La première journée s'était plutôt bien passée. La comtesse de Jarjayes et André avaient fait une longue ballade au bord de la mer. Le jeune homme lui racontait plein d'histoires de pêcheurs, ainsi que les légendes locales. Toutefois, la fatigue du voyage avait pesé sur ses épaules et elle avait préféré se coucher tôt. Le lendemain, elle se sentait beaucoup mieux.

- André, que pensez-vous d'une autre promenade au bord de la mer ? J'ai passé une très agréable journée hier, mais j'avoue que je n'en ai pas profité comme je l'aurais souhaité.

- Je suis à votre service madame la comtesse.

- Nous pourrions faire un pique-nique dans les rochers. Vous m'avez dit que cela vous arrivait parfois …avec Oscar.

- C'est vrai.

Ses yeux s'adoucirent car il pensait à son amie. Le cœur de la comtesse se serra fugitivement.

« Il faut la sortir de votre cœur André, elle n'est pas pour vous. Je suis désolée mon ange… Oscar est le fils de mon mari. Il ne faut pas s'attacher à elle… » s'excusa-t-elle.

- Je vais dire à Marinette de remplir un panier.

Ils étaient partis, sans but précis. Ils avaient pique-niqué, bavardant comme la veille. Ils passaient de savoureux moments. Savoureux… La comtesse riait à gorge déployée, comme si elle était libérée d'un poids. Le poids des commérages, de la curiosité des courtisans à l'affût du moindre faux-pas, des devoirs et des charges… Elle n'était plus qu'une femme dans la force de sa maturité, en compagnie d'un beau jeune homme.

André ne se souvenait pas l'avoir déjà vue ainsi. Le séjour en Normandie révélait une facette inconnue de la comtesse de Jarjayes. Il la regardait avec des yeux nouveaux.

- Quel est ce regard André ? lui demanda la comtesse en lui glissant un éclair de ses yeux pervenche.

- Pardonnez-moi madame… C'est que, je ne vous avais jamais entendu rire de la sorte, répondit-il, confus.

- Je n'en ai guère l'occasion à la Cour, ni chez nous. Je dois être l'irréprochable comtesse de Jarjayes Ici, je peux simplement être Louise…

Il sentait comme une pointe d'amertume dans le ton de sa voix. Ici, ici seulement elle pouvait être elle-même. Soudain, un souffle de glace le traversa.

« Oscar ! Prends garde à toi je t'en supplie ! Ne te perds pas… Reste toi-même… Ne les laisse jamais te priver du meilleur de toi-même. Ton âme est si belle Oscar, aussi belle que toi ! »

- Eh bien André, vous voilà bien songeur…

- Je suis désolé.

- Ne le soyez pas… A quoi songiez-vous ?

Il rougit, n'osant répondre. Ses paupières se voilèrent. Il ne vit pas la comtesse détourner le visage pour perdre son regard dans la mer.

« Ou à qui ? » compléta Louise, qui avait compris.

- J'ai envie de me tremper les pieds, déclara-t-elle soudain.

André la regarda, effaré. Il n'avait jamais été question d'une baignade, si minime soit-elle. Il n'avait pas emporté de serviette… Quelle idée soudaine !

- Mais, madame la comtesse…

- Ne vous inquiétez pas André, je me tremperai juste les pieds… J'ai envie de sentir la fraîcheur de l'eau.

- Vous pourriez attraper mal. Je n'ai pas emmené de serviette pour vous sécher, avoua-t-il.

- Qu'à cela ne tienne ! Je prendrai mon jupon !... André, vous allez découvrir que, si mon époux est têtu, il m'arrive d'être fort obstinée aussi.

Avec un petit sourire, elle se leva et se dirigea résolument vers la plage. Il la suivit, ne sachant que dire pour la détourner de son projet.

« J'espère au moins qu'elle n'ira pas trop loin dans l'eau… Se tremper juste les pieds ! Quelle idée ! »

« Eh bien André, j'ai découvert le moyen de garder votre attention. Il faut que je fasse des folies… Soit ! Allons-y André, je suis prête ! »

Arrivée sur la plage, elle regarda un moment les vagues venir mourir sur le sable. André fut rassuré. Sans doute avait-elle renoncé à se mouiller… Ses yeux s'agrandirent quand il vit la comtesse défaire ses chaussures et enlever prestement son jupon. Le visage du jeune homme s'empourpra. Il n'eut pas le temps de se retourner qu'elle relevait sa jupe et entrait dans l'eau. La mer lui encercla bientôt les chevilles.

- Mmm… Elle est fraîche. Ca fait du bien !

- Madame je vous en prie, n'allez pas plus loin.

- Eh bien André, craignez-vous donc que je me noie dans si peu d'eau ?

- Non, je crains que vous attrapiez froid.

Il n'osait lui dire que certains pans de sa robe étaient déjà mouillés. Elle avait relevé tant bien que mal sa jupe jusqu'aux genoux. Que ferait-elle si elle voulait entrer davantage dans l'eau, ou bien s'il lui disait que le tissu se gorgeait d'eau par endroit ? Il n'osait l'imaginer… mais ses joues virèrent à l'écarlate. En plus, elle avait oublié… Oh mon dieu ! La comtesse, qui le surveillait du coin de l'œil, sourit franchement, toute à son affaire.

« Alors André, comme ça vous vous inquiétez pour moi ? Vous m'accordez enfin votre intérêt, sans penser à ma fille… Enfin ! Peu m'importe de tomber malade André, j'aime cette eau fraîche autour de mes chevilles. J'aime ce cœur qui bat la chamade. J'aime le feu qui court dans mon corps. J'aime vos attentions, et je compte bien profiter de ce séjour en Normandie… C'est sans doute la seule occasion qu'il me sera donné, je le sais bien… »

Une vague de mélancolie l'envahit. « La seule occasion… », pourquoi ? Que voulait-elle au juste ? Elle le savait confusément, mais refusait catégoriquement de l'exprimer. Mon dieu ! Comme tout ceci était difficile… C'était beaucoup plus facile quand elle ne pensait à rien et qu'elle cédait à ses impulsions. C'était donc cela que faisaient les autres femmes de la Cour ? Mais qu'allait-elle penser ! Elle secoua la tête.

- Madame la comtesse, appela une voix chère, empreinte d'une supplique muette.

- Oui André ?

- Je vous en prie… Sortez de l'eau maintenant. Un petit vent se lève, et vous risquez de tomber vraiment malade. Je vous en prie…

- Soit ! Je ne veux pas vous inquiéter André, ni que vous vous sentiez responsable si je tombais malade.

Elle sortir de l'eau et alla s'asseoir sur de gros rochers. Elle avait ramassé son jupon. Elle ne se départissait pas de ce curieux petit sourire, et André se demandait ce qu'elle allait inventer. Il baisa la tête, honteux de cette pensée impertinente.

- Voulez-vous m'aider André ?

- Bien sûr madame. Que voulez-vous que je fasse ?

- Que vous m'essuyez les pieds…

- Que…

- A l'aide de mon jupon bien sec. Vous voyez ? Comme ça, je ne risque pas d'attraper froid. Oh, quelle sotte !

- Que se passe-t-il ?

- J'ai oublié d'enlever … mes bas !

- Oui… Vous aviez oublié...

- Vous l'aviez remarqué ? s'étonna la comtesse.

- Oui mais… trop tard, avoua-t-il, penaud. Excusez-moi madame la comtesse…

- Ce n'est pas de votre faute si je suis aussi étourdie… « Quoique... »… Tant pis ! Je les enlèverai !

- Mais…

- Allons André, mes jambes ne sont pas si horribles je vous assure.

- Madame, protesta-t-il.

Elle avait raison, il devait bien le reconnaître. Puisque ses bas étaient mouillés, le plus intelligent était de les enlever carrément. Sinon elle risquait d'attraper la mort avec les pieds mouillés… Il tenta de maîtriser son trouble. Il n'était qu'un jeune homme qui ne savait pas encore dompter toute sa fougue, et qui allait bien malgré lui voir les jambes d'une femme…

« Enfin, ses chevilles ! » se reprit-il.

- Voulez-vous que j'enlève mes bas toute seule ou désirez-vous vous en charger ? demanda la comtesse d'une voix ardente.

- Pardon ?... Je… Je…

- Très bien, je vais le faire.

Il se tourna, l'entendant relever sa jupe et rouler ses bas. Soudain, elle poussa un cri, léger mais strident. Par réflexe, il se retourna. Il vit la comtesse trépigner, la robe relevée jusqu'au-dessus des genoux. Pétrifié devant cette vision, c'est à peine s'il l'entendit.

- André ! Eloignez ce crabe ! André ! Il veut me pincer…

Le crabe n'attendit pas d'être chassé. Etourdi par ce raffut, il se sauva de lui-même. La comtesse fixa le jeune homme, enchantée par l'enchaînement des événements.

- Veuillez m'excuser, parvint-il à articuler.

- Ce n'est rien… Il est parti.

- Parti ?

- Le crabe…

Le jeune homme rougit derechef. Il avait peu prêté attention audit crabe, il devait bien l'avouer. Il faudrait… Il faudrait que la comtesse rabatte sa jupe, et qu'elle cesse de le regarder avec des prunelles aussi brillantes. Il ne savait plus quoi faire…

- Il ne vous reste plus qu'à frotter mes pieds, pour les sécher et… les réchauffer, dit-elle en baissant sa jupe jusqu'à mi-mollet ( pour le plus grand soulagement d'André qui reprenait des couleurs normales ) tout en lui tendant une jambe.

- A… A vos ordres, madame la comtesse.

- André, roucoula-t-elle ( regard effaré du jeune homme ). Je vous interdis d'être au garde-à-vous devant moi…

Il respira profondément et s'agenouilla devant elle, posant son pied blanc sur ses cuisses.

« Dieu, qu'il est musclé ! »

Il prit le jupon et commença à frotter le pied, pour le réchauffer autant que pour le sécher. Le souffle court et cherchant à penser à autre chose, il remonta sur la cheville. Il jeta un bref coup d'œil à la comtesse et vit qu'elle avait rejeté la tête en arrière, les yeux fermés. Le trouble du jeune homme s'en trouva renforcé, bien qu'il fasse tout pour s'en défendre.

Il prit ensuite l'autre pied, et le frotta de la même manière, peut-être un peu plus doucement. Il sécha ensuite la deuxième cheville, la gorge sèche. Les bords imbibés d'eau de la robe étaient tombés sur le mollet, obligeant André à remonter le long de la jambe pour la sécher correctement.

Lorsqu'il frôla le genou de la comtesse, il entendit un soupir gémissant. Le jeune homme lança un regard étonné à la femme abandonnée. Il n'avait pas l'impression de lui faire mal… Peut-être s'était-elle blessée dans les rochers ! Lorsqu'il vit la comtesse, la bouche entrouverte sur un soupir mourant, les joues rosies, la respiration profonde, il lâcha le jupon et se redressa d'un bond, effrayé par ce qu'il croyait comprendre. Louise laissa filtrer un regard concupiscent à travers ses cils.

- André, murmura-t-elle d'une voix sensuelle.

- ….

- Continuez à me sécher André.

- Mais…

- Continuez ! ordonna-t-elle.

Pris entre deux feux, le jeune homme finit par s'asseoir de nouveau devant elle. Pourquoi ! Mais pourquoi agissait-elle ainsi ? Que lui arrivait-il ? Il acheva de lui sécher le mollet, en essayant de ne pas avoir de gestes trop caressants d'une part et de penser à autre chose d'autre part. Cependant, la comtesse ne l'entendait pas ainsi. Elle ne relâcherait pas aussi facilement sa proie. Le feu qui la brûlait était trop intense.

Alors qu'André passait une dernière fois le jupon sur le genou de Louise, elle attrapa sa main, ravie de le sentir sursauter. Il plongea son regard désorienté dans ses prunelles enfiévrées. Elle arracha le jupon et fit remonter la paume du jeune homme sur sa peau nue. Sa respiration se faisait plus saccadée, ses soupirs plus appuyés, elle ne cachait rien du plaisir qu'elle éprouvait. Le jeune homme ressentit cet appel venu du fond des âges avec une puissance qui l'effraya. Désemparé, il se releva d'un bond.

- Il…. Il est temps de…. remettre… des bas…. Je… Je vous… attends…. là…

- Ne partez pas sans moi surtout, j'en serais fort chagrine.

- Non… non… Je…vous attends. Ne craignez rien…

La comtesse prit son temps pour remettre ses bas, puis ses chaussures. Elle considéra le bas de sa robe, trempé d'eau de mer.

- André !

- …. Oui… madame la comtesse.

- Ma robe est mouillée. Ne pensez-vous pas qu'il vaudrait mieux que je l'enlève pour la faire sécher ? demanda-t-elle ingénument, avec un sourire brûlant aux lèvres.

- Non non ! Rentrons vite pour que vous ne preniez pas froid !... Votre robe sèchera plus facilement au manoir.

- Vous avez raison André… Après tout, l'enlever ici ou là-bas ne changera pas grand-chose…

André sentit un frisson glacé lui parcourir l'échine à l'énoncé de cette phrase.

« Comment diable vais-je me sortir de cette situation ? Comment cela a-t-il pu arriver ? Qu'est-ce….. Qu'est-ce qui prend à la comtesse ? Elle n'est pas …dans son état normal… Elle se conduit comme… Oh non ! Je ne dois pas penser cela ! Oh Oscar ! Oscar ! Pourquoi n'es-tu pas là ? Si tu savais les tourments dans lesquels je me débats ? »

C'est le cœur lourd et les idées sombres que le jeune homme rentra au manoir. Heureusement, madame de Jarjayes ne chercha pas à nouer la conversation.