vous en prie.
- Si vous m'en priez, dit la comtesse en posant sa main sur le bras du jeune homme, les larmes aux yeux.
