La comtesse de Jarjayes tournait en rond, nerveuse. Elle avait demandé à Oscar de la rejoindre dans son boudoir, après le souper. Comment sa fille allait-elle accueillir sa demande ?
- Vous m'avez demandé mère, dit Oscar dès la porte franchie. Que puis-je faire pour vous ?
Cette entrée en matière agaça la comtesse. Mais pourquoi diable avait-elle laissé son époux élever leur fille comme un garçon ? Elle soupira et aborda donc le vif du sujet.
- Je vais partir quelques jours en Normandie, dit-elle en triturant son mouchoir.
- Oui, je le sais mère, répondit la jeune fille qui ne voyait pas du tout où voulait en venir sa mère.
- Votre père est occupé.
- Oui…..
- Et… j'aimerais ne pas être seule, laissa enfin tomber la comtesse.
- Oh !... Vous voudriez que je vous accompagne ? Je ne sais si…
- Oscar ! Votre père m'en voudrait si vous manquiez à votre service dans le seul but de m'accompagner. ( Soupir )
- Mais alors…
- J'ai réfléchi… pour trouver une solution. Le plus simple, si vous le permettiez…
- Si je le permettais ? s'étonna Oscar en s'approchant de sa mère.
« Diantre ! Mais que se passe-t-il ?... Dois-je m'inquiéter ? »
- Oui… En fait, il s'agit d'André.
- Quoi André !
- Oscar, je désirerais qu'André m'accompagne en Normandie. Sans votre père, je préfèrerais une présence masculine à mes côtés.
- Et moi, je ne suis pas une présence masculine !
- Oscar je vous en prie ! Il est entendu que vous ne pouvez quitter le service de la Dauphine pour une broutille !
- Vous n'êtes pas une broutille !
- Non, je suis votre mère. Et à ce titre, je pense être suffisamment raisonnable pour vous demander de m'écouter. A croire que vous ne pouvez vous passer d'André pendant quelques jours… J'espère, mon enfant, qu'il n'en est rien.
- Je peux parfaitement me passer d'André ! répliqua-t-elle vivement.
La comtesse sourit. Aussi impulsive que son père ! Il était facile de prévoir certaines de ses réactions…
- Dans ce cas, le fait est entendu, n'est-ce pas ? insista Louise.
- … Très bien, capitula Oscar de mauvaise grâce. André vous accompagnera en Normandie. Vous avez raison, mieux vaut la présence d'un homme qui sache se battre à vos côtés. On ne sait jamais ce qui peut arriver… Et moi je suis bloquée par notre inépuisable Dauphine, qui n'a pas fini de trouver des idées pour nous faire tourner en bourrique.
- Oscar ! ( Rire ) Ne soyez pas irrévérencieux… Avouez… Avouez que vous l'aimez beaucoup !
La question concernait-elle André ou la Dauphine ? La comtesse elle-même n'aurait pu le déterminer. D'ailleurs, avait-elle besoin de l'aveu de sa fille ? Pour l'un… comme pour l'autre.
- C'est vrai, admit Oscar. Marie-Antoinette me fait bel et bien tourner en bourrique, mais je l'aime beaucoup. Elle est si spontanée, si sincère ! Et c'est si rare à la Cour…
- Je reconnais bien là votre noble cœur.
- Combien de temps restez-vous en Normandie ? demanda la jeune fille d'un ton désinvolte.
- Décidément Oscar ! Si la présence d'André vous est à ce point indispensable, je préfère encore me passer de lui. Je me morfondrai toute seule en Normandie, c'est tout…
La jeune fille rougit et baissa la tête. Sans savoir pourquoi, il ne lui était pas agréable de savoir André seul avec une femme, loin d'elle… Soudain, elle écarquilla les yeux, ouvrit la bouche sans pouvoir articuler la moindre parole.
« Reprends-toi Oscar ! André ne sera pas avec UNE FEMME ! Il sera avec ma mère !... Et… Et je suis certaine que ces quelques jours nous feront du bien. Nous aurons beaucoup de choses à nous raconter… Beaucoup de choses ? Moui enfin… Il ne s'agit que d'un séjour sur nos terres de Normandie !... Quelques jours… »
- Non, je serai plus rassuré si André vous accompagne. Vraiment ! Et sa présence n'est pas à ce point indispensable à Versailles. Au besoin, je demanderai à mon capitaine de m'affecter un des soldats… Ainsi, chacun y trouve son compte.
- J'avoue que… je suis plus rassurée moi aussi.
« Et plus excitée à l'idée de ce petit séjour…Je vais connaître ce bonheur que vous avez chaque jour : avoir une personne attentionnée à mes côtés, prêt à répondre à mes moindres désirs… »
Un frisson parcourut la comtesse. Ses moindres désirs… Non ! Il ne fallait surtout pas penser à cela. Car ses désirs étaient autres que ceux d'Oscar. Pour elle, point de duel ou de combat, ou de folles chevauchées !
- Si vous le permettez, je vais prévenir André. Afin qu'il prépare ses affaires.
- Bonne nuit mon enfant.
- Bonne nuit mère, et passez un bon séjour.
- Eh bien lieutenant ! J'apprécierais de savoir quand vous quittez le service de madame la Dauphine, l'accueillit froidement Girodelle.
- Veuillez m'excuser capitaine. Il est vrai que je ne suis pas passé hier soir… J'avais hâte de rentrer à Jarjayes pour prendre des nouvelles de ma mère qui ne se sentait pas bien. Et je n'avais pas de consignes particulières à transmettre. Mais cela ne se renouvellera plus, répondit Oscar en lui adressant un regard glacé.
- Bon ! Ceci étant réglé… Vous devriez vous relâcher un peu, dit-il avec un petit sourire.
- Me… relâcher ? s'étonna Oscar.
- Oui. Prenez donc exemple sur la Dauphine, soyez plus… chaleureuse, murmura-t-il en passant derrière elle.
Cette présence dans son dos était à la fois désagréable et agréable. Si son orgueil « d'homme » s'indignait, sa sensualité de femme trouvait son compte. Elle n'avait pas l'habitude d'une telle situation et ne savait guère comment réagir. Son cœur s'emballa. Elle sentit le souffle du capitaine dans ses cheveux. Elle avait la chair de poule. Ses jambes commençaient à trembler. Ses lèvres s'entrouvrirent. Sa poitrine se soulevait au rythme d'une respiration qui devenait saccadée.
Soudain, la jeune fille sursauta. La main de Girodelle caressait ostensiblement ses fesses, et glissait sans vergogne vers l'entrejambe. C'est plus qu'elle n'en pouvait supporter ! Même si… une petite partie d'elle-même en réclamait encore plus. Plus de sensations délicieuses ! Plus de caresses sensuelles ! Plus !
Elle se retourna brusquement. Il avait anticipé la réaction et bloquait son poignet. Girodelle ne savait pas trop s'il avait échappé à une gifle en bonne et due forme, ou à un solide coup de poing ! Son sourcil s'arqua et ses lèvres s'étirèrent en un sourire narquois.
- Eh bien vous voyez, quand vous voulez !
- Je vois quoi ! enragea-t-elle.
- Vous pouvez vous montrer aussi impétueuse que la Dauphine !... Il suffit de si peu de chose, susurra-t-il d'un ton moqueur. Entre vous deux, ma vie ne risque pas d'être ennuyeuse.
Oscar oscillait entre la colère, le mépris, l'indifférence et… le rire ! Pourquoi le rire ? Il ne pouvait pas être sérieux. Ce n'était pas possible ! Il était le capitaine de la Garde Royale, un poste de haut prestige. Non, il ne pouvait pas….
« Pardieu mais… il est sérieux ! Il s'amuse à mes dépens en plus ! »
Elle serra les poings et ses yeux lancèrent des éclairs. Mais cela ne fit qu'accroître l'amusement de son interlocuteur, d'humeur décidément taquine ce matin-là. Cela la dérouta et elle recula de quelques pas, l'obligeant à la lâcher.
- Je crois qu'il est temps que nous assistions à la revue des troupes mon cher lieutenant. A moins que vous n'ayez autre chose à me dire…
- Non non ! répliqua Oscar vivement en rougissant.
Elle pestait de ne pas savoir maîtriser ses émotions, ses sensations. Mais jamais un homme n'avait osé de tels gestes sur elle. Tout à coup, elle se remémora le baiser d'André, la semi-nudité d'André, son effeuillement à elle devant André… et rougit davantage.
- Aurais-je le privilège de savoir ce qui vous met autant d'étoiles dans les yeux et de rouge aux joues ? murmura Girodelle à son oreille.
Un frisson la parcourut malgré elle. Des étoiles dans les yeux ? Mais que racontait-il ? Il fallait absolument qu'elle se reprenne.
- Absolument pas ! Cela n'a rien à voir avec mon service, répondit-elle sèchement tandis qu'il se dirigeait vers la cour d'honneur.
- Mmmm… Alors c'est d'ordre privé ? Intéressant ! Mon lieutenant au cul de rêve serait-elle moins froide qu'on ne le pense ?
- QUOI ! s'écria-t-elle.
- Reprenez-vous Oscar, dit-il tout bas avec cette pointe d'ironie féroce. Ce n'est pas une manière de vous adresser à votre supérieur. Votre père serait très contrarié si vous ne rameniez que des blâmes.
- Que des… La Dauphine est très contente de mes services ! gronda-t-elle, en baissant néanmoins le ton, ce qui rendait son grondement presque menaçant.
- Et qui d'autre ?
- Comment ça « qui d'autre » ? s'étonna-t-elle.
- Vous n'allez pas me faire croire que c'est Marie-Antoinette qui vous rend si… troublée.
- Croyez ce que vous voudrez !
- Oh j'en suis fort aise ! Je ne vais donc pas brider mon imagination… D'autant que cela vous rend encore plus… troublante.
Oscar s'arrêta pour le regarder avec consternation. Mais qu'avait-elle fait pour mériter ça ? Une chose était sure : On ne l'y reprendrait plus à rentrer chez elle directement, sans rendre des comptes à son… supérieur ! Si cela lui évitait une telle séance…
- Vous avez bu ! crut-elle comprendre.
Il éclata de rire, attirant les regards sur eux. Ce qui n'était pas sans gêner Oscar, qui aurait préféré pouvoir reprendre ses esprits tranquillement.
- C'est ça ! hoqueta-t-il. Ha ha ha !... J'ai bu….. Et maintenant, allons voir les hommes !
« Comment fait-il pour être aussi à l'aise ? » l'envia-t-elle.
Elle était dans ses pensées. Soudain elle tiqua. Il l'observait à la dérobée.
- Que se passe-t-il lieutenant ? demanda-t-il doucement.
- Je ne suis pas… froid ! répondit-elle, hautaine.
- Je commence à le croire…
Elle lui lança un coup d'œil et se remit aussitôt au garde à vous, légèrement confuse.
« Si vous croyez que vous pouvez tout vous permettre sous prétexte que vous êtes mon supérieur, je vais vous faire déchanter ! »
Après la revue, elle salua le capitaine et, impassible sous son regard goguenard, elle alla prendre son service auprès de Marie-Antoinette.
« Non mais ! Pour qui me prend-il ce godelureau ! Petit sot en dentelle ! » enrageait-elle.
Elle se retourna pour… Pourquoi ? Pour en parler avec André ?... Mais pourquoi avait-il fallu qu'il parte en Normandie avec sa mère aujourd'hui ? N'avait-elle pas besoin de lui ici ?
Elle croisa la favorite royale, et lui jeta un regard tellement orageux que celle-ci faillit s'arrêter, interdite. Heureusement, la vie l'avait habituée à un peu plus de maîtrise. Elle mit cet éclat sur le compte de sa rencontre avec André, la veille. La du Barry avait compris que des relations spéciales les liaient. Elle avait mené son enquête et avait appris qu'ils avaient été élevés ensemble.
« Petit lieutenant de pacotille ! Vous n'aimez pas que je m'approche de ceux que vous aimez n'est-ce pas ? Votre mère… Celui que vous considérez comme votre presque frère… Serait-ce votre talon d'achille ? Eh bien nous allons nous amuser ! Car j'ai un avantage certain sur vous : je suis une femme ! Et votre André est un homme ! Elevés ensemble ou non, je suis certaine que ma …conversation ne le laissera pas insensible… »
Pour sa part, la comtesse n'était pas insensible, mais alors pas du tout, au charme du jeune homme. Il avait voulu voyager auprès du cocher, comme un domestique. Cependant, elle avait insisté pour qu'il prenne place dans la calèche. Elle avait prétexté qu'ils pourraient faire la conversation, sinon le trajet lui paraîtrait bien monotone. Il avait fini par accepter et s'était assis en face d'elle.
Bercés par les roulements, et fatigués par un départ aux aurores, ils s'étaient endormis. Du moins, il s'était endormi. La comtesse avait simplement fermé les yeux. Lorsqu'elle avait entendu la respiration profonde et régulière du jeune homme, elle les avait rouverts. Elle avait fait semblant. Elle détaillait chaque trait de son visage, sa bouche pleine et bien dessinée, si appétissante, la musculature de ce corps abandonné à son examen visuel, ses mains qu'elle devinait à la fois douce et rugueuse…
« Dormez cher ange ! Si beau ainsi abandonné… Vous êtes à moi, dans cette voiture qui nous emmène tous deux loin du monde, loin des autres, loin d'Oscar aussi… »
Elle s'en voulait d'avoir de telles pensées. Pourtant, c'était si bon de le contempler. Elle s'approcha doucement pour respirer son odeur, et faillit défaillir. Le cœur battant, elle retourna vite à sa place.
« Oh mon dieu ! J'ai tellement envie de lui… Inutile de me leurrer. J'ai envie de vous André ! »
- Nous allons arriver au manoir madame la comtesse !
Elle avait fini par s'endormir à son tour, sans s'en rendre compte, perdue dans la contemplation du bel Adonis. Réveillée par la voix d'André ( il n'osait la secouer ), elle plongea dans les prunelles abyssales en souriant.
- Merci André, répondit-elle d'une voix un peu trop langoureuse.
- De rien madame la comtesse, dit-il en lui jetant un regard inquisiteur, et sursautant au doux sourire qu'elle lui adressa.
Il eut soudain l'intuition que son séjour en Normandie n'allait pas être de tout repos. Néanmoins, il répondit au sourire de la comtesse, priant pour arriver au plus vite. Il n'était déjà pas très à l'aise avec le fait d'être enfermé en sa compagnie Avec Oscar, c'était différent.
