Pour le retour, André ne laissa pas le choix à la comtesse. Il l'aida à monter dans la voiture, et monta à sa suite. Il refusait d'avoir peur d'elle. Il refusait d'avoir honte. Ce n'était pas à lui d'avoir honte ! Pourtant, elle ne semblait pas avoir le moindre remords. Elle sourit en le regardant s'asseoir en face d'elle, les bras croisés et le visage grave. Elle fixait ses lèvres, ces lèvres au parfum de scandale, et sentait toute retenue l'abandonner.

Au bord du dégoût, André se rendait compte que la comtesse se consumait toujours de désir pour lui. Sa passion était palpable.

« Se peut-il que vous ayez perdu à ce point toute pudeur, toute dignité ? » se demanda-t-il, désorienté.

Comment cela était-il possible ? Il n'avait pourtant rien d'extraordinaire. Il n'était qu'un jeune domestique qui n'avait demandé qu'à servir sa jeune maîtresse du mieux qu'il le pouvait. Oscar ! Pourrait-elle lui pardonner ?

« Si tu savais Oscar, si tu savais comme cela me dégoûte… Si tu savais comme l'attitude de ta mère m'humilie… Si tu savais à quel point mon manque de scrupule me fait peur… Car je ne faillirai pas. Elle veut m'enchaîner, mais c'est elle qui me désire, et c'est ce qui me permettra de lui échapper. Oh comme je regrette ! Oscar, je te promets… Je n'ai rien fait pour l'attirer de la sorte. Oscar… Si tu savais comme cela me fait du bien de penser à toi. Cela m'empêche de sombrer dans cet océan de turpitudes dans lequel elle veut me pousser. Merci Oscar, ma belle Oscar, ma farouche guerrière… Je prendrai exemple sur ton courage… »

- André, appela la comtesse d'une voix tremblante.

- Oui madame, répondit-il froidement en ouvrant de nouveau les yeux.

- J'ai un peu froid… Voulez-vous me donner ce fichu, à côté de vous ?

Il lui tendit le fichu en question, et elle en profita pour lui caresser légèrement les doigts. Il sourit, lui faisant comprendre qu'il avait parfaitement saisi sa manœuvre. Néanmoins, il se cala dans le siège en face d'elle, sans rien faire pour y répondre. Elle rougit, mit tant bien que mal le fichu sur ses épaules et fit semblant de se plonger dans un livre. Toutefois, elle sentait le regard du jeune homme sur elle, et elle devenait fébrile, trop fébrile.

« Quelle est donc cette maladie qui me ronge ? Ce n'est pas possible… Il n'est pas possible de désirer un homme à ce point ! Au point d'en oublier toute retenue… Au point de plonger avec délectation dans la déchéance…Au point d'accepter son mépris… Mon dieu, je ne peux déjà plus me passer du plaisir qu'il me donne. »

Pourtant, elle avait été choquée par ce qu'il lui avait dit la veille. Cela l'avait marquée comme un fer rouge : « vous êtes une putain… ». Et le pire ! Le pire, c'est qu'elle ne pouvait lui donner tord. Des larmes de rage lui piquèrent les yeux. Elle regardait les gourgandines avec tant de hauteur, et elle s'était imposée, oui imposée !, dans le lit de ce jeune homme. André… Et bien qu'elle regrettât avoir perdu son respect, elle aspirait encore à ses caresses. « Une putain… »

« Oh, mais pourquoi donc ne peut-il me servir sans commentaire ! »

Elle rougit derechef. Elle eut honte de cette pensée. André n'avait rien d'un esclave sexuel dévolu à sa cause. Il était un domestique certes, mais jouissant de la meilleure éducation possible ( puisqu'il avait reçu la même qu'Oscar ) et il était attaché plus particulièrement au service de sa fille.

Sa fille ! La jalousie vint de nouveau tarauder son âme. Non ! Cela ne se pouvait ! Oscar n'avait pas droit à l'amour, alors que pouvait-elle attendre d'un homme pareil ? Pourquoi fallait-il qu'André lui soit si attaché ? Oh bien sûr, il l'aimait… Eh bien il faudrait qu'il s'arrache cet amour du cœur !... C'est cela ! En fait, elle s'était jetée dans le péché, dans la luxure, pour sauver sa fille.

La comtesse referma brusquement son livre et regarda André. Elle sursauta. Il la fixait toujours d'un regard sombre, lisse, qui ne laissait filtrer aucune de ses pensées. Alors qu'il avait dû lire les siennes sur son visage. Il était très doué pour cela… Il l'avait prouvé maintes fois avec Oscar. Mais elle ! Faisait-il assez attention à elle pour en être capable aussi ? Il avait toujours son sourire goguenard, qui en disait si long quand ses prunelles ne livraient plus rien…

Elle avait envie de s'asseoir à ses côtés. Elle avait envie de s'abandonner.

« Non ! Je dois rester maîtresse de la situation… » se dit-elle, sans se rendre compte qu'elle en avait déjà perdu le contrôle.

Elle le regarda en face et lui désigna le siège à ses côtés. Docile en apparence, il vint s'asseoir. Enivrée par l'odeur de paille et de lavande, elle posa la tête sur son épaule et caressa sa cuisse. Avant qu'elle n'atteigne son entrejambe, il se saisit de la main fine. Elle poussa un soupir exaspéré. Le jeune homme crispa ses mâchoires, son âme devint aussi sombre que l'onyx. Elle voulait sa pitance, mais il ne se livrerait pas pour autant. C'était à elle de s'avilir, lui ne faisait qu'obéir, comme sa condition le lui imposait.

Il s'agenouilla devant elle et, posant ses mains larges sur ses bas, remonta tranquillement la robe. Comprenant ce qu'il allait faire, la comtesse sentait déjà le plaisir s'emparer de ses sens. Une fois de plus, elle s'embrasa. Elle mordait ses lèvres pour ne pas crier sous le doux supplice. Elle ne voulait pas inquiéter ou alerter le cocher. Pourtant, elle ne put retenir son cri de jouissance ultime. Aussitôt, des coups résonnèrent.

- Madame la comtesse ! André ! Tout va bien ?

- Oui ! Oui, je… Ne vous inquiétez pas. Je… Je me suis piquée avec mon ouvrage. Ce n'est rien…

André n'avait rien dit. Son visage reflétait toute l'aversion qu'il éprouvait désormais pour cette femme qui venait de plonger dans le vice une fois de plus. Il n'avait pris aucun plaisir. C'est avec une joie féroce qu'il lui donnait le sien tout en se préservant. Il ferma les yeux et pensa à ce délicieux souvenir : une chemise ouverte sur un buste magnifique malgré les bandes qui le comprimaient. Aussitôt, il sentit son corps réagir, une chaleur parcourir ses veines. Il sourit, heureux. Il rouvrit les yeux, ne voulant plus penser à Oscar en de telles circonstances. Mais il savait… Il se plongea dans la contemplation du paysage, laissant la comtesse plus perdue que jamais.

Le cocher, lui, avait secoué la tête. C'était un brave homme, au service des Jarjayes depuis très longtemps, comme son père et son grand-père. Il savait ce qu'il avait entendu. La comtesse ne s'était pas piquée, comme elle le prétendait. Il avait reconnu ce cri. Eh, il en avait déjà entendu, n'en déplaise à sa maîtresse !... Voilà donc pourquoi le jeune homme était si grave, si mélancolique, presque ténébreux. Lui qui était d'ordinaire si affable, si taquin, si doux… Ah ça ! On ne pouvait pas dire que ça le rendait heureux, le jeune André ! S'il avait pensé à ça… Même madame la comtesse !

- Toutes des chiennes, marmonna-t-il pour lui-même.

Arrivés devant la demeure, André descendit le premier. D'un geste raide, il tendit sa main à la comtesse, tout en évitant de la regarder.

- Merci André, dit-elle doucement en cherchant les prunelles couleur de forêt.

Quand elle réussit à croiser son regard, s'accrochant à la main du jeune homme, elle sursauta une nouvelle fois. La forêt était plus profonde que riante. Teinté de dédain et de fierté sauvage… Si elle croyait l'avilir, elle se trompait ! Avec un froncement de sourcils, il retira ostensiblement sa main. Le cocher avait suivi cet échange du coin de l'œil. Bêtement, il se sentait fier de la réaction d'André. Ce n'est pas parce qu'ils étaient des domestiques que les maîtres pouvaient tout se permettre !

- Attends mon gars ! J'vais t'aider pour les bagages ! cria-t-il à André pour le sortir des griffes de la comtesse.

- Merci ! répondit-il avec un grand sourire, plus pour faire savoir à sa maîtresse qu'il appréciait ce sauvetage que parce qu'il avait besoin d'aide.

Heureusement, grand-mère ouvrit la porte pour accueillir la comtesse, à grand renfort de questions et de formules de bienvenue. La situation tragique vola en éclats par la seule magie de cette apparition.

- André, mon petit garnement, s'écria-t-elle en s'élançant ensuite vers lui. J'espère que tu as bien pris soin de madame la comtesse…

- Oh pour ça ne t'inquiète pas grand-mère, répondit-il sèchement, j'ai fait de mon mieux.

La comtesse, qui n'était pas encore très éloignée, sentit un battement de cœur lui manquer. Elle surprit un coup d'œil assassin et se sentit brusquement misérable. Mais pourquoi fallait-il qu'il soit si beau, si attachant, si prévenant ? Misérable, parce qu'elle le désirait encore, malgré tout…

- Je suis heureux de te revoir grand-mère, reprit-il en la prenant dans ses bras.

- Oh mon petit…

Après une tape sur l'épaule, le cocher lui tendit la main. André sourit, en regardant l'homme bien en face. Cet homme qui avait compris. Malgré tout, André était content d'être approuvé.

- André ! entendit-on soudain.

- Oscar !

Une tornade blonde arrivait à ce moment précis dans la cour du domaine. Son sourire, quand elle le vit, fut éblouissant. Celui du jeune homme ne le fut pas moins. C'est comme si, tout à coup, le monde se remettait à tourner, à exister. C'est comme s'il pouvait respirer à nouveau, être lui-même.

Il fut encore plus heureux lorsque son amie se précipita vers lui. Elle s'arrêta en face de lui, échevelée, tendue, mais rayonnante. Elle aurait voulu se précipiter dans ses bras, mais la présence de témoins l'en avait empêché.

« Mon dieu Oscar ! Que s'est-il passé ? Qu'as-tu ? » se demanda André qui ressentait son extrême nervosité.

- Veux-tu que nous allions nous promener ? demanda-t-il, comme si c'était la chose la plus naturelle du monde.

- Oui, oh oui André ! Allons nous promener, acquiesça-t-elle avec soulagement.

Il était rentré, enfin !

- Mes enfants ! appela grand-mère. Venez vite !

- Nous allons nous promener, annonça André.

Ils coururent jusqu'à l'écurie, sans laisser à grand-mère le temps de répondre. André préparerait rapidement son cheval et ils iraient au bord du lac. Là-bas, ils pourraient se parler. Ils pourraient se retrouver, enfin ! La vieille nourrice essaya bien de les retenir, mais il était déjà trop tard. Oscar et André galopaient sans plus se soucier du reste…