- André ?
- Oui madame la comtesse.
- Vous n'allez pas m'appeler « madame la comtesse » tout le temps !... Passons, reprit-elle devant l'air éberlué du jeune homme.
« Mais comment veut-elle que je l'appelle ? »
- André, que faîtes-vous avec Oscar lorsque vous êtes en Normandie ?
- Nous nous entraînons à l'épée, nous faisons de grandes ballades à cheval, nous allons nous promener au bord de la mer…
- Je vous laisse les entraînements et les ballades à cheval, et je prends les promenades. M'accompagnerez-vous ?
- Si vous le désirez madame la comtesse.
- Oui, je le désire, dit-elle en le regardant intensément.
« Mais… pourquoi diable me regarde-t-elle ainsi ? Madame avait vraiment besoin d'un peu de repos. Je crains que ses nerfs n'aient été trop sollicités ces derniers temps… »
- Une promenade au bord de la mer me fera le plus grand bien, j'en suis certaine. Et je n'ai pas envie de me promener toute seule.
- Je suis à votre disposition madame la comtesse.
« Qu'ai-je dit ? » se demanda-t-il devant l'air réjoui de madame de Jarjayes.
Décidément, elle n'était pas dans son état normal. Il valait mieux, effectivement, qu'il la suive. Et même, qu'il la surveille de près ! De toute façon, Oscar ne lui pardonnerait pas s'il laissait sa mère livrée à elle-même.
« Oscar, que fais-tu ? En train de chaperonner madame la Dauphine, en râlant je présume. Alors que tu l'aimes bien !... Comme j'aimerais que tu sois là, avec nous ! »
« A qui pensez-vous donc pour avoir les yeux si brillants et un regard si tendre… Vous pensez à elle n'est-ce pas André ? Vous pensez à Oscar… Pourtant, Oscar ne sera jamais une femme comme les autres. Elle ne vous offrira pas ce que peuvent vous donner toutes les autres femmes. Toutes les autres femmes… »
- Allons-y, l'appela-t-elle un peu sèchement.
- J'arrive, répondit-il avec enthousiasme.
Il avait toujours aimé les promenades au bord de la mer, le bruit des vagues, l'air marin. Oui, cela ferait probablement du bien aux nerfs tourmentés de la comtesse de Jarjayes…
Lorsqu'elle arriva dans les appartements de la Dauphine, madame de Noailles était dans tous ses états.
« Marie-Antoinette fait encore des siennes… » se dit Oscar en sentant son humeur s'alléger.
C'est vrai qu'avec la princesse, sa vie ne risquait pas d'être monotone, comme le lui avait fait remarquer son cher capitaine. Certes, elle aurait préféré un rôle un peu plus gratifiant que « nounou de la future Reine de France », mais au moins, Oscar devait être sur le qui-vive à tout instant. Il fallait bien l'admettre, comme l'en pressait souvent André, elle aimait bien la Dauphine, et son caractère primesautier. D'autant que, derrière sa légèreté, la jeune princesse savait se montrer moins superficielle qu'on aurait pu le croire. Oui, Oscar l'aimait beaucoup !
- Ah lieutenant ! Madame la Dauphine a dans l'idée de faire de la barque sur le canal. Comme ça… Sans prévenir personne ! Sans autorisation du Roi ! Mon dieu mais où va-t-on ? Il faut l'en empêcher… Si Sa Majesté apprend que je cède aux caprices de Madame la Dauphine. Oh mon dieu !... Elle veut même y entraîner le Dauphin… Vous rendez-vous compte ? Le Dauphin !... Oh mon dieu….
- Calmez-vous madame de Noailles, répondit un lieutenant impassible. Je vais voir ce que je peux faire.
Oscar entra dans l'antichambre de Marie-Antoinette, suivi par une madame de Noailles agitée et gémissante. Le lieutenant comprenait parfois pourquoi la Dauphine la faisait tourner en bourrique. C'était si facile, et la dame était si rigide !
- Ah ! Oscar ! Venez venez mon ami !... Madame de Noailles refuse de me laisser faire de la barque sur le Grand Canal. Qu'en pensez-vous ?
- La destinée me contraint malheureusement à être de nouveau la voie de la raison, répondit le lieutenant avec contrition. Votre Altesse ne peut décider aussi rapidement d'une telle sortie. Il faut nous laisser le temps de prendre les mesures de sécurité adéquates. Particulièrement si Votre Altesse veut se promener en compagnie du Dauphin.
- Mais pourquoi ? Pourquoi ? éclata Marie-Antoinette, au bord des larmes.
- Parce que vous êtes notre future Reine, répondit Oscar avec beaucoup de douceur. Et qu'à ce titre, le peuple de France vous porte une grande tendresse. Vous êtes un précieux trésor, et je suis chargé de votre sécurité personnelle. Je manquerais à tous mes devoirs si je m'acquittais mal de ma tâche. Je ne mériterais pas de servir Votre Altesse…
- Oscar mon ami, vous savez trouver les mots pour me réconforter. Pas comme cette vieille bique, glissa-t-elle en regardant madame de Noailles, qui ne sait que m'interdire, m'interdire et encore m'interdire sans m'en expliquer la raison… Comme je vous aime ! s'écria Marie-Antoinette en joignant ses deux mains.
Perplexe, ladite madame de Noailles fixa sur Oscar un regard incisif. La Dauphine s'enflammait un peu trop, à son goût, pour son charmant lieutenant… Il ne faudrait pas que l'enthousiasme de la princesse prête à conséquence. Le militaire et la princesse étaient, pour leur part, bien loin de ces considérations, puisqu'ils n'avaient rien à se reprocher.
« Madame de Noailles, je crois que vous tomberiez à la renverse si vous appreniez un jour que je suis une femme ! » s'amusa Oscar. « Comment a-t-on laissé une femme porter l'uniforme ? Oh mon dieu ! En plus, on lui a confié la sécurité de la Dauphine ! Oh mon dieu ! Mon dieu… »
Comme elle aurait aimé partagé cet instant avec André !
« Il faudrait peut-être que j'arrête de penser à André ! Il veille sur ma mère, c'est très bien comme cela… Cela l'aurait fait rire et il se serait moqué de moi, c'est certain… Oh je sais ! Je lui écrirai ce soir… Oui c'est ça ! »
Ragaillardie, Oscar promit à la Dauphine que, si et seulement si le Roi autorisait cette sortie en barque, « il » se ferait un plaisir de prendre toutes les mesures nécessaires pour assurer sa sécurité.
- Oh c'est vrai Oscar ? jubila Marie-Antoinette, rayonnante.
- Oui Votre Altesse. Mais il vous faut d'abord obtenir l'autorisation du Roi ! Ce qui ne sera pas spécialement facile, surtout si vous voulez que le Dauphin vous accompagne… D'autant que…
- Que ?
- Qu'une certaine personne risque de peser sur la volonté royale pour l'empêcher de vous faire ce plaisir, chuchota le jeune lieutenant.
Le visage de la du Barry sembla flotter entre eux. Madame de Noailles fronçait les sourcils. Mais qu'est-ce que c'était que ces messes basses maintenant ?
- Soit ! se résigna Marie-Antoinette. Je trouverai autre chose pour m'amuser !... Où est encore passé mon petit chat ?
Oscar se crispa légèrement. Elle se souvenait encore de sa prise de fonction auprès de la princesse, quand son capitaine avait pu observer son arrière-train à loisir. Heureusement, ce félin-ci fut plus clément que son congénère et reparut de lui-même. Le lieutenant ne put s'empêcher de soupirer d'aise.
- Eh bien Oscar, se moqua Marie-Antoinette, aviez-vous peur que je vous oblige à traquer mon chat dans tous mes appartements, y compris sous les meubles ?
La jeune fille répondit par un demi-sourire. Elle n'avait aucune envie de rappeler ce qu'elle considérait comme une humiliation… En fait, ce sont surtout les remarques de son capitaine qui l'avaient humiliée, pas le chaton.
- Si nous allions rendre visite au Dauphin ?
- Au Dauphin Votre Altesse ?
- Mais ce n'est pas prévu ! protesta madame de Noailles.
- Je parle avec le lieutenant chargé de ma sécurité. Je pense qu'il est plus capable que vous-même de juger de ce qu'il m'est possible de faire ou non, la rabroua Marie-Antoinette, excédée.
- Puisqu'il en est ainsi, je me tais, cingla la comtesse de Noailles en jetant un regard rancunier à Oscar.
- Où se trouve le Dauphin ? demanda le lieutenant.
- A la forge ! Où voulez-vous donc qu'il soit à cette heure ? bougonna la princesse.
- Je ne vois pas d'inconvénient majeur à vous y conduire madame.
Louis XV soupirait. On venait de lui rapporter que la Dauphine faisait encore un caprice. Quel était-il cette fois ? Une ballade en barque sur le Grand Canal, et avec le Dauphin naturellement ! Comme si son petit-fils était enclin à aller faire de la barque sur le Grand Canal… Si elle voulait passer du temps avec son époux, qu'elle cesse donc d'avoir des idées farfelues ! Elle était assez jolie pour n'avoir besoin de rien d'autre pour attirer l'attention, même si le Dauphin était particulièrement timide.
- Louis, calmez-vous ! roucoula Jeanne du Barry.
- Mais enfin madame, dit-il allongé près d'elle, la tête sur les genoux de sa maîtresse. Si elle veut passer du temps avec son époux, elle n'a qu'à passer plus de temps dans son lit ! Ha ha ha ha ha ! C'est une place de choix pour une jolie fille ! Ha ha ha !
- Louis ! protesta la comtesse. Ne soyez pas grossier !
- Ne me dîtes pas que je vous choque madame…
- Non mon cher, cela ne me choque pas… mais cela me déplait. Vous ne voulez pas me déplaire, n'est-ce pas ?
- Non, certes pas. Vous seriez capable de m'en tenir rigueur… et de me priver de certains délices dans lesquels vous excellez…
- Louis, vous êtes incorrigible, rétorqua-t-elle faussement vexée.
- Il n'empêche madame, je n'aurai pas parié sur vous pour défendre la Dauphine.
- Et pourquoi pas ?... Ne cherchez pas à comprendre les femmes mon cher, vous y perdriez votre latin.
- Vous avez pourtant assez tempêté après « cette petite autrichienne », c'est ainsi que vous l'appeliez… et que vous l'appelez encore parfois.
- Je sais ! Je suis ainsi faite. Je suis fière d'être votre maîtresse et dans la confrontation qu'elle m'a imposée, je ne voulais pas être vaincue… Mais cela ne vous autorise pas, vous, à être aussi grossier sous prétexte qu'il s'agit d'une soi-disant jolie fille.
- Ah madame ! Si vous n'existiez pas, j'en serais fort marri !
- Je l'espère bien… Et alors, notre chère Dauphine a-t-elle fait son tour en barque ?
- Non ! Je crois que le lieutenant de Jarjayes a réussi à l'en dissuader. En échange, il l'a emmenée à la forge où …travaillait mon petit-fils.
- Ce petit lieutenant, marmonna la du Barry avec agacement.
- Oh ! J'ai le sentiment que vous ne portez pas Oscar de Jarjayes dans votre cœur madame.
- On ne peut rien vous cacher mon ami, dit-elle avec un petit rire de gorge, qui était généralement un prélude à d'autres plaisirs. Il a une façon de me regarder de haut qui me déplait beaucoup. Et vous savez comment je suis quand on me déplait…
- Autrement dit, je ne peux être grossier avec la Dauphine, mais je pourrais l'être avec son lieutenant.
- Grossier ? Oh, vous pouvez même être plus que cela, je ne prendrai pas sa défense !...
- Hélas madame, Oscar de Jarjayes fait remarquablement le travail qu'on lui demande. Allons, ne boudez pas ! Si cela peut vous consoler, pensez qu'il vous jalouse parce que vous avez brillamment réussi… alors qu'à la suite d'un duel raté, il n'est que lieutenant !
- Louis, vous avez parfaitement raison, répondit-elle avec un sourire éblouissant. C'est vrai, il est normal qu'il me jalouse… Mon ami, vous m'avez donné envie de vous donner grand plaisir.
- Madame, j'en suis fort aise, soupira-t-il en fermant les yeux.
Il savait qu'il allait passer un bon, un très bon moment ! Les femmes… Jamais il ne les comprendrait vraiment, mais toujours il les aimerait. Que dire de cette femme aux charmes envoûtants qui répondait à ses moindres désirs… et qui surtout ne lui faisait pas de crise lorsqu'il allait voir ailleurs, tant que son statut n'était pas menacé.
Il sentait les mains déliées courir sur sa peau, la chaleur de ses lèvres sur son torse. Il souriait. Une femme extraordinaire… outrée par le regard glacé d'un petit lieutenant de la Garde Royale. La comtesse du Barry régnait sur ses sens, il en était conscient et il la laissait faire… Pourtant, il se sentait tellement plus fort qu'elle. Car elle ne connaîtrait jamais le secret si jalousement gardé d'Oscar de Jarjayes. Tellement plus fort qu'elle !... Parce qu'il savait parfaitement séparer plaisir et pouvoir. Il ouvrit enfin les yeux, pour profiter de la beauté de sa favorite.
